La souillure : opprobre jeté – opprobre ressenti
p. 203-215
Texte intégral
1Le terme de souillure, aux allures actuellement désuètes, doit être replacé, d’un point de vue méthodologique, dans un contexte linguistique, social et historique, pour s’avérer extrêmement chargé de lourdes connotations morales.
2L’approche de ses significations par le biais des œuvres littéraires implique, par ailleurs, le choix d’un courant littéraire qui prenne en compte cette problématique morale. Dans cette optique, les œuvres du courant réaliste grec du tournant des XIXe et XXe siècles serviront de base d’étude, sachant que le courant réaliste grec est postérieur d’environ 50 ans au courant réaliste français. Vers 1880, les écrivains grecs se trouvent portés par une grande lame de fond intellectuelle, qui, par rejet des modèles européens, opère un repli sur la tradition et les mœurs du peuple grec au cours de son histoire. C’est ainsi que les romanciers vont s’intéresser à la vie des campagnes et en faire la matière de leurs récits. Mais ces écrivains ne sont pas eux-mêmes des paysans et l’observation des coutumes et des mentalités traditionnelles va donner lieu à un choc et à une confrontation inévitables entre les pensées et croyances traditionnelles et leurs propres opinions de Grecs cultivés, ayant vécu un temps – pour la plupart – dans de grandes villes d’Europe. Le courant littéraire réaliste se définit donc comme un témoignage des mentalités des villageois grecs, témoignage enthousiaste d’abord, puis adoptant peu à peu une certaine distance critique.
3Or, la souillure constitue une « tare » morale qui distingue, de façon infamante, des êtres vivant dans la société décrite par les romanciers, et mis au ban de ladite société. Il reste donc à définir, à travers les textes, qui est considéré comme souillé et par qui cet individu est jugé comme souillé.
4L’étude qui suit va emprunter deux voies : l’une sera une approche d’ordre anthropologique. À travers une série de textes et grâce aux recoupements qui se font, j’essaierai de voir comment, et au nom de quels principes l’opprobre est jeté sur un individu.
5L’autre voie sera une approche qui s’apparentera à une étude de cas. Il se trouve en effet que le romancier Vizyinos (qui, ce n’est pas un hasard, avait fait des études de psychologie et psychiatrie en Allemagne) a composé une nouvelle où intervient un personnage qui, se sentant souillé, se confie au narrateur et exprime son vécu et ses sentiments, ses angoisses ; bref, le lecteur assiste à l’expression subjective du sentiment de souillure. La nouvelle se constitue en « confession sur le divan », digne de figurer parmi les Essais de psychanalyse de Freud. Il va sans dire que ce texte1 est, pour l’étude présente, extrêmement précieux.
6Ces deux axes donc, l’un concernant l’opprobre jeté, l’autre l’opprobre ressenti, nous conduiront vers une tentative de compréhension de la notion de souillure.
L’opprobre jeté
7Dans un bon nombre de nouvelles et romans grecs du courant réaliste2, on trouve certaines catégories de personnages qui font l’objet d’une condamnation implicite de la part du groupe social. On est en droit de parler de catégories, car on peut classer les personnages selon le type de souillure dont ils sont affectés et qui les fait mettre au ban de la société.
8Ainsi on peut définir de manière générale deux sortes de souillure : la souillure liée à la sexualité et la souillure que l’on peut appeler « congénitale ».
La souillure liée à la sexualité
9Pour replacer les éléments dans leur contexte, signalons que le groupe social, dans sa structure archaïque, vise à sa conservation et à la préservation de son intégrité. De là découlent, d’une part, la nécessité de la perpétuation par le biais des mariages avec des femmes susceptibles de donner beaucoup d’enfants (le risque de mortalité infantile est grand) et, d’autre part, la préservation de la lignée, qui implique divers interdits dont celui qui pèse sur l’inceste, sur les rapport sexuels avant le mariage (prescription de virginité) et après (condamnation de l’adultère).
10Toute l’organisation de la société grecque de la fin du XIXe siècle repose encore sur ces structures archaïques et l’on en voit la manifestation dans les romans de l’époque, sous la plume d’écrivains qui, avec le recul qu’ils ont pris par rapport à leur propre tradition – comme cela a déjà été mentionné précédemment –, en font une description à caractère éthologique.
11Ce qui nous intéresse ici est la question de la préservation de la lignée. Le cas de l’inceste n’est pas du tout abordé dans cette production littéraire. En revanche, la question de la virginité et de l’adultère est au cœur des récits.
12Il s’avère en effet que la jeune fille est un bien familial destiné à être monnayé lors des transactions du mariage. C’est pourquoi la jeune fille se voit affectée d’une « timi ».
13Le terme de « timi » a, en grec, la signification de valeur (de prix), et d’honneur. On l’aura compris, ces deux sens ne font qu’un en l’occurrence. La jeune fille doit préserver sa « timi », son honneur et sa valeur (sa valeur marchande pour ainsi dire), si ses parents souhaitent la voir faire un beau mariage, c’est-à-dire un mariage avantageux pour les deux parties.
14Il va de soi, dans ces conditions, qu’une fille qui a des relations sexuelles avant le mariage perd sa « timi » ; elle n’est plus mariable et ne peut qu’être mise au ban de la société, sauf si « réparation » est exigée par le père de la jeune fille auprès du garçon qui l’a déshonorée, en obligeant ce dernier à l’épouser. Sinon, la fille est passible des pires châtiments.
15Le roman réaliste grec fait de ce thème un sujet de prédilection, mais rares sont les nouvelles dont l’issue est heureuse, la plupart, surtout après 1900, montrant le châtiment infligé aux filles « abusées ».
16En 1906, dans Stella Violanti3, Xénopoulos (un romancier toujours un peu excessif dans ses démonstrations) met en scène ce qu’il appelle lui-même « un amour crucifié ». Sous prétexte que Stella a écrit une lettre d’amour à un jeune homme, son père l’enferme au grenier, à l’eau et au pain sec, où la jeune fille se laisse mourir ; démonstration par laquelle Xénopoulos condamne la coutume, héritée des temps anciens, qui donnait tous les droits aux pères sur leurs enfants en général, et sur leurs filles en particulier.
17De manière plus fine, d’autres écrivains de grande valeur, Théotokis et Chatzopoulos, illustrent le fait dans quelques-unes de leurs nouvelles4.
18Une nouvelle de Théotokis, intitulée « A-t-elle péché ? » est particulièrement troublante car elle pose la question en confrontant la tradition et la morale. Elle révèle le cas de conscience d’un prêtre le jour de Pâques, jour où tout le monde communie, sauf les pécheurs. Ce prêtre, pris dans un dilemme affreux, enfreint son devoir de prêtre, mais réagit, comme il est dit, en bon chrétien, en administrant, « d’une main assurée », la communion à une jeune fille, dont il sait – par la confession – qu’elle a eu des relations sexuelles, pour la sauver de la mort (car le père est là dans l’église, pour vérifier si elle communie ou non). Cette nouvelle apparaît comme un jugement catégorique sur les meurtres commis pour « laver » le déshonneur ; et il est intéressant qu’il soit apporté par un prêtre, puisqu’il est le représentant et le garant de l’ordre moral. Par son geste « chrétien », il signifie que le mal principal se situe d’abord du côté du meurtre.
19Cet exemple littéraire nous permet d’observer ainsi que la tradition du groupe social (la préservation de l’intégrité de la lignée) entre en conflit avec la morale chrétienne de ce prêtre qui ne se contente pas d’appliquer des préceptes moraux (ou des règles morales), mais réagit en chrétien, conscient des valeurs humaines. C’est pourquoi il est possible d’affirmer que les préceptes moraux ne font généralement qu’institutionnaliser les pratiques du groupe social.
20L’autre écrivain à avoir été fortement préoccupé par la question du châtiment des filles est Chatzopoulos, qui porte un regard sans pitié sur les coutumes traditionnelles. Dans l’un de ses romans, Le Château d’Akropotamos, la jeune fille, Frosso, est « déshonorée », mais son père ne réclame pas réparation, et Frosso se retrouve recluse dans un coin de la maison. Elle devient « quelque chose entre la veuve et la vieille fille » (comme il est dit d’elle), privée d’existence sociale. La nouvelle La Sœur est particulièrement poignante, parce que les faits sont rapportés par un narrateur qui raconte les événements comme il les a vécus alors qu’il était enfant, et ne comprenait donc pas les raisons sociales qui faisaient agir les adultes autour de lui. Séparé de sa grande sœur à la mort de sa mère, et confié à ses grands-parents, il retrouve enfin celle-ci qui arrive à l’improviste et se trouve enfermée dans une chambre, pleurant sans cesse (chose incompréhensible pour l’enfant qu’il était). Un jour, on rapporte à la maison le cadavre de sa sœur, qui avait quitté la maison pour aller se noyer.
21La charge émotionnelle réside ici dans la disproportion qui existe entre la mort et la faute (non dite). Ce sont les injonctions sociales qui sont mises en accusation, injonctions issues d’un ensemble de traditions ancestrales, communément admises par tous, qui exigent ou la réparation ou la mort de la jeune fille, mort réelle (par le meurtre) ou figurée (par l’enfermement).
22Cette vision critique des écrivains réalistes des années du début du XXe siècle va aussi s’exprimer au sujet d’une autre sorte de déshonneur (de souillure), l’adultère. Le principe de préservation de la lignée, capital dans les sociétés traditionnelles, implique la crainte des bâtards, et, de ce fait, la condamnation de l’adultère, considéré comme un crime capital qui mérite punition. Mais, en ce début du XXe siècle, les mentalités commencent à changer, et les romans réalistes s’en font écho, en soulignant l’ignominie du châtiment dans des récits d’une grande densité tragique.
23Dans deux nouvelles écrites en 1904, Théotokis (auteur déjà cité et que l’on pourrait qualifier d’humaniste chrétien) évoque des faits destinés à faire frémir. Dans La tête la première, il narre le retour au foyer d’un mari (un brigand) que sa femme n’attendait plus depuis bien longtemps, et qui la contraint à creuser elle-même un trou et à y enterrer vivant l’enfant né en son absence.
24Dans la deuxième nouvelle, intitulée « Toujours pas ? », un individu révèle à son cousin que sa femme le trompe et il le ramène chez lui de force pour qu’il la tue, avant d’aller annoncer la bonne nouvelle à tout le village.
25Ce récit, plus encore que le précédent, fait ressortir la pression sociale et la valeur d’exemple que prend le châtiment. Le mari ne peut pas faire autrement que commettre un crime que la société elle-même lui réclame. Le groupe social représente une force contre laquelle l’individu isolé ne peut pas lutter. S’il s’y oppose, il est exclu de la communauté (autre forme de mort).
26Ce qu’il faut donc retenir, au sujet de la souillure liée à la sexualité, c’est que le déshonneur (autre nom que l’on peut donner dans ce cas à la souillure) est une question non de morale, mais d’injonction sociale ; et qu’il répond à des normes définies par le groupe social et transmises par la tradition qui a force de loi.
27Ce que montrent les écrivains réalistes, c’est que la communauté villageoise réagit selon un certain nombre de règles traditionnelles intransigeantes qui l’amènent à exercer une violence qui n’a plus rien à voir avec la morale, en dépit des apparences.
28Au contraire, il y a une sorte de perversion qui met la morale en avant pour pouvoir exercer une méchanceté ou une malfaisance qui causent la mort. La morale, alors, ne sert que de prétexte. Les romanciers ne font certes pas l’apologie de l’adultère ou de comportements sexuels (que l’on pourraient qualifier à notre époque de) « libérés », mais ils prennent fait et cause pour les victimes de châtiments barbares.
29La jeune fille déshonorée ou la femme adultère apparaissent ainsi comme des victimes expiatoires d’une société de structure archaïque, qui exige des sacrifices rituels pour maintenir sa cohésion et sa permanence.
30D’autres personnages font aussi figures de victimes expiatoires, en dehors de tout comportement sexuel, ce sont les personnages entachés d’une souillure que j’ai qualifiée de congénitale.
La souillure congénitale
31La souillure est – on l’aura compris – celle qui est déclarée comme telle par le groupe social. Or, il apparaît que ce groupe social rejette les anormaux, sous divers prétextes qui renvoient toujours, de près ou de loin, à la notion de souillure.
32En effet, on dit d’eux qu’ils ont le mauvais œil, qu’ils portent malheur, de façon à avoir un prétexte pour les rejeter, les bannir, les tuer.
33Que l’on se rappelle le sort bien connu infligé, dans l’Antiquité, aux enfants anormaux à Sparte, et l’on aura la confirmation que le groupe social cherche toujours à garantir son intégrité, sa survie, ou sa force face à d’autres groupes. À ce titre, les individus anormaux sont des poids inutiles, des bouches inutiles pour la conservation du groupe ; c’est pourquoi il faut les éliminer.
34Les mentalités sont toujours les mêmes dans la société grecque de la fin du XIXe siècle. Les écrivains en témoignent, et ils illustrent le fait en choisissant des exemples choquants, destinés à frapper le lectorat. Or les exemples les plus susceptibles de marquer les esprits sont ceux qui font intervenir des enfants, parce que les enfants sont a priori innocents. Ainsi Eftaliotis5, dans sa nouvelle Le Muet, présente le drame d’un orphelin muet, victime de la méchanceté gratuite des villageois, sous prétexte qu’il est maléfique. Même cas de figure dans L’Enfant de la muette de Voutyras, où l’enfant est banni parce qu’on dit de lui qu’il est doté de pouvoirs magiques.
35Bien entendu, les gens du village dont les auteurs montrent toute la cruauté, ne sont même pas conscients des mécanismes primaires qui régissent les groupes humains.
36Au yeux des villageois, l’être anormal est une trop lourde charge ; et de plus, il fait peur. C’est pourquoi le groupe l’exclut, en se vengeant en quelque sorte, par sa méchanceté, de la peur qu’il lui inspire. Et cette peur tient au fait qu’il n’est pas comme les autres. La cause trouvée à cet état de fait est qu’il est porteur d’une tare quelconque.
37Dans certaines nouvelles, il arrive que la tare soit le résultat d’une faute imputable aux parents. Dans une nouvelle d’Eftaliotis, une petite fille6, sans cesse mêlée aux violentes disputes de ses parents, subit des troubles mentaux ; dans une autre7, le père ivre fait tomber la lampe à huile sur le berceau du bébé. Les linges s’enflamment. La fillette restera défigurée, ce qui fera d’elle une exclue à double titre, d’une part pour son infirmité, et, d’autre part, et par voie de conséquence, parce qu’on ne pourra jamais lui trouver un mari.
38Dans tous les exemples cités précédemment, on retrouve la notion de souillure, mais qui se présentent selon deux cas de figure. D’un côté, la tare est imputable à la faute d’un individu (les parents, le père ivre), de l’autre côté, lorsque l’enfant est anormal dès la naissance, la communauté trouve une explication en se référant au diable. L’enfant anormal est ainsi considéré comme possédé du démon, il est donc maléfique, ce qui donne un prétexte pour l’éliminer. Dans les deux cas de figure, l’anormalité est liée au monstrueux ; or, le « monstrum » c’est ce qui sort du naturel, qui relève d’un prodige maléfique – qui doit être supprimé.
39En résumé, tous les types d’explication de l’anormalité sont donnés a posteriori soit par l’existence du diable, soit par le fait de la faute humaine – du péché dans un contexte chrétien. La souillure est donc l’expression du mal, qu’il soit d’origine humaine ou surnaturelle (le diable).
40Dans le cas où le mal renvoie à la notion de faute humaine, le sentiment de la souillure peut être assimilé au sentiment de culpabilité.
41Sans avoir recours aux textes de psychanalyse sur le sujet, je me référerai simplement à une sorte de cas d’école, dans une nouvelle de Vizyinos, intitulée « Les suites d’une ancienne histoire ». Après avoir considéré les manifestations de l’opprobre jeté, cette étude au fil du texte nous permettra de découvrir, quasiment de l’intérieur, comment s’exprime le sentiment vécu de la souillure, et ce que recouvre la notion de souillure dans ce cas.
L’opprobre ressenti
Résumé des Suites d’une ancienne histoire de Vizyinos
42Le récit8 se compose de deux parties, précédées d’une introduction et d’une conclusion.
43L’introduction sert à situer l’histoire dans son contexte temporel, géographique et intellectuel. Nous sommes dans les années 1870, en Allemagne, où se développent les recherches sur la psychiatrie. Le narrateur est un jeune Grec qui effectue en Allemagne des études de psychologie à Göttingen, sous la direction du Professeur Rudolf Hermann Lotze9, considéré comme le fondateur de la psychophysiologie.
44Dans la première partie, le narrateur se rend, sur recommandation, dans un hôpital psychiatrique qui se trouve à la pointe des toutes nouvelles recherches sur le traitement des maladies mentales, pour compléter ses études théoriques par une étude de cas. Au cours de cette visite, il assiste un Professeur de l’hôpital dans sa visite à une patiente, Clara, gravement atteinte de mélancolie à la suite d’un chagrin d’amour. Mélomane, elle joue de la harpe et chante puis s’exalte et tombe en état de catalepsie.
45Notre narrateur, obligé de changer de climat pour des raisons de santé, quitte Göttingen et part à Clausthal dans les montagnes du Harz, rejoindre, pour un temps, un ami d’enfance, Pascal, un scientifique qui effectue des recherches sur les ressources minières du Harz. Ici commence la deuxième partie.
46Pascal, que le narrateur avait connu vigoureux et plein de santé, se trouve dans un piètre état physique. Au détour d’une question anodine, le narrateur touche, en lui, des souvenirs refoulés. Pascal finit par se confesser au narrateur, comme à un prêtre (exprimé comme tel), et raconte sa triste histoire. Lors de ses études à Fribourg, il est tombé amoureux de Clara, la fille de son Professeur d’Université et a pu constater que la jeune fille était très amoureuse de lui. Mais, se sentant souillé par une ancienne liaison, il a décidé de sacrifier cet amour, de s’éloigner de la jeune fille, de l’éviter à tout prix. Mais, un soir, il la rencontre par hasard. Le lecteur ne sait trop ce qui se passe lors de cette entrevue. Il reste que Pascal est désormais assuré d’avoir profané son idole et que, refusant même son pardon, il fuit Fribourg pour rejoindre la nouvelle académie de recherches sur les minerais du Harz. Deux lettres lui parviennent, avec beaucoup de retard, l’une d’une proche de Clara, lui demandant de prendre contact de toute urgence avec celle-ci (c’est une question de vie ou de mort) ; l’autre du père de Clara, qui lui annonce que sa fille est perdue, ce que Pascal interprète comme l’annonce de sa mort.
47Le narrateur, alors, fait le lien entre la personne qu’il a rencontrée à la clinique psychiatrique et la Clara de Pascal. Mais Pascal est sûr que Clara est morte, suite à une vision qu’il a eue durant la nuit précédente. Il rejoint la mine où il travaille, et meurt, ce jour-là, dans un accident (dû à un éboulement de terrain).
48En guise de conclusion du récit, le narrateur reçoit une lettre de son propre Professeur d’Université lui annonçant que la patiente qu’il a visitée vient de mourir (exactement au moment où Pascal a eu sa vision) et le narrateur conclut que les amants étaient unis par des liens surnaturels et se retrouvent désormais dans la mort.
49Cette nouvelle est très intéressante à plusieurs points de vue : la composition en miroir du récit : après la présentation (introduction sur les études de psychologie), nous trouvons deux parties en miroir (situation de Clara, récit de Pascal) suivies d’une conclusion (la mort des amants) ; la grande nouveauté des études de psychiatrie, en Allemagne, dans les années 1870, avec des allusions à des savants bien réels, et de renom (cela vu par un Grec) ; le cas clinique de Clara, observé par les médecins ; le cas clinique de Pascal, présenté par lui-même, en tant que confession ou auto-analyse (c’est cet élément qui nous concerne au premier chef : puisqu’il s’agit d’un cas d’école sur le sentiment de souillure) ; et enfin le regard « objectif » du narrateur, qui est imposé, de facto, au lecteur.
50Plusieurs approches du thème « culpabilité et souillure » sont possibles. Hors du terrain de la psychanalyse, nous nous bornerons ici à une analyse littéraire, à partir de la terminologie employée par Pascal en tant que sujet, et par le narrateur, en tant qu’observateur extérieur et, « par principe », objectif.
51Les termes les plus employés par Pascal appartiennent au registre religieux. C’est le premier aspect que nous analyserons. Il sera suivi d’une étude de son sentiment de culpabilité par le biais de la description du comportement du personnage, et des raisons de celui-ci.
L’ange Clara et l’agneau pascal
52Il n’est pas innocent que Vizyinos ait appelé son héros Pascal. On peut en effet lire le récit de ce personnage à travers une grille de métaphores empruntées au domaine chrétien.
53Relevons quelques phrases :
« Devant moi s’ouvrait un cœur, un réceptacle immaculé de la bénédiction de Dieu » (143).
« Imagine un amour chaud comme le soleil, lumineux comme le soleil, rayonnant comme le soleil – le soleil de la première Création vierge » (147) .
« Recevoir de l’amour, un amour semblable à la bénédiction de Dieu » (148) .
54On peut remarquer plusieurs étapes dans la perception de Clara, qui vont en crescendo : elle est d’abord un « cœur », et un cœur immaculé (non souillé), puis un amour assimilé au soleil (c’est normal puisqu’elle se prénomme Clara) et béni par Dieu.
55Dans une deuxième phase, la jeune fille est transformée en ange :
« Seule mon âme continuait à voler, comme en rêve, à voler avec l’ange, en l’air, tout là haut, jusqu’au trône du Très Haut » (146).
Enfin, au terme de cette ascension fantasmagorique, elle est déifiée :
« Comme j’aimais Clara ! Je l’aimais comme un Dieu » (148).
« Il me semblait avoir rêvé dans la lumière du Paradis et me réveiller
dans l’obscurité de l’Enfer » (152).
56Le propos de Pascal : « Puisque je “n’étais pas digne”, que je “n’avais pas de toit” pour recevoir mon Dieu, il fallait que je m’écarte de son chemin » (150), fait directement référence au « Seigneur, je ne suis pas digne de te recevoir », si ce n’est qu’il manque la suite « Mais dis seulement une parole, et je serai guéri », puisque Pascal se refuse à demander le pardon (qui lui serait accordé, il le dit lui-même, mais il le refuse). C’est ainsi qu’il sacrifie son amour sur l’autel de la pureté et du salut.
57Mais, tout cela reste très étrange : il s’agit du salut de Clara et non du sien.
58Les raisons invoquées sont certes plausibles :
« Si elle me pardonnait, et si elle continuait de m’aimer, connaissant la bassesse morale qui était la mienne, elle se rendrait complice de celle-ci et elle s’avilirait elle-même. Et alors, cette hauteur idéale à laquelle je plaçais l’objet de mon adoration ne serait plus. Et mon amour pour elle diminuerait ». (152)
59Mais ces raisonnements ne sont pas totalement compris par le narrateur (qui est un reflet du lecteur), ils sont beaucoup trop alambiqués. De toute évidence, il existe un autre motif à la fuite de Pascal, qui tient à son sentiment de culpabilité, son sentiment de faute envers Clara :
« La raison principale en soi, tu le conçois maintenant, c’était de supprimer la division entre moi-même et l’être moral en moi, c’était la décision de sauver Clara... » (153).
60Le lecteur est en droit de s’interroger sur l’étrange comportement de Pascal. Agit-il par pur égoïsme, ce qui apparaît de prime abord : il part pour sa propre tranquillité ; ou existe-t-il une autre explication ? La culpabilité peut-être, et une culpabilité qui recouvre quoi ?
La culpabilité
61De toute évidence, la culpabilité est déclarée à maintes reprises. Mais cette culpabilité pose problème. Il affirme avoir le sentiment d’être coupé en deux : d’un côté le « moi », de l’autre « l’être moral en moi ». Le moi désirant Clara, l’être moral refusant qu’il s’en approche.
62Mais vu les circonstances, vu ses relations avec le Professeur, le père de Clara, vu sa propre « position sociale », il n’y aurait aucun obstacle à ce qu’il épouse Clara, de toute façon.
63Le cas de figure n’est pas celui de la jeune fille abusée (comme nous l’avons vu dans la première partie).
64Or c’est sur sa « bassesse morale » (152) que Pascal insiste ; il se sent souillé face à Clara, et il veut la sauver. Le narrateur lui-même est surpris, alors même qu’il connaît Pascal : « Je le taquinais sur son excès de pudeur » (148). Il trouve excessive sa « rigueur morale » (148), mais il le sait porté aux excès, et très différents des autres hommes. Pourtant, cette sorte de réassurance ne suffit pas à convaincre le lecteur qui finit par se demander si Pascal est fou. N’oublions pas que c’est le thème premier de la nouvelle.
65À bien y regarder, le comportement de Pascal ne paraît pas tout à fait normal. Le narrateur s’attarde sur la description physique qu’il fait du personnage lorsqu’il le retrouve :
« Je n’oublierai jamais mon trouble, lorsque, levant les yeux de mon livre, pour recevoir de Pascal la réponse qui tardait, je l’aperçus ! L’attitude de son corps, la position de ses mains, la pâleur de son visage, la lividité de ses lèvres, et, surtout, l’expression de ses yeux laissaient voir un homme sans recours, qui, soudain blessé à mort, et sous l’emprise de la souffrance et d’une peur intense, ne sait comme éviter un deuxième coup mortel » (136).
66Il faut remarquer à quel point cette description d’un personnage douloureux est quasiment une description clinique qui s’attache à la position du corps, des mains, à la couleur du visage et des lèvres, à l’expression des yeux. Ce relevé des manifestations physiques rejoint exactement celle qu’avait faite le narrateur de Clara, ce qui nous laisse à penser que l’auteur a voulu faire un double portrait en miroir et veut nous laisser entendre, à travers cette description parallèle que Pascal lui aussi est atteint de folie. Ce d’autant plus que la première description est accentuée par une seconde où l’on voit un personnage agité de tics nerveux :
« Pascal frémit au son de sa propre voix. Sa main droite s’agitait spasmodiquement vers l’arrière, comme s’il effectuait maintenant cet acte salvateur qu’il avait omis de faire quand il avait reçu la lettre avec le but de la détruire » (153).
67Dans ces conditions, le préambule du narrateur sur l’état des recherches de psychiatrie en Allemagne, et sur les théories de Lotze doit être réexaminé, car c’est après coup qu’on en comprend toute sa pertinence dans le texte littéraire, et que l’on distingue bien mieux la construction narrative.
68Si les théories exprimées dans le préambule valent pour Clara, elles valent également pour Pascal. Retenons-en un extrait :
« Toute pathologie ne nous met en rapport qu’avec le corps, c’est-à-dire la matière. Par conséquent notre thérapie ne se base que sur les forces vitales, c’est-à-dire mécaniques, chimiques, physiologiques, de la matière. Reste la question des maladies des nerfs. Les maladies nerveuses “sont spéciales”, ou du moins, selon ton maître [Lotze], “s’accompagnent des maladies de l’âme en relation”. Par conséquent notre méthode thérapeutique ne peut établir ses considérations sans prendre en compte ce facteur inconnu y, c’est-à-dire l’âme. Quoi de plus naturel, donc, que l’on s’attende à ce que nous découvrions dans les déductions finales de nos considérations, sinon toute la nature de cet inconnu Ѱ, mais du moins toutes ses propriétés ? » (105).
69Ainsi, selon le Professeur, l’étude de la matière est première et fondamentale, mais s’y ajoute le facteur ψ dans le cas des maladies mentales. L’interaction entre psyché et soma ne fait pas de doute, mais les réactions psychiques ne sont considérées que comme un simple facteur, interférant dans les manifestations physiologiques.
70Que faut-il en déduire pour le cas de Pascal ? Et, pour en revenir à la raison qui lui a fait quitter Fribourg, de quoi a-t-il voulu sauver Clara ?
71Du fait, si nous voulons nous résumer, qu’il était indigne d’elle, et qu’il s’en sentait coupable. Qu’il était indigne d’elle en raison d’une ancienne liaison qui l’avait, lui, souillé, et que la distance qui séparait Clara (être vierge et pur) de cette femme était trop grande pour qu’il supporte que Clara l’aime, l’épouse. Certes, c’est ce qu’il affirme :
« Et moi, quel amour avais-je à lui offrir ? les rinçures de ma blanchisseuse ? [...] Devant moi s’ouvrait un cœur, un réceptacle immaculé de la bénédiction de Dieu – et tu voudrais que l’eusse rempli avec les restes des repas des cochons ? » (143). « Mais les diamants et les perles, une fois qu’ils ont été offerts aux porcs, mâchés et piétinés par eux, sont désormais incapables d’orner la moindre tête, encore moins de s’élever jusqu’au diadème d’une reine » (140).
72Nous avons déjà constaté tout l’édifice chimérique qu’il avait bâti autour de Clara et nous pouvons affirmer que l’ampleur de son idolâtrie est en exacte proportion avec l’ampleur de son sentiment de culpabilité10. Et au narrateur qui lui affirme que son ancienne histoire appartient au passé, il répond : « L’ancienne histoire est du passé, mais les “suites” appartiennent au présent ! » (138)
73Les suites, « les conséquences de l’ancienne histoire », tel est bien le titre de la nouvelle, et là est le nœud de cet imbroglio tragique, qui va nous permettre de comprendre la raison des comportements des uns et des autres. Quelles sont ces conséquences dont Pascal veut sauver Clara ? Si rien n’est explicitement dit dans le texte lui-même, une série de jalons nous permettent néanmoins de comprendre le fond de cette interdiction que ressent Pascal d’épouser Clara. Mais nous devons nous reporter dans le contexte historique de l’époque, et, à l’aide des propos du Professeur de médecine, qui fait intervenir la matière corporelle, nous rappeler les ravages de la syphilis, dont on commençait seulement à l’époque à prendre médicalement connaissance (à partir de 1870). C’est une maladie sexuellement transmissible, très contagieuse, pouvant avoir des suites neurologiques graves : démence, hallucinations..., et être mortelle par ses effets secondaires.
74J’établis donc comme hypothèse que toute la nouvelle est fondée sur le fait que Pascal, atteint de syphilis ne pouvait pas, par honnêteté morale, et c’est ici que l’on fait intervenir à nouveau la question morale, répondre à l’amour de Clara, en raison des conséquences physiques de son ancienne liaison.
75Tout l’édifice d’adoration religieuse qu’il a bâti autour de Clara n’est qu’un « habillage », à la hauteur de son amour et en exacte proportion inverse de l’infamie dont il se sent entaché (ou souillé). Ce qui explique, par voie de conséquence, son sentiment de culpabilité, qui devient le facteur Ѱ, déclencheur des troubles mentaux, à moins que cela aussi (la folie) ne soit une conséquence de la maladie (la syphilis).
76Toute la nouvelle, vue sous cet angle, s’ordonne avec une parfaite rigueur : exposé médical au départ, illustration des théories par un premier cas clinique (folie simple), puis par un deuxième cas, plus complexe puisque faisant intervenir la « matière » et le « facteur ψ », ce sentiment de souillure, qui rend Pascal à jamais coupable, et qui est d’autant plus grand qu’il n’a pas de remède : « Les taches physiques, tu peux les “laver” et les nettoyer, mais les “morales” ? [...] La souillure morale, avec quel acide, avec quel savon peut-on les laver, je te le demande ? » (140)
77La fuite devant Clara, l’être moral en lui qui s’opposait à l’amour de Clara, et même ses hallucinations, tout s’éclaire en fonction de ce présupposé, vers lequel le narrateur ne pouvait que guider le lecteur grec de l’époque, mais que l’auteur ne pouvait pas expliciter clairement en raison des interdits moraux. Que l’on pense, de nos jours, à la question du sida pour avoir une petite idée des tabous pesant sur une telle maladie.
78Sentiment de souillure et sentiment de culpabilité sont ici très étroitement mêlés. Le personnage, qui se déprécie lui-même, n’a aucune échappatoire. Et parce que la littérature permet des raccourcis tragiques et poignants, la nouvelle se termine sur la seule issue possible pour Pascal, la mort. Comme toutes les autres œuvres que nous avons évoquées depuis le début de cette étude, celle-ci se constitue en un plaidoyer pour une cause, et une invitation aux lecteurs de l’époque (bourgeois et cultivés) à avoir plus d’ouverture d’esprit.
79Simplement, en guise de note légère pour terminer cet exposé, le terme qui exprime la souillure en grec à la fin du XIXe siècle, μόλυνση, est très employé de nos jours, mais avec un tout autre sens, puisqu’il désigne la pollution environnementale...
Notes de bas de page
1 Les extraits des textes littéraires grecs ont été traduits par R.-P. Debaisieux.
2 Certaines analyses de cette première partie ont été traitées dans l’ouvrage de R.-P. Debaisieux, Le Soupçon et l’amertume dans le roman grec (1880-1912), Paris, L’Harmattan, 1992.
3 Xénopoulos Grégoire, Στέλλα Βιολάντη (Stella Violanti), 1re publication en 1901, in Œuvres complètes, Athènes, Biris, 1972
4 Théotokis Constantin, Κορφιάτικες ιστορίες (Histoires de Corfou), Athènes, Keimena, 1982. Recueil de nouvelles, parmi lesquelles : Πίστομα (La tête la première) ; Αμάρτησε ; (Α-t-elle péché ?) ; Akóμα ; (Toujours pas ?) Chatzopoulos Constantin, Άπαντα (Œuvres complètes) Tome 2, Athènes, Ikaros, 1957, dont Ο Πύργος του Ακροπόταμου, 1915 (Le Château d’Acropotamos), Η Αδερφή, 1916 (La sœur)
5 Eftaliotis, Argyris, Nɳστiώτικες Iστopiες (Histoires de l’île, 1894), Athènes, Estia, 1979, dont les nouvelles qui ont pour titre « Le Muet », « Le Gâteau de Noël de Vanguélis » et « Paraskévas et sa fille ».
6 Ibid., « Le Gâteau de Noël de Vanguélis ».
7 Ibid., « Paraskévas et sa fille ».
8 Vizyinos Georges, Νεοελληνικά διηγήματα (Nouvelles grecques), Athènes, Ermis, 1980, dont : Αι συνέπειαι μιας παλαιάς ιστορίας (1883, Les suites d’une ancienne histoire)
9 Rudolf Hermann Lotze est l’auteur, entre autres, de Psychologie médicale (1852) et de Système de philosophie (1874-79)
10 Pascal parle de « l’énormité de [sa] culpabilité » (139).
Auteur
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Renée-Paule Debaisieux
Université Michel de Montaigne Bordeaux 3
Debaisieux Renée-Paule, professeur, université Michel de Montaigne Bordeaux 3.
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