La crise du super-héroïsme : mutations dans les comics américains des années 2000

Aurélien Pigeat

p. 315-326


Texte intégral

1Historiquement, les super-héros américains entretiennent un lien évident et direct avec le politique. La naissance de DC1 remonte aux années 1930 et l’éditeur remporte un immense succès populaire avec Superman en 1938. La première véritable équipe de super-héros voit le jour durant la Seconde Guerre Mondiale, en 1940 : la Justice Society of America (JSA). Cette équipe participe à l’effort de guerre, combat les nazis, tout en posant les bases de l’univers super-héroïque de DC. Lancé en 1939, Marvel2 connaît un succès immédiat notamment grâce à son héros patriotique créé en 1941 : Captain America3. Durant cette période, communément appelée « l’Âge d’or » des comics, les super-héros connaissent une forte popularité fondée sur le contexte politique. Par la suite, les liens entre super-héros et politique restent assez codifiés : certains héros ou certaines équipes conservent une lecture politique plus prononcée que d’autres, et les tensions diplomatiques fournissent régulièrement matière à divers développements. Les enjeux prennent cependant un tour plus général, plus sociétal. Ainsi, les X-Men, créés durant « l’Âge d’argent »4 en 1963, permettent de développer les thèmes de l’exclusion et de la xénophobie, tandis que dans les années 1990 le label Milestone est fondé à partir de l’idée que les minorités sont sous-représentées dans l’univers super-héroïque. Le héros populaire sert encore des causes politiques, même s’il ne s’agit plus d’intérêts patriotiques ou de propagande officielle.

2Les années 2000 correspondent quant à elles à un renouveau profond de la figure du super-héros américain. Sa relation au pouvoir civil se trouve directement posée, aussi bien dans les publications de Marvel que dans celles de DC, à travers les craintes suscitées par les super-pouvoirs. Les héros se trouvent mis en cause, tout comme l’évidence de la justesse des causes qu’ils défendent. Censés aider le peuple, les héros se heurtent à la méfiance voire à l’hostilité de celui-ci. Le super-héros, dans la fiction, de populaire devient impopulaire, et d’allié politique devient ennemi des politiques. Outre le questionnement du statut du super-héros, cette mutation globale témoigne d’une interrogation portant sur la conduite de l’action politique, sur le rôle et la fonction des dirigeants, et sur les phénomènes de manipulation de masse. Un premier indice que l’on peut observer de ce mouvement serait, en 2000, l’élection à la Présidence des États-Unis de Lex Luthor, le grand ennemi de Superman, et cela à la suite de manœuvres douteuses5. Paradoxalement, le 11 septembre n’a pas remobilisé, dans les comics, un combat patriotique et idéologique comme on aurait pu l’attendre, bien au contraire. Si la question du terrorisme devient effectivement une composante des menaces que doivent déjouer les super-héros, cela n’est pas mis au service des actions militaires et diplomatiques menées par les États-Unis durant la période, ou des discours visant à les légitimer. Les comics continuent de nourrir une ambiguïté et une complexité politiques acquises les années précédentes, et retournent vers leurs héros ces questionnements. Ainsi, la mini-série Superman Redson, écrite par Mark Millar en 2003, imagine l’histoire du monde si Superman était tombé en URSS plutôt qu’aux États-Unis : la lecture politique est immédiate, mais elle évite les stéréotypes en se jouant d’eux.

3Entre 2005 et 2007, ces deux maisons d’édition lancent de grands événements, sous forme de crossovers6, censés renouveler en profondeur à la fois les titres de leurs catalogues et leurs héros. Il s’agit, pour DC, de Infinite Crisis en 2005, précédé de Identity Crisis, et suivi de 52, et pour Marvel, de Civil War en 2006, précédé de House of M et suivi de Dark Reign. Les deux grandes maisons d’édition travaillent à entacher la réputation de leurs héros, ou du moins à problématiser leur relation avec le peuple. La crise de confiance est criante, et le héros est sommé de se justifier sur son positionnement politique, et par là de témoigner d’un engagement complexe à travers des enjeux éthiques plus subtils qu’à l’accoutumée. La relation entre la fin et les moyens dans l’action même du super-héros se trouve alors questionnée de manière troublante en dehors de l’idéalisation classique de ces personnages. Mais cette crise prend des tournures radicalement différentes chez chacun des deux éditeurs : Marvel montre un monde où les super-héros s’entredéchirent tandis que DC imagine un monde abandonné par des super-héros désavoués. Ces deux réalisations d’une tension autour du rapport du super-héros à la société témoignent d’une crise d’identité du héros populaire américain, et d’une crise concernant les valeurs qu’il doit défendre à travers son action.

Civil War : le super-héros face à la loi

4Entre 2006 et 2007, un grand crossover scénarisé par Mark Millar implique l’ensemble des grandes figures super-héroïques de Marvel : Civil War. Après un nouvel incident mettant en cause des méta-humains – personnes dotées de pouvoirs – et ayant causé de nombreuses victimes civiles, le gouvernement américain décide de faire voter une loi de recensement des super-humains (Super-Human Registration Act, ou SHR Act). L’accident qui provoque la mise en œuvre de cette loi est associé à un acte de terrorisme, et représente une attaque critique, bien que non préméditée, menée sur le sol américain. Cette loi, dans l’univers Marvel, contraint toute personne dotée d’un pouvoir ou arborant un masque à se déclarer aux autorités qui constituent un fichier de renseignements et contrôlent les activités de ces personnes.

5Les super-héros se divisent alors en deux camps opposés au cours de cette « guerre civile » qui résonne nécessairement de manière familière pour le lecteur américain. Ceux qui défendent cette loi par respect de l’autorité ou par souci des volontés démocratiques se rangent derrière Iron Man, tandis que ceux qui restent attachés aux libertés individuelles, ou qui craignent pour leurs proches si leur identité venait à être révélée, sont menés par Captain America. Les deux camps sont donc constitués de grands héros, et l’affrontement s’opère entre des choix politiques qui sont bien éloignés du manichéisme caractérisant souvent l’opposition entre super-héros et super-vilains. La lecture politique du SHR Act se fait l’écho, tout en les déformant, des débats soulevés par le PATRIOT Act, mis en place après les attentats du 11 Septembre. Le débat autour du SHR Act oppose d’une part sécurité personnelle et sécurité collective, et d’autre part liberté individuelle et contrôle étatique. Les valeurs américaines se trouvent contredites par cette loi qui impose un plus grand contrôle sur les individus, et les discrimine pour ce qu’ils sont, et non pour ce qu’ils font.

6Dès le premier numéro de Civil War, Captain America, qui soutient d’abord le projet du gouvernement, se trouve mis en porte-à-faux lorsqu’il lui est demandé de participer à sa mise en œuvre en dirigeant une équipe chargée d’arrêter les super-héros refusant de révéler leur identité. Alors que Maria Hill, directrice du S.H.I.E.L.D.7, organisme de sécurité officiel américain, lui demande de se « conformer à la volonté du peuple américain », Steve Rogers répond : « Ne vous aventurez pas sur le terrain politique avec moi, Hill ! Les super-héros doivent rester au-dessus de tout ça. Bientôt nos super-vilains seront choisis par Washington »8. Captain America résume ici le rapport traditionnel du super-héros au politique : le héros suit un chemin autonome, sans avoir à rendre de comptes. Maria Hill réplique en donnant une nouvelle définition du vilain qui ramène le monde super-héroïque directement dans le champ du politique : « Pour moi, un super-vilain est un type masqué qui refuse de respecter la loi »9. Le super-héros n’est plus en marge des lois communes, et son action ne peut plus être fondée sur le respect de codes personnels, même si ces codes se réclament de la justice. Avec Civil War, le politique affirme son désir de s’approprier un monde qui lui échappe et le dépasse. C’est la loi en tant que lettre, et plus seulement en tant qu’esprit, qui s’impose aux héros. Captain America refuse d’obéir à cette lettre dès lors qu’elle lui semble trahir l’esprit même des valeurs américaines dont il est le garant, au-dessus des contingences politiques. Cette question du statut même du super-héros et de son lien avec l’État est soulevée dès l’annonce de la Maison Blanche de mettre en place une nouvelle législation concernant les héros. Il ne s’agirait plus d’une vocation, mais d’un statut officiel, contrôlé et délivré par les autorités. Les héros doivent devenir des « employés fédéraux », des « fonctionnaires », des « employés publics » ou encore des « super-flics ». Les partisans de cette démarche la voient comme une façon de « renforcer [leur] autorité », comme un « moment de clarté cher aux alcooliques », quand les autres la jugent « ridicule », invoquent le fait que « les masques sont une tradition », ironisent sur une « grève des super-héros »10 et s’insurgent contre la menace de la prison en cas de refus.

Infinité Crisis et 52 : le héros face à lui-même

7Dans Infinite Crisis, en 2005, Maxwell Lord, dirigeant de Checkmate, une organisation gouvernementale élaborée sur le modèle de la C.I.A., cherche à jeter le discrédit sur les héros dont l’image est idéalisée : Superman et Wonder Woman. Cette dernière en vient à tuer Lord pour rompre l’emprise mentale qu’il exerçait sur Superman. Ce meurtre, rendu public, fait de celle qui incarne la paix dans le monde des super-héros un symbole de violence incontrôlée. Le héros, craint par le monde civil, se trouve menacé par la société même qu’il tente de protéger. Après Infinité Crisis, DC relance ses titres sous l’appellation « One Year Later »11. Nous retrouvons de manière classique l’ensemble des héros et des équipes ayant réchappé à la crise. Mais une année complète de l’univers des super-héros a été passée sous silence, dont les événements sont racontés dans une série à part, au rythme hebdomadaire au lieu du rythme mensuel habituel : 5212. Cette série raconte les événements survenus sur Terre pendant cette année, alors que les grands héros DC ont disparu. Le monde se trouve alors comme abandonné, et cherche des réponses nouvelles pour faire face au vide qu’il constate.

8Dans 52, le lecteur suit aussi bien des itinéraires particuliers, comme ceux de La Question, de Ralph Dibny ou de Booster Gold, que des projets politiques neufs qui peuvent trouver un cadre dans ce creux ménagé. Les grandes sociétés de super-héros, la JLA et l’historique JSA constatent à la fois leur impuissance et leur vanité13. Le cheminement de deux « vilains » est exemplaire de ce rapport ambigu des héros au politique. Le vilain Black Adam entame une sorte de rédemption grâce à sa compagne Isis. Violent de nature, il devient le dirigeant politique populaire du Kahndaq, mélange de l’Égypte et de l’Irak, aux yeux d’une population dont il se fait le protecteur. Il incarne alors le fantasme du super-héros roi dont les pouvoirs servent le bonheur commun, ouvertement. À l’inverse, l’ennemi de Superman, Lex Luthor, propose de commercialiser les super-pouvoirs. Il met en œuvre un projet visant à créer les futurs super-héros. Avec Luthor, c’est le secteur privé qui tente de faire du super-héroïsme un enjeu économique et un outil de puissance. Il vend l’attribution de pouvoirs comme n’importe quel produit, et l’on voit des individus contracter des prêts afin de réaliser leurs fantasmes de super-héros. Devenu objet commercial, et rejoignant là une imagerie américaine nettement liée au marché et à la société de consommation, le statut de super-héros semble se démocratiser14. Les pouvoirs politiques ne sont pas en reste puisque 52 fournit un cadre privilégié à la présentation d’équipes de super-héros étrangères et internationales. Ainsi le système politique de la Chine est illustré par la nouvelle équipe des Dix Grands, tandis qu’une ancienne équipe, les Global Guardians, historiquement liée à l’ONU et regroupant des héros venus du monde entier, est remise à l’ordre du jour.

9La nature des super-héros se transforme donc avec 52. Les super-héros traditionnels sont rejetés, et remplacés par d’autres, plus jeunes, qui poursuivent des buts davantage égoïstes ou corporatistes. Il ne s’agit plus d’une vocation mais d’un statut, acquis grâce à l’aval des autorités ou par les puissances financières. Paradoxalement, en se multipliant et en se démocratisant, d’une certaine manière, le super-héros perd l’universalité qui le caractérisait jusque-là. Il doit désormais respecter les frontières, les procédures, le jeu politique dans son ensemble. Les héros anciens quittent peu à peu la scène dans 52, ne trouvant pas dans ce monde nouveau un cadre propice à l’expression de leurs talents et de leurs convictions. La crise qui se joue là est donc bien une crise de valeurs.

Sortie de crise : le héros face à l’action

10Chez Marvel, la crise de Civil War atteint son apogée avec la mort de Captain America. Le héros se rend pour arrêter les combats. S’il juge sa cause juste, il prend conscience d’une part du désaveu de la population, d’autre part du caractère contre-productif de ces luttes fratricides. Alors qu’il s’apprête à être jugé, il est assassiné en public. Point d’orgue de la série, la mort de Captain America revêt une importance symbolique considérable. À travers lui, c’est tout un système de valeurs, directement associé à la culture américaine, qui s’effondre et disparaît. L’intrigue et la compromission semblent avoir triomphé, et d’une certaine manière, cette mort donne le sentiment que le politique a vaincu le héros, que le pragmatisme de l’action s’est imposé sur l’idéalisme des valeurs. Dès lors, le monde de Marvel se trouve bouleversé, et la suspicion gouverne l’ensemble des relations entre les héros.

11Cette atmosphère installée trouve une concrétisation immédiate avec l’événement qui suit Civil War : Secret Invasion. Une population extra-terrestre, les Skrulls, capable d’imiter l’apparence humaine, a décidé d’envahir la terre et s’est pour cela infiltrée dans la population, y compris parmi les super-héros. Les copies sont parfaites, jusqu’aux pouvoirs, le comble étant que ces personnages ignorent parfois qu’ils ne sont que des reproductions. La défiance devient la règle première pour le héros : la paranoïa atteint son plus haut degré puisque tout héros peut un jour se révéler être un Skrull. L’événement reprend un thème politique classique, celui de l’ennemi de l’intérieur, qui permet de jouer autour des codes de l’espionnage, de l’infiltration, rappelant les thèmes de la Guerre Froide. Chez Marvel, la crise d’identité du super-héros, qui avait été un prélude à la crise politique chez DC, en devient une conséquence, métaphorisée à travers cette intrigue, jetant un soupçon absolu sur l’identité et les motivations des héros.

12Cela explique que le trouble reste prégnant chez Marvel, à travers sa publication la plus récente : Dark Reign, qui s’échelonne de décembre 2008 à décembre 2009. Secret Invasion signe le discrédit des élites super-héroïques qui avaient pris le pouvoir avec Civil War, et les institutions alors mises en place ou reconfigurées sont transformées dans Dark Reign. Le pouvoir est donné à d’anciens vilains en partie réhabilités au cours des affrontements de Civil War et ayant prouvé leur efficacité lors de Secret Invasion. Norman Osborn15remplace Tony Stark à la tête du S.H.I.E.L.D. en le renommant H.A.M.M.E.R.16. La transformation de l’acronyme désignant l’organisation officielle des super-héros au service du pouvoir politique est éloquente : l’équipement de protection devient outil d’assaut. Autour d’Osborn, plusieurs vilains emblématiques des séries Marvel se réunissent dans un groupe devant veiller à la bonne marche du monde : la Cabale. Le super-héros, lorsqu’il se mêle au politique, sombre, se pervertit, ou pervertit ce dernier. Le renversement des valeurs est complet, presque carnavalesque, l’accession au pouvoir de l’ancien Bouffon Vert en devenant l’emblème.

13Chez DC, les conséquences de la crise sont nettement plus positives. La crise fonctionne comme une catharsis permettant aux structures anciennes de se régénérer. Les grands héros reviennent dans leurs publications respectives lors de « One Year Later », avec des désirs et des considérations renouvelés. Les super-héros redonnent un sens à leurs combats en reformant les groupes historiques. La JSA est reconstruite par ses trois figures historiques : Jay Garrick, Alan Scott, et Ted Grant. Ces trois personnages assument leur statut de vétérans, et décident de faire de la JSA un lieu d’héritage et de formation pour une nouvelle génération de héros devant défendre les valeurs traditionnellement associées à l’Amérique. La présidence de la Société est donnée à une femme, Power Girl. Dans le même temps, à la JLA, c’est une autre femme qui prend la présidence : Black Canary17. Ces présidences féminines interviennent en 2006- 2007, au moment où Hillary Clinton brigue l’investiture démocrate à l’élection présidentielle américaine18.

14Lors du renouveau de la JSA, les héros recherchent une légitimité nouvelle en recrutant de nombreux jeunes gens qui doivent apprendre à utiliser leurs pouvoirs pour le bien commun. Ce recrutement est très large et, au lieu d’une équipe réduite à quelques figures emblématiques, la JSA devient rapidement une immense communauté, témoignant d’une diversité étonnante, en âges et en origines, en professions et en héritages. La relance du titre passe par un retour aux sources puisque les premiers adversaires combattus sont des vilains néo-nazis. L’inscription politique est immédiate ; l’identité de l’équipe est ainsi affirmée, et renforcée par l’histoire de plusieurs de ses membres19. Parmi ceux-ci, David Reid, arrière petit-fils de Franklin D. Roosevelt et militaire de profession, occupe une place centrale dans le grand récit « Thy Kingdom Come »20. Tué au cours d’une bataille, David Reid est ressuscité par Gog, un ancien dieu du Troisième Monde, et devient son héraut, Magog. Gog exauce les vœux des populations qui le prient, et soigne les héros qui se présentent devant lui : Damage retrouve son visage, Dr. Midnight la vue, Starman la raison, Sandman le sommeil, et Powergirl est renvoyée dans ce qui semble être son monde pourtant disparu. Ces cadeaux impliquent une allégeance naturelle des héros à Gog le bienfaiteur. Mais, outre les effets pervers de ces dons, qui suscitent la méfiance de certains héros, le dieu Gog se montre intraitable envers les criminels, les exterminant brutalement. Magog, son héraut, l’approuve dans cette démarche, le devance même, et justifie le crime par le crime. Une fracture s’opère au sein de la JSA, entre ceux qui acceptent le recours aux expédients extrêmes pour défendre une cause, et ceux qui font du respect de la vie un principe de base qui doit conduire l’action. Le paradis promis par Gog suppose une soumission totale, et s’il fait miroiter une paix universelle, il impose de renoncer au libre-arbitre et à la libre opinion sous peine de châtiment. La figure du Sauveur qu’est Gog, sorte de dieu parmi les héros, doté de louables intentions, suivi par les populations d’opprimés, révèle sa complexité et ses limites.

15Ce questionnement qui met en balance la fin et les moyens, qui interroge la praxis même des héros, est clairement posé à travers le droit de tuer nouvellement accordé aux héros. La mort du vilain reste l’interdit qui distingue le vrai héros du forcené, le justicier du vengeur. Après les événements de Civil War, chez Marvel, un groupe de X-Men est reconstitué, la X-Force, menée par Wolverine, œuvrant dans l’ombre et ayant le droit de tuer pour accomplir ses missions. Celles-ci sont d’ailleurs, d’abord, uniquement mues par un désir de vengeance, et s’apparentent davantage à des opérations de vendetta qu’à la défense de justes causes. Ce qui définit le héros, à travers la droiture dont il doit faire preuve, vacille là étrangement. Symboliquement, le successeur de Captain America fait subir au personnage une évolution semblable. Après la mort de Steve Rogers, Bucky, l’ancien Soldat de l’Hiver et compagnon de Steve Rogers, reprend le costume, mais en adaptant le rôle à ses propres talents. S’il parvient à manier le bouclier qui fait l’identité du personnage, il rajoute à la panoplie de Captain America des armes offensives : des revolvers. D’une figure défensive, Captain America devient une figure offensive. La praxis des héros Marvel change profondément, comme la tonalité des récits qui composent ces titres. Si les valeurs des super-héros sont en question et témoignent d’une crise profonde, l’action qui met en œuvre ces valeurs se transforme aussi.

16Chez DC, le questionnement est explicitement posé à travers la relance du titre Green Lantern lors de « One Year Later ». Le Corps des Green Lantern est une sorte de police dans laquelle chaque secteur de l’univers est protégé et régulé par un héros, choisi par les Gardiens, à la manière des Marshals ou des Shérifs aux États-Unis. Leur action est gouvernée par le Livre d’Oa qui leur interdit l’utilisation de la force létale. Ce livre est réécrit par les Gardiens pour autoriser les Green Lantern à tuer lors d’un affrontement avec le Corps rival de Sinestro21. Cette décision signifie pour nombre de Lanterns une remise en cause de leur légitimité même : réécrire le Livre d’Oa apparaît comme un acte sacrilège, un arrangement avec ce qui ne doit pas, précisément, être altéré. Symboliquement, la mort du vilain, qui avait causé une partie de la crise au début d’Infinite Crisis, trouve là une légitimation par une institution politique qui outrepasse ses droits et précipite, de ce fait, la survenue de nouveaux troubles22. De même que Maxwell Lord souhaitait obliger Wonder Woman à le tuer pour la discréditer, Sinestro pousse les Gardiens à cette extrémité, signe de corruption de leur autorité politique23.

17Le héros populaire américain traverse donc, dans les années 2000, une série d’importantes crises. La légitimité de son action et la réception qu’en fait la population sont directement questionnées et mises en scène durant cette décennie de comics. Au sein de la fiction, le politique cherche à s’immiscer dans les affaires super-héroïques, réclame un droit de regard, ce contre quoi réagit le monde des super-héros. Le héros, par nature incarnation des aspirations, rêves et valeurs de la population, se trouve là profondément remis en cause. Ce questionnement propose un reflet intéressant des mouvements politiques des États-Unis durant la période, et de la manière dont l’imagerie super-héroïque peut être utilisée ou récupérée. La disgrâce des héros signale peut-être à ce titre des interrogations sur le modèle américain et sur la défense de ses valeurs par le politique. La crise du super-héros peut alors être entendue comme une crise du politique lui-même. Le monde arabo-musulman a d’ailleurs, dans l’après 11 Septembre, proposé ses propres super-héros, reprenant le modèle américain et rompant avec lui, comme la société égyptienne AK Comics à partir de 2003. Dans cette mouvance, le comic Les 99, du Kowétien Naif al-Mutawa, lancé en 2006, propose un groupe de super-héros inspirés des quatre-vingt-dix-neuf vertus attribuées à Dieu dans le Coran. Cette série rencontre un immense succès dans les pays musulmans, au point qu’un partenariat avec DC a été contracté, favorisé par le changement politique intervenu récemment aux États-Unis. Le politique s’affiche ainsi de nouveau explicitement dans les comics, qui semblent à présent accepter son retour en grâce dans les histoires super-héroïques.

18L’élection du nouveau Président des États-Unis est ainsi l’occasion d’un clin d’œil dans la série Amazing Spider-Man : Spider-Man déjoue un complot visant à empêcher Barack Obama de prêter serment24. Marvel s’approprie même plus durablement la figure du nouveau Président américain en l’intégrant dans sa série la plus politique : Captain America. Tandis que Bucky a repris le nom et le costume du héros, l’événement Reborn fait revenir Steve Rogers en 200925. L’anniversaire de la mort du héros est l’occasion de mettre en scène un débat : Steve Rogers doit-il être honoré comme un héros ou considéré comme un traître ? Dans un épisode spécial de cet événement, Steve Rogers laisse finalement le titre de Captain America à Bucky. Il se rend à la Maison Blanche et reçoit un pardon présidentiel pour les événements liés au SHR Act. Le visage de Barack Obama n’apparaît pas mais on peut lire la signature « Barack H. Obama » : le Président déclare qu’à ses yeux cette loi était « non-américaine »26. Il offre ainsi une relecture claire des événements de Civil War. Le Président indique par ailleurs à Steve Rogers que, même sans son costume de Captain America, il aura besoin de lui pour quelque chose de bien plus important. Ainsi, chez Marvel, le temps du trouble et du renversement des valeurs trouve une conclusion dans cette résurrection et cette réhabilitation du grand héros historique de l’éditeur par une figure réelle du pouvoir politique.

19Les événements de 2010 qui suivent cette période de trouble chez Marvel s’intitulent « Siege » (janvier à mai 2010) puis « Heroic Age » (depuis mai 2010). Il s’agit pour le premier de remettre le monde super-héroïque dans le bon sens après les errements de Dark Reign, en se fondant sur l’action conjointe de Steve Rogers, Tony Stark et Thor, et pour le second, comme son nom l’indique, de retrouver les valeurs fondamentales de l’héroïsme tel que véhiculé à travers les grandes franchises du comics. Dans le même temps, chez DC, la fin de Final Crisis conduit à la mort de Batman : sa succession est engagée, ainsi que la question de la reprise, partielle ou totale, des valeurs qu’il incarne. Par ailleurs, dans « The Blackest Night », de juin 2009 à mai 2010, le monde bipolaire qui opposait le Corps des Green Lantern au Corps de Sinestro devient multipolaire : des corps apparaissent incarnant chacune des couleurs du spectre lumineux devenu spectre émotionnel27. La résolution de cette mutation du monde passera là aussi par un renversement complet et un retour aux valeurs héroïques premières à travers « Brightest Day ». Face à des mutations profondes de la société et du politique, l’univers super-héroïque semble répondre par des crises qui engagent les héros à réévaluer les modalités de leur action, sa finalité, et les valeurs qu’ils promeuvent. C’est le sens même de l’héroïsme, dans un monde où la définition de celui-ci apparaît comme problématique, qui est alors frontalement questionné par des séries qui travaillent à la fois à respecter le caractère populaire des franchises et à ressourcer des modèles guettés par l’usure.

Notes de bas de page

1 DC est un éditeur issu de la fusion de trois éditeurs au milieu des années 1930 : National Allied Publications, Détective Comics et All-American Publications. Parmi les grands héros ou grandes équipes appartenant aux publications de DC, citons Superman, Wonder Woman, Batman, Flash, Green Lantern, la Justice League of America (JLA), la Justice Society of America (JSA), la Légion des super-héros, ou encore les Teen Titans.

2 Marvel naît en 1939 sous le nom de Timely Publications, afin de profiter du succès de Superman. L’éditeur prend officiellement le nom de Marvel en 1961. Il est à l’origine de nombreux héros extrêmement populaires : Captain America, Hulk, Spider-Man, Iron Man, The Avengers, The Fantastic Four, Thor ou encore les X-Men.

3 Le logo de Timely Comics évoluera d’ailleurs rapidement afin d’emprunter l’imagerie patriotique de son héros.

4 L’histoire du comics de super-héros est découpée en périodes appelées « Âge d’or », « Age d’argent » et « Age de bronze ». Ce découpage est effectué à partir de critères éditoriaux et commerciaux : les transitions correspondent à des moments de renouvellement profond induits par une baisse des ventes, par la création de nouveaux héros, ou par le départ de certains directeurs éditoriaux. L’Age d’argent correspond à la période allant de la fin des années 1950 au début des années 1970. Durant cette période, chez Marvel, Steve Dikto, Jack Kirby et Stan Lee renouvellent le personnel super-héroïque, avec Spider-Man ou les X-men entre autres, tandis que chez DC, certains grands héros sont modernisés, comme Flash, la Justice League of America (JLA) est créée, et Mort Weisinger devient responsable éditorial de Superman.

5 Lex Luthor est élu en l’an 2000. Cet événement, préparé par un engagement politique de Luthor, est raconté dans le numéro spécial Superman : Lex 2000 #1 symboliquement sorti en janvier 2001, au moment de la prise de fonction de Georges W. Bush. Élu en l’an 2000, Lex Luthor est destitué en 2003, à la suite d’une conspiration visant à faire de Batman et de Superman des ennemis publics (Superman/Batman, numéros 1 à 6, publiés d’octobre 2003 à mars 2004, dans un récit intitulé « The World’s Finest », également connu sous le nom de « Public Enemies », titre de l’adaptation de ce récit en film d’animation). Durant son mandat, il connaît un succès relaté dans « Our Worlds at War » dans lequel il coordonne les forces des super-héros contre une attaque extra-terrestre. Cet événement, publié à partir d’août 2001, trouve un écho troublant dans l’actualité du 11 Septembre 2001. En effet, le lendemain de l’attaque, le numéro 596 des Aventures de Superman, montre les LexCorp Towers, équivalent fictif des Twin Towers, fortement endommagées par l’attaque ennemie.

6 Un crossover est la rencontre de héros ayant leurs propres séries. Les enjeux et l’intrigue deviennent communs.

7 L’acronyme signifie d’abord « Supreme Headquarters, International Espionage, Lawenforcement Division » lors de sa création par Stan Lee en 1962, puis « Strategie Hazard Intervention, Espionage Logistics Directorate » à partir de 1991. Il a bien entendu valeur symbolique et insiste sur la fonction de « bouclier » de l’organisme.

8 Civil War 1, juillet 2006, dans Civil War, Marvel Deluxe, Saint-Laurent-du-Var, Panini France, 2008, t. 1, p. 27. Le marquage typographique en gras est dans le texte d’origine.

9 Id.

10 Ibid., p. 22-23. Ce projet gouvernemental se concrétisera à travers « L’Initiative » : à partir des individus recensés, des groupes de héros seront constitués pour devenir les équipes officielles de protection des cinquante États américains, sur le modèle des shérifs ou des marshals.

11 Cette appellation apparaît en mars 2006, au moment où s’achève Infinité Crisis, sous la forme d’un logo ajouté aux couvertures des principaux titres super-héroïques comme Action Comics ou Superman. Elle signale l’année manquante dans la fiction, et appelle la lecture de 52, dont la parution débute peu après, en mai 2006.

12 Les scénaristes Geoff Johns, Grant Morrison, Greg Rucka et Mark Waid se sont associés pour mener collectivement cet ambitieux projet. De mai 2006 à mai 2007, la revue sortira de manière hebdomadaire, l’action portant elle-même sur une semaine de l’année manquante. De très nombreux fils narratifs se croisent et se superposent du fait de cette trame qui suit une chronologie au lieu de suivre les héros dans des séries diverses.

13 Emblématiques, les couvertures des numéros 24 et 29 (respectivement datées du 18 octobre 2006 et du 22 novembre 2006) de la série illustrent directement cela : sur la première, Firestorm reproduit le fameux « we want you » de Uncle Sam pour relancer, en vain, la JLA, tandis que sur la seconde les trois héros fondateurs de la JSA sont vus de dos fermant la porte d’une Société qu’ils quittent.

14 Ce moyen de devenir un super-héros rencontre une série de limites, outre celle attendue liée à la santé : le ridicule de voir se multiplier les costumes et les rivalités qui découlent de la situation, mais aussi et surtout le bon vouloir de Luthor, qui possède une commande permettant de stopper tous les pouvoirs distribués.

15 Norman Osborn est un ancien adversaire traditionnel de Spider-Man connu sous le nom du Bouffon Vert.

16 L’acronyme n’est pas encore explicité, et Osborn justifie cela dans le premier numéro de Dark Avengers (Brian Bendis, janvier 2009) : il a été choisi uniquement pour son signifiant.

17 Avec Black Canary, la présidence de la Ligue est confiée à un personnage féminin plutôt secondaire jusque-là. La femme prend donc le pouvoir, et laisse l’homme à la maison : le mari de Black Canary, Green Arrow, ancien membre de la JLA, est remplacé par un nouvel archer, Red Arrow, au sein de la ligue. Oliver Queen quitte en partie son costume de super-héros pour s’investir en politique : il devient maire de sa ville, Star City.

18 Hillary Clinton officialise sa candidature, fortement pressentie, à l’investiture démocrate le 20 janvier 2007. Le titre JLA s’achève en avril 2006, et Justice League of America (vol. 2) lui succède, avec un numéro 0 en septembre 2006. L’élection de Black Canary intervient à la fin de ce premier arc narratif, sept mois plus tard, en mai 2007, ayant été préparée par une forte mise en avant de l’héroïne au sein de cette équipe reformée. De son côté, la JSA est relancée comme titre en décembre 2006.

19 Liberty Bell, fille d’anciens super-héros, est, comme son nom l’indique, liée à la Cloche de la Liberté de Philadelphie, symbole des États-Unis. Nate Heywood, descendant de héros, devenu Citizen Steel, déploie une imagerie très patriote. Markus Clay reprend lui le nom d’Amazing Man, un de ses ancêtres, héros afro-américain.

20 Ce récit clôt la participation de Geoff Johns au scénario de JSA, en collaboration avec Alex Ross pour ce final. Son titre reprend une autre série très célèbre, Kingdom Come, réalisée par Mark Waid et Alex Ross en 1996.

21 « Sinestro Corp War » concerne les titres Green Lantern et Green Lantern Corps en 2007- 2008. Le récit est, encore une fois, scénarisé par Geoff Johns.

22 Blackest Night (2009-2010) raconte les conséquences néfastes de ces changements.

23 Curieusement, ce sont des vilains de second rang, les Lascars, ennemis des Flash, qui rappellent les règles super-héroïques premières, dans un récit annexe de Final Crisis, l’événement qui met un terme à près de cinq années de mutations de l’univers DC. Dans Final Crisis : Rogues’ Revenge, mini-série de trois numéros scénarisée par Geoff Johns et publiée de septembre à novembre 2008, les Lascars cherchent à se venger d’Inertie qui les a conduits à tuer Bart Allen, le nouveau Flash. Cette mort avait constitué une infraction aux règles implicites du « jeu » qui gouverne les relations entre héros et vilains. Ils aspirent à reprendre ce « jeu », tout en sachant que la mort implique un irréversible qui transforme en profondeur la structure même du jeu. Captain Cold, meneur des Lascars, ne croit plus dès lors au Bien ou au Mal : pour lui, « il n’y a que des nuances de gris, c’est tout ». Le récit s’achève d’ailleurs par ce constat : « si Flash est de retour, il n’y aura plus de règles à suivre ». (La vengeance des Lascars, dans Final Crisis, La légion, des trois mondes, Saint-Laurent-du-Var, Panini comics, 2010, vol. 1, p. 92-93. D’après l’œuvre originale Final Crisis : Rogues’ Revenge, numéro 3, novembre 2008).

24 Amazing Spider-Man #583. Barack Obama ayant déclaré son affection pour le héros durant sa campagne, Marvel publie le 14 janvier 2009 un épisode spécial de cinq pages, la semaine précédant la cérémonie d’investiture du 20 janvier.

25 L’événement est annoncé en avril 2006, et précisé dans le numéro 600 de Captain America de juin 2009. Captain America : Reborn, est une série en six numéros, publiés de juillet 2009 à janvier 2010, à laquelle s’ajoute un épisode spécial en décembre 2009 : Captain America : Who Will Wield The Shield ? # 1.

26 Le texte original dit : « Because frankly, the Registration Act seemed un-american to me... ». Captain America : Who Will Wield The Shield ? #1, New-York, N.Y., Marvel Publishing, Inc., 23 décembre 2009, p. 27.

27 Les sept Corps sont ainsi associés chacun à une couleur et à une émotion : volonté pour Green Lantern Corps, peur pour Sinestro Corps (couleur jaune), rage pour Red Lantern Corps, avidité pour Agent Orange, espoir pour Blue Lantern corps, compassion pour Indigo Tribe, amour pour Star Saphire. L’intrigue conduira à la révélation de deux autres lanternes sources de pouvoir : la Lanterne Noire pour la mort, et la Lanterne Blanche pour la vie. La mort de Batman sera également utilisée dans l’intrigue de « Blackest Night ».


Le texte seul est utilisable sous licence Licence OpenEdition Books. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.