La cité de banlieue, au cœur de l’intrigue
p. 339-349
Texte intégral
1Loin des riches femmes au foyer désespérées nord-américaines, la banlieue, en France, désigne au singulier les aspects les plus sombres des lieux périphériques1. Cités HLM, zones sensibles, quartiers fragiles, ghettos de la misère... Les termes sont nombreux pour évoquer les grands ensembles construits dans l’urgence quand débutaient dans les années cinquante les décentralisations d’usines. « Le « mal de vivre », le chômage, l’exclusion et l’insécurité ont semblé s’y concentrer et fermenter comme des miasmes que la ville aurait rejetés dans ses marges.2 ». L’urgence urbanistique répondant aux mouvements d’immigration, les cités de banlieue et leurs habitants sont confusément imbriqués dans les représentations collectives d’une zone spatialement et socialement stigmatisée. « Paradoxalement, le beau terme de Cité qui représentait un concept social et politique important pour les sociétés qui nous ont précédés est devenu péjoratif et synonyme de désespérance, d’agression, de menace pour l’équilibre social3. ». Depuis les émeutes de novembre 2005, la polémique a invité la « racaille de banlieue » à la une des actualités4 : déjà sur le devant de la scène médiatique du nouveau millénaire, les anciennes « cités radieuses » devenues « cages à lapins5 » s’invitent aussi, de plus en plus, dans la littérature française.
2En 1986, quand il a publié Le Gone du Chaâba6, conte moderne d’une enfance en cité HLM, Azouz Begag savait-il que son livre deviendrait culte pour plusieurs générations de banlieusards, immigrés, enfants ou petits-enfants d’immigrés ? Une dizaine d’années plus tard, les succès critiques et populaires de plusieurs auteurs tels que Paul Smaïl7, Rachid Djaïdani8 ou Faïza Guène9 ont fini d’imposer la « littérature de banlieue » dans les catalogues de certaines maisons d’édition et sur les rayons des librairies, réunissant indistinctement sous cette étiquette des romans sur la banlieue et des auteurs issus de la banlieue. Dans ce corpus de textes, les styles diffèrent mais la fiction se nourrit d’expériences similaires : celles d’écrivains d’origine maghrébine – « les premiers à « envahir» ces (ban)lieux10 » –, africaine ou antillaise, qui traitent du quotidien dans les cités populaires trônant aux abords des métropoles.
3Parmi ces auteurs, Mouss Benia, Mabrouck Rachedi, Habiba Mahany et Kaoutar Harchi. Nous les avons rencontrés pour des entretiens portant sur leurs pratiques littéraires11. Mouss Benia (1972) a grandi dans une cité des Yvelines, auprès d’un père maçon et d’une mère au foyer algériens ; il est l’auteur de Panne de sens (Hachette Littératures, 2003) et Chiens de la casse (Seuil, 2007). Mabrouck Rachedi (1976) et Habiba Mahany (1977) sont les deux derniers d’une famille nombreuse de Vigneux-sur-Seine, dont les parents ont émigré d’Algérie. L’aîné a publié Le Poids d’une âme (JC Lattès, 2006) et Le Petit Malik (JC Lattès, 2008) ; la cadette, Kiffer sa race (JC Lattès, 2008). Kaoutar Harchi (1986) a grandi dans une banlieue de Strasbourg, ses parents sont marocains, son père est ouvrier et sa mère employée dans une structure hospitalière ; son premier roman, Zone cinglée (Sarbacane, 2009), a été édité dans une collection jeunesse. Si leurs romans diffèrent tant dans la forme que dans le fond, les décors se ressemblent sensiblement. À la fois berceau et prison, la cité s’impose dans leurs histoires, parfois simple arrière-plan, parfois presque personnage, mais toujours scène principale de la fiction. Une mise en perspective thématique des romans et des entretiens de ces quatre auteurs permettra d’analyser la représentation, dans la fiction et dans les discours, de la cité de banlieue ; nous étudierons ainsi comment un décor urbain peut interférer dans le processus d’écriture au point de devenir l’un des facteurs à l’origine de la création romanesque.
Cadre et hors-cadre
La cité au quotidien
4Dans les six romans, on retrouve la même toile de fond : les barres de béton d’un quelconque quartier de banlieue. « Aspect massif, couleurs ternes, l’architecture des cités se ressemble12. » décrit Mabrouck Rachedi ; pour Mouss Benia, « Nous avions été installés et abandonnés dans ce magma de béton. »13 Les descriptions laissent entrevoir des immeubles gris, mais qui abritent des habitants bien vivants. Dans les premières pages de son roman, Habiba Mahany pose immédiatement le décor en se promenant dans les étages : « le Rachid, c’est le résident du couloir. Il y mange, il y dort, il s’y drogue et il y fait ses besoins14 », au même étage, les Martinez (« Dans le quartier, tout le monde sait que le Martinez est armé et ça fait grave flipper15 ») ; au quatrième, Juliana, la gitane bretonne ; « au septième étage, on reconnaît les Koné aux bruits et à l’odeur. Pas ce bruit et cette odeur que vilipendait Chirac en se bouchant presque le pif de dégoût, mais le doux parfum de l’Afrique noire, le manioc, le mil, le sorgho, l’igname, tous ces ingrédients qui font le régal du voisinage16. » ; au dixième, une discrète famille chinoise, et au quinzième, les « voisins polacks » dont le père a gagné au PMU. Tout le monde se connaît, d’ailleurs, l’intimité ne résiste pas aux fines cloisons des appartements. Dans l’immeuble, les ragots s’échangent facilement, mais également les petits services ou les plats quand c’est jour de fête : « À chaque fois que je passais chez les Chriffi, Josette me demandait si j’avais faim. Avant que je puisse répondre, je me retrouvais gavé de gâteaux, elle en glissait même dans ma poche17. » La cité est un nid, pas toujours douillet mais suffisamment familier pour que l’on s’y sente chez soi. « Malgré les difficultés du quotidien, nous avions confiance en l’avenir. Nous étions bien dans nos vies de gosses18. »
5« Les problèmes commencent en bas19. », dans les halls des immeubles ou au pied des tours, où « les galériens du quartier20» se retrouvent pour passer le temps. En arabe, « On appelle hétistes ceux qui ne font rien de la journée... sauf tenir les murs21. » Pour ceux qui veulent échapper à l’exiguïté de l’appartement familial, les activités sont réduites : « Dans le quartier, à part le sport, rien à faire. Pas de cinéma, de boîte, de bar, de salle de concerts ou, pour les chelous, de musées. Les lieux de divertissement étaient à des kilomètres, les lieux de culture à des années-lumière22. » Cette citation de Rachedi nous amène à soulever un autre point commun aux romans du corpus. Les loisirs, la culture, apparaissent comme le privilège des citadins, quand les banlieusards n’ont pour s’amuser que des morceaux de cailloux, ruines d’HLM mal entretenus. « Peu de temps après, la librairie, devenue libre-service, a fermé. Puis l’épicerie, le nouveau repaire des dealers. Le café a été la seule victime d’un règlement de compte à l’arme à feu. Un jour, le centre-ville fut vidé de ses petits commerces23. » Dans Zone cinglée, Kaoutar Harchi exacerbe le dénuement de ces enfants qui grandissent dans un paysage aride où seules régnent les tours de béton : « Bien sûr, ici, tous les garçons crèvent les ballons et les filles, les yeux de leurs poupées24. »
Un vent de révolte
6De temps en temps, le monde extérieur vient troubler l’ennui, par exemple quand une équipe de tournage s’installe le temps d’un film : « Des acteurs, j’en avais déjà vu dans mon quartier, lorsque ma cité avait été choisie, il y a quelques années, pour le tournage d’une fiction qui devait représenter la vie de jeunes banlieusards. C’était étrange de voir nos barres se transformer en ghetto américain le temps d’un tournage25. » L’effet est impressionnant pour des adolescents nourris aux films made in USA. Dans la peau de son héros incarcéré pour vol, Benia écrit ainsi : « Pour ma défense, j’essayerais bien d’appeler à la barre Brian de Palma, Martin Scorcese et tous leurs potes cinéastes qui devraient aujourd’hui plonger avec moi pour complicité et deal de rêves illicites à personne inculte. Mes vrais tuteurs, c’étaient eux26. ». La fiction – argent facile, beaux costumes et grosses voitures – devient modèle :
« Les films Menace II Society, Boyz in the Hood, New Jack City […] prolongeaient le rêve américain peuplé de gangsters qui niquaient le système. De vrais hommes, quoi. Du jour au lendemain, on est tous devenus des caïds genre on se regardait en chiens de faïence, on portait la casquette de travers, on se donnait du négro à qui mieux mieux et on se tapait le poing sur le coeur en guise de salut. L’attitude était notre nouveau credo, représenter notre verbe passe-partout27. »
7La cité n’est pas encore un ghetto américain, mais elle a des airs de royaume de la débrouille et du trafic, de l’écran plat et de la chaîne hi-fi tombés du camion28 aux drogues plus ou moins dures. « Si dealer dans les quartiers était risqué, ça se saurait. À part le bleu du ciel et celui des coquards en hiver, je ne vois pas souvent patrouiller celui des uniformes par ici29. » écrit Benia. En revanche, chez Rachedi, les contrôles de police sont quotidiens : « Dix adolescents discutent au pied d’un immeuble. Contrôle d’identité. Jambes écartées, mains plaquées contre le mur, fouille musclée. Pas de papiers sur soi ? Au poste, sur-le-champ !30 » La sécurité semble néanmoins réservée « aux autres » :
« De toute façon, notre tour, c’est une zone de non-droit comme ils serinent à la télé. C’est pas qu’ils auraient pas les moyens de s’occuper du cas de Frédéric et de son pit, c’est qu’ils s’en foutent. Ils, c’est les flics. Ils, c’est la mairie. Ils, c’est la puissance publique. Ils, c’est les autres. Comme ils sont contre nous, alors nous, obligé, on est contre eux. Ca leur ferait mal au cul de se bouger pour régler nos problèmes ? Faut croire que ouais31. »
8Délaissé, l’espace est devenu un territoire occupé. Si dans les romans de Benia et Harchi, les seules autorités à craindre sont parentales, les forces officielles de l’ordre apparaissent chez Rachedi et Mahany qui décrivent des affrontements réguliers entres jeunes et policiers. « Quand je suis revenue de l’hosto, ce samedi de février, j’ai vu les keufs au pied de l’immeuble. J’ai espéré très fort qu’un idiot du quartier avait pas cramé un bus, l’idée flottait dans l’air depuis un certain temps. C’était devenu le nouveau jeu des cités, une mode suburbaine nationale32. » La tension est palpable dès lors que les uniformes veulent gagner du terrain :
« Une centaine de personnes sont réunies pour protéger leur territoire. [...] Des garçons de douze ans insultent les policiers, jettent des pierres, les grands frères essaient de les raisonner, sans résultat. Une occasion ne se défouler ne se refuse pas. Derrière leurs boucliers, les flics restent impassibles, leurs matraques rangées dans leurs fourreaux. [...] Au lieu de l’offensive attendue, les CRS battent en retraite. Chaque pas en arrière s’accompagne d’une avancée équivalente des banlieusards surexcités33. »
9Toute incursion des forces de l’ordre étant vécue comme une provocation, la cité s’enflamme vite, et les dégâts sont nombreux : « Voitures brûlées, parcmètres défoncés, murs tagués, vitres fracassées, tout est saccagé34. » Habitués, les habitants laissent les deux clans s’affronter en espérant que ça ne dure pas. « Les rues de la Cité ont bientôt ressemblé à des zones de guerre. Les cadavres jonchaient les rues. Au coucher du soleil, il fallait se dépêcher de rentrer chez soi pour ne pas être pris au piège des bagarres entre chiens et loups ; attirés par l’odeur du sang35. » Kaoutar Harchi dépeint ici le désenchantement qui anime les quartiers, et que l’on retrouve dans chacun des romans étudiés. Et selon Habiba Mahany : « La vérité, c’est que la mairie, elle en a rien à battre de la cité, sauf quand elle s’affiche en gros titres des journaux. Entre abandon et urgence, nous, les habitants, on réclame le juste milieu, être traités décemment. Vous croyez qu’ils comprendraient ça, nos ronds-de-cuir, l’aspiration légitime à la normalité ?36. »
Au-delà des tours
10Pourtant, la nouvelle génération ne manque pas d’ambition37. D’ailleurs, les parents sont là pour rappeler quotidiennement à la nouvelle génération leur position délicate d’enfants d’immigrés, leur devoir d’ascension sociale. Ceux pour qui « le français reste une langue étrangère38 », après avoir tout misé sur la France, parient sur l’avenir de leurs enfants français. Mais les jeunes de la cité sont rapidement confrontés à la réalité : «Jeune, sans qualification, issu d’une banlieue, d’origine étrangère, [Tarik] est à l’intersection de toutes les catégories sinistrées de chercheurs d’emploi39. » La crainte est là de devenir « comme tant de grands du quartier qui ne se voient pas vieillir, à force d’être adossés aux mêmes murs et de les garder40... », mais reste à choisir entre suivre une carrière de footballeur41 ou suivre les grands frères dans le « business » illicite42… La fin de l’adolescence signe ainsi la fin de l’insouciance. Alors que dans la cité la vie se conjugue au présent43, au gré des événements, l’avenir effraie : « Chaque fois que j’essaye de réfléchir à quand je serai grand, que j’essaye de voir au loin, devant moi, c’est le brouillard44. »
11« J’habite au seizième étage d’un immeuble immense sans ascenseur. Les architectes ont construit des tours très hautes, pour nous cacher dans le ciel45. », ainsi Kaoutar Harchi introduit-elle son personnage principal dans les premières pages du roman. Près du ciel, les toits des HLM accueillent ceux et celles qui veulent changer de décor : « Y a seulement quand je surplombe ma cité, en haut de ma tour, que je suis moi. J’ai toujours préféré geler avec les aigles plutôt que picorer avec les poules46 » ; ils offrent aussi la possibilité de voir plus loin, d’imaginer la vie ailleurs : « Je regarde en bas, le monde qui bouge en tous sens. Dans le ciel, des avions qui découpent l’horizon, une traînée qui prolonge les nuages. Avec Nedjma, on aimait les compter, presque on avait l’impression de voyager47. » Isolée, la cité est un corps de béton étouffant mais protecteur. Au-delà de ses murs, c’est l’inconnu, le vertige qui laisse entrevoir d’autres possibles :
« Les bâtiments disparaissent, la vie change, le temps s’étire. Les entraves, la famille, l’école, le sol n’existent plus, être ailleurs, dans un monde sans règles, sans les colères de son père, sans les plaintes de sa mère, sans la présence envahissante de ses frères et soeurs. Dilater le temps, l’espace, planer, communier, être soi, voyager, repeindre Évry aux couleurs de la vie, [...] écarter les murs de l’appartement, abolir les frontières de la banlieue48. »
12Si la capitale est la référence sous-jacente de tous les espoirs, notamment dans Chiens de la casse et Zone cinglée, il est intéressant de noter que les quatre romanciers relèguent la ville à la périphérie de la fiction. Lointaine, difficilement accessible, la « Ville-Centre49» est idéalisée, devenant une terre d’exil – sinon d’accueil – peuplée d’hommes libres : « Je crois que les filles quittent d’abord la Cité pour ça. La lumière, je veux dire. Ici elle n’existe presque plus, mais à la Ville-Centre, ils en ont beaucoup. Tellement que le gris et le noir ont disparu50. » L’exode effraie autant qu’il attire, mais les jeunes de la cité ne résistent pas au désir de goûter à une vie urbaine qu’ils ont toujours idéalisée.
13Pourtant, il n’est pas si facile de se mêler à la foule : « Quand tu quittes la cité pour entrer dans Paris, tu as l’impression que la ville va t’appartenir. Puis tu te rends compte que tu évolues dans des couloirs parallèles51. » Les inégalités sociales sont d’autant plus visibles qu’on les côtoie de près. D’abord, durant le trajet jusqu’à la capitale : « Aucun d’entre nous n’avait le permis de conduire, fallait monter en RER. Aucun de nous n’avait la thune, fallait frauder. [...] Avachis sur les banquettes, on aimait prendre nos aises. Autour de nous, les gens nous regardaient de travers. Plus ils avaient l’oeil noir, plus on s’affalait, plus on s’affalait, plus ils avaient le regard noir52. » Dans le métro : « À Opéra, les contrôleurs zyeutent nos billets. Lamine, Malik et Rayan, même s’ils ont les leurs, ils subissent un contrôlent d’identité de la part des flics planqués derrière un pylône. (…) Lamine, Malik et Rayan sortent leurs papelards sans broncher, une vieille habitude, les contrôles au faciès53. » Et, enfin, dans les rues de Paris :
« Avec les potes, on se baladait souvent sur la plus belle avenue du monde pour voir comment les riches vivaient. On était pas les seuls à avoir cette idée lumineuse, fallait voir les Champs bondés de lascars le week-end, y en avait presque autant qu’au forum des Halles. Dans nos jours fastes, on squattait la terrasse d’un Mc Do et on tuait nos après-midi à reluquer tout ce qui passait54. »
14La ville est un spectacle dans lequel il faut trouver son rôle. Outre la distance géographique, la frontière qui dans les romans sépare la métropole de la banlieue est clairement symbolique et, de ce fait, difficilement franchissable. Comme si, pour les habitants de la cité, passer de l’autre côté revenait à renier ses origines, son identité, entraînant une inévitable perte des repères. «J’ai l’impression qu’il suffirait que je me retourne pour voir la Cité – elle me suit partout, cachée dans mon dos. Pourtant, j’en suis bien loin55. » Dans Zone cinglée, on ne peut échapper aux chaînes de la cité qui ramènent toujours au point de départ : « Les mois suivants ont été rythmés par les enterrements effrénés des jeunes aux rêves pas réalisés. Combien ont-ils été, à se jeter des fenêtres, à se noyer, à se pendre ? Trop, trop... J’ai peu à peu compris que partir n’était pas une option. J’ai accepté l’idée de rester vivre dans la Cité56. »
Quitter la cité : écrire
Descriptions de la vie en banlieue
15À travers leurs romans, les auteurs partagent une conception plutôt sombre de la vie dans la cité, « entre espoirs et enfermements57 ». Des anecdotes du quotidien à la marginalisation, les thématiques traitées font écho aux questions régulièrement soulevées par les sociologues travaillant sur le rapport entre territorialité et sociabilité en banlieue. Vue de l’intérieur comme de l’extérieur, la cité s’uniformise dans les représentations collectives à mesure que s’élargit l’écart social. Les habitants des grands ensembles de banlieue intègrent ainsi le regard dépréciateur que l’on porte sur eux58 dans leur construction individuelle, la mise à l’écart géographique devenant le principal facteur du processus de socialisation. « Ici, ce ne sont pas les identités qui créent le territoire, mais le territoire qui crée les identités59. »
16Dans Le petit Malik, Kiffer sa race, Panne de sens et Chiens de la casse, on trouve néanmoins une certaine légèreté. Les adolescents y sont relativement insouciants, la cité est d’abord un terrain de jeu où famille et amitié, échange et solidarité sont autant de valeurs à défendre. Pourtant, la lucidité et le cynisme qui apparaissent dans les textes semblent en fait agir comme un bouclier, fragile, contre l’amertume60. La distance romanesque permet aux auteurs de relativiser les inévitables désillusions qui animent la plupart des jeunes qui prennent conscience au sortir de l’adolescence de leur exclusion sociale. La description de la sociabilité au sein de la cité tend ainsi à revendiquer une appartenance territoriale. « Cette vie locale fournit une identité, positive, s’opposant à un sentiment de rejet social et à la difficulté à exister à l’extérieur du quartier61. » Face à la difficulté de se construire hors de la cité, loin du berceau, les personnages des romans aussi bien que les romanciers participent à leur marginalisation en surinvestissant, affectivement et fictivement, la cité qui les a vu grandir.
La littérature comme porte de sortie
17Si les pratiques littéraires sont rarement évoquées dans les romans du corpus (dans Kiffer sa race, Sabrina, 16 ans, s’épanche dans des petits cahiers, tandis que Le Petit Malik découvre avec émotion Les Promesses de l’aube de Romain Gary... ), les entretiens révèlent clairement l’importance qu’ont eu les livres dans la vie de ces quatre auteurs. Mouss Benia, qui a arrêté l’école après la troisième, a commencé à lire à vingt-deux ans, Azouz Begag, Paul Smaïl et surtout John Fante, auquel il s’identifie fortement. Il pensait que « les livres, c’était l’école62 » et découvre tardivement que lire permet de mieux comprendre la société. La même curiosité pousse Kaoutar Harchi, brillante élève puis étudiante en sociologie et lettres modernes, à plonger dans la littérature, d’abord Colette qui la touche profondément, puis les auteurs maghrébins, quand elle comprend « que y ’a des mecs que je connais pas, qui me connaissent pas et qui, de manière incroyable, sont capables de me dire des trucs sur mes origines que mes propres parents pourraient pas me dire ». Mabrouck Rachedi et Habiba Mahany ont quant à eux toujours beaucoup lu, poussés par des parents illettrés qui misaient tout sur la réussite scolaire. Littérature classique pour le premier, fou de Balzac, romans américains pour la seconde : les livres permettent de s’évader dans un autre monde ou une autre époque, d’échapper un peu au quotidien.
18Le passage à l’écriture a été immédiat pour Rachedi qui, à quinze ans, se voyait déjà grand écrivain. Mais il fallu attendre une dizaine d’années pour qu’il abandonne ses objectifs de carrière d’analyste financier pour se consacrer à l’écriture. Après quelques années de travail intensif, il parvient enfin à se faire publier. Mahany et Harchi ont toujours tenu des petits carnets, mais l’ambition d’écrire un roman est venue plus tard. Assistante de gestion, Mahany s’est lancée dans son premier roman poussée par le succès de son frère, et quelques mois ont suffi pour que les éditeurs se montrent très intéressés. L’expérience l’a transformée : elle ne peut plus aujourd’hui passer une journée sans écrire. Pour Harchi, la publication était plutôt un défi personnel, répondant au besoin d’être remarquée par ses camarades universitaires. Elle a consacré tout son temps libre à la rédaction du roman, suivie par un petit éditeur qui l’a publiée un an après en collection jeunesse. Elle s’est presque immédiatement remise à écrire un nouveau roman, alors qu’elle prépare en parallèle une thèse de sociologie sur la littérature algérienne. Quant à Benia, il a vu dans la publication un bon moyen de valorisation sociale. Le succès littéraire de son ami d’enfance Rachid Djaïdani l’a encouragé à écrire, à se « prendre pour un poète » ; ce qui lui a plutôt réussi, puisque ses deux romans ont reçu un bel accueil. Le processus d’écriture est difficile, mais il a trouvé dans la forme romanesque une façon inattendue de faire entendre sa voix.
19La littérature fait aujourd’hui partie intégrante du quotidien de ces romanciers. Leurs lectures reflètent une curiosité des rapports humains et sociaux, leurs écrits l’exigence d’un style travaillé mais accessible, convoquant dans des sujets complexes des figures archétypales autorisant l’identification d’un large public.
La double vie de l’écrivain banlieusard
20Pour ces romanciers, la lecture et l’écriture sont des pratiques solitaires, qui se vivent intensément mais ne se partagent pas. Tous ont écrit en cachette, évitant de parler de leur projet à quiconque, parfois jusqu’à la publication. Leurs livres ont ainsi surpris tout le monde, soulevé aussi certaines réticences. Mais les sélections en festivals littéraires, les articles de presse et les passages en radio ou télévision63 ont favorisé l’adhésion de la famille à ce choix de carrière pour le moins inattendu (« Je te voyais en prison, pas dans les salons littéraires ! » a-t-on un jour dit à Mouss Benia). Par le biais de l’écriture, ces quatre banlieusards sont arrivés à passer de l’autre côté, de la cité vers la capitale, jusqu’à franchir les portes du très sélectif Paris littéraire. « La promotion de la réussite dans les quartiers contribuant à la paix sociale, les vedettes des cités sont à la mode64 » : S’ils font aujourd’hui la fierté de leurs parents et de leur entourage, ils mesurent néanmoins la distance qui progressivement les éloigne...
21Dans les entretiens, les auteurs avouent en effet devoir combiner certains paradoxes liés à leur profil d’écrivain originaire de banlieue. D’un côté, la famille, la culture, la religion ; de l’autre, la vie sociale, les amis, les loisirs, la littérature. La vie de la cité alimente la fiction, mais dans leurs discours, ils en sont déjà loin. Les romans publiés semblent constituer un réceptacle de leur « vie d’avant », ce quotidien auquel ils ont volontairement échappé. Rachedi conclut ainsi Le Petit Malik : « Tout autour, il y avait la cité, immuable. Et il y avait ma vie, qui serait celle que je choisirais65. » ; tandis que Kaoutar Harchi écrit dans les dernières lignes : « Ne vous retournez plus. Marchez droit devant, il ne faut plus avoir peur66. ». Dans les parcours de chaque romancier, on note cette opposition sociale – la vie / la cité – qui dans la fiction devient bipolarité culturelle, s’affichant aussi bien stylistiquement que thématiquement à travers les références nombreuses, implicites ou explicites, aux cultures populaire et savante.
22Le statut d’écrivain est précaire mais il offre à ces « auteurs de banlieue » le sentiment d’être reconnus en tant que participants au jeu littéraire. À ceux qui ont grandi avec le dicton « Dis-moi quelle est ta profession, je te dirai ce que tu vaux67. », l’écriture apparaît comme une promesse de valorisation sociale. Elle permet également, par le biais des textes, de revendiquer une appartenance sociale, culturelle et territoriale qui se pose en marge de la société française. Finalement, la mise en fiction de la cité n’a « à la fois de sens et de public qu’à condition de se tourner vers ailleurs et en particulier vers l’extérieur des banlieues68 » : la centralisation des intrigues autour de la cité vient appuyer la recherche d’ouverture et d’échanges évoquée dans les entretiens. La démarche littéraire est personnelle, voire intime, mais elle illustre en revanche une problématique sociologique dès lors que les romans se font transpositions d’une double quête, individuelle et collective, d’insertion et de reconnaissance sociale.
Notes de bas de page
1 Cf. Paquot T., « Banlieue : un singulier pluriel », Urbanisme, n° 332, septembre-octobre 2003, p. 73-74
2 La Mâche D., L’art d’habiter un grand ensemble HLM, Paris, L’Harmattan, 2005, coll. Logiques sociales, p. 15
3 Legrand J. A., « Editorial » dans « De l’habitat aux cités », Rencontre. Cahiers du travailleur social, n° 91, Eres, Automne 1994, p. 6
4 Cf. Amorim M. (dir.), Images et discours sur la banlieue, Paris, Erès, 2002.
5 Cubéro J., L’émergence des banlieues. Au cœur de la fracture sociale, Toulouse, Privat, 2002, p. 11-33
6 Begag A., Le Gone du Chaâba, Paris, Seuil, 1986. Adapté au cinéma en 1997 par Christophe Ruggia.
7 Notamment Smaïl P., Vivre me tue, Paris, Balland, 1997. On découvrira plus tard que Paul Smaïl est l’un des pseudonymes de l’écrivain Jack-Alain Léger. Roman adapté au cinéma en 2002 par J.-P. Sinapi.
8 Notamment Djaïdani R., Boumkoeur, Paris, Seuil, 1999.
9 Notamment Guène F., Kiffe kiffe demain, Paris, Hachette Littérature, 2004.
10 Achour C., « Banlieue et Littérature », dans Situations de banlieue – Enseignement, langues, cultures (sous la direction de M-M. Bertucci et V. Houdart-Merot), INRP, coll. « Education, politiques, sociétés », 2005, p. 129-150.
11 Entretiens semi-directifs et étude des oeuvres, dans le cadre d’une enquête qualitative sur les pratiques et représentations de romanciers parisiens du XXIe siècle : Graser L., « Le complexe de l’écrivain, entre socialisation et création » (titre provisoire), thèse pour le doctorat de sociologie en cours de rédaction, sous la direction de B. Péquignot.
12 Rachedi M., Le Poids d’une âme, Paris, JC Lattès, 2006, p. 28
13 Benia M., Chiens de la casse, Paris, Seuil, 2007, p. 53
14 Mahany H., Kiffer sa race, JC Lattès, 2008, p. 7
15 Ibid., p. 8
16 Ibid., p. 9
17 Benia M., Chiens de la casse, Op. cit., p. 21
18 Benia M., Chiens de la casse, Paris, Seuil, 2007, p. 53
19 Mahany H., Op. cit., p. 7
20 Rachedi M., Le Petit Malik, Paris, JC Lattès, 2008, p. 110
21 Mahany H., Op. cit., p. 158
22 Rachedi M., Le Petit Malik, Op. dt., p. 131-132
23 Ibid., p. 17
24 Harchi K., Zone cinglée, Paris, Sarbacane, 2009, coll. “Exprim”’, p. 80
25 Benia M. Chiens de la casse, Op. dt., p. 100
26 Ibid., p. 43
27 Rachedi M., Le Petit Malik, Op. cit., p. 67, souligné par l’auteur.
28 Ibid., p. 127
29 Benia M., Chiens de la casse, Op. cit., p. 66
30 Rachedi M., Le Poids d’une âme, Op. cit., p. 118
31 Mahany H., Op. cit., p. 59, souligné par I’auteure.
32 Ibid., p. 145
33 Rachedi M., Le Poids d’une âme, Op. cit., p. 48-49
34 Ibid., p. 48-49
35 Harchi R, Op. cit., p. 129-130
36 Mahany H., Op. cit., p. 152
37 Benia M. Panne de sens, Paris, Hachette Littératures, 2003, p. 18
38 Ibid., p. 38
39 Rachedi M., Le Poids d’une âme, Op. cit., p. 92
40 Benia M. Panne de sens, Op. cit., p. 18
41 Rachedi M., Le Petit Malik, Op. cit., p. 131-132
42 Benia M., Chiens de la casse, Op. cit., p. 52
43 Rachedi M., Le Petit Malik, Op. cit., p. 127
44 Benia M. Panne de sens, Op. cit., p. 17-18
45 Harchi K., Op. cit., p. 14
46 Mahany H., Op. cit., p. 7
47 Mahany H., Op. cit., p. 133
48 Rachecli M., Le Poids d’une âme, Op. cit., p. 42
49 Harchi K., Op. cit., p. 17
50 Ibid., p. 32
51 Benia M., Chiens de la casse, Op. cit., p. 125
52 Rachedi M., Le Petit Malik, Op. cit., p. 132
53 Mahany H., Op. cit., p. 141
54 Rachedi M., Le Petit Malik, Op. cit., p. 171
55 Harchi K., Op. cit., p. 187.
56 Ibid., p. 57
57 Chignier-Riboulon F., Les quartiers entre espoir et enfermement, Paris, Ellipses, 2009, coll. « Transversale Débats », p. 7
58 Villechaise-Dupont A., Amère banlieue. Les gens des grands ensembles, Paris, Grasset & Fasquelle / Le Monde de l’Education, 2000, p. 304
59 Body-Gendrot S., Wihtol de Wenden C., Sortir des banlieues. Pour en finir avec la tyrannie des territoires, Paris, Autrement, 2007, coll. Autrement Frontières, p. 14
60 Hatzfeld M., La culture des cités. Une énergie positive, Paris, Autrement, 2006, coll. « Frontières », p. 76
61 Chignier-Riboulon F., Op. cit., p. 60
62 Les citations en italiques sont extraites des entretiens individuels effectués avec les romanciers.
63 En mars 2009, M. Benia est passé au JT de 20h de France 2 dans un sujet sur les « écrivains urbains » à l’occasion du Salon du livre (diffusion le 19/03/2009) ; M. Rachedi est apparu sur M6 dans l’émission « Enquête exclusive » sur les « Jeunes de cité : entre espoir et révolte » (diffusion le 01/03/2009).
64 Rachedi M, Le poids d’une âme, Op. cit., p. 213
65 Rachedi M., Le Petit Malik, Op. cit.,p. 204
66 Harchi K., Op. cit., p. 174
67 Benia M., Chiens de la casse, Op. cit., p. 134
68 Hatzfeld M., Op. cit., p. 25
Auteur
-
Léonor Graser
Université Sorbonne Nouvelle Paris 3
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