Le sujet comme récitatif ou le continu du langage
p. 13-17
Texte intégral
1Michel Foucault, répondant après sa conférence de 1969 « Qu’est-ce qu’un auteur ? » disait : « il n’y a pas de sujet absolu » – « sujet de quoi ? ». C’est toute la question de la spécificité des choses littéraires dans le langage qui oblige à faire une poétique négative des sujets, à se retirer de toute une histoire du sujet, à exercer une défiance envers cette vulgate, cette expression qui a tout de la langue de bois du contemporain sur la littérature : la « question-du-sujet ».
2Il y a eu le sujet philosophique, dit cartésien. Conscient-unitaire-volontaire. Psychologique, autant ou plus que philosophique. Valéry nous en a un peu débarrassés, mais tout le monde n’a pas lu Valéry. Toute une herméneutique, trop facilement moquée par le déconstructionnisme (mais elle faisait tout pour être caricaturable et caricaturée) tenait à ce sujet comme au sens unique, à la vérité, au contenu de vérité.
3Ce sujet était surtout la confusion indiscernable entre sujet et individu. Cette confusion continue d’avoir cours chez quelques philosophes qui confondent sociologie et théologie, tant à les en croire l’individu et son hédonisme, engendrant ce mal des sociétés occidentales, l’individualisme, entraîne l’atomisation, la destruction de la société. Ce qui permet d’exalter le modèle irénique des sociétés hiérarchisées communautaires qui, sans doute, ne connaissent ou ne connaissaient ni l’individualisme ni l’individu – sans qu’on sache bien ce qu’elles pouvaient concevoir d’un sujet.
4 La question-du-sujet a été trop liée à la mise en crise de l’humanisme abstrait universaliste du XIXe siècle occidental pour ne pas partager le sort de l’Homme. Et déjà Joseph de Maistre déclarait n’avoir jamais rencontré l’Homme, mais des Espagnols, des Italiens... Cet antécédent laisse entrevoir l’ambiguïté, l’ambivalence, d’une critique multiple qui touchait, d’un côté, ce que Sartre a appelé le « démocrate abstrait », la « mauvaise » abstraction liée à l’universalisme occidental du XIXe siècle, colonialiste par la même occasion, propriétaire-exporteur de la civilisation ; de l’autre côté, l’héritage des Lumières, son lien avec quelques principes de la Révolution française (qu’il est toujours révélateur de voir attaqués), mais aussi l’élément constituant des sciences humaines, et par là-même de leur hétérogénéité. Quand Ferry et Renaut, dans La pensée 68, pensaient prendre Foucault en flagrant délit d’inconséquence, parce qu’il manifestait contre une atteinte aux Droits de l’Homme, lui qui avait tant contribué à contester « l’Homme » – « épargnez-moi les facilités sur le structuralisme », disait-il dans la même suite de sa conférence « Qu’est-ce qu’un auteur ? » – ils confondaient ces deux côtés, que Foucault ne confondait pas. Mais qui réapparaissaient dans la controverse de Habermas, défenseur des Lumières, contre Foucault.
5Les esprits pressés n’auront vu, successivement, que deux cortèges funèbres : celui du sujet, sous les coups de la psychanalyse, appliqués en particulier sur la littérature ; puis, avec quel soulagement, après l’acte de décès du structuralisme, la mort des structures qui avaient tant fait croire à la mort de l’Homme, et du sujet.
6Ce qui survit, après la fin de cette période qui a tant répété la fin de la philosophie, la fin du sujet, dans ce genre littéraire particulier qu’elle a constitué d’elle-même, à transposer en thèmes post-philosophiques, méta-rhétoriques, Hegel et Nietzsche, c’est une vulgate contemporaine où dominent quelques concepts de la psychanalyse. Cette vulgate se nomme la-question-du-sujet.
7C’est que le sujet freudien (dont le rapport au social passe comme une idée reçue, alors qu’il est étrangement marqué par Le Bon – lequel ne passe plus, d’autant qu’on ne le relit pas), ce sujet clivé, sujet non-sujet, anti-sujet, est, sur le marché de la culture, le fournisseur de ce qu’il faut penser de ce qui reste du sujet dans un texte littéraire.
8Mais nous sommes tous des sujets freudiens. Apparemment, la mésaventure de Sartre dans L’Idiot de la famille n’a pas suffi, pour faire comprendre que la question « Que peut-on savoir d’un homme, aujourd’hui ? » ne mène pas à une poétique. De ce point de vue, si fascinante qu’elle soit toujours, la psychanalyse reste bien une « psychologie des profondeurs », une herméneutique. Et Proust, dans son Contre Sainte-Beuve, et, auparavant, Baudelaire, dans son Théophile Gautier, savaient ce que ne voulaient pas savoir – justement parce qu’ils voulaient savoir – ceux qui font comme si le sujet-non sujet de la psychanalyse était l’auteur. Ce qu’il ne peut pas être, étant irresponsable . Mais on le retrouve dans l’œuvre ? Oui, comme on trouve des mots dans une phrase, dans un discours. Ils sont dedans, mais ils ne sont pas la phrase, le discours. Les concepts de la psychanalyse ne peuvent que se retrouver au terme de l’analyse, tels qu’ils y ont été mis au départ. Pas de différence avec le grammairien : tout lui est exemple de grammaire.
9Ayant épuisé ce sujet, je ne vois pas qu’on puisse faire autre chose que postuler un sujet spécifique, par hypothèse, pour sa nécessité, comme le ä long dans le Mémoire de Saussure sur les voyelles de l’indo-européen. Pour une chose aussi spécifique : la littérature, l’art. A diversifier certainement selon l’art. Brièvement, je l’appelle le sujet du poème, ou le sujet de l’art.
10Ce sujet, bien sûr, est un inconnu. Sans compter qu’il est un nouveau venu. Pourtant, incognito, il est là non seulement dans tous les textes de tous les temps, de toutes les langues, mais dès la première phrase d’Aristote dans Sur la poétique même, quand il dit que l’objet de la poétique est ce qui est « sans nom jusqu’à maintenant » – anônumos tun khanei ousa mekhri tou nun. Beaucoup plus qu’une question du sujet, mot qui ne désigne qu’un lieu, et indéfini (une indéfinition qu’on cache, sans le savoir, avec le référentiel, la- « question-du-sujet », comme si on savait de quoi on parle), il y a un mystère du sujet. Toute la question est de transformer ce mystère en problème, au sens que donnait Benveniste à ce mot, de mise à découvert de ce que cachent les solutions.
11Il vaut mieux partir de cette ignorance. L’application à la littérature des concepts de la psychanalyse procure l’illusion d’un savoir. Un savoir déplacé. Mais si on ne sait rien d’un sujet du poème, c’est que toute notre conception du langage nous empêche de penser ce qui a lieu dans cette activité pourtant aussi banale que le langage même, la littérature, la poésie.
12L’hypothèse de travail ici est simple. Ce qui fait notre monde du langage est la cohérence du signe et du rythme. Tous deux sont discontinus, et se renforcent l’un par l’autre pour le règne du discontinu : hétérogénéité linguistique du son et du sens (la forme est un résidu produit par le sens) ; discontinuité des unités de sens entre elles, les mots ; discontinuité des phrases entre elles ; discontinuité interne du rythme comme alternance formelle d’unités métriques. Tous les concepts de la langue sont des concepts du discontinu. Comme les catégories des Lumières sont hétérogènes et discontinues entre elles : l’esthétique, l’éthique, la politique. Ce dont témoignent les disciplines universitaires. Cet ensemble est homologue au signe, dans ses paradigmes linguistique, anthropologique, philosophique, théologique, social, politique. De même que le signifié se substitue empiriquement à la totalité du signe, escamotant le signifiant (ce que la première traduction venue vous montre abondamment), de même le discontinu se substitue à un ensemble qui comporte du discontinu et du continu. Il ne reste, conceptualisé, que le discontinu. Le continu a disparu.
13Le problème est de penser l’impensé du continu. Le paradoxe est qu’il est dans toutes les bouches, on n’entend que lui. Il nous travaille et nous le travaillons, mais il nous est malaisé à reconnaître parce que nos concepts ne sont pas faits sur lui, ni pour lui. La physique du langage parlé nous a de tous temps rendu familière son activité, sa force. Du temps même de l’exclusion de l’intonation dans le supra-segmental, Jakobson rappelait l’expérience de l’acteur de Stanislavski disant sevódnja vétcherom (ce soir) d’une quarantaine d’inflexions différentes. Autant de significations. Même le signe pouvait comprendre, bien que le corps soit hors de sa portée.
14Le problème ne commence vraiment qu’avec l’écrit. C’est celui d’une interaction entre le corps et le langage, de ce qui reste du corps dans le langage écrit ; celui d’un rapport interne entre une langue et une culture, une langue et une littérature. Comme, le premier, Humboldt se le demandait. En quoi c’est à juste titre qu’il passe pour difficile. Le facile est le discontinu. Une pensée du continu reste à penser. Elle a été un peu vite et symptomatiquement caricaturée dans les controverses sur les travaux de Sapir et de Whorf, ou remisée, après les discussions sur l’article de Benveniste concernant Aristote et les catégories de la langue grecque.
15Mais le problème du continu a son lieu majeur dans l’aventure littéraire. Parce qu’elle seule met à ce point en jeu une historicité radicale. Son risque. En quoi on peut dire que l’historicité est la valeur. Par quoi la poétique n’a plus les problèmes de l’esthétique, n’est plus l’esthétique. Au sens où l’esthétique est partie de la question de la beauté et, ayant perdu l’art en cours de route, revient à la question de la beauté. Au lieu que la poétique des œuvres, par l’invention et la reconnaissance de leur historicité, est devenue la poétique de la modernité.
16Le sujet du poème est cette invention. La poétique est sa reconnaissance. En quoi il n’y a d’œuvre que par un sujet, de sujet que par une œuvre. Ce qui laisse sur le pavé des intentions l’art conceptuel, dans son accomplissement social, d’une histoire de l’art sans art. Où il ne peut chaque fois y avoir qu’une première fois, toutes les autres étant des répétitions. On ne signe pas deux fois l’alphabet, comme Aragon en 1924.
17Il en ressort que le sujet du poème, ou de l’art, est d’abord un sujet éthique, parce qu’il entraîne une réaction en chaîne de subjectivation, d’individuation des formes de vie en formes de langage – la transformation de l’écriture, la transformation de la lecture, la transformation du regard, du comprendre. Ethique, et parabole de l’éthique : ce sujet n’est un sujet que si par lui d’autres sont des sujets.
18S’il y a une transformation du langage par une telle subjectivation, ce ne peut être que dans cette matière épique du langage qui échappe au signe. C’est le rythme, non plus l’alternance formelle courante, mais l’organisation du mouvement de la parole dans l’écriture, transformée par ce sujet qu’on cherche, comme lui-même est transformé. Ce sujet capable de lui-même est la parabole des autres sujets. Et de tout le problème.
19Reste à le reconnaître, pour ne pas parler d’un fantôme. C’est le travail des sémantiques sérielles, paradigmes rythmiques et prosodiques, chaînes de signifiance. J’appelle ainsi les suites consonantiques-vocaliques qui dégagent des liens entre les mots. Ces liens, qui ne sont pas faits par le sens, annulent dans les limites de ce problème la double articulation du langage. Ils participent non tant à l’effet de sens qu’au rapport entre le sens et la force de ce qu’on appelle les mots. Aristote parlait, dans le De Interpretatione, des « choses qui sont dans la voix – ta en tê phonê ».
20Ce travail dans le langage, à la différence du récit des signes, on peut l’appeler un récitatif. C’est, par exemple, le récitatif d’Ophelia dans Hamlet1. Le récitatif est le sujet dans le poème. Son activité est une parabole du continu dans le langage. Pour mieux comprendre ce qui est en jeu dans le rapport entre le continu et le sujet, la poétique est une politique du rythme, et la politique du rythme est une politique du sujet.
Notes de bas de page
1 Je renvoie à Henri Meschonnic, Politique du rythme, politique du sujet, Verdier, 1995, p. 153-154.
Auteur
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