Règle et expression : le système d’écriture de Reinhard Jirgl
p. 177-189
Texte intégral
1Quoique certains le comptent sans hésitation parmi les plus grands, quoique son œuvre suscite un vif intérêt de la part des chercheurs et qu’elle ait contribué, avec quelques autres, à sensiblement élargir ou différencier, rétrospectivement, l’image de la littérature de RDA, Reinhard Jirgl n’est pas encore si connu, en Allemagne et hors d’Allemagne, qu’il ne faille le présenter ici, fût-ce à grands traits. Né à Berlin-Est en 1953, il appartient à cette génération d’auteurs allemands de l’Est venus au monde après la Seconde Guerre mondiale dont on sait qu’elle s’est sensiblement moins identifiée à la RDA et à l’utopie socialiste que ne l’avait fait la génération précédente. Après avoir suivi une formation d’électromécanicien, passé tardivement le baccalauréat, puis obtenu un diplôme d’ingénieur en électronique à l’Université Humboldt, il se tourna vers l’écriture, tout en travaillant comme éclairagiste dans un grand théâtre de Berlin-Est. Cependant, ses œuvres – il mentionne une demi-douzaine de manuscrits1 – ne passèrent pas le cap de la censure est-allemande en raison, ainsi que cela lui fut notifié, d’une vision de l’histoire incompatible avec les attentes officielles2, et bien probablement aussi, suppose-t-on, du fait d’une esthétique définitivement irrecevable en RDA. En dépit du soutien actif de Heiner Müller, les premiers textes restèrent donc dans les tiroirs3, selon la formule consacrée, et Jirgl, qui n’avait pas comme d’autres tenté sa chance auprès d’un éditeur ouest-allemand, fut publié seulement à partir de 1990. Il vit de sa plume depuis 1996, compte à son actif à ce jour une douzaine de romans, qui ont été distingués par d’importants prix littéraires, dont le Prix Döblin, en 1993, qui le conforta dans son orientation, et surtout, en 2010, le Prix Bûchner, distinction suprême attribuée pour l’ensemble de l’œuvre et synonyme de consécration. L’intérêt et la notoriété venant, les derniers inédits du temps de la RDA furent publiés au début des années 2000. En France, deux romans ont paru aux Éditions Quidam, dans la traduction de Martine Rémon4.
2Si honoré qu’il ait été, si reconnu qu’il soit parmi les spécialistes, Reinhard Jirgl demeure un écrivain peu lu. Il est l’auteur d’une œuvre sombre, marquée par une vision très négative de l’homme et de l’histoire, d’une histoire – l’histoire allemande surtout, dont il a fait son matériau – foncièrement répétitive, pur enchaînement de catastrophes : national-socialisme, RDA, société contemporaine mondialisée. Au risque de l’amalgame, Jirgl suggère l’équivalence négative des régimes, pareillement sous-tendus par des rapports de pouvoir et de violence omniprésents. D’un texte à l’autre, il traque les continuités, les contiguïtés inaperçues, les résurgences fatales. La société globale contemporaine, « démocratie de masse5 » nivelée et matérialiste, passée sous la coupe d’une économie à la brutalité meurtrière et gouvernée par des médias abêtissants, fait elle aussi l’objet de descriptions rageuses. Une position qui vaut à Jirgl d’être rapproché de la critique conservatrice de la modernité, bien représentée dans la tradition allemande. Lui-même favorise ce rapprochement en se réclamant des diagnostics de Spengler, de Jünger ou de Carl Schmitt.
3Mais il importe de replacer les choses dans leur contexte et de relativiser quelque peu une telle présentation. Il faut, d’une part, se souvenir que cette vision noire de l’histoire est à l’origine, chez Jirgl, une forme de protestation dirigée contre la vision officielle, en RDA, d’une histoire en marche vers l’avènement d’un homme nouveau dans un socialisme idéal. Il faut, d’autre part, noter que les commentaires et déclarations de l’auteur nuancent les tableaux que brossent ses œuvres. Jirgl ne cache pas qu’il force le trait, par volonté d’efficacité, afin, dit-il, de provoquer chez le lecteur prise de conscience et révolte6, selon un principe éprouvé.
4Le propos n’est évidemment pas ici d’explorer le continent Jirgl, mais seulement d’en décrire et d’en commenter un aspect, essentiel il est vrai et très voyant, dont l’observation nous paraît susceptible d’apporter un éclairage à la question du lien entre contrainte et création abordée dans cet ouvrage. Il s’agit de la forme – forme extérieure, quasiment matérielle – si particulière du texte, ce que la critique appelle tantôt le « système d’écriture », tantôt le « code d’écriture » de Jirgl, parfois aussi, pour simplifier, son « orthographe », qui détermine de façon décisive l’apparence du texte en même temps que l’expérience de lecture. On décrira donc les composantes et les caractéristiques de ce système ortho-typographique présent dès les premiers textes et devenu la signature de l’écrivain, et on les commentera sous l’angle qui nous intéresse ici en se référant aux propres indications de l’auteur, à la façon dont il a lui-même, à plusieurs reprises, justifié cette pratique singulière et décrit le bénéfice qu’il en espérait.
I. Une typographie singulière
5Pour permettre au lecteur qui n’a pas eu entre les mains un ouvrage de Jirgl de se représenter son écriture7, on partira de quelques brefs extraits, empruntés au roman Die Unvollendeten/Les Inachevés, saga familiale à forte composante autobiographique parue en 2003, qui demeure à ce jour le plus lisible des romans de Jirgl. Il y raconte, de 1945 jusqu’au-delà de l’unification allemande, l’histoire d’une famille allemande expulsée des Sudètes au lendemain de la Seconde Guerre mondiale et réfugiée en zone d’occupation soviétique. On l’accompagne sur quatre générations, de mère en fille puis, pour finir, en fils. L’idée qui structure le récit est formulée dans la phrase que l’auteur fait revenir comme un refrain : « Réfugié un jour réfugié toujours8 ». Le réfugié ne trouve jamais sa place, ne se refait jamais de patrie.
- Damals, am Tag-der-Transporte, warens nur wenige Stunden, die Anna von ihrer Familie trennten, als der-Treck im späten Sommer Fünfundvierzig auch im Sudetenland für die-Deutschstämmigen befohlen wurde. (DU, 13)9
- Auf ihren Streifzügen-für-Nahrung weg von Reitzenhain […] hinaus ins Umland, begegnete Anna dem Jungen schon mehrere Male. Schien, er hatte die gleichen Wege für die gleiche Zeit sich ausgesucht. ? Od : stieg er ihr ?! hinterher ; vert ?!folgte er sie ; ? lauerte der Kerl ihr !auf….. : !Soviele Zufall’s Begegnungen sind ein paar Zufälle zuviel – – (DU, 63)10
- Später war erneut Schnee gefallen –, auf Unkraut u Gräsern blieb er liegen. Unter Hannas dünnen Schuhn knirschten die Halme gläsern frostig – von den Füßen her kam nasse Kälte in-sie geschlichen; sie bemerkte es nicht..... Und weil Fügungen-des-Schicksals zumeist dumm, einfallslos immer, brachte die Wohnungszuweisung der Reichsbahn Hanna an ! diese Adresse : Frau Blockrath, Ernst-Thälmann-Straße 32.
Dort angekommen, mußte sie wieder=sehen: ein von Bomben beschädigtes Haus –1 Zimmer, kahl, die Fensterscheiben zerschlagen, kaum Möbel, kein Ofen – die mürrische Witwe, beständig ihr-schweres-Leben beklagend & voller Ingrimm gegen diese Dahergelaufene, die sie sofort wiedererkannte. Zum 1 tritt raunend machte sie nur widerwillig Platz: –Flüchtlinge u Dünnschiß kann eben niemand aufhalten. (DU,91)11 - Als Maria sich dorthin auf den Weg machen wollte, um die ältere Schwester zu besuchen, fand die Mutter Johanna (sie war seit dem Tod der alten Bäuerin noch schweigsamer in=sich gekehrter u bedrückter geworden) zu ihren früheren Klagen zurück. –Die-Zeit hat uns aus der-Heimat vertrieben – die-Zeit hat uns getrennt, mein Kind liegt im Spital in der Fremde u im Sterben. Wir werden die-Heimat !niemals wiedersehn. Und nun gehst auch !du noch fort. (Rief sie zu Maria, die in der Dachkammer soeben einige Kleider in einen Koffer legte zur Fahrt=morgenfrüh nach Magdeburg.) –Laß mich Altefrau nur mutterseelenall-1 zurück. (DU, 96)12
- Nach Einerstunde ununterbrochenen Gelärmes wollte ich=wutentbrannt rüber – das rücksichtslose Gesox zur-Rede-stelln – :– Maria & Hanna in der Zimmertür vertraten mir den Weg. Bittend, flehend – beinahe hätten sie sich mir zu-Füßen geworfen, meine Absicht, die Beschwerde bei Diesennachbarn, mit Allenkräften zu verhindern. Wieder regte ich mich auf über ihr Duckmäusertum, ihre Leisetreterei. & den Dienstbotengeist. Maria unterbrach mich unerwartet energisch : –! Du fährst in paar Tagen wieder weg-von-hier. Wir aber müssen ! bleiben & sind auf Gedeih&verderb auf die Hilfe-der-Nachbarn !angewiesen Wir sind Alte-leute, Hanna geht nicht mehr aus-dem-Haus, ich schaff nicht Alles=all-1; du deine Mutter deine Frau: ihr=Alle seid weit=weg in Berlin u: könnt uns nicht helfen. ?! Wer soll uns Hier unterstützen, wenn nicht die-Nachbarn. Und du willst dich bei Denen: !Beschweren. ?Kannst du dir nicht ? ! vorstelln, ! Was du uns Damit ??einbrockst…..
Hanna u Maria hatten IHNEN Nichts zu bieten, also mußten sie von IHNEN Alles sich bieten lassen Diese-Zeit & ihre Aus-Geburten, Staatsangehörigkeit: Schlau-Raffenland, Nazionalität: Materialklau. (DU, 234)13
6Pareille présentation a, comme on l’imagine, découragé plus d’un lecteur. Il n’est pas facile il est vrai de ne pas y voir une superstructure artificielle, l’effet d’un maniérisme gratuit entravant inutilement la lecture. Il n’est d’ailleurs pas jusqu’au lecteur de la maison d’édition Hanser qui, quoiqu’il ait suivi Reinhard Jirgl depuis sa première publication chez cet éditeur et lui voue une grande admiration, confesse n’avoir cependant pleinement perçu la nécessité de ce dispositif qu’à la lecture du roman Die Stille, paru en 200914.
7Les quelques extraits reproduits ci-dessus, qui comportent une densité moyenne de signes déviants et autres perturbations caractéristiques, permettent de dresser assez aisément une liste des principaux écarts introduits par rapport à la norme orthographique ou typographique et, déjà, de commenter certains d’entre eux :
- Les conjonctions de coordination sont particulièrement affectées. La coordination und/et s’écrit tour à tour und, u et u:, ou encore au moyen du et commercial ou esperluette (&). Pour oder/ou, la forme habituelle est concurrencée par les variantes abrégées od, od: (seule forme présente dans les extraits proposés) et :od.
- Le nombre ein/un ainsi que l’article indéfini ein/un s’écrivent selon le cas en toutes lettres ou en chiffres (1), le chiffre 1 pouvant figurer également à l’intérieur d’un mot où il est mis pour la syllabe ein : all-1 (seul), verlzelt (isolé, esseulé) ; Martine Rémon propose ailleurs, en écho : chac-1. L’intention, dans ce cas, semble transparente : traité à la manière d’un signe iconique, le signe graphique 1 fournit un équivalent visuel du contenu sémantique du lexème.
- Les pratiques de ponctuation sont insolites : telle la clef sur une portée musicale, les points d’interrogation et d’exclamation précédent la phrase, mais aussi, spécifiquement, le mot ou même la syllabe sur lesquels ils portent ; on les rencontre donc parfois en milieu de mot ; les virgules à l’intérieur d’une énumération sont parfois absentes, de même que le point en fin de phrase ; les points de suspension vont par cinq.
- On relève la présence de mots ou séquences en capitales (qui peuvent mimer le référent, une inscription sur un écriteau par exemple) ou en italique (pour identifier une locution figée, stigmatiser une formule stéréotypée)15.
- Enfin, et c’est là une singularité particulièrement frappante, une perturbation affectant fortement la lecture, Jirgl s’autorise à déplacer les limites, les coupes entre les mots. Il agrège par exemple une suite de mots, créant un syntagme inédit, très différent des mots composés tels que l’allemand les affectionne. Tandis que certains mots se voient franchement accolés, soudés les uns aux autres, d’autres sont liés par un tiret ou par le signe =, ou encore par le et commercial (&). La majuscule à l’initiale peut alors ne plus être portée par le substantif comme en allemand standard, mais par un terme relevant d’une autre catégorie grammaticale.
8Rencontrant l’un de ces syntagmes agglutinés, le lecteur imagine spontanément qu’il s’agit de suggérer visuellement une unité de sens (weit=weg). Ainsi, dans la première séquence, très émouvante, du roman Renégat/Abtrünnig (2005), lorsque le narrateur, qui vient de perdre sa femme avec laquelle il formait un couple très soudé, raconte leur histoire commune, Jirgl écrit Meinefrau (Mafemme), la déclinaison du possessif survenant alors à l’intérieur du mot : Der Tod Meinerfrau16. La transcription, on le ressent très clairement à la lecture, figure l’attachement du mari à sa femme, l’écriture mime le sens.
9Symétriquement, il arrive aussi que Jirgl désagrège les mots, fasse éclater un mot en plusieurs mots en en modifiant quelque peu l’orthographe et parfois la sonorité, le plus souvent dans des passages satiriques. Là se produisent certainement les manipulations les plus audacieuses, dont surgissent, sous la forme d’homophonies approximatives, les effets les plus cocasses, volontiers relevés par les commentateurs. D’autres mots apparaissent alors sous la surface du texte, un autre sens affleure, créant un effet de palimpseste et de polysémie. Les mots sous les mots forment en ce cas une sorte de commentaire auctorial dont on identifie aisément la tendance : le roman Renégat, ce Roman du temps nerveux qui est un tableau furieux de l’époque contemporaine, compte nombre de ces réécritures ou calembours, déformations presque toujours péjoratives servant à moquer l’esprit du temps17. Certaines décompositions satiriques, qui condensent la position de l’auteur, se retrouvent de livre en livre, tel Schlau-Raffenland (pays madrécupide)18, dérivé de Schlaraffenland/pays de Cocagne pour désigner, comme ici dans le cinquième extrait, la rapacité caractéristique de la société de consommation et d’abondance. On rencontre encore les très dépréciatifs Selek-Tierer (brutes sélectives), Supp-wenn-Zionen (soup-van-scions), Gier-Raffe (grande-gaule), ou encore supp-wehr-syph (soup-vers-syph) pour désigner l’affectation d’une attitude qui se flatte d’être critique19. Quant à la formule souvent citée Vom Kommunistischen Manifest zum globalistischen Money-Fest, elle est, de la part de l’ex-citoyen de RDA, un résumé mordant du tournant historique20. La simple transcription déformante de phonèmes, sans qu’on puisse exactement parler en ce cas de calembour, relève manifestement aussi de la satire ou de la critique parodique du langage, comme dans ce syntagme que Jirgl affectionne : Die Noie Zeit (l’ère nioulouque)21.
10Ces différentes anomalies, typographiques ou autres, produisent un effet global de densité, d’encombrement, une présence presque agressive du texte et des signes graphiques. « Le signifiant nous regarde », commente Aleida Assmann22, et Helmut Böttiger parle assez justement de « barricades de mots23 ». Mais comment apprécier l’ensemble ? Le lecteur hésite. Car si certains écarts font immédiatement sens, ainsi qu’on vient de le voir, pour d’autres en revanche l’intention est beaucoup plus difficilement perceptible, le lecteur livré à lui-même est tenté de conclure qu’ils sont arbitraires et leur distribution aléatoire. Pourtant l’impression d’arbitraire est trompeuse : les multiples idiosyncrasies d’écriture sont bel et bien conçues par leur auteur comme un ensemble organisé, systématisé, un code24. Jirgl parle de sa « systématique » ou encore, d’une expression un peu curieuse et presque gauche, de son « mode d’écriture en prose délibéré25 ». Il avait d’ailleurs placé une notice explicative en annexe de ses premiers romans publiés avant de renoncer par la suite, sur le conseil de l’éditeur, à fournir ce genre de consignes peu attractives et s’est borné à les reprendre dans ses essais sur la langue, auxquels il renvoie désormais les curieux26. C’est ainsi que les traductions françaises, notamment, n’ont été assorties d’aucune clé de lecture.
II. L’émotionnalité du texte
11Une présentation sommaire de la notice jointe au roman Abschied von den Feinden publié en 199527 permettra de comprendre le principe directeur. Cinq points placés en début ou en fin de mot ne doivent en aucun cas, explique Jirgl, être assimilés à des points de suspension : ils signalent la perception par le locuteur d’une menace imminente ou latente28. Le point d’exclamation (ou d’interrogation) est antéposé lorsque le sentiment (ou l’interrogation, l’hésitation) atteint un paroxysme. Le chiffre 1, utilisé en place de l’article indéfini ou plus largement de la syllabe ein/un, exprime la rapidité, l’urgence d’un processus ; appliqué à l’apparence d’un personnage, il désigne sa maigreur physique ou sa façon de se tenir bien droit ; rapporté à son caractère, il le caractérise comme « spartiate, avare, solitaire ou marginal, en tout cas peu porté sur la jouissance29 » ; il pourra signifier encore la rectitude morale ou l’agilité intellectuelle. D’un objet il désignera, parallèlement et selon le cas, l’apparence optique – étroitesse30 et fragilité, dessin rectiligne, silhouette marquante, visible de loin – ou les qualités : froid, aigu, dur, cassant ; petit, léger ; éphémère.
12Les coordinations, dont on a observé qu’elles faisaient l’objet d’un soin particulier de la part de l’auteur, s’organisent en un réseau particulièrement complexe : und (et) s’emploie en cas d’énumération ou de succession chronologique, u marque l’occurrence simultanée ou l’égale importance de différents événements ou processus, u: est réservé aux couples d’opposés (Mensch u: Tier/ homme et animal), & convient aux textes anciens ainsi qu’à tout ce qui relève des affaires ou de l’affairement. Des variantes seront reliées par oder (ou) ou od selon que leur degré de probabilité est égal ou non ; la différenciation peut être poussée plus loin, ajoute Jirgl, si on imagine par exemple od: et : od, les deux points désignant alors la variante dotée du plus fort degré de probabilité, une possibilité qu’il exploite couramment.
13Cet aperçu rapide montre qu’on a bien affaire à un corps de règles d’écriture personnelles venues se surajouter aux règles existantes ou les modifier, un système limité mais soigneusement organisé, sophistiqué, pour ne pas dire tâtillon, même si l’auteur prend soin de préciser que les interprétations proposées ne le sont qu’à titre indicatif et invitent plutôt le lecteur à traduire les signes à sa guise. Rien d’ailleurs ne l’oblige, précise Jirgl, à en tenir seulement compte ; elles sont une simple option de lecture, facultative31.
14Obéissant à un fonctionnement strictement codé en dépit de cette liberté laissée au lecteur, le système décrit par Jirgl est certes un peu troublant si l’on songe à ce qu’il englobe de calembours et autres déformations orthographiques ou phoniques, qui paraissent bien relever au contraire d’un usage ouvertement débridé, libéré de la langue. Il ne s’en dégage pas moins une ligne de force très claire : tout se passe comme s’il s’agissait de rendre la langue écrite à la fois plus figurative et apte à traduire des nuances – Jirgl parle de « différenciations » –, des contrastes qu’elle n’avait pas mis en avant jusqu’alors et qui renvoient majoritairement à des catégories de l’expérience subjective : exiguïté, agitation, isolement, menace. Jirgl incorpore ainsi à son texte une nouvelle dimension qui doit permettre d’obtenir à la fois une meilleure précision de la description et un surcroît de force expressive, d’émotionnalité, tout en proposant au lecteur un travail interprétatif plus riche. Le texte veut accueillir un peu plus de l’intensité émotionnelle qui fait le vécu quotidien et que d’ordinaire la communication orale seule permet de transmettre. L’émotionnalité présente dans la réalité extérieure doit, explique l’auteur, « apparaître comme émotionnalité du texte32 ». Si on l’en croit, cette concentration sur l’émotion, à l’origine de ce qu’on pourrait appeler le réalisme expressif de son écriture, est à considérer d’abord, là encore, dans le contexte qui l’a vu naître, celui de la RDA, de sa phraséologie officielle, de sa définition très singulière du réalisme, celui aussi d’une littérature est-allemande qui, portée par une volonté réformatrice, avait le tort selon Jirgl de fixer son attention trop exclusivement sur la RDA et ses problèmes, sur l’utopie socialiste déçue, et trop peu sur les gens et leur expérience concrète. C’est donc ce manque qu’il s’est d’emblée attaché à combler, ce sont, en particulier, les préjugés, les atavismes, la violence des rencontres et des conflits qu’il veut débusquer en plaçant son texte au plus près de l’émotion vécue33.
15Bien perceptible pour l’initié, qui l’intègre toujours plus spontanément au fur et à mesure de sa lecture, cette nouvelle dimension émotionnelle l’est partiellement aussi pour le lecteur naïf, qui perçoit du moins la tension ou l’excitation produite par la prolifération des nouveaux signes ou l’utilisation nouvelle des signes anciens et qui, inversement, ressent aussi l’apaisement, la détente qui lui succèdent lorsque ces signes envahissants viennent à s’espacer, que la langue retrouve le temps de quelques lignes son cours habituel paisible. Pour le lecteur consciencieux ou celui qui a coutume de goûter la forme et ses effets, la lecture d’un texte de Jirgl se révèle lente, laborieuse, littérale. Elle est franchement éprouvante pour qui, entrant dans le jeu, s’applique à réaliser, à concrétiser intérieurement des informations sensiblement plus nombreuses et plus denses que celles communiquées par un texte classique, et de plus porteuses d’émotion.
III. La règle comme dissidence
16La création ou l’innovation commence ici dans une large mesure, on le voit, par le cadrage même, passe par l’invention d’un code d’écriture, d’une règle. De ce point de vue encore, l’environnement biographique et politique apparaît, au départ, déterminant : l’auteur relie expressément son écriture au statut de la littérature en RDA, d’une littérature sous tutelle du pouvoir politique, contrainte dans ses contenus comme dans sa forme34. À la contrainte venue de l’extérieur, Jirgl oppose sa règle, son système : « ma » systématique, a-t-il coutume de dire, « ma façon délibérée d’écrire35 ». Il ne crée pas seulement sa langue, comme le fait, plus ou moins, tout écrivain, il crée son code, un corps de règles. Face au pouvoir répressif, la rébellion ou l’affirmation de soi ne se traduit pas ici par une libération anarchique, une révolte immédiate de la subjectivité dans une explosion ou libération verbale, mais, presque à l’opposé, par la mise en place d’une règle librement adoptée, par laquelle l’écriture ou l’écrivain se constitue en quelque sorte en contre-pouvoir. Même si les homophonies approximatives qui émaillent le texte peuvent apparaître comme des transgressions relativement classiques, on voit bien, si l’on prend en considération l’ensemble du dispositif, qu’il ne s’agit pas exactement d’enfreindre la règle, mais bien plutôt de rivaliser avec elle, avec le canon, le système. L’orthographe singulière de Jirgl est politique dans son principe, est à lire comme dissidence36. Ce qui signifie aussi qu’elle est immédiatement expressive : la règle librement choisie est en elle-même expression du sujet. C’est pourquoi le titre du roman de 2005, Abtrünnig (renégat, en rupture de ban, dissident), désigne aussi et d’abord le roman lui-même dans son écriture37.
17Ce principe de dissidence ou de contre-pouvoir à l’œuvre dans l’écriture entre en dialogue, faut-il le préciser, avec le contenu des textes. Il fait échonotamment au motif particulièrement récurrent chez Jirgl de l’esprit d’assujettissement (Untertanengeist). S’inscrivant dans une longue tradition littéraire allemande, Jirgl critique en effet chez ses personnages et à travers eux chez ses compatriotes une tendance à plier devant l’autorité qui favorise la dictature. La valorisation de l’esprit de dissidence, de la singularité et de l’autonomie inhérente au principe selon lequel l’écrivain édicte sa propre règle d’écriture s’inscrit dans le cadre de cette thématique.
18Reinhard Jirgl a développé dans ses essais des années 2002-200438 une interprétation plus large et plus fondamentale de son écriture. Dans cette perspective, qui laisse de côté la situation propre à la RDA, il présente son système d’écriture comme le produit d’un sentiment de frustration face à l’insuffisance des moyens à la disposition de la langue écrite, telle qu’elle est règlementée par la grammaire et l’orthographe en vigueur, ce que Jirgl appelle la « norme Duden », du nom du dictionnaire de référence pour la langue allemande. C’est cette insuffisance qui est à pallier. Mais au-delà, explique-t-il dans le long essai de 2004, son système est dirigé contre la norme linguistique elle-même, contre la « dictature Duden », le « totalitarisme » de la loi grammaticale39 qui formate la langue et l’assujettit à la norme sociale, c’est-à-dire contre le pouvoir à l’œuvre dans la langue, l’État dans la langue. On connaît bien cette façon de considérer la langue en termes politiques : elle reprend l’idée du pouvoir inscrit au sein de la langue développée par la théorie française des années 1970, par Michel Foucault en particulier, ou par Roland Barthes dénonçant le fascisme de la langue et, plus tard, présentant son « Plaidoyer pour une orthographe libre40 ». La rencontre n’est pas fortuite, ces auteurs sont familiers à Jirgl, et leur nom apparaît couramment dans ses essais. Il les a lus au milieu des années 198041, à l’époque de ses débuts d’écrivain, alors que les jeunes intellectuels de Berlin-Est s’enthousiasmaient pour la théorie française. Sans doute trouva-t-il chez ces penseurs une source d’inspiration qui venait au-devant de son désir de dissidence, à tout le moins une confirmation et une interprétation plus théorique et plus fondamentale de son entreprise, peut-être aussi, comme les jeunes auteurs de la scène de Prenzlauer Berg et quoiqu’il se gardât de frayer avec eux, une façon d’échapper à l’enfermement dans la dictature est-allemande par la représentation d’une forme de pouvoir, de dictature plus générale42.
19Qu’il s’agisse de combattre la force d’imposition de la dictature Duden ou celle de la dictature politique, le principe, on le voit, est le même : l’émancipation, le rétablissement d’une souveraineté ne passent pas par la simple infraction ni par une pratique anarchique, mais par la définition et le respect d’une règle choisie en réaction à la norme, qui matérialise la singularité du créateur. Et quel que soit le point de vue, le développement d’un corps de règles s’entend comme prise de pouvoir, constitution d’un contre-pouvoir, dissidence. C’est la tension propre à une écriture simultanément rigide, réglementée et expressive ou permissive qui caractérise le texte de Jirgl43.
20En situation de contrainte extérieure, Reinhard Jirgl a donc élaboré une écriture qui trouve son inspiration et son identité dans la rivalité avec la contrainte extérieure, la règle imposée du dehors. Il est parvenu, on peut en faire l’hypothèse, à maintenir cette tension productive à un égal degré d’intensité au-delà de la fin de la dictature politique grâce à la vision sombre de l’histoire qu’il développe, au regard indifférencié porté sur les régimes et les systèmes : prenant le relais des dictatures politiques, la tyrannie de l’économique et celle des médias modernes, les mises au pas de la pensée et du langage dans la « démocratie de masse » contemporaine ont fourni à leur tour l’adversaire nécessaire à la création, tandis que les théories du pouvoir, spécifiquement du pouvoir de la langue, nées en France dans les années 1960 et 1970, apportaient à l’entreprise une légitimation théorique transcendant les situations politiques.
21« C’est seulement », dit Jirgl, « dans le choix de son mode d’écriture et dans la construction de son texte que l’auteur apporte la preuve de son engagement et de sa souveraineté44 ». Il y aurait en effet à considérer dans son cas, outre le mode d’écriture, la construction des textes, plus précisément la mise en place, dans plusieurs d’entre eux, d’un cadrage narratif sophistiqué, règle du jeu a priori, de nature à illustrer sous un autre angle l’affinité qui lie chez cet auteur contrainte et création. On se bornera ici à évoquer à titre d’exemple le dispositif élaboré par Reinhard Jirgl pour le roman Die Stille, paru en 2009. Dans cette nouvelle saga familiale, Jirgl recompose l’histoire allemande du XXe siècle à partir d’une trentaine de photographies. À chacune de ces photographies – non reproduites, de sorte que l’intermédialité reste implicite – il fait correspondre un chapitre de son roman, chaque chapitre devant comprendre exactement autant de signes que compte de pixels la photographie à commenter. On est pleinement fondé dans ce cas à parler de texte à contrainte, au sens de contrainte interne, règle du jeu. Bien manifeste ici, la dimension ludique est une composante forte de l’écriture de Jirgl, elle est naturellement à l’œuvre aussi dans l’invention et la pratique de son code orthographique.
Notes de bas de page
1 R. Jirgl, « Schlusswort für einen “Nachlass zu Lebzeiten” », dans R. J., Genealogie des Tötens, Trilogie, Munich, Deutscher Taschenbuch Verlag, 2002, p. 815-833, ici p. 817.
2 Ibid., p. 815.
3 Seule exception : grâce à l’entremise de Heiner Müller, un chapitre du Mutter Vater Roman fut publié en 1986 dans la revue Sinn und Form.
4 R. Jirgl, Les Inachevés, trad. de l’allemand, notes et préface par M. Rémon, Meudon, Quidam, coll. « Made in Europe », 2007. R. Jirgl, Renégat, roman du temps nerveux, notes et trad. de l’allemand par M. Rémon, Meudon, Quidam, coll. « Made in Europe », 2010.
5 R. Jirgl, « Von Dämmerung zu Dämmerung oder die Falle der Identifikation », dans R. J., Land und Beute, Aufsätze aus den Jahren 1996 bis 2006, Munich, Hanser, Edition Akzente, 2008, p. 26.
6 « Ich verstehe mein Schreiben als eine Form des Angriffs: auf das erniedrigte Leben, auf das allzeit herrschende mentale und soziale Unrecht, das in meinen Texten mitunter eine solche Zuspitzung erfahren hat, damit es erkannt und verneint werden kann. » R. Jirgl, « “Schreiben – das ist meine Art, in der Welt zu sein”, Gespräche in Briefen mit Clemens Kammler und Arne De Winde », dans R. J., Land und Beute, Aufsätze aus den Jahren 1996 bis 2006, op. cit., p. 125-162, ici p. 128. Voir aussi R. Jirgl, « Material muB gekühlt werden. Gespräch mit Werner Jung », Neue Deutsche Literatur, 3,1998, p. 56-70, ici p. 62 ; R. Jirgl, « Das Gegenteil von Spiel ist nicht Ernst, sondern Wirklichkeit! », dans H. L. Arnold (dir.), Text+Kritik. Reinhard Jirgl, 189, Munich, 2011, p. 80-81.
7 Jirgl précise que son mode d’écriture n’affecte pas la lecture à voix haute. Voir R. Jirgl, « Anmerkungen zu Abschied von den Feinden », Munich, Hanser, 1995, p. 325-328.
8 « Einmal Flüchtling immer Flüchtling » (dernière occurrence : DU, 223). Nous citons d’après la première édition : R. Jirgl, Die Unvollendeten, Munich, Hanser, 2005 (DU suivi du numéro de page) et en français d’après : R. Jirgl, Les Inachevés, op. cit. (LI suivi du numéro de page).
9 « A cette époque, le jour-du-convoi, quelques heures seulement avaient séparé Anna de sa famille, lorsque fut décrété pour le Territoire des Sudètes à la fin de l’été quarante-cinq l’exode de la population d’origine allemande. » (LI, 19)
10 « Anna avait croisé le gamin à plusieurs reprises au cours de ses raids-nourriture dans les environs loin de Reitzenhain. Comme s’il avait choisi le même itinéraire au même moment. ? ou il la ? suivait ; il la pour ?! suivait ; ?ce gars !l’espionnait….. :!tant de rencontres par hasard sont des hasards en trop – » (LI, 67)
11
« Une neige fraîche venait de tomber – elle tenait sur les mauvaises herbes é les pelouses.
Les brins crissaient comme du verre gelé sous les minces chaussures de Hanna – un froid humide se faufilait en-elle par les pieds ; elle ne le remarqua pas….¤ Et parce que les hasards-du-destin sont souvent stupides, toujours sans fantaisie, l’attribution du logement par la Reichsbahn mena Hanna à !cette adresse : Mme Blockrath, 32 Ernst-Thälmann-Strasse. / Arrivée sur place, il lui fallut re=voir : une maison endommagée par les bombes – 1 pièce, dépouillée, les vitres brisées, presque pas de meubles, pas de poêle – la veuve grincheuse, constamment à se plaindre des-difficultés-de-la-vie & pleine de ressentiment contre cette étrangère venue on ne sait d’où, qu’elle avait aussitôt reconnue. Elle ne se poussa qu’à contrecœur pour la laisser entrer en grommelant :
– Les réfugiés, c’est comme la chiasse : ça ne se retient pas. » (LI, 95)
12 « Lorsque Maria voulut se mettre en route pour rendre visite à la sœur aînée, Johanna la mère renoua avec ses plaintes anciennes (depuis la mort de la vieille Fermière elle était devenue encore plus taciturne=repliée-sur-elle-même é affligée). – L’-Histoire nous a chassées de Notre-Pays – l’-Histoire nous a séparées, mon enfant se meurt au loin à l’hôpital. Jamais nous ne reverrons la Terre-Natale. Et maintenant, tu t’en vas !toi aussi. (Cria-t-elle à Maria qui rassemblait quelques affaires dans une petite valise, dans la chambre sous le toit, en vue du voyage=le lendemain matin vers Magdeburg). Abandonne-moi un peu, moi vieille femme seule au monde. » (LI, 100)
13
« Au bout d’uneheure de vacarme ininterrompu, enflammé par la rage=j’avais l’intention d’aller toquer à-côté – demander-des-comptes à cette racaille sans gêne –:– Hanna & Maria me barrèrent le chemin en se plaçant devant la porte. Implorant, suppliant – pour un peu elles se seraient jetées à mes-pieds, afin de contrecarrer de toutes-leursforces mon intention d’aller me plaindre auprès de cesvoisins. Une fois de plus je m’énervais à cause de leur soumission, leur couardise & leur larbinisme. Maria m’interrompit brutalement avec une énergie inattendue : – Dans quelques jours !tu repartiras d’ici. Mais nous, nous devrons ! rester & nous sommes ! tributaires de l’aide-des-voisins pourlemeilleur&pourlepire
Nous sommes de vieilles-gens. Hanna ne sort plus-de-la-maison, je n’arrive pas à tout faire=à-moi-toute-seule; toi ta mère ta femme : vous êtes=tous loin à Berlin é : vous ne pouvez pas nous aider. ? ! Qui peut bien nous soutenir Ici, sinon les-voisins. Et toi : tu veux te! plaindre auprès de Ces-Gens. ? Tu n’arrives pas à ?! imaginer dans! quels beaux draps tu nous ? ?mettrais / Hanna é Maria n’avaient rien à LEUR offrir, donc elles se voyaient obligées de tout accepter venant d’EUX – Cette-époque et ses-avortons, Ressortissants : pays madrécupide, Nationalité : pick matos. » (LI, 235-236)
14 Au début des années 2000, Wolfgang Matz avait suggéré à Jirgl de renoncer à son « orthographe ». Voir W. Matz, « Punkt, Punkt, Komma, Strich. Höchstpersönliche Anmerkungen eines Lektors (= Lesers) zu einigen Eigenheiten im Romanwerk von Reinhard Jirgl », dans H. L. Arnold (dir.), Text+Kritik, Reinhard Jirgl, op. cit., p. 69-79.
15 Voir A. Assmann, « Wie Buchstaben zu Bildern werden », dans S. Strätling et G. Witte (dir.), Die Sichtbarkeit der Schrift, Munich, Fink, 2006, p. 191-202, ici p. 198-199 : « Durch typographische Vielfalt inszeniert der Text ein Fest der Stimmen, der recycelten Sprachschnipsel, der Bachtinschen Heteroglossie. Auf dieser Ebene der Schriftgestalt wird die Schrift zu einem performativen Medium ».
16 R. Jirgl, Abtrünnig, Roman aus der nervösen Zeit, Munich, Hanser, 2005, p. 23, 25, 36 (désormais cité A suivi du numéro de page). R. Jirgl, Renégat, roman du temps nerveux, op. cit., p. 23, 25 (désormais cité R suivi du numéro de page). À comparer avec meine Frau (ma femme) dans la bouche du journaliste (A, 43 ; R, 44).
17 Jirgl définit le calembour comme le « cocktail Molotov des petites gens » (R. Jirgl, « Das Gegenteil von Spiel ist nicht Ernst, sondern Wirklichkeit », art. cit., p. 85).
18 DU, 39, 84 (LI, 88, 236). Voir encore DU, 50 : « Schla=raffmland ».
19 DU, 24 (LI, 30) ; A, 70 (R, 69) ; A, 58 (R, 58) ; DU, 192 (LI, 195). Le calembour est indissociable de son contexte : « […] dass Frauen auf-dem-Transport, um das Elend der Deportierten zu übertünchen, die Wangen mit eigenem Blut sich schminkten, den prüfenden Blicken der Selek-Tierer 1 Chance zum Weiteramlebenbleiben…..abzuringen » (DU, 24). La traductrice explique qu’elle a relu Queneau pour traduire Jirgl.
20 DU, 197 (LI, 198 : « Du Manifeste communiste au Money-Fest mondialiste »).
21 DU, 63 : « In den 1. Tagen dieser Noienzeit ». L’auteur commente dans Renégat ce traitement orthographique dépréciatif de l’adjectif neu, dont le signifié s’accorde si mal avec sa vision de l’homme et de l’histoire : « […] auch hierbei ist das kleine Wörtchen neu das Wort zum groβen Schwindel: Die-Noien sind selten neu » (A, p. 295). Martine Rémon écrit ici « les-niouveaux » (R, 288).
22 A. Assmann, « Wie Buchstaben zu Bildern werden », art. cit., p. 194.
23 H. Böttiger, « Buchstaben-Barrikaden. Von Reinhard Jirgls Anfängen bis hin zu Die Stille – ein in sich stimmiger ästhetischer Kosmos », dans H. L. Arnold (dir.), Text+Kritik, Reinhard Jirgl, op. cit., p. 14-24.
24 Voir R. Jirgl, Gewitterlicht. Erzählung und das poetische Vermögen des alphanumerischen Codes in der Prosa. Essay, Hanovre, Revonnah Verlag, 2002.
25 « Meine gewollte Schreibweise für Prosa » (R. Jirgl, « Die wilde und die gezähmte Schrift. Eine Arbeitsübersicht », Sprache im technischen Zeitalter, 171, 2004, p. 296-320, reproduit dans R. J., Land und Beute, op. cit., p. 92-122, ici p. 121). Voir aussi R. Jirgl, « “Schreiben – das ist meine Art, in der Welt zu sein”, Gespräche in Briefen mit Clemens Kammler und Arne De Winde », art cit., p. 23 : « Ich schreïbe [, um] meine eigene textuelle Ordnung (in Orthografie und Zeichensetzung) zu (er)finden ».
26 R. Jirgl, « Das poetische Vermögen des alphanumerischen Codes in der Prosa. Essay », dans R. J., Gewitterlicht, op. cit., p. 50-77 ; R. Jirgl, « Die wilde und die gezähmte Schrift. Eine Arbeitsübersicht », art cit.
27 R. Jirgl, « Anmerkungen zu Abschied von den Feinden », art. cit
28 Ils ont de ce fait souvent valeur de prolepse.
29 Ibid., p. 326.
30 Ainsi spécifié, le 1 se prête bien à l’évocation, fréquente dans Les Inachevés, des logements exigus de l’après-guerre.
31 Arne de Winde soupçonne la présence d’une part de provocation dans les explications fournies par Jirgl (A. De Winde, « Das Erschaffen von “eigen-Sinn”. Notate zu Reinhard Jirgls Schrift-Bildlichkeitsexperimenten », dans D. Clarke, A. De Winde (dir.), Reinhard JirgL Perspektiven, Lesarten, Kontexte, German Monitor, 65, Amsterdam/New York, Rodopi, 2007, p. 126). On est tenté de lui donner raison, tant il est vrai que l’excès de détail voue à l’échec toute tentative d’application rigoureuse des propositions. La déconcertante minutie de Jirgl dans le décodage rappelle toutefois avant tout que la valeur de chaque signe ne peut bien s’apprécier que dans le contexte où il apparaît. Elle est du même coup une invitation à l’inventivité interprétative lancée au lecteur, dont le texte requiert très fortement la coopération.
32 « [...] die Emotionalität, die im Drauβen herrscht, […] als Emotionalität und Wirklichkeit des Textes auftauchen lassen » (R. Jirgl, « Material muB gekühlt werden. Gespräch mit Werner Jung », art. cit., p. 57-58). Wolfgang Matz note que l’orthographe privée de Jirgl a évolué au fil des œuvres en se diversifiant toujours plus, dans le sens d’une plus grande plasticité (W. Matz, « Punkt, Punkt, Komma, Strich... », art. cit., p. 76).
33 R. Jirgl, « Material muB gekühlt werden. Gespräch mit Werner Jung », art. cit., p. 59.
34 Voir par exemple W. Matz, « Punkt, Punkt, Komma, Strich... », art. cit., p. 73 : « Jirgl hatte immer wieder betont, dass er seine Schreibweise auch als ästhetische Subversion gegen die ästhetische Diktatur der DDR verstanden wissen wollte […] ». On sait que le dogme du réalisme socialiste n’ajamais été aboli en RDA.
35 Voir ci-dessus note 25.
36
L’auteur, pour sa part, récuse ce terme (voir par exemple R. Jirgl, « Brief vom 27.
Dezember 1992 », dans R. Zipser (dir.), Fragebogen: Zensur. Zur Literatur vor und nach dem Ende der DDR, Leipzig, Reclam, 1995, p. 200-210, ici p. 207). Mais il situe le potentiel politique de l’œuvre dans sa forme : « Ich vermag im Schreiben, also in der ästhetischen Entscheidung, auch ein Widerständiges zu erblicken, denn die ästhetische Wahl ist kein Privatvergnügen, sondern bedeutet neben der künstlerischen immer auch eine politische Entscheidung, so wie niemals der Inhalt, sondern die Form eines Kunstwerks auch politisch ist » (R. Jirgl, « Über die Grenzen des Erträglichen », Briefgespräch mit Arne de Winde und Bart Philipsen, nY 3, 2010, <http//www.ny-web.be/transitzone/briefgesprach-jirgl.html> [consulté le 8 novembre 2014]).
37 Voir H. Bôttiger, « Buchstaben-Barrikaden. Von Reinhard Jirgls Anfängen bis hin zu Die Stille – ein in sich stimmiger ästhetischer Kosmos », art. cit., p. 20.
38 Voir ci-dessus notes 24 et 25.
39 Voir aussi R. Jirgl, « Über die Grenzen des Erträglichen », Briefgespräch mit Arne de Winde und Bart Philipsen, art. cit.
40 R. Barthes, Leçon inaugurale de la chaire de sémiologie littéraire du Collège de France, Paris, Editions du Seuil, 1977. R. Barthes, « Plaidoyer pour une orthographe libre : Accordons la liberté de tracer », Le Monde de l’Éducation, 1976. Reproduit dans R. B., Le bruissement de la langue, Essais critiques IV, Paris, Éditions du Seuil, 1984, p. 57-59.
41 Notamment l’ Ordre du discours. Voir R. Jirgl, « “Schreiben – das ist meine Art, in der Welt zu sein”, Gespräche in Briefen mit Clemens Kammler und Arne De Winde », art. cit, p. 155.
42 On a pu voir dans la reprise de la théorie française par les jeunes écrivains de RDA dans les années 1980 une forme d’escapisme, interpréter la généralisation abstraite d’une oppression politique à laquelle ils se livraient comme une forme de désengagement. Wolfgang Hilbig dénonce en ce sens dans son roman Ich (1993) la mode du poststructuralisme français dans la RDA des dernières années.
43 Reinhard Jirgl légitime son système d’écriture en l’inscrivant dans un vaste ensemble de pratiques d’écriture, tant archaïques que traditionnelles ou contemporaines : en même temps qu’il emprunte à l’environnement moderne – le clavier d’ordinateur–, il remonte aux premiers temps de l’écriture et, en insistant sur la matérialité du signifiant, reprend des procédés courants en poésie (voir R. Jirgl, « Die wilde und die gezähmte Schrift. Eine Arbeitsübersicht », art. cit.). Quant à Arno Schmidt, avec lequel on l’a beaucoup comparé, Jirgl explique avoir trouvé chez lui un encouragement décisif à l’époque de ses débuts d’écrivain (voir R. Jirgl, « “Schreiben – das ist meine Art, in der Welt zu sein”, Gespräche in Briefen mit Clemens Kammler und Arne De Winde », art. cit., p. 132).
44 R. Jirgl, « Schlusswort für einen “Nachlass zu Lebzeiten” », art cit., p. 833.
Auteur
-
Nicole Pelletier
Université Bordeaux Montaigne
EA 4593 CI ARE
Le texte seul est utilisable sous licence Licence OpenEdition Books. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.
Les Dieux cachés de la science fiction française et francophone (1950- 2010)
Natacha Vas-Deyres, Patrick Bergeron, Patrick Guay et al. (dir.)
2014
C’était demain : anticiper la science-fiction en France et au Québec (1880-1950)
Patrick Bergeron, Patrick Guay et Natacha Vas-Deyres (dir.)
2018
Ahmadou Kourouma : mémoire vivante de la géopolitique en Afrique
Jean-Fernand Bédia et Jean-Francis Ekoungoun (dir.)
2015
Littérature du moi, autofiction et hétérographie dans la littérature française et en français du xxe et du xxie siècles
Jean-Michel Devésa (dir.)
2015
Rhétorique, poétique et stylistique
(Moyen Âge - Renaissance)
Danièle James-Raoul et Anne Bouscharain (dir.)
2015
