Féminin / Masculin / Neutre dans le Roman de Silence de Heldris de Cornuälle et dans le Chevalier Silence de Jacques Roubaud
p. 59-76
Texte intégral
1La littérature médiévale nous offre, avec le Roman de Silence1, une sorte d’allégorie complexe de la parole empêchée mais aussi des questions linguistiques du genre, tour à tour masqué, modifié, perverti, mis en lumière, imposé, contraint ou librement adopté, assumé, oscillant entre un féminin par nature et un masculin par éducation. Le titre de cet ouvrage, en lui-même énigmatique, paradoxal, voire monstrueux, même s’il a été choisi par la modernité et n’apparaît pas dans le manuscrit, est légitime puisqu’il se focalise sur l’histoire d’une jeune fille nommée Silence qui deviendra chevalier et dont les aventures sont liées au silence qu’elle doit faire sur son sexe. Ce titre nous engage aussi à nous intéresser de plus près aux contraintes qui pèsent sur la langue et l’empêchent de s’exprimer, mais qui, tout aussi bien, suscitent conjointement une véritable création littéraire, originale et nouvelle : le silence fait écrire, le silence est matière à dire. Faire parler le silence, est-ce faire taire la parole ou au contraire la faire naître, voire la libérer ? Comment raconter, de manière vraisemblable et ludique, sans se départir de ses droits d’auteur-narrateur, l’histoire d’un être au genre indécis, dont la féminité est censée être secrète et dont la virilité est affichée au grand jour ? Ces questions ne sont pas seulement anecdotiques : elles servent de fil conducteur à la création de la fiction romanesque, certes, mais elles se heurtent aussi à la contrainte du langage qui, en principe dans notre langue française, doit choisir entre masculin et féminin et ne peut représenter un être animé en le privant de genre ou en lui attribuant le genre neutre2. Jacques Roubaud semble y avoir été particulièrement sensible puisqu’il retient ce trait fondateur dans la libre adaptation qu’il donne du Roman de Silence dans son Chevalier Silence. Une aventure des temps aventureux3. De façon étonnante, ici comme là, au début du XIIIe siècle4 comme du XXe siècle, Heldris de Cornuälle, un écrivain qui n’est pas autrement connu et qui est secondé fort habilement par un copiste anonyme dans le seul manuscrit recelant son œuvre5, et Jacques Roubaud, le célèbre auteur oulipien, esquissent l’un et l’autre des tentatives littéraires en jouant des virtualités du langage afin de proposer, pour le plus grand plaisir du lecteur, des solutions, qui sont aussi des remises en question. Concilier la représentation du sexe faible caché ou montré et celle de la fabrique de la masculinité ne revient-il pas, en définitive, à essayer de mettre en place une neutralisation des genres ?
I. La fabrique littéraire d’un garçon
2Dans la mesure où le Roman de Silence raconte l’histoire d’une héroïne pour laquelle son sexe anatomique ne coïncide pas avec son identité sociale, on comprend aisément que, dans les années 1990, les gender studies se soient emparés de cet ouvrage et l’aient examiné dans le prisme de la construction sociale ou hiérarchique contrainte du genre masculin6. Si les aspects proprement narratifs et sémantiques en ont bien été examinés par la critique, en revanche, la mise en œuvre textuelle mérite qu’on y revienne et que l’on examine plus précisément comment la fabrique de l’héroïne en héros est d’abord celle d’un objet proprement littéraire.
Un récit hystérologique
3Le Roman de Silence apparaît de manière étonnante comme une sorte de récit que l’on pourrait qualifier d’hystérologique, par analogie avec la figure de pensée qui, en rhétorique, présente l’ordre naturel des choses comme renversé. Non seulement l’histoire en elle-même est fondée sur ce renversement, rien moins que banal pour l’époque7, de travestir une fillette en garçon et de la faire passer aux yeux de tous pour tel, mais surtout ce renversement affecte le discours de tous : tout le monde parle de Silence comme d’un garçon. Si cette perspective vraisemblable, qui ressortit à une focalisation externe, est attendue de la part de ceux qui ne sont pas dans le secret de la naissance et ne connaissent de l’héroïne que son allure (cheveux courts, teint hâlé, vêtements fendus sur le devant et le derrière pour monter plus aisément à cheval) et son comportement masculins (monter à cheval, être un chevalier), elle devient une véritable trouvaille dans sa généralisation.
4Première surprise : les parents, le sénéchal et la cousine de Cador (qui a accouché la mère de Silence) ne parlent jamais que de fils, d’oir (« héritier »), de lui, même quand ils sont sans témoin et qu’ils pourraient alors, dans le cadre de l’intimité familiale, ne pas surveiller leur propos et reconnaître, en le nommant, le sexe féminin de Silence. Tout se passe comme si, le stratagème mis en place, ils oubliaient rapidement la réalité et que Silence devenait un garçon : à deux exceptions près, celle de la mère qui présente à son mari leur enfant (« sa fille li ensaigne », v. 2021) et celle du père recommandant à sa cousine nourrice de « norir leur fille por fil » (v. 2206), cette appellation devient commune dans la bouche des parents. Silence elle-même se présente ainsi à son père lors de leurs retrouvailles, après son périple de jongleur, alors qu’ils ne sont que tous les deux :
Une hore pense : « Et Dex, est cil ! »
Et en apriés : « Par foi, nenil ! » [...]
Ses filx le voit, plus n’i demeure,
Ciet li as piés, et plore, et crie.
« Sire, fait il, vos fils vos prie
Que vos merchi aiés de lui. [...]
Merchi de vostre engendreüre !
Vos savés bien de ma nature :
Jo sui, fait il, nel mescreés,
Com li malvais dras encreés
Ki samble bons, et ne l’est pas.
Si est de moi ! N’ai que les dras,
Et le contenance et le halle
Ki onques apartiegne a malle8. » (RS, v. 3627-46)
Comme on le voit dans ce passage, l’héroïne est partagée sur le genre qui est le sien (c’est un être qui est tourmenté par sa bipolarité sexuelle, dont le cœur est diviers, c’est-à-dire « bizarre, capricieux, partagé », déclare le texte, v. 2681) : en s’affirmant comme le fils de son père, Silence suit la voie que son père lui a tracée, elle reprend en écho la parole paternelle, sans avoir pourtant rien de naturellement masculin.
5Chez Roubaud, les choses sont en revanche plus simples, plus rigoureuses aussi : dans l’intimité familiale, étendue au narrateur, Silence parle d’elle en disant elle, en accordant au féminin ses attributs ; face au reste de la société, elle se tait ou dit il. Une fois seulement, face au roi Glendwr qui, conformément à son rêve, l’a surprise nue dans la fontaine, elle affirme son identité féminine :
« Personne, fût-il le roi Arthur lui-même, dit Silence, ne fera à la fille de Morgannww et de Gortensja ce qu’elle ne voudra pas qu’on lui fasse. En garde. » (ChS, p. 80)
6Deuxième surprise, remarquée de longue date par la critique, l’auteur-narrateur du Roman de Silence, qui tire les ficelles, feint à son tour d’adopter ce point de vue dominant extérieur, comme en focalisation externe, qui ne peut pourtant être le sien, à lui qui a tout manigancé : il parle de Silence au masculin, comme le font les autres personnages qui ne sont pas dans le secret des dieux, Merlin excepté. Ce parti pris est systématique dans le choix de tous les pronoms, personnels, démonstratifs, indéfinis. Il souffre quelques rares exceptions qui retiennent l’attention, d’abord dans un commentaire métanarratif affirmant que le stratagème envisagé n’est pas blâmable « car de mescine avront vallet, / Et de lor fille un oir mallet9. » (RS, v. 2209-10). Le choix d’une causale explicative suggère, en creux, que la modification du genre n’a aucune importance pour les parents et leurs proches qui, en quelque sorte, n’y perdront pas. Ensuite, à l’issue du conflit qui a opposé Nature et Norreture, le narrateur mentionne de nouveau le véritable sexe de l’enfant, mais pour dire la modification opérée :
Viers Noreture se coroce.
Mais ne li valt pas une tille,
Silence n’iert a an mais fille10. (RS, v. 2348-50)
Enfin, de manière souriante et hyperbolique, le narrateur effectue ce rappel du sexe féminin, par le biais d’une conséquence imminentielle absurde, dont le propre est de désigner un procès qui a failli se réaliser (du type « peu s’en faut... ») et qui est souvent utilisée dans le cas de réactions affectives ou émotionnelles, ici exprimées de manière faussement naïve. L’image pittoresque qui éclôt dans son sillage souligne à son tour combien les apparences sont trompeuses (dans le baquet où il devrait y avoir du vin, il n’y a que de la farine) :
Il a us d’ome tant usé
Et cel de feme refusé
Que poi en falt que il n’est malles :
Quanque on en voit est trestolt malles.
El a en tine que ferine :
Il est desos les dras mescine11. (RS, v. 2475-80)
Il faudrait ajouter à ce lot quelques descriptions définies qui font également état du savoir du narrateur sur l’identité sexuelle de l’héroïne, notamment le « vallet qui est meschine » ou « le vallet mescine », expression que j’ai longuement commentée naguère12 et sur laquelle je ne reviens pas. C’est peu de chose, en définitive. De manière écrasante, Silence est nommée par tous et partout comme si elle était véritablement de sexe masculin.
7Sous la plume de Jacques Roubaud, le parti pris est plus systématique, plus tranché et plus rigoureux : le féminin est employé dans l’intimité narratoriale, le masculin dans le reste de la narration, comme si l’auteur-narrateur ne prenait pas en charge le secret. Comparons :
Silence voulut savoir si tout le monde était d’accord avec l’hypothèse de la platitude terrestre. Je dus convenir que certains païens avaient prétendu qu’elle était sphérique, ce qui était absurde. […] Elle resta rêveuse un moment […]. (ChS, p. 35)
Silence, qui a traversé la douve du château à la nage, escalade la muraille, découvre la chambre de la pauvrette, et lui fait comprendre, par signes, qu’il vient la sauver. (ChS, p. 43)
Le genre construit, une question d’us
8Au plan diégétique, l’héroïne subit une dénaturation généralisée ; elle n’est pas seulement privée de ses occupations, de son teint de rose protégé du soleil et du vent ou encore de ses vêtements de femme, elle est même dépossédée continûment, dans le récit, dans les discours, de son identité féminine. Au lendemain de son périple comme jongleur, le genre comme contrainte imposée de l’extérieur par le groupe social, symbolisée par l’allégorie Norreture (qui personnifie l’éducation, physique, morale et intellectuelle, la culture), l’emporte définitivement sur la détermination sexuelle voulue par Nature.
9Chez Jacques Roubaud, le choix d’une créature féminine devient une décision personnelle de Nature qui contrecarre l’ordre divin de fabriquer une créature mâle et s’oppose ironiquement à la tradition misogyne ; chef-d’œuvre de beauté pâtissière dans le Roman de Silence, la créature de l’oulipien sera féminine, car il s’agit pour la lieutenante de Là-Haut-Là-Haut de ne pas gaspiller la matière (aux sens propre et figuré) exceptionnelle qui lui a été livrée :
Elle fabriqua donc, contrairement à ses instructions, une fille ; et elle fut assez contente de sa décision, ayant toujours considéré les filles comme un matériau plus intéressant, varié et subtil que les garçons. (ChS, p. 23)
10L’éducation virile de Silence la déféminise presque totalement dans le roman médiéval. Comme un leitmotiv, le nom us et son dérivé usage parcourent l’histoire contée, systématiquement connectés à la question du genre. À sa puberté, Silence se rebelle en ces termes :
« A us de feme me tenrai.
Jo ne voel pas moi estalcier,
Fendre mes dras, braies calcier,
Ne mais vivre a fuer de garçon,
Prendre mon coivre, et mon arçon.
Avint adonques mais a nule13 ! » (RS, v. 2558-63)
Mais quelques années plus tard, devenue un chevalier vaillant et fort, elle « ne se repent rien / De son usage, ains l’ainme bien » (v. 5177-78). Les activités de grand air, liées à la chevalerie, mais aussi les jeux auxquels on se livre dans les chambres et où l’homme a le dessus sur la femme s’opposent nommément à la couture (qu’elle n’apprendra pas) ou à l’art de jongler (art spécifique des deux genres, auquel elle choisira bientôt de s’initier).
11À son tour, Jacques Roubaud reprend avec une ironie malicieuse à Heldris de Cornuälle cette bipartition sexiste des comportements, usuelle et normale dans la société médiévale, désuète ou censée l’être aujourd’hui, en faisant reposer sur le père et la mère de l’héroïne des tâches traditionnellement connotées en genre. Mais, d’une part, Silence et Walllweinn, leurs « garçons », reçoivent la même éducation, d’autre part, c’est la complémentarité de ces tâches qui est mise en avant, le but étant que « les deux enfants reçoivent l’éducation la plus complète, savante et variée que possible » (p. 31) :
Leur père pouvait leur apprendre la chasse, la pêche, la course et l’escrime, leur mère la couture et la broderie, les confitures et la lessive
(ChS, p. 32)
12Cette importance de l’éducation reçue dans la construction du genre est liée subtilement dans le Roman de Silence aux noms latins de l’héroïne. Certes, ce recours exploite le bilinguisme ambiant qui règne dans les milieux cultivés de l’époque, comme l’a bien remarqué Chantal Connochie14 ; il permet aussi de gloser la question des genres de manière explicite, ce que la langue française ne permet pas toujours. Le nom de Scilensius porte inscrit en lui-même sa caractéristique masculine. La désinence finale -us y est cependant à double entente, linguistique et comportementale : elle est un marqueur du nom masculin en latin, la langue paternelle par excellence, celle de la source de l’histoire prétendûment traduite en langue romane par l’écrivain, elle oriente fondamentalement la substance dans la voie masculine15 ; elle désigne aussi l’us, c’est-à-dire l’usage imposé du silence, qui transforme socialement la créature féminine (un chef-d’œuvre de la création, à vrai dire, dans lequel Nature s’est surpassée) en individu masculin :
« Il iert només Scilenscius ;
Et s’il avient par aventure
Al descovrir de sa nature
Nos muerons cest -us en -a,
S’avra a non Scilencia.
Se nos li tolons dont cest -us
Nos li donrons natural us,
Car cis -us est contre nature,
Mais l’altres seroit par nature16. » (RS, v. 2067-82)
Selon Cador, le père de l’héroïne, qui a imaginé le stratagème pour sauvegarder à sa fille son héritage, il suffira de remplacer la finale du nom pour opérer la transformation de leur fils en fille, si les choses s’arrangent : c’est ce qui se fera effectivement à la fin de l’histoire17. Le prénom choisi se prête admirablement bien au projet de Cador, puisqu’il peut être orienté en genre comme beaucoup de noms de la langue latine (Julius/Julia, dominus/ domina, servus/ serva, etc.), par une désinence qui permet justement d’opérer la différenciation entre masculin et féminin. Mais, parce que le substantif us, chargé sémantiquement en français, n’a pas de répondant nominal a, du côté comportemental, le jeu (de mots) est ici stoppé net : il faudra à Silence trouver une occupation ambivalente, féminine et masculine ; ce sera celle de la jonglerie.
La vie de la lettre : Scilence
13La lettre, dans les choix opérés par le copiste du manuscrit de Middleton, apporte aussi son soutien à ce projet global de construction du genre masculin. J’avais remarqué, naguère, l’importance de la lettrine L, beaucoup plus fréquente et bien plus grande que les autres lettrines de début de séquence, et qui semble faire signe aux lecteurs : quoique introduisant majoritairement l’article masculin li, cette lettre L dénonce précisément, avec constance et force, la féminité cachée sous l’apparence masculine (« elle18 » ...).
14Une autre particularité graphique peut être notée, qui alimente la même problématique : la curieuse insertion, en ce début du XIIIe siècle, d’un c après le 5 dans les noms Scilensius et Scilencia et parfois aussi Scilense19. Plutôt que d’alléguer un lien possible avec le verbe s(c)avoir, qui commence tout juste à prendre ce c à l’initiale par rapprochement avec le verbe latin scire, de même sens20, il me semble que cette lettre en surcharge permet de recréer, à l’initiale de ces noms, le pronom démonstratif neutre masculin cil, pronom qui, de façon notable dans le texte, ajustement pour référent l’héroïne21... Cette inscription renforce ainsi le genre masculin du nom Scilensius ; elle entre en conflit avec la finale féminine du nom Scilencia et génère le trouble dans ce signifiant, désormais écartelé entre les deux pôles masculin-féminin ; elle tire le nom S(c)ilence du côté du masculin, alors même que le substantif correspondant est parfois – certes minoritairement – de genre féminin. Que le nom retenu par l’histoire, de manière économique aussi, soit Silence, suggère alors que, peut-être, ce qui est mis en œuvre au plan littéraire, ce n’est pas tant la fabrique d’un garçon que celle d’un être au genre neutralisé.
II. La neutralisation des genres
15Le roman Sphinx d’Anne F. Garréta, paru en 1986, donc bien avant que celle-ci ne devienne oulipienne et ne co-signe Éros mélancolique avec Jacques Roubaud, est écrit de manière à ce que le lecteur ignore quel est le genre des deux personnages principaux. Cette grande première littéraire est déjà en germe, en fait, dans le Roman de Silence : la neutralisation des genres y est en projet, certes non pas aboutie totalement, mais présentée de manière trop intéressante et trop constante pour ne pas y être construite. Jacques Roubaud continue à son tour, à sa manière, dans la même direction, soulignant de façon aiguë comment notre perception du genre est très contrainte par et dans le langage.
La langue médiévale : une langue non normée
16La langue médiévale a ceci de particulier, par rapport à la nôtre, d’être une langue écrite mais pas encore stabilisée, normée, à cause de l’absence de grammaire, des variations graphiques et aussi des variations dialectales. Autrement dit, les contraintes grammaticales moindres, sans être absentes, suscitent une plus grande aisance ou liberté dans l’écriture : le Roman de Silence présente ainsi, en cortège, un faisceau de traits qui vont dans le même sens d’une neutralisation des genres.
17Cette neutralisation vient d’abord de ce que certains substantifs n’ont pas encore, à cette époque, de genre bien fixé et possèdent tantôt le genre féminin, tantôt le genre masculin, sans aucune systématisation. On en a quelques exemples anodins :
« Chi a, font il, bel offre22, et gent. » (RS, v. 1476) –> offre, masculin et non féminin
[Elle fait] Sor le menton les dens serrés. (RS, v. 1933) –> dent, masculin et non féminin
« Lassciés ester ma noreçon, Nature, […]. / Jo l’ai tolte desnaturee. » (RS, v. 2592-94) –> noreçon, féminin et non masculin
Et conmanc un gregnor affaire. (RS, v. 582923) –> affaire, masculin et non féminin
À cette liste, on peut ajouter les occurrences du substantif gent, employé surtout au féminin mais aussi au masculin, qu’il soit singulier ou pluriel (v. 2139 et 6594), et aussi, à de nombreuses reprises, de telle sorte que l’on ne puisse dire quel est son genre. Du fait d’accords fluctuants de la part de ses satellites, gent est en effet au plan syntagmatique, dans une même phrase, à la fois masculin et féminin :
Avéré24 gent, honi et las. (RS, v. 31) –> avere, féminin ǂ honi, las, masculins
[...] si sunt faites tolte gent, / Grant et petit, et biel, et gent. (RS, v. 1897-98) –> tolte, féminin # petit, bel, gent, masculins et grant, masculin ou féminin
Tolte gens sont estrait d’un home / Et d’une feme, c’est la some. (RS, v. 6033-34) –> tolte, féminin ǂ estrait, masculin
On trouve même des exemples de ce type étonnants, avec d’autres substantifs, comme cors dans l’exemple suivant, déterminé par un article masculin et caractérisé par deux adjectifs féminins :
li cors et biele et nete (v. 2230)
18De même, le genre d’un nom propre de personne est déterminé en principe par son sexe. Dans le roman médiéval, pourtant, cette règle n’est pas respectée et, conformément à son travestissement, Silence est un nom masculin, orientant comme tel les descriptions définies qui se réfèrent à elle, comme fils, vallez, garçon, damoisiaus, amis, déterminant les accords des adjectifs ou des participes. On peut en citer un exemple :
Silences estoit ja si bials
N’ert pas garçons, mais damoisials25. (RS, v. 3164-65)
Les cas d’accord au féminin de mots rattachés au nom Silence sont d’autant plus sensibles, rarissimes à vrai dire : on a alors l’impression d’avoir le renversement du renversement initial. Ces exemples s’observent dans la bouche de Nature qui dispute à Norreture le devenir de la jeune fille qu’elle a créée, quand celle-ci atteint sa douzième année. Nature s’adresse à l’héroïne en employant naturellement le féminin :
Por la bialté, dont tu iés farse […]. (RS, v. 2510)
La bialté, dont tu iés refaite26. (RS, v. 2512)
Quant à Norreture, elle emploie une fois, un peu plus loin dans l’histoire, le féminin à propos de Silence ; mais c’est à cause du relais anaphorique de ma norreçon, justement choisi comme féminin dans le texte (v. 2595) ; de manière ironique, la contrainte syntaxique impose le genre précisément récusé par cette allégorie.
19Le choix de mots épicènes, c’est-à-dire qui, morphologiquement, ignorent la distinction en genres – les substantifs non genrés autant que les adjectifs sans -e au féminin (pas complètement épicènes en ancien français, mais plutôt pseudo-épicènes) – entretient à son tour le trouble sur le genre. Cette prédilection est marquée pour les substantifs qui ont pour référent Silence, ce qui est, avouons-le, bien commode : le nom enfant est notamment de ceux-là. En français moderne, c’est le déterminant qui, au singulier, désambiguïse le genre (un/une enfant) de ce nom. En ancien français, le nom enfant est toujours masculin, indépendamment du genre de l’être considéré ; c’est sans doute ce qui explique son emploi pour Silence jusque tard dans l’histoire, avant son adoubement en chevalier à dix-sept ans et demi :
Or voel a l’enfant repairier
et demostrer et esclairier
liquels cho fu, masle u femiele.
Segnor, cho fu une puchiele27. (RS, v. 1795-98)
On pourrait également citer, dans le même ordre d’idées, les substantifs créature (v. 2019, 2467, 2581, 3899, 4399, 4441) et engendreüre (v. 1657, 1687, 2013, 3639, 4400), tous deux moins ciblés sémantiquement sur l’âge, mais tout autant épicènes que le précédent en ce qu’ils ne renseignent pas sur le sexe de l’individu désigné.
20Jacques Roubaud adopte le même principe et exploite lui aussi les noms épicènes, notamment bébé, enfant, être. Le premier emploi qu’il fait de bébé souligne explicitement son ambiguïté en genre, puisque l’écrivain adjoint à l’adjectif qui est apposé à ce nom un -e final tout féminin entre parenthèses pour dire, selon la convention typographique contemporaine, la possibilité de l’un ou l’autre genre pour ce nom :
Le bébé vint au monde avec aisance, plutôt content(e) d’être sur terre ; tellement content(e), en fait, qu’au lieu de pousser le cri traditionnel en ces circonstances, elle se laissa porter dans son berceau sans un bruit, sourit à son père et à sa mère qui la regardaient avec amour. ( ChS, p. 25-26)
Jusqu’à ce que le pronom personnel anaphorique elle ne dévoile le sexe féminin, en milieu de phrase, ce choix permet de superposer la réalité féminine possible du nouveau-né avec le genre masculin contraignant du nom bébé, comme si celui-ci était mal fait, mal adapté à la réalité. Contrairement à ce que l’on observait dans le roman médiéval, le sexe féminin de l’héroïne n’est pas évacué et il est exhibé comme une latence. La rupture de l’anaphore associative, qui fait passer dans la suite de la phrase du bébé content(e) au pronom elle, souligne cependant l’insuffisance du procédé puisque l’écrivain tranche du côté du féminin : l’alternative proposée initialement dans le langage est dénoncée a posteriori comme intenable, puisqu’elle ne comporte plus qu’un seul élément. Plus loin, au fil des pages, Walllwein ayant rejoint Silence, on rencontre de même, pour les désigner, d’autres termes épicènes commodes, par exemple, (ces deux petits) êtres, les petits, les enfants28, le pronom nous dans lequel s’associe le narrateur.
21Les adjectifs du français médiéval à formes féminines sans -e offrent également, en particulier à l’héroïne, leur voile de flou. Les exemples sont très nombreux. On sait que ces adjectifs connaissent des formes analogiques féminines en -e très tôt dans l’histoire, mais que celles-ci ne se répandent guère avant le XIIIe siècle. De manière symptomatique, par exemple, l’adjectif verbal dolans est systématiquement employé comme pseudo-épicène pour Silence (v. 4903, 4905, 5675, 5676), mais sous sa forme analogique dolante pour la reine (v. 6180, 6388) et la cour du roi de France (v. 5278). Par ailleurs, autre exemple intéressant, l’écriture du finale de l’histoire, alors que l’identité féminine de Silence a été révélée, ne donne pas lieu à la restauration du genre féminin pour parler de l’héroïne, telle que les adjectifs auraient pu le faire, justement. Le discours du roi Ébain adressé à Silence se sert du paravent d’adjectifs pseudo-épicènes douteux en genre, prols et loials, et d’un attribut masculin (chevaliers), comme pour éviter la verbalisation de cette féminisation inattendue, tandis que l’auteur-narrateur lui-même utilise un peu plus loin comme attribut de Silence l’adjectif sage, qui, à cause de sa finale en -e commune aux deux genres, ne permet pas non plus complètement de lever l’ambiguïté29 :
« Silence, moult as esté prols,
Bials chevaliers, vallans et buens […]. » (RS, v. 6579-80)
« Silence, moult estes loials. » (RS, v. 6630)
Silence respont corne sage […]. (RS, v. 6644)
La domination masculine ou le règne de l’unigenre
22Le problème du genre féminin dans la langue française est qu’il s’agit par excellence d’un genre marqué (en particulier par un -e final), alors que le masculin est un genre moins visible, plus commode à manier, qui endosse ainsi aisément la morphologie du neutre singulier pour quelques pronoms. Cette réalité morphologique explique en partie pourquoi, dans l’histoire de la langue, le masculin l’a emporté, grammaticalement, morphologiquement aussi bien que syntaxiquement, sur le féminin.
23Mais ce qui est pour nous, aujourd’hui, un automatisme de langage anodin n’a pas toujours existé et il est tout à fait admissible de penser que, même si dans sa détermination, « le genre est irréductible à des oppositions sémantiques généralisables30 », il s’agit là d’une marque, grammaticale et linguistique, témoignant de la perception des genres et de la domination du masculin sur le féminin telle que celles-ci se sont progressivement imposées dans la société au fil du temps. La règle selon laquelle le masculin, en grammaire, l’emporte sur le féminin, est débattue par les grammairiens du XVIIe siècle qui finissent par décréter que, parce que le genre masculin est « le plus noble », c’est celui qui doit prédominer toutes les fois que le masculin et le féminin se trouvent réunis. Le bon usage qui va polir et normer la langue classique ne fait en l’occurrence qu’entériner l’emprise mâle qui s’exerce sur la société et réactiver l’adage très-chrétien selon lequel le genre féminin est lié, par essence, au sexe faible.
24Chez Jacques Roubaud, cette contrainte grammaticale du masculin l’emportant sur le féminin permet de résoudre à moindres frais la difficulté à convoquer Silence dans l’histoire. Lier le sort de l’héroïne dès sa naissance à celui d’un autre enfant trouvé qui devient son frère, le comte annonçant au roi « la naissance de ses héritiers, des jumeaux, mâles » (p. 29), c’est se permettre d’employer ultérieurement le masculin pluriel dans son récit : « les deux enfants... les petits... ils... » s’enchaînent à merveille par anaphore associative.
25Dès l’époque médiévale, les traits dialectaux picards et, à un moindre degré, wallons31 neutralisent l’opposition de genre entre le masculin et le féminin : parce que ce sont les formes de masculin offertes dans la langue commune qui sont utilisées pour les deux genres, cette caractéristique dialectale donne déjà une couleur masculine à la langue. Cette tonalité linguistique est omniprésente dans le Roman de Silence, comme dans les exemples suivants :
se (# sa) main (v. 140) ; par le (ǂ la) foi (v. 313) ; le (‡ la) paine d’amor qu’a sofierte (v. 907) ; en tote se (≠sa) regiön (v. 603) ; se (# sa) moult grant male aventure (v. 3965) ; Li (ǂ la) car sera tres bien salee (v. 5961).
Comme l’indiquent cependant quelques-uns de ces exemples, ces substantifs masculinisés par leur déterminant peuvent néanmoins être caractérisés par des adjectifs ou des participes qui restent féminins. Il n’est donc pas possible de dire que le masculin s’impose définitivement ; simplement, il prend le pouvoir, le dessus linguistique. Dans cette optique, l’article, mais aussi les déterminants possessifs et démonstratifs, dont c’est pourtant une fonction essentielle, ainsi qu’une partie des pronoms de troisième personne (qui rejoignent par là les pronoms des autres personnes), n’indiquent plus le genre. La « déclinaison unigenre32 » qui s’ensuit soutient admirablement l’histoire racontée dans le Roman de Silence, surtout quand elle s’applique aux êtres animés, puisque le principe de la distinction de genre traduisant une différence de sexe est ainsi remis en question : c’est l’écriture « androgyne » dont a parlé Florence Bouchet33. Il est difficile d’affirmer que cette coloration dialectale est voulue, j’aurais presque envie de dire truquée : elle n’est pas circonscrite à l’histoire de Silence (les épisodes d’Ébain et d’Eufeme, de Cador et Eufémie, par exemple, sont truffés de ce type de picardismes), elle est présente dans de nombreux autres traits phonétiques et morphologiques qui sont spécifiques de la sphère picarde. En revanche, elle apparaît assurément problématique dans cet ouvrage, car extrêmement diverse et bizarrement hétérogène, beaucoup plus que ce que proposent en général les textes, collectionnant, sans régularité, des traits picards, wallons, anglo-normands, comme s’il y avait eu une construction concertée de la langue du roman...
26Chez Jacques Roubaud, on pourrait penser que la neutralisation du genre est impossible, du fait que le français actuel est devenu une langue normée sur laquelle pèsent de nombreuses contraintes grammaticales et graphiques. Mais l’oulipien se fraie ses propres chemins dans cette même direction. Les guillemets qu’il utilise pour certains mots signalent, conformément à l’usage, qu’il sont en connotation autonymique, c’est-à-dire que l’emploi en question est contestable et qu’il faut pondérer le mot d’un coefficient de subjectivité, voire de fausseté : ainsi en est-il de « garçons » pour désigner Silence et Walllwein (par exemple, p. 39). L’auteur met aussi en scène, de façon jubilatoire dans l’écriture, ce qui devient une instabilité du genre, en exploitant, à sa manière, l’arbitraire du langage : il déconnecte quelques noms d’animés de leurs référents sexués, ôte de leur sémème le sème spécifique de genre, pour les reconnecter, de manière tout aussi arbitraire, sur ce qui reste du sémème amputé. Comme si les mots se prêtaient, à la manière des chiffres, à la commutativité, le lecteur se trouve confronté à une série d’échanges entre fils et fille, frère et sœur, père et mère, seigneur et dame. De ce fait, le sème du genre devient impertinent puisque variable, indécis : il semble donné, en définitive, comme négligeable. Que le genre soit une convention contrainte, voilà ce qui nous est suggéré ; l’essentiel est relégué ailleurs, dans l’identité :
Silence et Walllwein furent donc élevés ensemble, comme frère et sœur, comme sœur et frère, comme frère et frère, comme sœur et sœur. En fait, ils employaient indifféremment ces deux termes ; et pourquoi ? c’est qu’ils ne se voyaient entre eux deux aucune différence, sinon que Walllwein était Walllwein et que Silence était Silence. (ChS, p. 30)
« Serons-nous parents aussi ? – Oui, dis-je sans m’étendre sur le sujet. – Tu seras mère, dit Walllwein à Silence, et moi père. – Ou le contraire », dit Silence. (ChS, p. 39)
« Mais, dit Walllwein, ne suis-je pas votre enfant ? » [il ne dit pas « votre fils » car la distinction fils-fille, qui semble claire pour les autres, ne l’est pas pour lui (elle ne l’est pas plus pour Silence)]. (ChS, p. 55)
Ultérieurement dans le texte, s’épanouit la création des deux noms composés frère-et-sœur et sœur-et-frère. Dotée d’un sens autonome (c’est le principe du nom composé), forgée pour Silence et son frère, épousant le point de vue focal de chacun d’eux, la lexie créée désigne un être déterminé précisément par sa sororité ou sa fraternité. Cette manière de procéder n’est absolument pas canonique, puisque, en français, les noms composés répondent traditionnellement au schéma, non pas comme ici de la coordination, mais de la juxtaposition. Le patron syntaxique adopté par l’oulipien rappelle en revanche certaines lexies de type primitif, des noms propres en particulier, telles que les offrent notamment les contes : la création lexicale de Jacques Roubaud semble référer à une sorte d’entité animée venue d’un autre temps qui, comme l’androgyne chez Platon avant d’être scindé en deux, rassemblait deux êtres de même sexe ou de sexe différent. On peut aussi penser au symbole, composé de deux moitiés à rassembler, comme les deux moitiés de l’anneau que les jeunes gens chercheront à récupérer. La trouvaille ne dénonce en outre pas du tout l’absence de sexualité, puisqu’elle apparaît précisément dans les contextes amoureux et érotiques qui réunissent les deux personnages :
Silence, sa (son) frère-et-sœur (ChS, p. 62) ; Silence et Walllwein, comme frère-et-sœur et sœur-et-frère (de lait) (ChS, p. 94)
Ailleurs, l’oulipien pousse cette logique dans des directions qui mettent tout autant à mal la syntaxe, mais jamais le sens, en définitive : l’exploration des limites de la langue, en cherchant à s’affranchir de la contrainte du genre, met à nu, par soustraction, ce qui en est le noyau dur, inaltérable, ce qui en est l’essence, ce qui la définit. Il fait par exemple rebondir, à la manière de la figure rhétorique de la correction, les expansions déterminant les noms qui font passer d’un genre à un autre, comme dans l’exemple suivant :
[...] les héros de cette histoire (Silence étant le héros principal, qui est une héroïne) dormaient d’un merveilleux sommeil d’amour sans se douter de rien. (ChS, p. 102)
Ailleurs encore, il affuble un substantif masculin d’un déterminant féminin ou le contraire, signifiant par là que le substantif est devenu un épicène, une sorte de baudruche sémantique dont on a enlevé une fois de plus, sans dommage de compréhension, le sème de la sexuation :
Chacun d’eux est le Seigneur de l’autre, chacun d’eux la Dame de l’autre. « Ma Seigneur », dit Silence, dit Walllwein ; dit Walllwein, dit Silence. ( ChS, p. 96)
Walllwein était son amour, son seigneur, « sa seigneur », comme elle l’était pour lui34. (ChS, p. 121)
Les leçons du paratexte dans le manuscrit
27Le copiste, l’enlumineur et celui qui a procédé à la mise en recueil emboîtent à leur tour le pas à l’auteur, soulignant les partis pris, les alimentant à leur façon. Je choisirai ici deux éléments, l’un concernant une miniature, l’autre la cohabitation du Roman de Silence avec un drôle de fabliau dans le manuscrit de Middleton35.
28Tout comme le roi Ébain a soigneusement fait vérifier les allégations de Merlin expliquant ses rires face au vilain qui venait de s’acheter une paire de chaussures, face aux pauvres qui demandaient l’aumône, face au prêtre et au père qui pleuraient un enfant mort, de même, il ordonne que l’on déshabille le chevalier Silence dénoncé par Merlin comme étant une femme :
« Silences ra moi escarni
En wallés dras, c’est vertés fine,
Si est desos les dras meschine.
La vesteüre, ele est de malle36. » (RS, v. 6534-36)
On a vu que cette mise à nu finale de Silence ne modifiait pas vraiment la manière de parler d’elle, la coloration picarde et les choix lexico-syntaxiques opérés empêchant la féminisation espérée. De même, curieusement, la miniature, par ailleurs très abîmée, qui représente cette scène dans le manuscrit WLC/LM/6 (f. 222 v°) présente moins une belle femme restaurée dans ses droits ou en passe de l’être, qu’un être nu blanchâtre androgyne (Nature n’a pas encore rétabli le magnifique teint de la jeune fille), avec une poitrine plate, comme comprimée, sans sein et sans hanches : tous les traits morphologiques spécifiquement féminins de l’héroïne sont gommés, effacés, non représentés, alors qu’ils étaient précisément attendus dans cette scène d’identification sexuelle37. À rebours, les cheveux courts du chevalier Silence dans l’édition Gallimard ne laissent aucun doute sur le fait que la créature qui présente son visage de profil est une femme : ses traits fins, le haut de sa cotte de maille arrangée en une sorte de joli col plein d’élégance sont en parfaite harmonie féminine avec la poitrine saillante. Dans le manuscrit de Middleton, les bras écartés, les mains levées, les paumes ouvertes tendues vers le roi Ébain, Silence adopte une posture de vulnérabilité38 qui indique à la fois son impossibilité de parler et son acceptation, son adhésion à ce qu’il se passe, sa soumission à l’autorité d’Ebain39. Face à elle, le roi, reconnaissable à sa couronne dorée, sa robe blanche et son manteau bleu, pointe sa main gauche dans sa direction, dans un geste plein de retenue, selon Michelle Bolduc, qui signale aussi le contrôle de la sexualité qu’il exerce sur la jeune fille. La critique omet pourtantde commenter un détail qui me semble troublant et qui modère ses commentaires mettant en avant la soumission et la faiblesse de l’héroïne : c’est la taille de celle-ci, extrêmement grande, similaire à celle du souverain, qui suggère aussi qu’une égalité est possible...
29Le manuscrit de Middleton est par ailleurs un manuscrit de qualité médiocre40 qui, outre le Roman de Silence, renferme une multitude de textes narratifs : le Roman de Troie de Benoît de Sainte-Maure, Ille et Galeron de Gautier d’Arras précèdent le Roman de Silence ; une partie du Roman d’Alexandre de Lambert le Tort et Alexandre de Bernay, la Chanson d’Aspremont, la Vengeance Raguidel de Raoul de Houdenc et une douzaine de fabliaux, dont un grand nombre de fabliaux érotiques, le suivent. Parmi eux, celui, anonyme, de La dame escoillee41 nous fait signe par son titre, aussi impossible que celui du Roman de Silence et nous orientant une fois de plus vers la question de l’identité sexuelle et de la construction du genre. La proximité sémantique est là, l’écho est patent42, même si l’histoire est tout autre... Il y est question d’une femme qui a tout pouvoir sur son mari ; elle décide de tout, contredit en tout son époux jusqu’à ce que sa fille se marie avec un jeune comte qui décide de remettre de l’ordre dans une situation jugée insupportable : il déclare à sa belle-mère que, pour être aussi orgueilleuse que les hommes, elle a assurément des couilles. Il va vérifier, ajoute-t-il, et, s’il trouve ces organes, il les lui enlèvera. Il ouvre ainsi le ventre de la femme et feint d’en retirer deux testicules, en fait des testicules de bœuf, qu’il avait au préalable dissimulés près de lui : la vue de ces organes convainc la femme, puis son mari et enfin sa fille de cette réalité anatomique pour le moins inattendue ! Et le résultat s’impose ! Croyant être désormais privée de ses organes sexuels mâles, la femme perd immédiatement son caractère impossible : elle jure qu’elle aimera son époux et ne le contredira plus jamais en rien. Quant à la fille, la leçon a porté et, pleine de naïveté, elle assure à son mari qu’elle n’a pas de testicules :
Ge ne sui pas de la nature
Ma mere qui est fiere et dure ;
Ge retrai plus, sire, à mon pere
Que je ne faz voir à ma mere43 […]. (DE, p. 114, v. 586-89)
La déclaration de la jeune femme concernant sa nature et la ressemblance qu’elle entretient avec son père plutôt qu’avec sa mère est bien évidemment un morceau savoureux de bestournement, qui joue ironiquement sur le double sens du nom nature, aussi bien le « naturel » que le « sexe ». Si la fille pense bien évidemment au premier sens, le mari s’empare du second pour lui dire qu’il veillera à ce qu’elle ne s’oppose pas à lui, sinon, gare à elle !
« Ostez vos seront li coillon,
Si com à vostre mere avon ;
Que ce sachiez, par ces grenotes
Sont les femes fieres et sotes44. » (DE, p. 114, v. 600-03)
Le langage fait donc advenir, ici comme là, une réalité impossible, absurde : grâce à la puissance néologique, le terme escoillee que retient le titre de ce fabliau peut être accordé au féminin, de la même façon que, dans le Roman de Silence, Cador prévoyait de desvaleter (v. 2047) sa fille transformée en garçon si sa situation un jour changeait...
30La question du genre contraint est prégnante dans l’histoire de Silence, que celle-ci soit racontée par Heldris de Cornuälle, de façon très nouvelle, ou par Jacques Roubaud. Elle suscite et alimente la création littéraire par les multiples rebondissements de la diégèse, particulièrement dynamique. Surtout, elle s’accompagne d’une réflexion sur le langage par le biais des accords grammaticaux qui se font et se défont, qui tantôt sont harmonieux et tantôt dysfonctionnent. Assurément, ce sont en particulier tous ces phénomènes de discordances, ces entorses aux contraintes de la convention, qui dénoncent celle-ci et pointent du doigt le fait que leur acceptation n’est peut-être pas, en définitive, une évidence.
Notes de bas de page
1 Notre édition de référence dans cette étude : Le roman de Silence : A thirteenth-century Arthurian verse-romance by Heldris de Cornuälle, éd. L. Thorpe, Cambridge, W. Heffer & Sons, 1972. Désormais abrégé en RS. Les traductions données en note sont originales.
2 Cette étude s’inscrit dans la continuité de l’article que j’ai publié, « Travestissements du Roman de Silence : d’un motif à une esthétique », dans P. Kuon et G. Peylet (dir.), Métamorphose et identité, Heidelberg, Winter, coll. « Wissenschaft und Kunst », 2009, p. 55-66 ; ma perspective sera cette fois-ci plus précisément linguistique et grammaticale pour mettre en lumière comment la soumission ou l’adaptation aux contraintes langagières du genre suscite et anime la création originale et la réflexion sur le genre.
3 Notre édition de référence : J. Roubaud, Le Chevalier Silence. Une aventure des temps aventureux, Paris, Gallimard, 1997. Désormais abrégé en ChS.
4 Selon de récentes recherches, le manuscrit daterait du premier tiers du XIIIe siècle. Voir notamment A. Stones, « Two French Manuscripts : WLC/LM/6 and WLC/LM/7 », dans R. Hanna et T. Turville-Petre (dir.), The Wollaton Medieval Manuscripts. Texts, Owners and Readers, Woodbridge and Rochester (NY), York Medieval Press/Boydell et Brewer, 2010, p. 41-54 ; M. Gaggero et S. Lunardi, « Lire en contexte. Nouvelles recherches sur le ms. Nottingham, UL, WLC/LM/6 », Critica del testo, XVI/2, 2013, p. 155-205.
5 Il s’agit du manuscrit de Lord Middleton, WLC/LM/6, conservé à la Bibliothèque de Nottingham. Sur l’histoire de ce manuscrit, voir F. A. G. Cowper, « Origins and peregrinations of the Laval-Middleton Manuscript », Notthingham Mediaeoal Studies, 3, 1959, p. 3-18.
6 Voir, entre autres, K. Brahney, « When Silence was Golden: Female Personae in the Roman de Silence », dans Gl. S. Burgess et R. A. Taylor (dir.), The Spirit of the court, Cambridge, D. S. Brewer, p. 52-61 ; M. Perret, « Travesties et transsexuelles. Yde, Silence, Grisandole, Blanchandine », Romance Notes, 25-3, 1985, p. 328-340 ; K. M. Cooper, « Elle and L: Sexualized Textuality in the Roman de Silence », Romance Notes, 25-3, 1985, p. 341-360 ; H. R. Bloch, « Silence and Holes : the Roman de Silence and the Art of the trouvère », Yale French Studies, 70, 1986, p. 81-99 ; P. L. Allen, « The Ambiguity of Silence: Gender, Writing and Le Roman de Silence », dans J. N. Wasserman et L. Roney (dir.), Sign, Sentence, Discourse: Language in médiéval Thought and Literature, New York, Syracuse Univ. Press, 1989, p. 98-112 ; une bibliographie sur cet ouvrage figure dans Cahiers de Recherches médiévales, 12, 2005, p. 207-210.
7 Voir Ph. Ménard, Le rire et le sourire dans les romans courtois en France au Moyen-Âge. 1150- 1250, Genève, Droz, 1969, p. 351.
8 Soit : « Tantôt il pense : “Mon Dieu ! c’est lui !” Et, l’instant d’après : “Ma foi, non !” [...] Son fils le voit, il n’y tient plus, il tombe à ses pieds, pleure et crie. “Seigneur, dit-il, votre fils vous prie d’avoir pitié de lui. [...] Pitié pour votre progéniture ! Vous savez bien ce qu’il en est de ma nature :je suis, soyez-en certain, comme le tissu de mauvaise qualité qu’on a saupoudré de craie, qui semble bon et ne l’est pas. Voilà ce que je suis ! Je n’ai que les vêtements, le comportement et le hâle qui soient caractéristiques du sexe masculin.” »
9 Soit : « car, à la place d’une fille, ils auront un garçon et, à la place de leur fille, un héritier mâle. »
10 Soit : « Elle se fâche contre Culture. Mais cela ne lui rapporte pas un clou : désormais, Silence ne sera plus une fille. »
11 Soit : « Il a tellement usité les usages des hommes et refusé ceux des femmes que peu s’en faut qu’il ne soit devenu mâle : tout ce qu’on voit de lui est complètement masculin. Dans le tonneau, il y a autre chose que de la farine : sous ses vêtements, c’est une fille. »
12 « Cette périphrase oxymorique (“le garçon qui est une fille” ou “le garçon-fille”) souligne la puissance du langage, qui peut réussir à faire ce que la nature ne peut faire, en conciliant les deux versants antinomiques du masculin et du féminin. Par l’ordre choisi de l’attribut qui prédique le thème, cette description définie traduit le trajet d’une focalisation qui, d’abord externe, celle des personnages de fiction face à Silence, se poursuit en apparence par une sorte de focalisation zéro, qui seule permet de corriger, par l’omniscience narrative qui s’y exprime, la fausseté du point de vue précédent en rétablissant la vérité identitaire. À moins qu’il ne faille y voir plutôt une focalisation interne exprimant le point de vue de l’héroïne, mise au supplice par les propos et le comportement de la reine pleine de désir pour elle : le texte ne permet pas d’éliminer complètement cette interprétation. » (D. James-Raoul, « Travestissements du Roman de Silence... », art. cit., p. 64)
13 Soit : « “Je m’en tiendrai aux usages féminins. Je ne veux pas couper mes cheveux, fendre mes vêtements, porter des braies, je ne veux plus vivre à la manière d’un garçon, prendre mon carquois et mon arc. Jamais rien de tel n’arriva à aucune fille !” »
14 Ch. Connochie-Bourgne, « L’ascension de la “pucelle vasletée” dans le Roman de Silence d’Heldris de Cornouaille », dans Reines et princesses au Moyen Âge, Montpellier, Université Paul Valéry, coll. « Cahiers du CRISIMA », 5, 2001, t. 2, p. 799.
15 Rappelons que la désinence -us caractérise les noms masculins des deuxième et quatrième déclinaisons latines, cette dernière souffrant simplement quelques exceptions au féminin.
16 Soit : « Il sera nommé Scilenscius et s’il arrive par hasard que son sexe soit découvert, nous changerons cet -us en -a : il s’appellera Scilencia. Si nous lui enlevons donc cet -us, nous lui donnerons l’us de son sexe, car cet -us est contre-nature, tandis que l’autre serait conforme à sa nature. »
17 « Ains ot a non Scilensiüs : / Ostés est -us, mis i est -a, / Si est només Scilentiä ». (v. 6666-68)
18 Voir D. James-Raoul, « La poétique de la lettrine dans le Roman de Silence », Cahiers de Recherches médiévales, 12, 2005, p. 227-241.
19 On compte 9 occurrences de Scilence(s) (v. 2067, 2609, 2673, 2933, 3053, 3087, 3241, 3589, 5375), contre 117 occurrences de Silence ; 6 occurrences de Scilens(c)ius ou Scilentius (v. 2074, 2126, 2530, 2537, 2542, 6666) contre deux de Silencius (v. 2532, 2533) et 2 occurrences de Scilencia ou Scilentia (v. 2078, 6668).
20 Cette graphie, qui va devenir très fréquente en moyen français, est encore rare au début du XIIIe siècle.
21 Sur les 113 occurrences du pronom démonstratif cil (cas sujet singulier ou pluriel), 28 réfèrent à Silence : v. 2458, 2531, 2550, 2787, 2954, 3111, 3175, 3616, 3627, 3735, 3743, 3748, 3766, 3823, 3895, 4026, 4042, 4097 (icil), 4279, 4332, 4370, 4430, 4963, 5104,5267, 5366, 5844, à quoi il faut ajouter l’occurrence du vers 6528, au pluriel, qui désignent Silence et le chevalier déguisé en nonne. Les autres référents du démonstratif sont divers et ne constituent pas d’ensembles nets.
22 Nous ne suivons pas ici l’édition de L. Thorpe, mais adaptons aux conventions modernes la ponctuation du manuscrit, qui détache ce syntagme entre deux points.
23 Toutes les autres occurrences sont également au masculin dans le texte.
24 On trouve au masculin avers (« avare »), CSS, au v. 100 ; li aver, CSP, au v. 256.
25 Soit : « Silence était déjà si beau qu’il était, non pas un valet de bas étage, mais un jeune homme plein de noblesse. »
26 Soit : « La beauté, dont tu es comblée [...] » ; « La beauté, dont tu es faite en tous points. »
27 Soit : « À présent, je veux revenir à l’enfant pour dévoiler et révéler quel fut son sexe, masculin ou féminin. Seigneurs, ce fut une fille ! »
28 Comme Heldris de Cornuälle, Jacques Roubaud conserve tardivement dans son histoire, de manière fort commode, le nom enfants pour désigner Silence et Walllwein : « [... ] des deux enfants (j’ écris encore “les enfants”, je n’arrive pas à me faire à l’idée que déjà ils ne le sont plus tellement [...]. » (p. 77)
29 Au plan morpho-syntaxique, sage est en principe au vers 6644 une forme de cas sujet singulier féminin, la forme de masculin correspondante étant sages.
30 M. Riegel, J.-Chr. Pellat et R. Rioul, Grammaire méthodique, Paris, PUF, 2009, p. 172.
31 Ch.-T. Gossen, Grammaire de l’ancien picard, Paris, Klinksieck, 1976, p. 121.
32 G. Zink, Morphologie du français médiéval, Paris, PUF, 2000, p. 67.
33 Fl. Bouchet, « L’écriture androgyne : le travestissement dans le Roman de Silence », dans Le Nu et le vêtu au Moyen Âge XIIXe-XIIIesiècles), Senefiance, 47, Aix-en-Provence, Publications de l’Université de Provence, coll. « Senefiance », 47, 2001, p. 47-58.
34 Jacques Roubaud s’inspire ici d’une trouvaille des troubadours, sous la plume desquels apparaît ce type de syntagme « sa seigneur ». Il m’est agréable de le remercier ici pour m’avoir communiqué cette information.
35 Le Roman de Silence a été conservé dans un seul manuscrit, le WLC/LM/6, dont l’ancienne cote était MI.LM6, aussi appelé manuscrit de Middleton.
36 Soit : « “Quant à Silence, elle m’a trompé avec ses vêtements masculins, c’est la pure vérité : sous ses vêtements, c’est une fille. L’habillement est celui d’un homme.” »
37 Voir P. L. Allen, « The Ambiguity of Silence... », art. cit., p. 102.
38 C’est le point de vue de M. Bolduc, « Images of Romance : The Miniatures of Le Roman de Silence », Arthuriana, 12-1, 2002, p. 110.
39 Voir Fr. Garnier, Le langage de l’image au Moyen Âge. Signification et symbolique, Paris, Le Léopard d’or, 1982, p. 174.
40 W. H. Stevenson, Report on the Manuscripts of Lord Middleton preserved at Wollaton Hall, Nottinghamshire, London, Historical Manuscripts Commission, 1911, p. 221-235.
41
« La dame escoillee », dans Recueil général et complet des fabliaux des XIIIe et XIVe siècles, éd.
A. de Montaiglon et G. Raynaud, New York, Burt Franklin, t. VI, p. 95-116. Désormais abrégée en DE.
42 P. L. Allen l’avait déjà bien remarqué : voir « The Ambiguity of Silence... », art. cit., p. 101.
43 Soit : « “Je ne suis pas de la même nature que ma mère, qui est terrible et pénible ; je ressemble vraiment plus, seigneur, à mon père qu’à ma mère [...].”»
44 Soit : « “On vous enlèvera les couilles, comme nous l’avons fait à votre mère, car, sachez-le, c’est à cause de ces grelots que les femmes sont terribles et sottes.” »
Auteur
-
Danièle James-Raoul
Université Bordeaux Montaigne
EA 4593 CI ARE
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