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    Plan

    Plan détaillé Texte intégral I. Continuité entre discours naturel et discours sérieux II. Pluralité des points de vue III. Interaction IV. Sources de première main V. Critique des sources VI. Micro-analyse VII. Faire du processus de recherche un instrument de connaissance, de l’enquête à l’écriture VIII. Histoire et non intrigue IX. Mouvement et non état Notes de bas de page

    Qu’est que l’ethnopragmatique ?

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    Quatrième étape. Sur quels paradigmes nous appuyons-nous ?

    Épistémologie

    p. 47-56

    Texte intégral I. Continuité entre discours naturel et discours sérieux II. Pluralité des points de vue III. Interaction IV. Sources de première main V. Critique des sources VI. Micro-analyse VII. Faire du processus de recherche un instrument de connaissance, de l’enquête à l’écriture VIII. Histoire et non intrigue IX. Mouvement et non état Notes de bas de page

    Texte intégral

    1Dans le référent, l’examen des trois phrases d’Althabe selon la démarche de l’ethnopragmatique s’appuie sur un certain nombre d’implications – des paradigmes pourrait-on dire – maintenant faciles à préciser. Ils s’opposent à d’autres, affirmés antérieurement par tel ou tel courant comme le formalisme et/ou le positivisme. Dans ce chapitre, je vais donc présenter de façon dogmatique les choix qu’effectue l’ethnopragmatique, aujourd’hui féconds pour mettre en place des enquêtes et élaborer des analyses dans la situation et les lieux d’où je parle, ainsi que l’illustre le référent. Voici, sommairement explicités, une série de paradigmes sur lesquels elle s’appuie.

    I. Continuité entre discours naturel et discours sérieux

    2Que faire des informations de tout ordre qui nous assaillent ? Les « ruptures épistémologiques » en vogue autour de la Deuxième Guerre mondiale, de Koyré à Lévi-Strauss en passant par Bachelard ou Althusser, proposaient une première réponse. Elles posaient le dualisme science/ discours naturel et construisaient le premier contre le second. Entre les deux, l’antinomie était totale puisque l’un était réputé vrai, et l’autre, faux. Althusser a exprimé de la façon la plus radicale cette séparation en opposant la science à l’idéologie, l’appréciation des termes venant de leur désignation. La science était réputée se construire selon sa logique propre contre le discours commun et celui des praticiens incapables de comprendre leurs activités.

    3En revanche, une autre tradition considère que le discours naturel fournit des matériaux pour élaborer un savoir qui cherche à « aller vers la vérité ». Il ne s’agit ni de refuser a priori, ni au contraire de prendre au pied de la lettre n’importe quel propos, mais seulement d’examiner les conditions de son émergence, de prendre en compte le point de vue qu’il exprime, d’utiliser l’expérience qu’il évoque et d’apprécier en définitive sa véracité relative. En un mot, comme tout autre, il s’agit de soumettre le « discours naturel » à la critique. La connaissance académique naît des procédures mises en œuvre pour entendre ce discours naturel, afin de faire accéder « ce savoir qui n’est pas su », selon la magnifique formule de De Certeau (1980 : 139) au domaine académique par l’utilisation de toutes les ressources disponibles. Recherche toujours renouvelée, parcours plutôt qu’aboutissement, cette démarche ne conduit qu’à des résultats provisoires mais exigeants. « L’enquête est vouée à continuer » nous dit donc Chauvier à la fin de l’une d’elles (Chauvier, 2006 : 135) alors que Goodman parle de « recherche sans fin » (Morizot, Pouivet, 2011 : 85).

    II. Pluralité des points de vue

    4C’est que quiconque peut fournir des informations intéressantes sur ses propres expériences et chaque point de vue proposer sa propre vérité. « L’hypothèse de Copenhague », pour reprendre la formule de Putnam qui s’appuie sur la physique des quanta et les écrits de Bohr, considère qu’il n’est pas possible de décrire le monde de l’ensemble de nos expériences par une seule image. Mais en revanche, tout ce que nous disent les praticiens, aussi parcellisées que soient leurs connaissances, mérite examen. Il faut donc renoncer à tout jamais « à construire une seule et unique notion unitaire de la vérité applicable à quelque langage que ce soit » (Putnam, 1994 : 122) afin de prendre en compte la singularité de chaque pratique.

    5En cherchant à présenter les points de vue indigènes, ceux des locuteurs, l’anthropologie a été amenée à élaborer des modalités telles que le « dialogisme » pour reprendre l’expression de Tedlock (utilisant Bakhtine, lui-même reprenant les anciens traités de rhétorique) ou la transcription de la parole même du locuteur (rendue lisible par divers moyens). La force et la légitimité des propos de ces praticiens proviennent de leur confrontation avec la réalité, de la nécessité qui est la leur de trouver des solutions aux difficultés qu’ils rencontrent dans leurs activités. Depuis Oscar Lewis et ses fameux Enfants de Sanchez (1964) et bien avant dans la fiction, de nombreux ouvrages ont présenté leur objet d’étude en tenant compte des différents points de vue des locuteurs, afin de souligner leurs diversités, les contradictions, les spécificités, mais surtout la « vérité singulière » de chacun des locuteurs1.

    III. Interaction

    6En outre, comme tout propos naît d’un certain contexte, il provient aussi de la présence de l’enquêteur, et encore davantage de ses attitudes et de ses questions (Briggs, 1986). Cela signifie qu’une réponse ne peut être comprise sans tenir compte de ce qui la modèle. La présence de l’enquêteur, ses interrogations, son étrangeté, l’ouverture à l’extérieur et aux préoccupations qu’il représente, qu’il en soit conscient ou pas, modifient profondément les propos et les conduites des personnes qu’il fréquente. Ce n’est qu’en face de lui, et après coup, que pour diverses raisons, il « verbalise » ce qu’il croit avoir vu ou pratiqué. Sans anthropologue pas de paroles, encore moins enregistrées et analysées ; mais avec lui tout change, ce qui se fait et encore davantage ce qui se dit, peut accéder au savoir, au connu et même – exception – à l’imprimé.

    7Les entretiens expriment ainsi les relations entre le locuteur et le chercheur mais aussi le respect de nombreuses contraintes. Grice (1979) ou Goffman (1987) et les analystes de conversations ont ainsi défini les normes qu’exige leur bon déroulement. Pour qu’elles se poursuivent, il faut que chaque interlocuteur suive certaines règles au risque de voir l’échange s’interrompre. En outre, la politesse interdit l’évocation de certains sujets que des relations prolongées et approfondies permettent parfois d’aborder. Ces difficultés subies, résolues ou transgressées constituent la matrice de toutes les informations auxquelles nous accédons. Or, pour les utiliser correctement – pour ne pas confondre la marque de politesse avec l’aveu, par exemple – il faut tenir compte des conditions de leur émergence et des normes qui les façonnent, différentes selon les époques et les sociétés. Comprendre, utiliser et interpréter une information exige la connaissance des contraintes dans lesquelles elle est enchâssée.

    IV. Sources de première main

    8Ces circonstances, qui soulignent les limites des collectes, amènent le recours impératif à des sources de première main qu’elles soient exprimées par l’acteur ou par un témoin qui peut être l’enquêteur. Cette distinction sur laquelle depuis la Renaissance se sont fondées les « sciences historiques » permet, entre autres, de séparer l’authentique du faux. Cette « traçabilité » des informations s’impose également à l’anthropologie. Aujourd’hui, elle est enfin amenée à se préoccuper de la qualité de ses sources. Elle ne collecte pas des données vraies ou fausses, mais elle peut (et doit) les classer et les utiliser selon leur qualité relative. Un mensonge ou une supercherie sont aussi intéressants qu’une vérité ou qu’un document authentique à condition que chacun soit utilisé à sa place.

    9De Bloch à Ginzburg, pour n’en prendre que deux au xxe siècle, les historiens ont beaucoup insisté sur le crédit relatif à accorder aux documents auxquels ils accédaient. Ce long débat commencé il y a six siècles interpelle encore les Humanités d’aujourd’hui. À la démarche critique, il a été opposé une méthodologie qui entraînerait mécaniquement l’accès à la vérité. Le rudimentaire schéma – hypothèse/expérience/conclusion – attribué par Bergson à Claude Bernard (1998) – cautionne encore l’occultation de la critique des informations. En remplaçant « expérience » par « statistique », splendide exemple de « chosification », Durkheim (1949 : 13) avait développé ce que les Américains appellent aujourd’hui le « positivisme », l’application aux Humanités des méthodes (imaginées) des sciences de la nature. Les exigences actuelles amènent à renoncer à ces approximations et parmi elles, l’utilisation de sources de deuxième ou troisième main. Mieux vaut utiliser les informations de la meilleure qualité.

    10Pour l’anthropologue, la solution à ces difficultés repose sur ses propres enquêtes, non que ses locuteurs ne tombent pas dans le « secret, silence et mensonge », mais comme le chercheur participe aux situations dont il parle, il peut mieux que quiconque déjouer les pièges qui lui sont tendus d’autant que la complicité qu’il a su établir lui permet de comprendre, dans une certaine mesure, les dénégations qu’il rencontre. Surtout, il collecte ainsi des matériaux nouveaux, résultats d’expériences et d’investigations personnelles. « Il exigeait seulement qu’il y eût de l’enquête » écrit François Pouillon (1995) pour présenter les demandes de Jacques Berque à ses étudiants car chacune propose évidemment des informations nouvelles qui assurent l’autorité de ses travaux.

    V. Critique des sources

    11Dès lors, à l’encontre du « positivisme », une information cesse d’être considérée comme vraie ou fausse. Suivant la tradition de la discipline historique, chacune apparaît, après examen, meilleure qu’une autre. Elle peut donc être utilisée selon le statut relatif qu’il est raisonnable de lui attribuer. Aux deux extrémités, l’un des documents considéré comme faux donnera des indications sur les raisons pour lesquelles il a été conçu et les formes qu’il s’est données pour paraître crédible ; à l’autre bout, l’autre sera considéré comme difficilement contestable et pourra être considéré comme une bonne expression verbale de la réalité. Ainsi pour apprécier la véracité des témoignages sur la Première Guerre mondiale, Norton Cru (1990) les classe selon le temps passé dans les tranchées par leur auteur.

    VI. Micro-analyse

    12Cette recherche d’informations de qualité, ces données de première main que collecte l’anthropologue auprès des personnes qu’il étudie ne peut embrasser une large échelle d’autant que son travail exige une connaissance personnelle et approfondie de chacun de ses locuteurs. Ces exigences ont deux conséquences. La première refuse d’étudier la partie pour accéder au tout, le microscome (l’échantillon) pour connaître le macroscome comme le faisait, il y a bien longtemps, la scolastique. L’enquêteur ne présente que les résultats de ses propres enquêtes nécessairement réduites à ses relations personnelles. L’étroitesse de ses lieux d’enquête est compensée par la qualité des informations utilisées. Ces analyses critiques suscitent un espace régional de vérité que seule une perspectives d’analyse différente ou de nouvelles informations pourraient mettre en cause.

    13Mais le lecteur, à ses risques et périls, peut prendre le droit d’élargir les conclusions à d’autres lieux, personnes ou périodes. Nous lisons Montaillou de Le Roy Ladurie (1975) comme le prototype du village de la fin du Moyen-Âge et nous voyons dans Menocchio de Ginzburg du Fromage et les vers (1980) l’illustration des meuniers de la Renaissance. Alors que seule la vie de quelques individus nous est montrée au travers des interrogatoires de l’Inquisition, nous avons le sentiment de comprendre les façons d’être et de vivre des villageois de l’époque. Aucun des historiens évoqués ne l’a évidemment affirmé, arrimés à leurs sources et à leurs preuves. En revanche, rien n’empêche le lecteur de tirer du texte scientifique les conclusions de son choix. Sa liberté échappe aux contraintes de l’auteur.

    14Ce type d’analyse microscopique est validé par le chef-d’œuvre d’Auerbach, Mimesis. La représentation de la réalité dans la littérature occidentale (2000). Pour étudier les procédés utilisés au cours des siècles pour écrire un texte réaliste, le philologue allemand ne prend que quelques lignes d’auteurs les plus divers d’Homère à Virginia Woolf. L’intense analyse effectuée donne le sentiment au lecteur de mieux accéder à l’œuvre étudiée que l’examen extensif de l’ouvrage entier, nécessairement plus superficiel. Il ne s’agit pas d’étudier un échantillon qui serait représentatif du livre entier – comme prétendent le faire les morceaux choisis – mais de constater qu’une réflexion sur un extrait que le lecteur a sous les yeux, apporte davantage d’informations que tout autre travail réputé exhaustif. Ainsi, Auerbach démontre la fécondité de l’analyse microscopique, à laquelle Adorno en a donné la justification philosophique2.

    15Pour des raisons pratiques (les sociétés du Sud ne proposaient pas des données chiffrées élaborées en Occident dès le xviie siècle par de multiples officines spécialisées) et épistémologiques (intérêt pour la qualité des informations utilisées), l’enquête anthropologique utilise depuis longtemps les recherches et les analyses microscopiques, fondement et force de l’ethnopragmatique.

    VII. Faire du processus de recherche un instrument de connaissance, de l’enquête à l’écriture

    16Mais surtout, l’attention maniaque portée au détail des propos des locuteurs ne peut s’accompagner que de la prise en compte des conduites de l’enquêteur afin de préciser les raisons pour lesquelles le locuteur s’exprime ainsi. La description des conditions de la recherche amène, pour reprendre une formule, « l’historicité de la compréhension au rang de principe herméneutique » (Gadamer, 1996 : 286). Cette considération rapproche encore davantage de l’interaction puisqu’il n’est donc pas possible de ne pas prendre en compte les circonstances et le contexte dans lesquels le locuteur s’est exprimé. Dès lors, les comptes-rendus d’enquête sont amenés à présenter l’ensemble des mécanismes d’expression, et en particulier, autant que faire se peut, l’évolution de leurs relations tout au long du déroulement de la recherche.

    17La présentation de son processus amène à s’interroger sur les formes des enquêtes en raison des diverses attitudes qu’adopte le chercheur, conditions rarement précisées. Il peut plus ou moins intervenir dans la vie de ses locuteurs, avoir des liens plus ou moins étroits avec eux. En outre, changent également les moyens d’en rendre compte, la chronique des enquêtes évidemment, mais aussi les diverses appréciations des sources, la succession des grilles d’analyse utilisées mais aussi la façon de l’écrire, le récit qui en est donné. Le passage d’une étape à l’autre introduit divers décalages qui fournissent de précieuses informations sur l’objet d’étude. L’écriture de l’anthropologie tend à devenir la chronique et surtout constitue l’ultime phase de la recherche et non la moindre.

    VIII. Histoire et non intrigue

    18En effet, les paradigmes définis antérieurement conduisent au refus de l’analyse causale. L’opacité du monde et la volonté de n’utiliser dans la démonstration que ce qui est attesté, sans aucune conjecture, hypothèse ou présomption, conduisent à proposer au lecteur des comptes-rendus d’enquête qui prétendent ne montrer que les discours recueillis par l’anthropologue au cours de sa recherche, qu’ils proviennent de ses locuteurs ou de lui-même. S’il veut établir et même trouver une rationalité à des pratiques et/ou des discours, il ne peut en attester la réalité que dans des « espaces régionaux ». Les exigences affirmées plus haut interdisent d’étendre des résultats localisés à des échelles plus vastes. Dès lors, nous nous trouvons devant des « branchements », selon l’expression d’Amselle (2001), repérables ex post, mais imprévisibles ex ante. Nous pouvons rencontrer des enchaînements, des rencontres ou des jonctions mais non des relations de causes à effets préalablement déterminables. Les conduites des êtres humains ne sauraient obéir à des lois car ils réagissent à celles dans lesquelles certains tentent de les enfermer3.

    IX. Mouvement et non état

    19Cette situation conduit à présenter les étapes des découvertes successives des enquêtes mais aussi la simple progression de la recherche. Une meilleure compréhension des situations, une connaissance accrue des personnes et la maîtrise des subtilités de la langue, par exemple, amènent les locuteurs à plus de précision et à plus de sincérité dans leurs propos. Rosaldo constate ainsi que les Ilongots lui livrent des informations de plus en plus intéressantes et s’attachent à lui en trouver d’autres au fur et à mesure de sa meilleure connaissance de leur langue et de leur histoire (Rosaldo, 1980 : 43). Chacune révèle non seulement une réalité mais aussi les conditions qui ont suscité son émergence. Pour montrer cette dynamique, l’objet de la recherche devient le parcours par lequel auteur et lecteurs accèdent à ces connaissances. Nous n’accédons qu’au mouvement et non à l’état selon le vocabulaire de Montaigne. Dès lors, il devient possible d’inscrire l’ethnnopragmatique dans ce que de Biasi appelle la « science des processus » (Biasi, 2001 : 275).

    20Ces neuf paradigmes dogmatiquement présentés s’opposent évidemment à d’autres, mais surtout organisent les enquêtes, les analyses qui en découlent et le compte-rendu qui les présente : sur eux, s’appuie l’ethnopragmatique.

    Notes de bas de page

    1 C’était une des grandes questions littéraire du début du xxe siècle comme le montre Les faux monnayeurs de Gide et le développe Michel Raimond dans La crise du roman (1966).

    2 Comme le montre Miguel Abensour dans sa postface au livre d’Adorno, Minima Moralia, Paris, Petite Bibliothèque Payot, 2005.

    3 Montaigne disait déjà : « C’est un subject merveilleusement vain, divers, et ondoyant que l’homme. Il est malaisé d’y fonder jugement constant et uniforme. » (I 1 : 9)

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    1 C’était une des grandes questions littéraire du début du xxe siècle comme le montre Les faux monnayeurs de Gide et le développe Michel Raimond dans La crise du roman (1966).

    2 Comme le montre Miguel Abensour dans sa postface au livre d’Adorno, Minima Moralia, Paris, Petite Bibliothèque Payot, 2005.

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