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    Plan détaillé Texte intégral Proust, Dave : deux siècles, deux pays, du roman à la chanson Tradition, innovations et superpositions Je / Jeux de la mémoire personnelle et collective Notes de bas de page Auteur

    Chanson et intertextualité

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    Proust en chanson : Dave lecteur de Du côté de chez Swann

    Thanh-Vân Ton-That

    p. 91-100

    Texte intégral Proust, Dave : deux siècles, deux pays, du roman à la chanson Tradition, innovations et superpositions Je / Jeux de la mémoire personnelle et collective Notes de bas de page Auteur

    Texte intégral

    Dave, Du côté de chez Swann1
    On oublie, hier est loin, si loin d’aujourd’hui
    Mais il m’arrive souvent de rêver encore
    À l’adolescent que je ne suis plus.
    On sourit, en revoyant sur les photos jaunies
    L’air un peu trop sûr de soi que l’on prend à seize ans
    Et que l’on fait de son mieux pour paraître plus vieux.
    Refrain :
    J’irais bien refaire un tour du côté de chez Swann
    Revoir mon premier amour qui me donnait rendez-vous
    Sous le chêne et se laissait embrasser sur la joue.
    Je ne voudrais pas refaire le chemin à l’envers
    Et pourtant je payerais cher pour revivre un seul instant
    Le temps du bonheur à l’ombre d’une fille en fleur
    On oublie et puis un jour il suffit d’un parfum
    Pour qu’on retrouve soudain la magie d’un matin
    Et l’on oublie l’avenir pour quelques souvenirs.
    Et je m’en vais faire un tour du côté de chez Swann
    Revoir mon premier amour qui me donnait rendez-vous
    Sous le chêne et se laissait embrasser sur la joue.
    Je ne voudrais pas refaire le chemin à l’envers
    Et pourtant je payerais cher pour revivre un seul instant
    Le temps du bonheur à l’ombre d’une fille en fleur.
    J’irais bien refaire un tour du côté de chez Swann
    Revoir mon premier amour qui me donnait rendez-vous
    Sous le chêne et se laissait embrasser sur la joue.
    Je ne voudrais pas refaire le chemin à l’envers
    Et pourtant je payerais cher pour revivre un seul instant
    Le temps du bonheur à l’ombre d’une fille en fleur.
    J’irais bien refaire un tour du côté de chez Swann
    Revoir mon premier amour qui me donnait rendez-vous
    Sous le chêne et se laissait embrasser sur la joue.

    1Au milieu des années soixante-dix, à l’époque où Proust n’avait pas la même notoriété qu’aujourd’hui, cette chanson est devenue célèbre malgré le sujet peu connu. En étudiant le détail du texte, nous nous intéresserons au travail de transposition, d’adaptation qui nous font passer de la Recherche à la chanson. En comparant la chanson et l’hypotexte à la fois reconnaissable et transformé, nous chercherons les éléments retenus, les ajouts, les déformations, les métamorphoses dans cette vision partielle de l’univers de Proust ainsi emblématisé. Que reste-t-il du décor, de l’époque, des personnages, du Narrateur2, de l’intrigue romanesque ? Peut-on comprendre la chanson sans connaître Proust et quelle impression nous donnent les transpositions, les travestissements thématiques et génériques de ce nouveau texte ?

    Proust, Dave : deux siècles, deux pays, du roman à la chanson

    2Si Proust s’est intéressé à la Hollande au point de s’y rendre malgré sa santé fragile en octobre 19023, c’est parce que c’est le pays de Vermeer et de La Vue de Delft et aussi celui où Albertine aurait vécu ainsi que son avatar surnommé « Maria la Hollandaise » dans les avant-textes. « Dans la Recherche, on peut retrouver le voyage de Proust, dispersé par allusions aux villes où il est passé4 ». Un peu plus d’un siècle après sa naissance, un chanteur néerlandais francophone s’inspire librement de ce roman et lui rend hommage à sa manière dans une chanson qui aura beaucoup de succès (1976) et qui est encore connue aujourd’hui dans sa reprise par Calogero dans sa nouvelle version rock. Dave, de son vrai nom Wouter Otto Levenbach, né à Amsterdam le 4 mai 1944, de père d’origine juive converti au protestantisme, ne cache plus son homosexualité depuis les années quatre-vingt-dix. Il quitte la Hollande et se lance dans la chanson. Si pour pasticher Proust, une chanson est le produit d’un autre moi que celui que nous manifestons dans nos habitudes, dans la société, dans nos vices, il faudrait faire abstraction de la vie et de la personnalité du chanteur, mais il semble difficile de ne pas penser que Dave a vu dans l’œuvre de Proust un reflet de ses aspirations et de sa propre nostalgie. D’ailleurs il a intitulé son autobiographie Du côté de chez moi. Comme chez Proust, un personnage (Alfred Agostinelli / Albertine) peut en cacher un autre (« Mon premier amour »/ « une fille en fleur »). Dans son autobiographie, Dave évoque « la belle patineuse » dont il était amoureux à l’école primaire : « J’ai été fou de la même fille de neuf à douze ans ! Saskia5 ! » Mais plus tard « au lycée, je craquai à nouveau mais pour deux garçons. […] Ce ne furent que deux très longues histoires platoniques, des amitiés amoureuses et réciproques en réalité. Des histoires d’amour fortes, intenses, belles6. »

    3Passer des milliers de pages de la Recherche à une chanson de trois minutes s’apparente à une gageure. La transformation d’un poème mis en musique paraît plus naturelle et aisée, comme ceux de Verlaine ou d’Aragon. Le nom de Proust n’apparaît pas du tout et l’auteur est entièrement métonymiquement présent dans le titre. On peut imaginer que le nom de Swann ainsi fredonné a connu une plus grande notoriété à l’époque grâce à Dave. Pourtant le chanteur établit des liens de connivence avec l’auditeur-lecteur par un jeu répété d’allusions à l’univers proustien. En réalité ses fans plus amateurs de chansons à la mode que de littérature classique, ont été sensibles à la mélodie et à la mélancolie et certainement moins à l’intertexualité explicite trop érudite. La chanson sentimentale est assez courte et ne ressortit pas du genre de la chanson à texte : 10 strophes de tercets dont quatre fois la même à un détail près (« J’irais bien refaire / Et je m’en vais faire un tour du côté de chez Swann ») et trois fois la même (« Je ne voudrais pas refaire le chemin à l’envers […] À l’ombre d’une fille en fleur »), ce qui confère à l’ensemble une dimension litanique, incantatoire et ouverte puisqu’elle offre la possibilité d’une reprise infinie. Elle reprend tous les clichés de l’amour adolescent, proposant alors une lecture réductrice, un peu naïve du texte proustien concentré autour des clichés de la mémoire affective, en laissant de côté les aspects plus sombres, angoissants ou pervers de l’œuvre, conformément aux souvenirs de lecture des premiers volumes.

    4En effet Dave se réfère aux deux premiers tomes, à savoir Du côté de chez Swann et À l’ombre des jeunes filles en fleurs, ce qui correspond à un choix chronologique (le début de la Recherche, l’enfance et l’adolescence du Narrateur) et à une orientation de lecture. Il reprend le titre du premier volume pour le titre de sa chanson sans le modifier alors qu’À l’ombre des jeunes filles en fleurs réapparaît à la fin d’une strophe du couplet mais au singulier : « À l’ombre d’une fille en fleur ». Dans les deux cas, il se sert d’une locution de localisation (« du côté de », « à l’ombre ») courante que Proust a rendu populaire au même titre que l’expression « à la recherche du… perdu ». Le chanteur retient les expressions typiques, certains clichés de l’univers de Proust (en préférant les sentiments aux sensations puisque la madeleine est absente) de la même manière que Proust appréciait les tournures de Gautier dans Le Capitaine Fracasse qu’il cite : « J’en aimais par-dessus tout deux ou trois phrases qui m’apparaissaient comme les plus originales et les plus belles de l’ouvrage. Je n’imaginais pas qu’un autre auteur en eût jamais écrit de comparables. Mais j’avais le sentiment que leur beauté correspondait à une réalité dont Théophile Gautier ne nous laissait entrevoir, une ou deux fois par volume, qu’un petit coin7. » Proust cite et déforme Gautier de même qu’« à l’ombre d’une fille en fleur » est une variante d’« À l’ombre des jeunes fille en fleurs » : « Le rire n’est point cruel de sa nature ; il distingue l’homme de la bête, et il est, ainsi qu’il appert en l’Odyssée d’Homerus, poète grégeois, l’apanage des dieux immortels et bienheureux qui rient olympiennement tout leur saoul durant les loisirs de l’éternité. » En note Proust avoue que la citation déformée vire au pastiche : « En réalité, cette phrase ne se trouve pas, au moins sous cette forme, dans Le Capitaine Fracasse. […] Mais comme les expressions « il appert d’Homerus », « il appert de l’Odyssée », qui se trouvent ailleurs dans le même ouvrage, me donnaient un plaisir de même qualité, je me suis permis, pour que l’exemple fût plus frappant pour le lecteur, de fondre toute ces beautés en une, aujourd’hui que je n’ai plus pour elles, à vrai dire, de respect religieux8. » On retrouve la citation comme synecdoque du reste de l’œuvre popularisée et ainsi désacralisée. Quelques expressions connues font surgir tout l’univers de Proust. Cette chanson apparemment simple et transparente réserve bien des surprises.

    Tradition, innovations et superpositions

    5De même que la Recherche n’est pas un roman traditionnel9 (de formation, d’analyse psychologique) malgré les apparences, la chanson de Dave ne ressemble pas aux chansons de la même époque qui sont la plupart du temps codifiées (couplets, refrain) et suivent les règles de la versification classique (strophes, décompte des syllabes, rimes). En effet malgré les tercets et quelques rimes plates (« parfum-matin », « rendez-vous », « joue ») ou internes (« mieux-vieux », « avenir-souvenirs », « tour-amour », « envers-cher, « bonheur-fleur ») bien mises en valeur dans le rythme de la chanson, on a affaire à des vers libres d’à peu près 12 syllabes ou proches de l’alexandrin (de 10 à 14 syllabes). Habituellement le refrain est une strophe répétée qui sépare les couplets. Ici, le refrain est plus important que les couplets et les proportions s’inversent. Seuls les blancs de la page, la structure en strophes et le retour à la ligne permettent de déterminer le genre poétique du texte, car les enjambements successifs rapprochent le vers du rythme de la prose, de même que le roman de Proust s’apparente à un récit poétique10 par ses effets de répétitions, ses jeux métaphoriques et sa tonalité : « La construction du récit poétique utilise à la fois les ressources de la prose, et celles du poème, en diluant ces deux types de contrainte, parce qu’il est moins tenu à l’enchaînement linéaire du roman, et qu’il est libéré de la versification. » Le récit poétique est caractérisé par des « parallélismes », des « rythmes » et des « répétitions »11, effets que l’on retrouve dans la chanson. Les anaphores créent un effet de rime en tête de vers (deux fois « On oublie », « On sourit », « Je », « J’ »). Si le texte de Proust tend vers la poésie, la chanson de Dave retravaille la prose narrative et réflexive sous forme poétique en transformant le matériau romanesque en chanson et en effaçant les frontières génériques.

    6La chanson reste ambivalente car comme en poésie, on ignore qui se cache derrière le « je » lyrique de même que le Narrateur proustien joue à cache-cache avec le lecteur et l’inspiration faussement autobiographique. L’identification sentimentale et nostalgique de l’auditeur est favorisée par le recours au pronom « on » dans les vers à tonalité sentencieuse qui font écho aux propos moralisateurs de Proust qui émaillent la Recherche (« L’amour c’est l’espace et le temps rendus sensibles au cœur12. »). On aurait un parcours qui nous fait passer de Proust à Dave et à l’auditeur-lecteur par le truchement des « je » et du « on » en superposant roman et chanson. Dans ce processus d’identification, le narrateur de la chanson et « [s]on premier amour », sa « fille en fleur » au singulier se retrouve dans le couple formé par le Narrateur et les jeunes filles en fleurs (Gilberte, Albertine et les autres). Le singulier insiste sur la figure unique et démultipliée de la femme désirée en tant qu’ » être de fuite ». La reprise du refrain qui laisse la chanson ouverte rappelle la structure cyclique du roman qui s’ouvre et se ferme sur le temps (« Longtemps »/ « le Temps »). Le temps est d’ailleurs le thème principal de la chanson qui aurait très bien pu s’intituler À la recherche du temps perdu dont elle constitue une paraphrase musicale populaire et simplifiée. Sa linéarité opposant passé, présent et avenir est compensée par la répétition incantatoire du refrain et les vertus du conditionnel d’une parole qui se veut performative, grâce au miracle d’une chanson qui vaut bien celui de la mémoire involontaire : « J’irais bien refaire » devient « Et je m’en vais faire un tour du côté de chez Swann ». L’espace sert à métaphoriser l’éloignement temporel, comme le souligne l’incipit : « On oublie, hier est loin, si loin d’aujourd’hui ». Chez Proust la métaphorisation est verticale : « je sens tressaillir en moi quelque chose qui se déplace, voudrait s’élever, quelque chose qu’on aurait désancré, à une grande profondeur ; je ne sais ce que c’est, mais cela monte lentement ; j’éprouve la résistance et j’entends la rumeur des distances traversées. Certes, ce qui palpite ainsi au fond de moi, ce doit être l’image, le souvenir visuel, qui, lié à cette saveur, tente de la suivre jusqu’à moi. Mais il se débat trop loin, trop confusément13 ».

    7Le mouvement qui pousse le narrateur de la chanson à faire « un tour du côté de chez Swann » est moins réel et spatial que temporel et littéraire. En effet Swann n’est pas considéré comme un personnage réel mais une figure littéraire, une abstraction, une expression métaphorique signifiant « replonger dans les souvenirs du temps passé » de même que « faire catleya14 » signifie dans l’idiolecte amoureux de Swann et Odette « faire l’amour ». L’espace de la chanson reste flou puisque nous n’avons que la mention du chêne sous lequel est donné le baiser, réminiscence non pas du chêne royal de Vincennes mais des arbres des jardins des Champs-Élysées où le Narrateur jouait avec Gilberte, la fille de Swann (il s’agit de marronniers). Cette dernière ne se laisse pas embrasser mais plutôt étreindre lors d’un simulacre de lutte ambiguë autour d’une lettre que le Narrateur fait semblant d’arracher à la jeune fille, et beaucoup moins innocente que la scène de la chanson : « ‘‘Voyons, empêchez-moi de l’attraper, nous allons voir qui sera le plus fort.’’ […] je la tenais serrée entre mes jambes comme un arbuste après lequel j’aurais voulu grimper ; […] je répandis, comme quelques gouttes de sueur arrachées par l’effort, mon plaisir […] ‘‘Vous savez, si vous voulez, nous pouvons lutter encore un peu.’’15 » Ici, le vert paradis des amours enfantines est symbolisé par un chêne et l’expression métaphorique devenu catachrèse « fille en fleur ». Le couple chêne-roseau de la fable est remplacé par l’association chêne-fleur dans l’antithèse de l’éternité et de la fragilité végétale, nouvelle version de « Mignonne, allons voir si la rose… », après une longue tradition poétique remise au goût du jour à travers ce topos. La « fille en fleur » est un cliché au deuxième, voire au troisième degré, poétique, wagnérien, proustien16, récupéré par le langage courant.

    8Malgré les convergences évidentes, le Narrateur passe son temps à guetter, à attendre des rendez-vous improbables, moins chanceux que celui de la chanson qui lui, est sûr d’obtenir son dû. À l’angoisse et au pessimisme de Proust (« J’appelle ici amour une torture réciproque17. ») s’oppose le bonheur simple et pur (au sens de « sans mélange ») de la chanson : « Le temps du bonheur, à l’ombre d’une fille en fleur » associé à Albertine : « Albertine recommençait cependant à m’inspirer comme un désir de bonheur18. » Ce baiser promis et donné remplace le baiser refusé par Albertine lors du premier séjour à Balbec, puis finalement accordé, sans lien douloureux avec la mère comme dans la scène du baiser du soir, car l’arrière-plan familial est absent de la chanson uniquement centrée sur « l’adolescent ». La chanson reprend le grossissement et la synecdoque de la joue désirable, décrite de manière photographique : « dans ce court trajet de mes lèvres vers sa joue, c’est dix Albertine que je vis19 ». Celles de Gilberte dans la scène citée précédemment « étaient rouges et rondes comme des cerises20 » alors qu’avec celles d’Albertine, on passe de la rougeur du fruit défendu au rose qui est la couleur du désir et la carnation de la jeune fille en fleur dans une métaphore filée : « je vais savoir le goût de la rose inconnue que sont les joues d’Albertine », « le visage fleuri », « le goût de cette rose charnelle », « le goût du rose désiré21 ». La chanson fournit un scénario de compensation et de remodelage du passé si l’on considère la scène du baiser rêvé de l’autobiographie, sa « plus belle scène d’amour » platonique. Il s’agit de Joost, compagnon de voyage sur un bateau qui leur a permis de quitter Amsterdam (Dave a vingt ans) et de sillonner l’Europe pendant plusieurs années : « Il y avait là un canot à rames à moitié immergé et nous avions joué comme des enfants toute la journée. Au moment de repartir, alors qu’il était en face de moi et que nos souffles se mêlaient ou presque, j’avais fermé les yeux, attendant son baiser. Je croyais qu’enfin il allait me prendre dans ses bras, m’embrasser, mais je dus rouvrir les yeux et admettre que rien ne s’était passé, que tout cela n’avait été que pure imagination de ma part22. »

    Je / Jeux de la mémoire personnelle et collective

    9Nourri de grec et de latin durant ses études en Hollande, grand lecteur des classiques de la littérature française23 et des journaux intimes, Dave reste fidèle à Proust dans la mesure où il associe musique, souvenir et sentiment en recréant une mémoire sentimentale. Sa chanson entre en résonance avec « l’air national24 » de l’amour de Swann et d’Odette, amour heureux entièrement résumé dans le petit air de la sonate de Vinteuil. L’hymne proustien ainsi inventé même s’il ne dit pas directement son nom (Swann éclipse Proust) devient ainsi la chanson de tous les amoureux, le refrain de mise en abyme de la passion étant l’équivalent d’un leitmotiv, d’une nouvelle sorcellerie évocatoire. Invoquer Proust permet d’exorciser l’oubli et d’évoquer le passé ressuscité. La chanson met en relief le sujet amoureux (le Monsieur qui dit « je », celui qui se souvient et qui chante), l’amour plutôt que l’objet qui à défaut d’être nommé est désigné par la périphrase « fille en fleur ». Le nom de Swann constitue un personnage-carrefour à plus d’un titre puisqu’il côtoie des personnes appartenant à des milieux éloignés (les parents du Narrateur, les Guermantes, les Verdurin) et est associé à deux récits d’amour : le sien (Un Amour de Swann) pour Odette et celui du Narrateur pour sa fille Gilberte, celle-ci étant présente à la fois dans Du côté de chez Swann et au début d’À l’ombre des jeunes filles en fleurs. Par son mariage avec Robert de Saint-Loup, neveu de la duchesse de Guermantes, Gilberte Swann réunira les deux côtés éloignés de Combray, à savoir le côté de Méséglise aussi appelé « côté de chez Swann » et le côté de Guermantes. Dans les deux cas, le seul nom de Swann (celui du père et de la fille) suffit à réunir des univers habituellement disjoints. La chanson ne retient qu’un des côtés et qu’un aspect de la Recherche centré sur la mémoire et les sentiments. Les promenades associées aux côtés sont remplacées dans la chanson par un « chemin » refait « à l’envers ». En outre le nom de Swann est celui qui traverse aisément les frontières linguistiques : le mot « cygne » donne swan en anglais, zwaan en néerlandais, Schwan en allemand, ce que le chanteur polyglotte avait probablement en tête.

    10À l’onomastique s’ajoutent les variations autour de l’isotopie du temps illustrée par un abondant champ lexical (« hier », « vieux », « jour », « matin », « avenir ») dans les trois couplets alors que les deux strophes du refrain flottent dans une irréalité intemporelle ou dans la fulgurance d’un « instant ». L’âge est mentionné (« seize ans25 ») contrairement aux ellipses de la Recherche qui suggèrent des âges approximatifs. Entre « hier », « aujourd’hui » et « l’avenir », entre temps passé (« loin », « l’adolescent que je ne suis plus »), la chanson reprend l’opposition temporelle du « temps perdu » et « du temps retrouvé », diptyque originel de Proust, devenu triptyque avant de se développer en sept volumes. Elle se lit alors explicitement comme une recherche du temps perdu plus modeste et optimiste : « on retrouve soudain la magie d’un matin ». Cette chanson matinale de l’éveil s’oppose à l’écriture insomniaque de son modèle (« Longtemps je me suis couché de bonne heure. »). Le phénomène de répétition analysée par Genette26 prend la forme de préverbes pour lutter contre l’oubli (le verbe « oublier » est répété en anaphore) : avec le polyptote « revoyant » et « revoir », les verbes « refaire », « revivre » et surtout « retrouver ». Pourtant les voies divergent car il « ne voudrai[t] pas refaire le chemin à l’envers ». La chanson se présente donc comme un condensé poétique nuancé, une paraphrase musicale de la Recherche, voire comme un pastiche inattendu de Proust. La répétition du refrain sans fin a la même valeur jubilatoire et procure la même joie que la phrase du Capitaine Fracasse citée précédemment : « Cette phrase me donnait une véritable ivresse. »« La magie d’un matin » fait écho aux « joies oubliées » des lectures de Proust : « l’exaltation avec laquelle je répétais la phrase27 ». Au bonheur du souvenir retrouvé à volonté s’ajoute le plaisir du texte pour celui qui a toujours été un grand amateur de livres depuis son enfance : « Toujours à l’orée de mon adolescence, mon père qui me voyait lire à longueur de journée s’en étonnait : « Mais que liras-tu lorsque tu auras vingt ans ? […] J’ai cherché et cherche encore dans les livres des réponses aux questions que je me pose. Sans parler du plaisir que je trouve à la lecture. […] L’important est de prendre goût très tôt à la lecture : le livre oblige l’intelligence à entrer en dialogue28. » La chanson serait-elle un dialogue d’un siècle à l’autre et lecture critique et musicale en acte ?

    11Le narrateur de la chanson est confronté à deux types de mémoire : la mémoire volontaire et visuelle est illustrée par « les photos jaunies » et l’on sait quelle est l’importance de la photographie dans l’univers de Proust (le portrait désiré de la duchesse de Guermantes que le Narrateur voudrait obtenir de Saint-Loup, l’ultime cliché de la grand-mère, la vision photographique de la joue d’Albertine avant qu’elle ne soit embrassée29). Il ne s’agit pas d’une remémoration progressive et laborieuse puisqu’il ne veut pas « refaire le chemin à l’envers30 » mais d’une réminiscence involontaire, d’un retour immédiat et miraculeux du passé, l’équivalent de l’épisode de la madeleine. En effet il souhaite « revivre un instant le temps du bonheur », ce qui coïncide avec l’expérience de Proust, mais au lieu de se fier au hasard et d’attendre, il suit ce modèle, cet illustre prédécesseur auquel il rend hommage et donne une nouvelle vie. Pourtant le goût n’est pas évoqué, laissant la place à un autre sens privilégié par Proust : l’odorat. Le dernier couplet rassemble des éléments appartenant à plusieurs pages de Proust, d’une part les révélations de l’épisode de la madeleine, d’autre part les considérations sur l’odeur : « Mais, quand d’un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l’odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l’édifice immense du souvenir31. » Nous rapprocherons les vers du dernier couplet de l’épisode de la madeleine en soulignant en gras les mots qui correspondent aux éléments condensés de l’hypotexte proustien :

    « On oublie et puis un jour il suffit d’un parfum »/ « Il en est ainsi de notre passé. C’est peine perdue que nous cherchions à l’évoquer, tous les efforts de notre intelligence sont inutiles. », « un jour d’hiver », « ce goût. »
    « Pour qu’on retrouve soudain la magie d’un matin »/ « à l’instant même », « je tressaillis », « tout d’un coup », « la vérité que je cherche », « trouver la vérité », « Et dès que j’eus reconnu le goût de la madeleine », champ lexical du bonheur : « extraordinaire, plaisir délicieux, joie, félicité ».
    « Et l’on oublie l’avenir pour quelques souvenirs »/ « Il [un plaisir délicieux] m’avait aussitôt rendu les vicissitudes de la vie indifférentes, ses désastres inoffensifs, sa brièveté illusoire ».

    Tout Combray sorti d’une chanson.

    12Le détour d’une chanson incite à « faire un tour du côté de » la fiction romanesque, à passer de l’autre côté du miroir pour y trouver un modèle de pensée, de sentiment, peut-être une vision du monde autour de l’amour, de la mémoire et de l’art. Au lieu d’une ballade du temps passé, à un siècle de distance on découvre une moderne balade du côté de chez Proust, une invitation à la (re)lecture du pasticheur pastiché. Le chanteur s’avance masqué derrière le texte-paravent de Proust. Il offre une lecture partielle, partiale, euphorique de la Recherche, en gommant l’angoisse et les affres de la jalousie.

    13À défaut du style, la mélodie a été captée et l’essence restituée : « L’âge a apporté à ma vie une dimension insoupçonnable. Je me surprends à apprécier plus intensément le parfum d’une fleur, le rire d’un enfant, un paysage [… ]32 ». Ce n’est pas une phrase de Proust mais les résonances sont troublantes. Je ne sais pas si « ceci tuera cela » et si l’on se souviendra de la chanson de trois minutes plus que des milliers de pages de la Recherche. La réminiscence volontaire de la chanson qui a rendu Proust populaire dans un contexte inattendu tout comme l’adaptation au cinéma ou en bande dessinée (aurait-il pu imaginer une telle fortune ?), fait appel à l’intertextualité romanesque et a remplacé la mémoire volontaire : Longtemps il a chanté de bonne heure… et de bonheur.

    Notes de bas de page

    1 Paroles de Patrick Loiseau, son parolier depuis plus d’une trentaine d’années, musique de Michel Cywie, Premier album (1975). Reprise et adaptée récemment par Calogero dans son album Live 1.0.

    2 Nous distinguerons le « Narrateur » proustien avec une majuscule du « narrateur » de la chanson.

    3 J.-Y. Tadié, Marcel Proust, Paris, Gallimard, 1996, p. 471 évoque dans sa biographie les étapes du « dernier voyage artistique, à l’étranger, de sa vie », en compagnie de Bertrand de Fénelon. P. 473-474 : « […] le 11 Marcel est arrivé par le train à Dordrecht […] De là, il se rend à Rotterrdam en bateau et visite Delft […] il rejoint son ami le 14 à Amsterdam, d’où il repart seul le lendemain pour Volendam […] et le 17 pour Haarlem […] le 18 il se rend à La Haye où il retrouve Fénelon, retourne le soir même coucher à Amsterdam […]. »

    4 Ibid., p. 475.

    5 Dave, Du côté de chez moi, Paris, J.-C. Lattès, 1997, p. 28.

    6 Ibid., p. 50.

    7 M. Proust, « Journées de lecture », préface de Sésame et les lys, publié dans Pastiches et mélanges, Contre Sainte-Beuve précédé de Pastiches et mélanges et suivi de Essais et articles, « Bibliothèque de la Pléiade », Paris, Gallimard, 1971, p. 175.

    8 Ibid., note de la page 175.

    9 Voir J.-Y. Tadié, Proust et le roman, coll. « Tel », Paris, Gallimard, 1986.

    10 Voir J.-Y. Tadié, Le Récit poétique, Paris, PUF, 1978, p. 116.

    11 Ibid., p. 10, p. 43.

    12 M. Proust, La Prisonnière, t. III, À la recherche du temps perdu, 4 volumes, « Bibliothèque de la Pléiade », Paris, Gallimard, 1987-1990, p. 887.

    13 M. Proust, Du côté de chez Swann, p. 45.

    14 M. Proust, Un Amour de Swann, t. I, p. 230.

    15 M. Proust, À l’ombre des jeunes filles en fleurs, p. 484-485.

    16 M. Proust, La Prisonnière, t. III, p. 577 : « Elles étaient devenues pour moi, obéissantes à mes caprices, de simples jeunes filles en fleurs, desquelles je n’étais pas médiocrement fier d’avoir cueilli, dérobé à tous, la plus belle rose. »

    17 Ibid., p. 617.

    18 M. Proust, Sodome et Gomorrhe, t. III, p. 179.

    19 M. Proust, Le Côté de Guermantes, t. II, p. 660.

    20 M. Proust, À l’ombre des jeunes filles en fleurs, p. 485.

    21 M. Proust, Le Côté de Guermantes, t. II, p. 659-660.

    22 Dave, op. cit., p. 111.

    23 Dave, op. cit., p. 46 : « J’ai commencé à lire les grands auteurs comme Honoré de Balzac, Émile Zola ou Victor Hugo, lorsque je suis arrivé en France, à l’âge de vingt et un ans. »

    24 M. Proust, Un Amour de Swann, t. I, p. 215.

    25 Dave, op. cit., p. 50 : « j’ai été autorisé, assez jeune pour la première fois, à partir en Italie, en vacances, avec un copain… Je crois que j’avais seize ans. »

    26 G. Genette, Figures III, Paris, Le Seuil, 1972.

    27 M. Proust, « Journées de lecture », op. cit., p. 175 et note de cette page.

    28 Dave, op. cit., p. 45, p. 46.

    29 M. Proust, Le Côté de Guermantes, t. II, p. 401. À l’ombre des jeunes filles en fleur, t. II, p. 144. Le Côté de Guermantes, t. II, p. 660.

    30 M. Proust, Du côté de chez Swann, t. I, p. 45 : « Je veux essayer de le [souvenir] faire réapparaître. Je rétrograde par la pensée au moment où je pris la première cuillerée de thé. Je retrouve le même état, sans une clarté nouvelle. Je demande à mon esprit un effort de plus, de ramener encore une fois la sensation qui s’enfuit. » P. 46 : « Maintenant je ne sens plus rien, il est arrêté, redescendu peut-être ; qui sait s’il remontera jamais de sa nuit ? Dix fois il me faut recommencer, me pencher vers lui. »

    31 Ibid., p. 46 et les pages 44 et 45 pour l’ensemble de l’épisode de réminiscence involontaire.

    32 Dave, op. cit., p. 234.

    Auteur

    • Thanh-Vân Ton-That

      Université de Pau

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    1 Paroles de Patrick Loiseau, son parolier depuis plus d’une trentaine d’années, musique de Michel Cywie, Premier album (1975). Reprise et adaptée récemment par Calogero dans son album Live 1.0.

    2 Nous distinguerons le « Narrateur » proustien avec une majuscule du « narrateur » de la chanson.

    3 J.-Y. Tadié, Marcel Proust, Paris, Gallimard, 1996, p. 471 évoque dans sa biographie les étapes du « dernier voyage artistique, à l’étranger, de sa vie », en compagnie de Bertrand de Fénelon. P. 473-474 : « […] le 11 Marcel est arrivé par le train à Dordrecht […] De là, il se rend à Rotterrdam en bateau et visite Delft […] il rejoint son ami le 14 à Amsterdam, d’où il repart seul le lendemain pour Volendam […] et le 17 pour Haarlem […] le 18 il se rend à La Haye où il retrouve Fénelon, retourne le soir même coucher à Amsterdam […]. »

    4 Ibid., p. 475.

    5 Dave, Du côté de chez moi, Paris, J.-C. Lattès, 1997, p. 28.

    6 Ibid., p. 50.

    7 M. Proust, « Journées de lecture », préface de Sésame et les lys, publié dans Pastiches et mélanges, Contre Sainte-Beuve précédé de Pastiches et mélanges et suivi de Essais et articles, « Bibliothèque de la Pléiade », Paris, Gallimard, 1971, p. 175.

    8 Ibid., note de la page 175.

    9 Voir J.-Y. Tadié, Proust et le roman, coll. « Tel », Paris, Gallimard, 1986.

    10 Voir J.-Y. Tadié, Le Récit poétique, Paris, PUF, 1978, p. 116.

    11 Ibid., p. 10, p. 43.

    12 M. Proust, La Prisonnière, t. III, À la recherche du temps perdu, 4 volumes, « Bibliothèque de la Pléiade », Paris, Gallimard, 1987-1990, p. 887.

    13 M. Proust, Du côté de chez Swann, p. 45.

    14 M. Proust, Un Amour de Swann, t. I, p. 230.

    15 M. Proust, À l’ombre des jeunes filles en fleurs, p. 484-485.

    16 M. Proust, La Prisonnière, t. III, p. 577 : « Elles étaient devenues pour moi, obéissantes à mes caprices, de simples jeunes filles en fleurs, desquelles je n’étais pas médiocrement fier d’avoir cueilli, dérobé à tous, la plus belle rose. »

    17 Ibid., p. 617.

    18 M. Proust, Sodome et Gomorrhe, t. III, p. 179.

    19 M. Proust, Le Côté de Guermantes, t. II, p. 660.

    20 M. Proust, À l’ombre des jeunes filles en fleurs, p. 485.

    21 M. Proust, Le Côté de Guermantes, t. II, p. 659-660.

    22 Dave, op. cit., p. 111.

    23 Dave, op. cit., p. 46 : « J’ai commencé à lire les grands auteurs comme Honoré de Balzac, Émile Zola ou Victor Hugo, lorsque je suis arrivé en France, à l’âge de vingt et un ans. »

    24 M. Proust, Un Amour de Swann, t. I, p. 215.

    25 Dave, op. cit., p. 50 : « j’ai été autorisé, assez jeune pour la première fois, à partir en Italie, en vacances, avec un copain… Je crois que j’avais seize ans. »

    26 G. Genette, Figures III, Paris, Le Seuil, 1972.

    27 M. Proust, « Journées de lecture », op. cit., p. 175 et note de cette page.

    28 Dave, op. cit., p. 45, p. 46.

    29 M. Proust, Le Côté de Guermantes, t. II, p. 401. À l’ombre des jeunes filles en fleur, t. II, p. 144. Le Côté de Guermantes, t. II, p. 660.

    30 M. Proust, Du côté de chez Swann, t. I, p. 45 : « Je veux essayer de le [souvenir] faire réapparaître. Je rétrograde par la pensée au moment où je pris la première cuillerée de thé. Je retrouve le même état, sans une clarté nouvelle. Je demande à mon esprit un effort de plus, de ramener encore une fois la sensation qui s’enfuit. » P. 46 : « Maintenant je ne sens plus rien, il est arrêté, redescendu peut-être ; qui sait s’il remontera jamais de sa nuit ? Dix fois il me faut recommencer, me pencher vers lui. »

    31 Ibid., p. 46 et les pages 44 et 45 pour l’ensemble de l’épisode de réminiscence involontaire.

    32 Dave, op. cit., p. 234.

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    Ton-That, T.-V. (2012). Proust en chanson : Dave lecteur de Du côté de chez Swann. In C. Cecchetto (éd.), Chanson et intertextualité. Pessac: Presses Universitaires de Bordeaux. https://doi.org/10.4000/books.pub.19841
    Ton-That, Thanh-Vân. « Proust en chanson : Dave lecteur de Du côté de chez Swann ». In Chanson et intertextualité, édité par Céline Cecchetto. Pessac: Presses Universitaires de Bordeaux, 2012. doi:10.4000/books.pub.19841.
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    Cecchetto, Céline, éd. Chanson et intertextualité. Pessac: Presses Universitaires de Bordeaux, 2012. doi:10.4000/books.pub.19696.
    Cecchetto, Céline, éditeur. Chanson et intertextualité. Presses Universitaires de Bordeaux, 2012, https://doi.org/10.4000/books.pub.19696.
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