Sacré, profane et violence dans Missa in Albis de Maria Velho da Costa
p. 223-231
Texte intégral
1Partant de la mythologie et de la littérature, René Girard a théorisé le rapport entre la violence et le sacré1 pour expliquer l’origine de la violence dans toutes les sociétés universelles. Le sacré est selon lui un instrument régulateur pour éviter la violence généralisée. Face à une crise qui menace le groupe, la solution est le sacrifice d’une personne qui polarise tous les conflits au nom du groupe. La société veut ensuite que la stabilité créée par cette violence fondatrice, solution de crise, se perpétue, ritualisant ainsi le sacrifice. Dans Missa in Albis de Maria Velho da Costa, le bouc émissaire s’appelle Sara, le protagoniste de ce roman très fragmenté et polyphonique publié en 1988.
2Fille d’un amour interdit, Sara erre à la recherche de son identité dans le Portugal de Salazar. Sa vie tragique nous est racontée à travers les récits apparemment écrits par ses amis et les lettres envoyées par son père.
3Or comment sacré, profane et violence s’articulent-ils dans ces récits ? D’abord, nous verrons comment la vie est transformée en rituel sacré, puis comment l’histoire du Portugal est elle-même sacralisée et finalement nous nous pencherons sur la superposition du récit fictionnel, de l’Eucharistie et de l’Histoire du Portugal.
La vie comme un rite sacré
4La fiction, récit polyphonique de la vie de Sara, s’intègre dans le rituel sacré. Si le titre de l’œuvre attire aussitôt l’attention du lecteur vers la référence d’un rituel, quand le lecteur ouvre le roman, il comprend aussitôt que le missel est omniprésent. Chaque chapitre correspond à un moment de la messe et est introduit par une épigraphe. C’est un exercice cher à l’écrivain. Comme l’affirme Arnaldo Saraiva, son œuvre « est absolument emprogrammé dans ses propres épigraphes »2. Dans Missa in Albis ces épigraphes constituent des invocations liturgiques en latin, fidèlement prises du missel. Une par une, elles font coïncider le plan du récit avec le déroulement de l’eucharistie.
5Étant donné que les formules d’invocation des épigraphes orientent forcément le contenu du récit, la fonction de ce paratexte étant d’annoncer, d’anticiper, de conduire l’interprétation, si le lecteur ne lit pas le latin, il aura la même expérience que tous les Portugais qui avant la révolution allaient machinalement à la messe le dimanche et qui ne comprenaient ni ce qu’ils entendaient ni ce qu’ils disaient. Nous pensons toutefois que cette œuvre est écrite pour que le lecteur cultivé fasse la correspondance symbolique entre le texte religieux et le texte fictionnel et pressente quelque chose, une tension, une violence à venir, un sacrifice.
6Dans le chapitre « Parement », par exemple, l’épigraphe est « Merear, Domine, portare / manipulum fletus et doloris » (9), ce qui nous rappelle qu’il faut travailler et souffrir en ce monde afin d’avoir part aux récompenses éternelles. Or, il s’agit d’un chapitre zéro qui correspond au moment de non-messe. Ce moment de préparation, cet acte, qui a lieu avant la célébration de la messe, est une ritualisation bien précise dans la sacristie (avant le sacrifice à l’autel) où le prêtre se prépare et met les ornements. Sur le plan du récit, ce lieu-discours de la préparation correspond à l’endroit où l’on évoque la mémoire représentée par Ema, une petite fille et puis une adolescente heureuse, beaucoup plus jeune que son frère Saul et sa sœur Regina. Alors qu’elle était encore mineure, son beau-frère Xavier, malheureux dans son mariage avec Regina, tombe amoureux d’elle. À la même époque, Saul le frère aîné, haut cadre de la pide, abuse sexuellement d’elle à nombreuses reprises. D’une de ses relations naît Sara. Xavier est accusé de pédophilie pris comme coupable et sera exilé à vie au Timor Oriental, colonie portugaise près de l’Indonésie et de l’Australie. Mais il semblerait que le vrai père serait Samuel. Sara serait donc fille de ce rapport incestueux. Sara est retirée à sa mère et éduquée par Regina, la vérité n’étant jamais dite à Sara. Elle en prendra connaissance à travers les lettres d’exil envoyées par Xavier du Timor, d’où sa recherche d’identité. Ainsi, Ema devient muette et folle, internée en hôpital psychiatrique et puis enfermée dans une chambre de la maison familiale d’où elle ne sort jamais.
7Le « Parement » est donc la préparation de l’histoire d’un sacrifice et d’un baptême à travers Ema : « devant elle, toutes les choses pouvaient prendre son début »3. C’est le début et en effet c’est d’Ema que part ce début mythique à travers l’inceste. Selon les mythes égyptiens et grecs, l’inceste correspond à des mythes fondateurs, comme l’affirme Roger Caillois : « Les mythes d’inceste sont des mythes de création. Ils expliquent en général l’origine de la race humaine. La vertu de l’union interdite et caractéristique du Grand Temps s’ajoute à la fécondité normale de l’union sexuelle. »4. Plus qu’un début, le temps de l’inceste est le début du chaos : « … l’inceste est caractéristique du Chaos : ils s’impliquent mutuellement ; le Chaos est le temps des incestes mythiques et l’inceste passe couramment pour déchaîner des catastrophes cosmiques »5.
8De ce début du chaos, naît Sara, un personnage au nom biblique qui laisse présager la sacralisation. Dans la Genèse, Sara et Abraham, son mari, vivent à Harran d’où ils doivent partir par ordre divin. Arrivé en Égypte, le Pharaon voit sa maison royale frappée de plaies. Le Pharaon comprend que Sara est désespérément stérile, malgré la promesse divine faite à Abraham d’être le père de nombreuses nations. Donc le Pharaon demande à Abraham de repartir avec son épouse. Sara offre sa servante Agar comme concubine pour son époux qui enfantera Ismaël. Des années plus tard, Abraham voit passer trois étrangers, dont l’un lui annonce un enfant à venir. Sara nonagénaire enfante Isaac. Abraham est alors mis à l’épreuve par Dieu qui lui demande de sacrifier son fils Isaac dans une montagne. Mais quand Abraham se prépare pour égorger son fils et le sacrifier, un ange de l’Éternel descend des cieux et lui dit ne pas égorger l’enfant. Abraham regarde autour de lui, voit un bélier et substitue son fils par le bélier qui sera sacrifié à sa place. Dieu épargnera donc Isaac se contentant d’une autre victime. Ce célèbre épisode montre la toute puissance divine qui permet le transfert du sacrifice d’une victime à une autre.
9Le nom de Sara n’est pas une simple coïncidence avec le prénom biblique, le roman lui-même parodie la bible, car pendant sa jeunesse Sara affirme qu’« avec un nom pareil, je n’aurai des enfants qu’à l’âge de cent ans »6.
10Sara est non seulement un personnage biblique, mais elle se trouve au centre, sa vie étant un récit liturgique. Or, le sacré religieux est au centre de la vie de l’homme religieux. Dès la naissance, Sara porte la tragédie parce qu’elle vient d’une relation interdite, du péché, de la souillure qui tâche la blancheur d’une bonne famille de Lisbonne. Sa naissance crée une crise sacrificielle, d’après le concept de Girard, selon lequel :
« L’enfantement incestueux se ramène à un dédoublement informe, à une répétition sinistre du Même, à un mélange impur des choses innommables. L’être incestueux expose sa communauté au même danger […]. Ce sont bien les effets, réels et transfigurés, de la crise sacrificielle. »7
11Ce qui veut dire que dès sa naissance, elle est un élément à faire disparaître de la communauté. Bébé, elle pleure tout le temps, absorbant l’énergie de toute la maison. Tout le monde vit pour elle, pour ses pleurs, ses crises, ses maladies. Selon Clotilde, la domestique le quotidien était difficile : « Je te dis pas, ça n’arrêtait pas d’en finir, une mascarade de malheurs ! »8. Ensuite, quelques indices de son enfance sont présage du pire, elle a des capacités de créer le malheur qui dépassent l’entendement humain :
« Quelque soit la maison où je pouvais être, les objets se cassaient, se perdaient, changeaient d’endroit de manière autonome. Des recettes testées caillaient, le vin nouveau acidifiait, les sacs de haricots étaient soudainement charançonnés. C’étaient des petits ennuis, mais ma mère fit bénir la maison […]. Autour de moi j’entendais un bourdonnement d’énergies et j’allais sauter à la corde dans la terrasse côté poulailler […] je fermais les yeux et fouettais le monde sous l’alarme des coqs, jusqu’à ce que quelqu’un de l’intérieur de la maison crie pour me demander si j’avais cassé la théière de Sèvres ou si je savais où se trouvait l’autre gant. »9
12Cela renvoie évidement à Sara biblique qui provoque des malheurs dans la maison royale du Pharaon de l’Égypte. Puis adolescente, Sara de Missa in Albis a en apparence une vie comme toutes les autres filles de la bourgeoisie – vit dans le très chic quartier de Lapa, fume, va à des soirées dansantes et couche avec des garçons qu’elle n’aime pas. Mais en effet, elle rend aussi malheureux tous ceux qui l’approche, notamment les hommes qu’elle méprise. Souvent les amis qui écrivent les récits disent que Sara ne s’intéresse qu’à elle-même et qu’elle est une Médée.
13Cette magicienne légendaire du cycle des Argonautes de la mythologie grec se débarrasse de ses adversaires par des philtres et représente la domination par la séduction. Or, selon Martim, Sara est une séductrice : « J’assistais à cette empreinte laissée par tous ces petits-amis qui la voyaient plus tard comme une tarée ou une future fatale… »10. Sara dit des choses sombres et tragiques qui caractérisent une dominatrice. Par exemple, quand Simão et elle font l’amour pour la première fois et qu’ils se sentent fusionner et ne former plus qu’un seul être dans la communion de l’acte amoureux, Simão lui dit : « Maintenant je sais que ce visage m’accompagnera jusqu’à la fin et doublera tous les autres »11 et Sara lui répond : « Le visage de ta mort »12. Paradoxalement ou pas elle est la femme ange, sacralisée par ces hommes qui l’adorent et par ces femmes qui l’admirent et tous ont peur d’elle et la subissent, ce qui correspondrait à une définition de Caillois selon laquelle « Le sacré dispose pour attirer d’une sorte de don de fascination. Il constitue à la fois la suprême tentation et le plus grand des périls. Terrible, il commande la prudence ; désirable, il invite en même temps à l’audace »13. Fasciné, Simão (mais ce n’est pas le seul) tourne autour de Sara et pense que le monde tourne aussi autour d’elle :
« Elle avait une lumière blanche à son tour et Simão a eu l’impression que la maison tournait lentement sur son axe et que son regard, maintenant reconnu et unique, venait de l’intérieur même de son crâne. »14
14Simão la voit donc comme une apparition autour de laquelle le monde tourne. Elle est sans doute le centre, l’image du sacré, ce que le personnage de Sara sent lui-même :
« Entre nous [Sara e Simão], le contrat est si profond… il n’y a plus rien, plus personne sauf la foule des autres qui nous espionnent comme si on ne formait plus qu’un seul, sanctifié, ou voyant, le centre d’un panneau. »15
15Sara incarne ainsi le sacré parce qu’elle est transcendante, ce qui crée un sentiment d’effroi et de tremblement. Ce sentiment de crainte cohabite avec celui de l’adoration qui crée l’attraction. Le personnage tragique de Sara comprend qu’il va mourir et elle le dit à plusieurs reprises : « Je pense que je vais mourir, Martim. Dieu m’a donné Simão parce qu’il veut manger d’amour ma vie »16.
16Elle a toutes les caractéristiques de future sacrifiée : ange / sorcière manipulatrice, en marge de la société et sans défense. Elle se positionne en future sacrifiée qui possède tous les péchés du monde comme l’agneau. Elle sait qu’elle est possédée du démon quand elle affirme « Mon nom est légion. »17, citation de l’Évangile selon Luc qui raconte que Jésus rencontre un homme qui dit s’appeler Légion. Cet homme est possédé de plusieurs démons et demande à Jésus-Christ de les extirper de son corps pour intégrer le corps des pourceaux qui pâturent dans la montagne. Jésus-Christ libère ainsi l’homme des démons.
17Le sacrifice physique de Sara durera longtemps. Ce qui aura commencé avec un amaigrissement, des fièvres et une anémie, continuera avec une hépatite, évoluera vers des hémorragies de la langue, des hémorragies internes qui lui rendent les mains pourpres et finalement se terminera par une méningo-encéphalite et une leucémie. Elle mourra quelques années après ses 30 ans, ce qui laisse soupçonner qu’elle serait morte à l’âge de 33 ans comme le Christ à qui elle est constamment comparée de manière symbolique.
La sacralisation de l’Histoire d’un pays
18Tout comme l’histoire fictionnelle de Sara s’imbrique avec la liturgie et ce qu’elle célèbre, l’Histoire du Portugal de 1942 à 1976 s’inscrit dans cette même célébration. Le rituel, donc la messe elle-même, est la répétition du sacrifice de la croix. Les rites liturgiques visent à d’entretenir le souvenir. Les fidèles revivent à chaque messe cette première fois, ce début du christianisme à travers le sacrifice symbolique du Christ. Comme les moments de la messe célèbrent la vie du Christ et surtout son sacrifice, Missa in Albis célèbre chacun des moments essentiels de l’Histoire du Portugal qui sont sacralisés. Ainsi dans le chapitre de la préparation au sacrifice nous trouvons les révoltes étudiantes des amis de Sara et leurs rêves révolutionnaires et les grèves ouvrières des années 60, l’« Oblation » correspond à la Guerre Coloniale, la « Communion » à la Révolution des Œillets et l’« Action de Grâces » au 25 novembre.
19Nous nous pencherons sur ces deux derniers moments historiques. Du point de vue historique, le centre du roman se trouve dans le chapitre « Communion ». Cet acte eucharistique est le moment où les fidèles partagent entre eux de manière symbolique le sang et le corps du Christ en hommage à la cène. Or, l’utilisation de ce rite Proprium Temporis de la Missa in Albis prouve que le projet de l’auteur est d’y intégrer l’Histoire du Portugal. En effet, cette œuvre de Maria Velho da Costa par le biais de sa trame célèbre les nouveaux baptisés. Selon Beatriz Weigert, le roman célébrerait « le baptême du Portugal dans son entrée dans de nouveaux temps politiques : le 25 avril 1974 célèbre place Carmo la missa in albis où les néophytes du régime déposent leur veste blanche – in albis – après des années de catéchuménat vécues sous la pression de la dictature »18. Dans le rituel ecclésiastique du Dimanche in Albis, ceux qui ont été baptisés une semaine auparavant atteignent leur majorité spirituelle. Or, ici ce rituel a une passerelle vers la nouvelle vie politique qui commence avec la chute de la dictature. Les néophytes se présentent pour la première fois sans la veste blanche proclamant leur majorité spirituelle, ce qui correspondrait au niveau politique ou historique à la proclamation de la majorité politique des idéaux révolutionnaires représentés par les militaires du MFA – Mouvement des Forces Armées.
20Le lieu de ce moment de communion est le Carmo, une place sur une des collines des Lisbonne où se trouvent un couvent et son église, en ruine depuis le raz-de-marée de 1755. À l’époque de la Révolution, le couvent est une caserne qui accueille le Quartier Général de la GNR. Le 25 avril 1974, les opérations militaires mènent Marcelo Caetano, ainsi que d’autres membres du gouvernement, à trouver refuge dans cette Caserne du Carmo. Les troupes du MFA commandées par le Capitaine Maia ont encerclé la Caserne pour faire tomber le gouvernement. C’est un moment historique et une grande émotion pour le peuple. Ce moment de la communion est le moment où le peuple portugais retrouve la fin du chaos et le retour à l’ordre, au cosmos, comme l’affirme Martim : « Ah, le cosmos. C’était ça alors ? Et moi, sans prendre de risques, le dernier à l’avoir appris à la radio. »19.
21Ce passage du chaos au cosmos transforme la place du Carmo. Ce lieu profane, dans son acception la plus basique d’extérieur au temple, devient un lieu sacré et tourné vers Dieu. Or le Carmo devient un temple où le peuple prie « Victoire !! ». L’envoyé de Dieu, Salgueiro Maia coordonne la messe.
22Cette fête de la Communion est beaucoup plus qu’une célébration, c’est une réactualisation, comme l’explique Mircea Eliade : « la fête n’est pas la « commémoration » d’un événement mythique (et donc religieux), mais sa réactualisation »20. Il y a donc la reconnaissance de la bipartition du monde en sacré et en profane, sachant qu’ainsi comme l’Exode peut être sacré, le Carmo l’est aussi, même s’il est à l’extérieur du temple. Dans le sens où il devient consacré à Dieu, ce lieu apparemment profane devient sacré.
La superposition du récit fictionnel, de l’eucharistie et de l’Histoire du Portugal
23C’est Martim lui-même qui parle de ce croisement, de cette superposition du récit fictionnel de la vie de Sara, de l’eucharistie et de l’Histoire du Portugal : « Dans son histoire, [celle de Sara] qui se croise avec celle du pays et de ses pertes… »21.
24Sara est morte, sacrifiée par le sang pour que le peuple portugais ait pu avoir une Révolution : « Sara est morte pour mai mûr »22. Mai mûr est une référence à une chanson de l’album « Chansons du mai » du chanteur et musicien José Afonso, résistant qui a utilisé sa musique pour faire passer ses messages politiques. La chanson « Mai mûr » demeure une icône du mois de mai et des luttes du prolétariat.
25Le peuple s’est uni et a tué celle qui a regroupé dans son corps tous les péchés du monde. C’est cet agneau qui a permis aux portugais d’être ensemble et libres de tous les maux, en plein cosmos. Le parcours de Sara est donc celui du bouc émissaire. Si le bouc émissaire contient toutes les fautes et toutes les transgressions des fils d’Israël, Sara contient les péchées des portugais. Dans cette messe littéraire, la sacralisation de la Révolution est représentative de la foi portée par ce projet politique de sauver le monde.
26Cette révolution s’est faite pratiquement sans sang en réalité. À part les coups de fusil que les agents de la police politique ont tiré de leur siège à Lisbonne rue Dr. António Maria Cardoso qui a fait 4 morts et 45 blessés. Ce jour-là il n’y a plus eu de sang, mais on a beaucoup saigné pour y arriver. Enfin, Sara a beaucoup saigné pendant tout le roman où le nom sang ou le verbe saigner apparaissent une quarantaine de fois. La violence est en effet omniprésente jusqu’à une semaine avant la Missa in Albis, le moment de la crucifixion de Sara par la leucémie : « Nos contemporains sont allergiques à la notion de sacrifice expiatoire. Mais ce que dans Sara a été contemporain d’elle-même l’abattit »23. Maria Velho da Costa théorise elle-même le fait que le bouc émissaire ne soit pas une histoire de la bible, mais une histoire qui relève de la nature humaine, comme le défend Girard.
27Mais le bilan de ce sacrifice et de cette mort sera fait avec le 25 novembre. Après 50 ans de dictature, le pays ne pouvait pas atteindre une maturité démocratique d’un moment à l’autre. Donc les premiers temps de liberté ont été euphoriques, mais confus et tendus. Et le 25 novembre 1975 marque définitivement la fin de cette période instable. Ce jour là, a eu lieu un coup d’état militaire qui a mis fin à l’influence de la gauche militaire radicale dans la période révolutionnaire qui avait commencé le 25 avril 1974. Ce point d’inflexion relève de multiples aspects. D’abord, le pays prend définitivement le chemin de la démocratie pluraliste de type occidental et le communisme échoue. Puis, le 25 novembre, on intensifie les nationalisations au nom de la transition vers le socialisme qui est dorénavant inscrit dans la Constitution, l’état intervenant donc dans l’économie. Puis, l’État-Providence, protecteur et redistributeur des richesses voit le jour. Et enfin, la décolonisation déjà entamée s’accélère. Pour José Telo, professeur d’Histoire à l’Académie militaire, le 25 novembre est « la fin de la recré » et « la fin des rêves et des utopies »24.
28Sara est morte à cette époque, mais ces amis sont témoins de cette désillusion des idéaux révolutionnaires, qui représentent la fin du cosmos et le retour à des moments chaotiques et à des incidents : le cycle infernal de la violence. Teodora, la meilleure amie de Sara, parlera de ce retour au chaos, 20 ans après la Révolution : « C’était, c’était, comme si on célébrait ces années-là l’anticipation d’une longue absence. Ce sont vingt ans où l’avenir, ceci, se fait voir comme un jour de soleil figé sur l’estuaire du Tage, un temps figé. Ah, si on avait continué sans chaos »25.
29C’est-à-dire que le cycle a repris le 25 novembre. En effet comme Caillois l’affirme, le monde s’organise selon deux sacrés : « Le sacré de cohésion s’oppose au sacré de dissolution. Le premier soutient et fait durer l’univers profane, le second le menace, le secoue, mais le renouvelle et le sauve d’un lent dépérissement »26.
30La Révolution est une fête historique, mais aussi religieuse dans le sens où elle représente un retour à l’événement sacré par excellence, celui où le monde prit consistance. Tous ceux qui y ont participé sont sortis de leur temps ordinaire pour réintégrer un temps mythique que la Révolution réactualise. Tous, enfin, sauf Sara, le bouc émissaire, la sacrifiée de sa génération, qui a réuni les Portugais.
31Comme le Christ a été sacrifié pour la chrétienté, Sara a été sacrifiée pour les Portugais et ce sont ses amis, ses apôtres, qui nous livrent son destin et sa vie dans ce roman fragmenté et polyphonique. Sommes-nous face à un Nouveau Testament du XXe siècle ? Avec cette fois-ci un sauveur femme.
Notes de bas de page
1 Girard René. La violence et le sacré. Paris : Bernard Grasset, 1972.
2 « … está toda emprogramada nas suas próprias epígrafes », Saraiva Arnaldo. « A epígrafe – e a epígrafe de Maria Velho da Costa », Literatura Marginal/izada – Novos Ensaios. Porto : Árvore, 1980, p. 117.
3 « Diante dela todas as coisas podem tomar um princípio. » (39)
4 Caillois Roger, L’homme et le sacré. Paris : Flammarion, coll. Folio, 1988, p. 157.
5 Idem, ibidem, p. 156.
6 « Com um nome desses terei filhos aos cem anos. » (78)
7 Girard René, op. cit., p. 116.
8 « Ai menina, era um nunca acabar de aconteceres, uma cegada de desgraças ! » (179)
9 « … em casa onde eu estivesse os objectos partiam-se, perdiam-se, mudavam-se autónomos de lugar. Receitas provadas talhavam inexplicavelmente, o vinho novo envinagrava, as sacas de feijão apareciam infestadas de gorgulho. Eram pequenas arrelias, mas minha mãe fez benzer a casa […]. Eu ouvia à minha volta uma gargalhar de energias e ia saltar à corda no pátio que dava para as capoeiras […] fechava os olhos e chicoteava sobre o mundo no alarme dos galos, até que gritassem de dentro se eu tinha partido o bule de Sèvres, ou se sabia onde estava a outra luva. » (174)
10 « Eu assistia a esse resto de namorados que a diziam depois tarada ou futura fatale… » (187).
11 « Agora sei que esta cara há-de acompanhar-me até ao fim e trespassar todas as outras. » (211)
12 « O rosto da tua morte. » (211)
13 Caillois Roge, op. cit., p. 27.
14 « Ela tinha uma luz branca à volta e Simão lhe pareceu que a casa girava lentamente sobre o seu eixo e que o olhar dela, de novo reconhecido e único, lhe vinha de dentro do próprio crânio. » (90)
15 « Entre nós [Sara e Simão], tão profundo é o contrato… não há mais nada, mais ninguém senão a multidão dos outros a espiar-nos como se fôssemos um só, santificado, ou vidente, o núcleo de um painel. » (29)
16 « Eu acho que vou morrer, Martim. Deus deu-me o Simão porque quer comer de amor a minha vida. » (34)
17 « O meu nome é legião. » (449)
18 Weigert Beatriz, « Maria Velho da Costa em Missa in Albis », Scripta, Belo Horizonte, vol. 7, n° 13, 2nd semestre 2003, p. 38.
19 « Ó cosmos. Então era assim ? E eu, nem arriscado, o último a saber pela rádio… » (437).
20 Eliade Mircea, Le sacré et le profane (1re éd. 1965). Paris : Gallimard, coll. Folio/Essais, 1999, p. 73.
21 « Na sua história, que se entrecruza com a do país e as suas perdas… » (175)
22 « Sara morre, por Maio maduro. » (347)
23 « Os nossos contemporâneos são alérgicos à noção de sacrifício expiatório. Mas aquilo que em Sara foi contemporâneo de si mesma, abateu-a. » (349)
24 Telo António José, História Contemporânea de Portugal, do 25 de Abril à actualidade. Lisbonne : Presença, coll. Fundamentos, vol. I, 2007, p. 176.
25 « Era, era, como se se celebrasse nesses anos a antecipação de uma vasta ausência. São vinte anos que o futuro, isto, faz ver como um dis de sol coalhado no estuário do Tejo, um tempo coagulado. Ah, se se tivesse continuado sem caos. » (235)
26 Caillois Roger, op. cit., p. 171.
Auteur
-
Tânia Cerejo Marques
Université de la Sorbonne Nouvelle Paris 3
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