Violence et sacré dans La Voyeuse interdite de Nina Bouraoui
p. 209-221
Texte intégral
« Longtemps je crois porter une faute. Je viens de la guerre. Je viens d’un mariage contesté. Je porte la souffrance de ma famille algérienne. Je porte le refus de ma famille français. […]. La violence ne me quitte pas. Elle m’habite. »1
1Violence et sacré sont deux notions qui, au niveau du sens, ne fonctionnent pas ensemble. En effet, tout ce qui est sacré est sensé protéger et porter sécurité au groupe qui partage les mêmes sensibilités. Or, dans le cas de la société maghrébine, le sacré est source de violence. Laquelle touche essentiellement à la vie de la femme dès son jeune âge. Au centre de cette violence se trouve le corps. Cette entité physique est soumise à plusieurs violences. Lesquelles vont s’avérer chaotiques pour le sujet.
2L’écriture de Nina Bouraoui révèle plusieurs formes de violences. En effet, il y a la violence intérieure liée à l’état psychologique. Cette première forme de violence est le résultat de la violence subie : celle des traditions. Bien que née en France, la narratrice de La Voyeuse interdite met en évidence cette violence engendrée par la société. Le code social est défini en termes de morale ancestrale qui régit la vie du groupe. Lorsque ces traditions sont admises dans la morale collective, tout écart est puni car les coutumes appartiennent au passé ancestral sacralisé par le groupe.
3La société traditionnelle obéit à un processus qui génère le sacré. En effet, la répétition de la vie quotidienne devient une habitude. Puis ces pratiques finissent par devenir un code puis un rituel. Les représentations et l’imaginaire du groupe se construisent alors à partir de ces valeurs auxquelles on attribue une image sacralisée. Tout écart est donc considéré comme une violation du code social.
4Le sujet subit alors ces exigences, il est pris dans une violence intérieure. Elle se manifeste par le repli sur soi, par la frustration, voire la folie. En quoi peut-elle affecter l’identité du sujet issu de l’immigration ? Comment se manifeste la violence dans l’écriture féminine issue de l’immigration ? Comment les sujets issus de l’immigration (nés en France) peuvent-ils manifester dans leurs écritures ce rapport à la violence des traditions du pays d’origine ? Telles sont les interrogations que pose le corpus. Mais avant de procéder à l’analyse des formes de la violence, il convient de voir quelles sont les origines de cette violence.
5En général, les enfants issus de l’immigration sont confrontés à une identité double. Laquelle est source de conflit et de troubles identitaires. Nous allons voir dans cette analyse l’expression d’un malaise identitaire lié aux poids des traditions. Car, bien que la narratrice soit née en France, elle rejoint son pays d’origine dès son jeune âge pour vivre avec ses parents. Son séjour à Alger l’imprègne de la culture et des pratiques sacrées inhérentes à cette société.
Sources de violence dans la société traditionnelle
6René Girard a montré, dans son ouvrage la Violence et le sacré2, que le mimétisme est source de rivalité et de violence. Cette violence, quand elle devient collective, converge sur une victime unique, sur un bouc émissaire. De la reproduction, de la mise à mort de cette victime naissent les sacrifices, les mythes, les interdits, c’est à dire les bases de la culture commune.
7Telle qu’elle est décrite dans La Voyeuse interdite, La violence est liée à l’histoire collective. Avant de devenir violence, le groupe opte pour une organisation sociale. Cette dernière, une fois intégrée dans la vie du groupe, devient une règle incontestable. Le sujet la subit car elle est désignée par l’ordre social.
« Adolescentes, vous viviez dans l’ombre d’une déclaration fatale, votre jeunesse est un long procès qui s’achèvera dans le sang, un duel entre la tradition et votre pureté. Pures trop impures ! Franchement vous ne faites pas le poids ! Pensez au lourd fardeau du temps qui entraîne inlassablement dans son cycle infernal des torrents de règles, de coutumes, des souvenirs, des réflexes d’habitudes, des torrents de boue dans laquelle s’ensevelit votre sexe déjà coupable à la naissance. Gouffre de l’a priori et de l’inné ! »3
8Dès son premier roman, Nina Bouraoui évoque alors sa vie passée à Alger et l’image des femmes qui l’entourent. Ce récit nous présente une femme (personnage et narratrice) qui assiste depuis sa fenêtre à la vie qui se déroule dans sa rue. L’atmosphère dégagée est plutôt inquiétante : « Les bâtisses sont sombres et anguleuses », les impressions de la narratrice sont traduites par une série d’énumération « on hurle, on flâne, on triche, on vole. Et ils violent ».4
9L’expression qui clôt cette énumération accélérée, « Et ils violent », nous introduit dans un univers menaçant et dangereux surtout pour cette femme enfermée. L’espace est restreint, clos, limité. La vie de la narratrice se déroule dans un cadre fermé, seule la fenêtre lui donne accès à l’extérieur. La chambre contient « Un lit à un seul creux, un pot de terre sans fleurs et une vulgaire pendulette amputée de sa grande aiguille »5.
10Ces objets sont révélateurs de la misère de la narratrice. En effet, « le lit à un seul creux » connote le temps qui passe et la formation d’une « niche » protectrice ; « le pot de terre sans fleurs » traduit la mort, l’horloge amputée de la grande aiguille symbolise la part du temps passé à l’insu du personnage, un manque et un dysfonctionnement. L’enfermement des femmes est dû aux normes sociales car « Elles sont encerclées d’interdits et protégées par une loi qu’on ne peut pas transgresser, la mère inquiète veille, le père dictateur ordonne »6.
11La femme doit obéissance à son mari : « […], j’assouvirai les désirs de mon époux, même sur le carrelage d’une petite cuisine aveugle, je me cacherai quand il dinera et pleurerai quand il s’endormira, mon sang honorera le sang de notre famille et je ne crierai que de douleur »7.
12L’univers des hommes n’échappe pas à l’étouffement. Bien que l’homme dispose de la liberté et de l’autorité, l’auteur ne manque pas de remarquer « […] ces prisonniers de la ville, chacun a sa place réservée, une part dérisoire de fausse liberté ! Accrochés aux mûrs ; les mains écartées en éventails de chair incrustés dans la pierre »8.
13La description des hommes nous renvoie l’image du corps violenté. L’idée du sacrifice est amplifiée par la malédiction. Les hommes s’interdisent de regarder les femmes et de les approcher.
« Malheur à celui qui fixera pendant trop longtemps le corpus féminin dessiné dans les doublures des rideaux ! Ses yeux se transformeront en sexe de vieille bonne, immonde et délaissé, le sang reviendra jaillir des orbites au blanc crevé par des formes irréelles, l’homme mourra de ses larmes impures. Sur son front, on pourra lire écrit en noir : haram ! »9
14La violence est alors liée au code social et culturel. La vie du groupe est régie par l’héritage ancestral. Ainsi, l’image de la fille est associée à l’image de la mère telle Zhor, fille innée dans La Voyeuse interdite, illustre « la souffrance d’être née femme dans cette maison : une souillure qui deviendra plus tard une souillon ! »10. La violence obéit à un cercle vicieux qui enferme les femmes dans une image et un rôle prédéfini par la morale. L’image de la femme se noie dans une représentation identique et répétitive. « Ma maison est le temple de l’austérité. La tendresse, la joie, ou la pitié sont scalpées par le regard inquisiteur de mon père et la haine de ma mère »11.
15L’auteur nous immerge dans cet univers de femmes cloitrées et recluses. L’angoisse et la détresse sont presque palpables. Elle donne vie et corps à chaque odeur, forme ou couleur et restitue avec précision toutes les nuances de cette atmosphère oppressante marquée par la frustration, le silence et la colère. Une écriture sensuelle et sensorielle, emmêle les sens et le sang. « Je décris des visions, des sensations. Quand je parle de l’Algérie, je parle d’un choc esthétique, d’une proximité charnelle avec la terre. Je ne pars pas d’une idée, mais de ce que j’appelle la “grâce”, de quelque chose qui me traverse » confiait-elle dans une interview de l’Express en 2004.
16L’éducation des jeunes filles s’inscrit dans la continuité. Ces filles sont amenées à reproduire les attitudes et les comportements de leur mère « À mon tour, je baissais les yeux devant les jeunes garçons […]. Les femmes qui sortaient dans la rue sont des poufiasses »12. De plus, la vie de la narratrice est amputée de tout souvenir d’enfance. Le manque d’affection, le repli sur soi créent alors un sentiment de nostalgie pour une période de vie importante pour tout être humain, à savoir l’enfance : « Je ne me souviens ni de nos jeux d’enfants, ni de nos rires complices ou des farces de notre âge ; non, je me souviens uniquement de la fusion de nos tristesses respectives ! »13.
17L’idée du cercle vicieux se révèle également à travers le destin. La narratrice de La Voyeuse interdite affirme que son avenir, comme celui des femmes appartenant à la société traditionnelle, est « inscrit sur les yeux sans couleur de [sa] mère et les corps aux formes monstrueuses de [ses] sœurs, parfaites incarnations du devenir de toutes les femmes cloitrées »14.
18Le décor conforte l’idée que tout est identique dans cette société. En effet « nos chambres, toutes précisément carrées, sans la moindre trace de couleur, se ressemblent »15. De plus, on peut constater un effet de circularité à travers les pratiques du quotidien : « nous mangeons accroupis autour d’une table basse avec un seul pied pour la soutenir, nos jambes croisées se frôlent parfois mais aucune parole, aucun regard ne trahit le silence un peu solennel imposé par l’homme de la maison »16. Comme dans toutes les sociétés patriarcales, l’homme est le maître de la maison : « Emprisonné dans une robe raide d’amidon, le géniteur aux yeux sombres attend son repas. […]. La tête haute, il prend garde de ne pas se laisser aller »17. Il représente l’autorité et veille à l’application des règles. L’absence de communication entre les membres de la famille explique la frustration des sujets.
19L’ambiance étouffante se révèle également à travers l’état d’âme de la narratrice. En effet la femme est prise dans
« l’invincible tristesse ! […] ; poisseuse, elle suinte du Très-Haut, maligne elle durcit sur le sol de ma chambre et sur les trottoirs […] ; changeant le visage de la force en un rictus simiesque nommé faiblesse, elle me rend veule, irritable, sombre et sourde. Elle commande, je subis. […]. La tristesse me donne bien des mots et des maux, je la touche du bout des doigts et l’empoigne parfois, je bois dans sa coupe et elle me couvre de ses ailes […]. Elle transforme les autres en ombres, en empreintes d’ombres, en filtres invisibles, en Noir. »18
20L’allégorie de la tristesse est très significative du drame intérieur de la narratrice. L’absence de dialogue provoque un sentiment de confusion et de détresse chez la femme. La narratrice accentue cette tristesse par l’évocation de la couleur du deuil : Le Noir. Le sentiment de tristesse ravive la douleur et amène à l’isolement puis à l’effacement de l’Autre.
21La symbolique des couleurs est très présente dans l’écriture de Nina Bouraoui. Plusieurs descriptions miment les contraintes socioculturelles en associant des couleurs paradoxales :
« Un jeu d’ombres, de lumières et de nuances habiles entre le clair et l’obscur révèle la présence des jeunes filles avides d’événements, encadrées par leurs fenêtres, debout, droites et sérieuses derrière la popeline des rideaux clos, elle ornent comme des statues érigées à la gloire du silence et de l’aparté les immeubles vétustes ; réduites à l’état de pierres inanimées, prêcheuses muettes, guetteuses clandestines, vicieuses ignorantes suspendues par un fil divin au-dessus de la chaussée des fantasmes, elles narguent les hommes, le désir et la promiscuité. »19
22La description des femmes est associée à un jeu de couleur. L’évocation du clair et de l’obscur nous renvoie à la technique picturale, qui remonte à la Renaissance, et dans laquelle les parties claires côtoient des parties plus sombres créant des effets de contraste souvent violents. Le contraste apparaît ici entre le dehors et le dedans. Tel un tableau peint, cette description permet d’augmenter la tension dramatique, de figer les attitudes, de mettre en volume les personnages et donner l’illusion du relief. L’existence des femmes est réduite à un état statique car la seule vie autorisée est celle intérieure, celle qu’elles façonnent à l’insu de tous.
23La violence opère par répétition. La femme se soumet au modèle de la société. Elle est condamnée à subir les choix du père : « Oui, nous tuons le temps. Nous attendons un autre ennui dans une autre maison avec d’autres fenêtres pour regarder les arbres, la rue, les hommes, le monde »20. Cet enfermement est accentué par les révélations de la narratrice « J’ai ma place entre les murs »21.
24La femme se trouve anéantie par autant de contraintes. Le malaise s’accentue avec le temps. En effet, « telle une souris dans sa cage », la jeune fille demeure prisonnière : « J’ai le mauvais pressentiment de la monotonie en travers de la gorge ! Comme la terre tourne autour du soleil, je tourne autour de moi, semblable à une mouche affamée d’aventures. Ronde inutile qui fait de l’esprit l’épicentre du corps, du corps l’épicentre de l’esprit. Et la souris enfermée dans la cage se mort la queue ! »22. L’ennui, la perte et la confusion s’installent dans l’esprit du sujet et provoquent la violence. En effet, la « Nuit sacrée »23 sera un choc physique et émotionnel pour cette jeune fille enfermée. Le corps sera le support de toutes ces violences.
Traumatisme : violence du rituel
25Le terme traumatisme24 vient du grec ancien traumatismos signifiant « action de blesser ». Son acception correspondrait alors au mot grec trauma, qui signifiait « blessure », « dommage » ou « désastre », dont on a retenu que la première de ces significations. Nous allons voir quelles sont les sources des blessures chez N. Bouraoui.
26Trauma vient alors du grec qui signifie blessure avec effraction et qui implique une violence venant de l’extérieur. Freud utilise ce terme, le transposant de la médecine, pour lui donner sur le plan psychique les trois significations suivantes : choc violent, effraction et conséquences de ces deux termes sur l’ensemble de l’organisation psychique (Laplanche et Pontalis, 1967).
27Dans Moïse et le monothéisme, 1939, S. Freud écrit : « Les traumatismes sont, soit des expériences touchant le corps même du sujet, soit des perceptions sensorielles affectant le plus souvent la vue et l’ouïe ; il s’agit donc d’expériences ou d’impressions »25. « Nous appelons traumatismes, les impressions éprouvées dans la petite enfance, puis oubliées, ces impressions auxquelles nous attribuons une grande importance dans l’étiologie des névroses »26. D’après S. Freud, une névrose est une maladie de la personnalité qui serait due à des conflits inconscients entre les trois dimensions de la personnalité, à savoir : le ça qui représente les forces pulsionnelles ; le surmoi pour l’intériorisation des interdits ; le moi qui est la fonction synthétique de la personnalité.
28Nous allons donc analyser les manifestations des traumatismes physiques et psychologiques engendrés par le sacré. Pour identifier ces troubles, le corps acquiert une place importante en tant que donnée et support de toutes les formes de violence qui en résultent. Dans les textes de N. Bouraoui, les troubles résultent de différents processus. D’abord celui des traditions : il s’agit des lois morales sacrées. Ensuite, la violence est engendrée par la double culture, c’est à dire l’appartenance à des représentations plurielles. Enfin, il s’agit d’interroger la violence qui en résulte, de voir la part du délire et du fantasme dans le parcours du personnage.
29Le corps est une thématique majeure dans la création littéraire. La narratrice et les personnages de N. Bouraoui vivent enfermés dans un corps avec le désir de pouvoir le dépasser et aussi de s’en échapper. Les possibilités sont nombreuses. Hommes et femmes tentent de défier leur corps dans un rapport le plus souvent violent.
30Qu’il s’agisse de l’expression corporelle, de la plus simple à la plus élaborée, corps et écriture se conjuguent, corps et cris se mêlent pour exprimer tous les troubles vécus.
31Dans son ouvrage Sur le corps romanesque, Roger Kempf affirme que « […] livres et corps, tout est texte d’égale dignité. Tout parle ou se parle, s’écrit, se lit […] »27. Le corps est donné comme thématique littéraire, mais également comme objet et sujet d’écriture. En effet, si le corps peut engendrer un discours lorsqu’on parle de lui, il s’avère aussi en être le producteur puisqu’il se dit. Cette double appartenance à l’ordre de l’objet et du sujet présuppose une représentation variée et plurielle du corps romanesque, d’où la pertinence de questionner les divers symboles de la chair dans l’écriture de N. Bouraoui. Quel est le rapport du corps à la violence ? Comment la violence peut-elle être source d’écriture ?
32En effet, la littérature est un espace où le corps tente de se dévoiler sans aucun tabou. Nombreux corps-écrits et en cris ont parcouru l’histoire littéraire. Les textes de N. Bouraoui sont alors traversés par la thématique du corps, elle-même liée au sacré.
33Dans les écrits de N. Bouraoui, le corps est violenté, « coupé », et, parce que refusé, on exerce sur lui une violence sourde justifiée par la seule loi morale. Le corps est également travesti et déguisé.
34L’itinéraire de la narratrice et des personnages de N. Bouraoui est soumis à des interdits. Les contraintes socioculturelles vont générer une volonté de transformer le corps, du moins son apparence, en un autre. Bien qu’aux yeux de la société, elle demeure une fille, l’ambiguïté d’une identité floue et insaisissable va créer en elle la confusion homme/femme. La confusion de son identité va produire un double discours opposé mais prononcé par la même voix. Enfermée dans un milieu traditionnel, le corps féminin est le lieu de la négativité sous la gouverne de la société patriarcale.
35Dans un premier temps, la violence est générée par la notion de tradition. Laquelle renvoie à des formes symboliques et plus particulièrement à des processus de ritualisation. Ces processus ont la propriété de relier un présent à un passé. Ils visent à établir la cohabitation sociale et inculquer des croyances et des systèmes de valeur. Ces pratiques de nature rituelle et symbolique sont régies par des règles ouvertement ou tacitement acceptées et cherchent à inculquer les normes par la répétition. Le rite fait partie de la culture du groupe, assure une continuité avec le passé, crée un lien sacré, génère et forge son identité.
36La femme qui vit dans un milieu traditionnel est confrontée à ces rituels. Elle est reconnue femme à partir du moment qu’elle assure son rôle de mère. La fécondité est un critère décisif dans la vie d’une femme. La stérilité est vécue comme un déshonneur pour le mari. Cependant, la fécondité ne suffit pas, car la femme doit être en mesure d’engendrer un garçon et non une fille. Cette conception du rôle de la femme marque l’absence de l’instruction dans ce milieu traditionnel. Pour échapper à cette malédiction, on fait appel à des guérisseuses afin de conjurer le sort. « Pour remédier à l’absence d’enfants mâles, ma mère fit appel à une vieille femme qui avait le don, disait-on, de guérir cette redoutable anomalie »28.
37N. Bouraoui ne manque pas de décrire et de dénoncer ces pratiques. Le recours au rituel marque la détresse de l’homme et de la femme. Néanmoins, on peut noter la valeur symbolique du père autoritaire qui fait appel à une femme pour qu’elle vienne à son aide. La guérisseuse incarne de manière indirecte l’utilité de la femme.
« La guérisseuse pilait des herbes dans une coupe de terre cuite remplie de semoule, elle mouillait le grain avec une eau dite sacrée et de l’urine tiède, ajoutait deux épaisses larmes de lait puis faisait bouillir le contenu. Ma mère, les jambes écartées, se posait au-dessus du mélange […]. Nous, filles, étions sa douleur, nos visages, nos corps lui rappelaient sa faiblesse, […]. Prise d’une humilité soudaine, je m’agenouillais sur la dalle du regret, et, pour la première fois, je me mis à prier avec elle. »29
38Ce passage marque la détresse de la femme prête à se soumettre à la violence du rite pour récupérer son image et sa dignité. Ce sacrifice sera source d’humiliation d’autant plus qu’elle n’aura pas de garçon. « Il brandit son torchon et la fouetta violemment. Ça se passait toujours ainsi quand ma mère accouchait »30.
39Bien que le rituel rappelle le passé ancestral, ce genre de pratiques est source de violence dans la mesure où il porte atteinte à l’intégrité du sujet. L’écriture de N. Bouraoui est avant tout celle du corps. Dans La Voyeuse interdite, c’est le corps nié et étouffé qui s’exprime. Le corps féminin est châtié, embrigadé, caché.
Le corps violenté
40Face à la violence sociale, la narratrice affirme : « Dans le royaume des hommes, je suis LA souillure »31. Elle engage alors un processus de défense en refusant son apparence et son appartenance sexuelle. Elle décide de transformer son image en s’identifiant à l’homme. Cette décision va être source de troubles et de crise identitaire. L’écriture de N. Bouraoui donne à lire les récits troublants et énigmatiques d’un personnage féminin dont la séparation homme/femme est brouillée. Une forme d’androgynie ne peut échapper à la lecture des ses œuvres. Son androgynie résulte de la volonté de s’affirmer en s’identifiant à l’homme.
41Cette nouvelle apparence agit sur tous les niveaux de la signification. Elle est la matrice de la narration. Il s’agit de se faire une carapace pour « Se frayer un passage dans la forêt d’hommes, c’est comme écrire un livre au bout de la nuit, à bout de force »32. Ce rôle dans le monde masculin apparaît dès l’enfance lorsqu’elle s’identifie à son père absent. Elle éprouve le besoin de le remplacer et partage le lit avec sa mère, en occupant la place du père.
42Puis la narratrice va évoluer dans le sens inverse. Elle décide de restituer son apparence de femme. Mais elle fait le choix de ne tomber amoureuse que des femmes en occupant le rôle de l’homme.
43Quel que soit le choix, le déguisement de la narratrice débouche toujours sur un parcours chaotique. Le drame devient d’autant plus intense que la narratrice semble ne pas pouvoir saisir sa véritable identité. Le masque engendre une confusion. Le corps évolue et vacille entre une identité tantôt féminine tantôt masculine qui rappelle la figure de l’androgynie. Celle-ci est définie comme le mythe de l’origine33.
44Bien que le choix d’androgynie, marqué par le déguisement, soit le choix de la narratrice, elle n’est pas génératrice d’harmonie. Et, dans le cas de N. Bouraoui, il y a bien une assimilation du masculin et du féminin.
« Toujours enfermée dans une natte filasse et biscornue, appauvris par des rubans trop serrés, les cheveux de Zohr tombent aujourd’hui en mèches inégales sur son corps aux veines apparentes. Fait d’un seul bloc dont on distingue à peine le profil de la face, le corps chétif de Zohr est amputé des deux sculptures majestueuses que dieux nous a confiées en toute innocence. Tous les soirs, elle resserre un savant corset de bandelettes qui masque deux seins dont les pointes sans support suffoquent derrière la bande de tissu close par une épingle à nourrice, elle-même logée dans la ridule rigole séparant les deux pousses qui n’arriveront jamais à terme. »34
45La description du corps de Zohr donne à voir une figure d’androgynie due à la violence de son mode de vie. Zohr est l’incarnation d’une femme en souffrance à tel point que son corps ne parvient pas à paraître dans sa véritable forme. L’androgynie est présentée à travers cette silhouette inachevée. Elle représente un être double vivant dans un corps conflictuel, et en aucun cas harmonieuse. N. Bouraoui met en scène un être exclu de la famille et privé de toute expression, un(e) homme/femme livré(e) à l’errance, ce même personnage est refoulé dans le silence, ensuite dans l’indifférence. Il n’a comme expression qu’un langage d’interdit qui est en relation directe avec le corps et la sexualité, d’où l’émergence d’un langage érotique violent.
46Elle voit aussi, un jour, sa mère subir les assauts de son mari dans la cuisine, et se faire battre parce qu’il n’en a pas retiré de plaisir. Cette scène fondatrice marquera l’imaginaire de cette jeune fille traumatisée. Une scène de viol.
« J’ai vu mon père s’acharner sur ses grosse mamelles pleines de veines et de regrets […], sa bouche écartée, essayait d’engloutir une des poches nerveuses de ma génitrice, mais il la recrachait aussitôt, ses grosse mâchoires ne pouvant contenir la totalité du morceau de chair […], je me rendis donc à la cuisine pour chercher un verre d’eau quand je les surpris, là vautrés sur le carrelage. Les deux silhouettes confondues par terre […] formant un seul bloc […] on aurait dit une outre grasse et poussive qui se débattait sur la berge. […] mon père avait retroussé sa robe, […], il s’agrippait tant bien que mal à cette chaloupe beuglant comme un animal traqué. […] il roulait, rebondissait, se cognait contre ses formes qu’il avait lui-même rendues inhumaines. Plein d’envies inassouvies, il se vengeait sur le ventre de ma mère en lui administrant des coups violents, […]. La victime replia ses cuisses monstrueuses. […] mon père s’arracha du piège visqueux […]. La génitrice n’était plus qu’un vulgaire colis déficelé. […] je voyais sans être vue ma pauvre mère allongée sur le carrelage dont les parties dénudées se couverait peu à peu de bleu. »35
47Surenchérir le corps au point de le dé-former tels les « tas de graisse insignifiants […]. Des corps aux formes disparues toujours proche de l’évanouissement ».36 Recourir à une description amplifiée et défigurée de l’apparence marque certes la violence faite au corps, mais c’est à travers cette description abusive, hyperbolique que le corps révèle son existence et s’impose comme entité perceptible. Par la surenchère du corps, N. Bouraoui vise, d’une part, la violence des formes et des attributs féminins, et d’autre part, c’est une façon de se faire remarquer en tant que femme.
« Tante K. s’affale sur le canapé dont les ressorts subitement tendus à mort couinent de douleur, […] puis remonte sa robe jusqu’aux cuisses. La chair dégoulinante s’étale fièrement sur les coussins, un bas noir essayait désespérément de retenir la peau capitonnée mais la graisse dévastatrice toue le tulle afin de respirer ! […], des ongles démesurément longs prolongent ses boudins de chairs congestionnées par des bagues trop brillantes […]. Un rouge gras entoure sa bouche en forme de sexe et se faufile dans des narines si béantes qu’on peut voir se dresser dans les cavités obscures une tapisserie de poils drus. […], des veines éclatées dessinent sur sa peau des petit ruisseaux de sang asséchés qui me donne une soudaine envie de vomir. »37
48Au centre de l’écriture, son corps adolescent qui ne cesse de « suinter l’impureté » et qu’il faut contenir, masquer quitte à le brutaliser en comprimant ses seins, ses hanches jusqu’à la déformation. « Je suis une femelle au sexe pourri qu’il faut absolument ignorer afin d’échapper à la condamnation divine »38, répète-t-elle. « Adolescentes, votre jeunesse est un long procès qui s’achèvera dans le sang, un duel entre la tradition et la pureté »39. Cette lutte engendre la perte du sujet : « je ne m’aime pas assez pour me montrer nue »40.
49Aux côtés d’une mère meurtrie (et reniée parce qu’elle n’a pas été capable d’enfanter un garçon) et d’une sœur anéantie (parce que rejetée à sa naissance en raison de son sexe indigne), ayant abandonné toute séduction sous le regard tyrannique d’un père, l’héroïne tente malgré tout d’échapper à l’austérité et au désespoir de sa geôle, à son supplice mental et physique.
50Le sentiment de violence se révèle également à travers la mutilation du corps. En effet, la narratrice n’hésite pas à matérialiser le sentiment de déchirement en évoquant sa volonté de se défaire d’elle-même comme on peut le lire dans ce passage.
« J’aimerai me défaire de mon cerveau, j’aimerai me couper les mains, j’ai très peur, vous savez, j’ai très peur, vous savez, j’ai très peur de ce que je suis en train de devenir, […] ; j’ai si peur que mon crime arrive ainsi, dans un demi-songe, dans un état où je ne contrôlerais plus rien. »41
51Cet extrait met en évidence le délire du sujet et montre tous les dangers liés à la difficulté de canaliser ces formes de violence. Le lecteur est sollicité par l’emploi du pronom « vous » comme pour venir au secours de la narratrice. Pour la femme issue du milieu traditionnel, la violence faite au corps résulte de l’héritage d’un ensemble de valeurs. En effet, la violence devient cyclique et se transmet de génération en génération.
« Qui doit payer ? Vous, grand-mères au doigt inquisiteur, détective de fautes et de souillure, […] Bourreaux obsédés par la similitude, voleuses d’extases, empêcheuses d’amour ! Nous, les duplicatas exacts de la première génération, pécheresse passives et soumises ! Toi drap maculé de sang et d’honneur ? Dans ton tissu se dessine à l’ancre carmin l’espoir et la crainte des mères, des pères, de l’homme, de la patrie, de l’histoire ! »42
52L’ancrage du groupe dans l’héritage ancestral engendre une violence à répétition légitimée par la morale et le passé. L’image de la femme s’insère dans un moule préétabli par le code social. Ainsi « Mon avenir est inscrit sur les yeux sans couleurs de ma mère et les corps monstrueux de mes sœurs : parfaites incarnations du devenir de toutes les femmes cloîtrées »43. Toute projection du sujet dans l’avenir est conditionnée par l’image de l’Autre. La crise identitaire est alors provoquée par la transposition de soi dans l’image de l’Autre : « je suis devenue l’ombre d’un tableau raté »44. Ainsi, le sujet ne se reconnaît que dans l’image que lui reflète l’Autre.
53Comme nous l’avons vu, la violence exercée sur le corps résulte des croyances. En effet, N. Bouraoui ne manque pas de décrire le rituel que subit la jeune fille dès la puberté. Cette pratique consiste à diagnostiquer la virginité de la jeune fille pour éviter le déshonneur de la famille, le jour du mariage. La jeune subit alors cette violence sans pouvoir la contester dans le milieu traditionnel. Seul l’espace d’écriture permet de franchir le seuil des tabous et de les dénoncer : « elle m’inséra la tige glacée qui commençait un curieux voyage à travers la nuit de mon plus intime intérieur. Tout de suite elle trouva l’ouverture. Pétrifiée je ne pus rien faire pour l’arrêter. C’était trop tard. […], sans tenir compte de mes plaintes à demi étouffées par un oreiller complice et compatissant »45.
54La violence se poursuit lorsque la veille du mariage, le corps de la fiancée est soumis à de multiples violences, à des actes traumatisants, qui portent essentiellement sur les parties intimes du corps.
« Comme trois médecins tortionnaires, les femmes formèrent une ronde autour de moi ; […]. Tante K. souleva mes deux bras, Zohr humecta mes aisselles et la lame de rasoir froide et aveugle parcourut mon corps en s’attardant sur ses parties les plus intimes. […]. Le travail fini, les femmes me regardèrent fièrement. […]. Elles prirent soin de fermer la porte à clé et je m’allongeai dévêtue et abandonnée, une dernière fois sur mon lit d’enfant. Les rideaux étaient clos, le spectacle aussi. »46
55La jeune fille se trouve alors dépourvue de son corps, il ne lui appartient plus. « Résignée, fatiguée, écœurée, lésée, blessées sous les aisselles, irritées entre les cuisses, je me laisse faire accueillant sans joie ni peine les compliments des anonymes et le son lourd de la derbouka qui gronde pour moi […] »47. Le traumatisme survient sur le plan psychologique et physique. Le malaise persiste et génère des troubles dont la société ne prend pas acte. La jeune fille porte en elle, et en silence, la douleur d’être une fille.
Conclusion
56La violence intime se profile au fil des œuvres de Nina Bouraoui. À l’image de La Voyeuse interdite, Poing mort, met en scène un corps féminin présenté dans une forme d’écriture érotique : le corps féminin est dans ces textes objet de violence, il est sale : « Dans le royaume des hommes, je suis LA souillure »48. Le premier paragraphe de Poing mort, la narratrice se présente comme un être dégoûtant, habité par des animaux qui font partie de son corps maculé. « Comme un animal qui desquame je leur laissai en cadeau ma première peau, mon être et ma respiration »49. L’acharnement des bestioles sur le corps pourrait être assimilé à l’acharnement des femmes quand elles font la toilette de la mariée.
57La femme devient objet des pratiques socioculturelles. La fille est associée à un animal. Elle est source d’angoisse et d’inquiétude pour la famille : « Toujours à quatre pattes en train de fouiner dans les poubelles comme un animal […], enfant sauvage souvent cachée sous les escaliers, derrière la porte de la cuisine ou dans son lit, Leyla est ma second sœur. Horrifiée par l’arrivée d’une autre fille, ma mère voulut la jeter par la fenêtre […] »50.
58Écrire le corps constitue un mode de réappropriation de soi. Mais le corps, en littérature, est aussi celui du texte, du corps morcelé, du corps sans organes, autant de figures et de fissures à la recherche de la cohérence. Autant de modalités d’un « faire corps » problématique car perpétuellement en devenir.
59Par ailleurs, la question du corps est aussi celle de la lecture, des agencements auxquels se prête cette écriture en quête. Ces modes d’expression suggèrent la triple question de la représentation du corps : corps comme image de soi, corps comme espace textuel, corps comme support de violences.
Notes de bas de page
1 GM, p. 32.
2 Girard R., La violence et le sacré, Hachette, 1998, p. 486.
3 La Voyeuse interdite, p. 13-14.
4 Ibid., p. 9.
5 Ibid., p. 15.
6 Ibid., p. 12.
7 Ibid., p. 142.
8 Ibid., p. 20.
9 Ibid., p. 12.
10 Ibid., p. 14.
11 Ibid., p. 63.
12 Ibid., p. 21-22.
13 Ibid., p. 28.
14 Ibid., p. 16.
15 Ibid., p. 24.
16 Ibid., p. 23.
17 Ibid., p. 30.
18 Ibid., p. 17.
19 Ibid., p. 11.
20 Ibid., p. 49.
21 Ibid., p. 60.
22 Ibid., p. 62.
23 Poupée Bella, p. 127.
24 Crocq L., Les traumatismes psychiques de guerre, éd. Odile Jacob, 1999, p. 422.
25 Freud S., Moïse et le monothéisme. Paris : Gallimard, p. 102.
26 Ibid., p. 99.
27 Kempf R., Sur le corps romanesque. Paris : Seuil, 1968, p. 34.
28 LVI, p. 39.
29 LVI, p. 41-42-44.
30 Ibid., p. 38.
31 VI, p. 61.
32 PB, p. 58.
33 D’où vient la coupure ? La première coupure apparaît avec le mythe d’Aristophane dans le Banquet de Platon : c’est la « coupure originelle » (Platon, Mythe d’Aristophane, Le Banquet, 189d-192e, traduction de Bernard et Renée Nathan, 1983, p. 58-61). Luc Brisson, « Platon : la coupure originelle », dans Magazine littéraire, Juillet-août 1992, n° 301, p. 20. « Alors (…) il (Zeus) coupa les hommes en deux, comme on coupe les cormes pour les mettre en conserve, ou comme on coupe les œufs avec un crin » ; Platon, Le Banquet, Paris, GF-Flammarion, 1964, p. 48. Platon semble expliquer qu’il y avait d’abord trois sortes d’être doubles : l’homme-homme, la femme-femme et l’homme-femme, puis qu’ils furent coupés en deux. Le concept de l’homme double se développe donc à partir du mythe de Platon. En fait, comme procédé de création des personnages.
34 VI, p. 27.
35 LVI, p. 36-37-38.
36 Ibid., p. 26.
37 Ibid., p. 80.
38 Ibid., p. 30.
39 Ibid., p. 4.
40 LVH, p. 161.
41 MMP, p. 11.
42 LVI, p. 14.
43 Ibid., p. 16.
44 Ibid., p. 16.
45 LVI, p. 108-109.
46 Ibid., p. 120-122.
47 Ibid., p. 126.
48 Ibid., p. 61.
49 Ibid., p. 139.
50 Ibid., p. 47.
Auteur
-
Lila Kermas
Université Michel de Montaigne Bordeaux 3
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