Violence et religion dans Salammbô de G. Flaubert : sacrifices et sacrilèges
p. 141-157
Texte intégral
1Salammbô est un récit chargé de violence. Les lettres où Flaubert évoque – entre 1857 et 1862 – la composition de son roman révèlent, dans leur frénésie volontiers comique, le climat qui va régner dans l’ouvrage. L’auteur (citant Montaigne) veut donner à l’ensemble « un dessin farouche et extravagant1 ». « J’éventre des hommes avec prodigalité », écrit-il à Mme Jules Sandeau, le 1er octobre 1857, « Je verse du sang. Je fais du style cannibale2. » Pour se désennuyer d’avoir peint, dans Madame Bovary, des bourgeois de son temps3, il s’en donnera, cette fois, à cœur joie : « Je ne veux pas faire de concession », déclare-t-il, le 24 juin 1858, à Ernest Feydeau, « (…) Car, nom d’un petit bonhomme, il faut s’amuser avant de crever4. » Et d’annoncer, le 17 août 1861, au même correspondant : « J’arrive aux tons un peu foncés. On commence à marcher dans les tripes et à brûler les moutards. Baudelaire sera content5 ! »
2Salammbô est aussi un roman hanté par le sacré où revivent les mythes, les croyances, les rites en honneur à Carthage au temps d’Hamilcar.
3Flaubert raconte, on le sait, la guerre qui, entre 240 et 238 avant notre ère, opposa aux Carthaginois vaincus par les Romains6et soumis à de lourds tributs leurs mercenaires ulcérés de voir différer le versement de leur solde et révoltés par l’ingratitude de la cité qu’ils avaient servie.
4Cette guerre qui fut, selon l’historien Polybe, « inexpiable » confronta un peuple aussi cruel que dévot à une armée cosmopolite de Barbares aux croyances bigarrées, tantôt superstitieux – comme leur chef, le Libyen Mathô –, tantôt sans foi ni loi et ne croyant plus – tel son compagnon l’esclave libéré Spendius – qu’« au destin et à la mort7. »
5À la violence désordonnée et souvent impie des Mercenaires s’oppose, dans le roman, la violence réglée qui accompagne les rites et sacrifices célébrés à Carthage ; à la violence sacrilège répond la violence du sacré.
6Entre diverses horreurs (dévastations, massacres, supplices8, cannibalisme9), les Barbares commettent des actes de profanation qui exaspèrent leurs anciens maîtres ; ainsi, envahissant les jardins d’Hamilcar, font-ils bouillir les poissons de la famille Barca descendant de « ces lottes primordiales qui avaient fait éclore l’œuf mystique où se cachait la Déesse10 » ; la Déesse que vénère Salammbô, fille d’Hamilcar : Tanit, protectrice de Carthage, déesse de la fécondité, de la lune et des « choses humides11 » – se confondant avec Vénus et la Tyrienne Astarté.
7Les Mercenaires, au cours de leurs errances, pillent des temples12. Mathô, encouragé par Spendius, viole les enceintes du temple de Tanit et s’empare du zaïmph13, le voile sacré de la Déesse, le talisman d’où Carthage tire sa force.
8Scandalisés par ces forfaits, les Carthaginois horrifient, à leur tour, les Barbares par leurs pratiques ; ainsi la crucifixion des lions près de Sicca14 et, surtout, le sacrifice des enfants de la cité, jetés dans un brasier, entre les jambes d’un colosse d’airain, figurant l’effroyable dieu Moloch15. Attirés par le bruit et la lumière entourant la cérémonie, les Mercenaires assiégeant la ville se hissent à la hauteur des remparts et regardent, « béants d’horreur16 ».
9Les cérémonies religieuses s’accompagnent, à Carthage, de sacrifices sanglants ; les exécutions, les meurtres collectifs reçoivent, en retour, la caution des dieux. Violence et sacré sont quasiment indissociables.
10La ville reçoit, « dans un délire de joie17 », deux mille prisonniers barbares expédiés par Hamilcar ; les Carthaginois s’excitent à les tuer à coups de flèches : « On les visait lentement pour mieux prolonger leur supplice (…) et la multitude se poussait en hurlant18. »
11C’est là l’occasion d’une grande fête : « On avait planté des tentes où l’on buvait. Plusieurs gagnèrent de fortes sommes à louer des arcs19. » À la fête sont conviés les dieux Pataeques, divinités populaires : « Avec leurs gros yeux et leurs deux bras levés (…), ils semblaient vivre sous la peinture fraîche et participer à l’allégresse du peuple20. »
12Le roman s’achève sur une cérémonie grandiose, à la fois patriotique et religieuse. Salammbô est allée, sous la tente de Mathô, recouvrer le zaïmph. Les Barbares, après de violents combats, ont été écrasés. On fête, tout à la fois, la victoire d’Hamilcar, le mariage de Salammbô avec le jeune roi des Numides Narr’Havas – ex-allié des Barbares passé dans le camp de Carthage –, la capture, enfin, et la mise à mort de Mathô :
« Carthage était en joie – une joie profonde, universelle, démesurée, frénétique ; on avait bouché les trous des ruines, repeint les statues des dieux ; les branches de myrte parsemaient les rues ; au coin des carrefours l’encens fumait21. »
13Sur la terrasse du temple de Khamon s’apprête un festin splendide où sont invités les prêtres et les dignitaires de la ville. Salammbô, siégeant entre son père et son fiancé, dominera l’assemblée :
« Car Salammbô, par la restitution du voile ayant sauvé la patrie, le peuple faisait de ses noces une réjouissance nationale22. »
14Et – comme avant le sacrifice des enfants à Moloch23 – voici que passe le long cortège des officiants de tous les cultes ; Salammbô, escortée des prêtres de Tanit, paraît à son tour :
« Ayant ainsi le peuple à ses pieds, le firmament sur la tête, et, autour d’elle, l’immensité de la mer, le golfe, les montagnes, les perspectives des provinces, Salammbô resplendissante se confondait avec Tanit et semblait le génie même de Carthage, son âme corporifiée24. »
15Alors, d’un cachot qui s’ouvre au sommet de l’Acropole, Mâtho, nu, les bras liés, descend vers la place de Khamon. La foule, massée sur son passage, peu à peu, le met en pièces25. Aux blessures du corps s’ajoutent les insultes, « atroces, immondes, avec des encouragements ironiques et des imprécations26 ». Après avoir rivalisé d’imagination dans les supplices, le peuple laisse mourir Mâtho entre les mains des prêtres.
16De nombreuses connexions s’établissent donc, dans Salammbô, entre violence et sacré ; les rapports qui unissent ces deux notions interviennent au cœur des analyses que René Girard a développées dans ses essais relatifs au « mécanisme sacrificiel27 ». Dans quelle mesure ces analyses s’appliquent-elles aux cérémonies décrites dans le roman et célébrées dans une ville à demi réelle, à demi rêvée, entre archéologie et cauchemar ?
17René Girard, pour éclairer ses thèses, se plaît à invoquer les grandes œuvres littéraires (tragédie grecque, drames de Shakespeare, romans de Dostoïevski, À la recherche du temps perdu) ; jamais, cependant, il ne mentionne Salammbô. La liberté que m’offrait un rapprochement inédit l’a emporté, dans la confrontation que je propose ici, sur la crainte d’un « plaquage » arbitraire.
18René Girard rappelle le rôle central du « mécanisme sacrificiel » dans les communautés archaïques ou « primitives28 », c’est-à-dire dans les sociétés antérieures ou étrangères à l’instauration d’un système judiciaire légal29 : système absent, précisément, de l’organisation sociale et politique que décrit Flaubert dans Salammbô30 ; la République de Carthage31 ignore la séparation moderne des pouvoirs.
19Girard voit, dans les cérémonies sacrificielles, des rappels réglés, transposés – et partiellement occultés – de l’hypothétique « meurtre originel » que l’on retrouverait à la naissance de toute organisation sociale32. Le sacrifice aurait pour fonction d’arrêter les interminables cycles de représailles ou de vendettas qui répliquent d’une façon brute et sans garde-fou au meurtre initial et menacent de détruire les groupes33 ; cycles entretenus par une compétition incessante, fondée sur la « rivalité mimétique34 » et dont Salammbô pourrait offrir maint exemple :
- humiliation et jalousie des Barbares tenus à l’écart par Carthage dont ils convoitent la puissance et le luxe35 ; ils éprouvent, en particulier, pour Hamilcar, leur ancien chef, un mélange de haine et d’admiration fascinée36 qui caractérise bien la « rivalité mimétique » ;
- méfiance et rivalité entre Carthage, la métropole, et les villes voisines, Tunis, Hippo-Zaryte37 ;
- dissensions à l’intérieur de la cité : jalousies opposant le Peuple et les Riches, Hannon et Hamilcar, les prêtres de Tanit et ceux de Moloch ;
- rivalité amoureuse, enfin, entre Mâtho et Narr’Havas38.
20Le meurtre cesse, cependant, selon René Girard, d’engendrer le meurtre lorsqu’il est sacralisé, ritualisé et fait l’objet d’un accord, d’une adhésion unanime du groupe39.
21Et, à Carthage, dans Salammbô, tous les meurtres solennellement prescrits par les Anciens40 – sacrifices, exécutions capitales – font l’objet d’un tel accord ; le peuple entier leur donne son assentiment ; mieux, il y participe activement ; ainsi lors de la mise à mort des prisonniers expédiés par Hamilcar : « et des marchands, des goujats, des cuisiniers, des brodeurs et même des femmes (…), tous ceux qui voulaient, vinrent les tuer à coups de flèches41. »
22L’unanimité entoure aussi l’holocauste offert à Moloch, alors qu’il s’agit, cette fois, de sacrifier les enfants de la cité, la chair même de Carthage42. L’unanimité, enfin, devient formidable au cours de la cérémonie qui clôt le récit et du supplice de Mâtho, bouc émissaire endossant tous les maux de la cité43 ; c’est une volonté de participation unanime qui décide des tourments qu’on lui infligera :
« Mais quels citoyens seraient chargés de son supplice et pourquoi en frustrer les autres ? On aurait voulu un genre de mort où la ville entière participât, et que toutes les mains, toutes les armes, toutes les choses carthaginoises, et que jusqu’aux dalles des rues et aux flots du golfe pussent le déchirer, l’écraser, l’anéantir44. »
23Mâtho devra donc parcourir la ville, tout comme devait le faire, à Athènes, le « pharmakos » – le malheureux chargé d’assumer les calamités frappant la cité – « dans une cérémonie à laquelle toute la populace prenait part45 ». Il sera déchiré par la foule comme les victimes du « sparagmos » – démembrement – dionysiaque : « Tous les assistants sans exception sont tenus de participer à la mise à mort46. »
24Quant aux injures « atroces, immondes47 » qui s’ajoutent au supplice de Mâtho, elles sont, elles aussi, coutumières dans les rites sacrificiels comme le rappelle René Girard qui évoque, par exemple, les sacrifices célébrés par les Dinkas :
« (…) le paroxysme se produit non avec la mort elle-même mais avec les imprécations rituelles qui la précèdent et qui passent pour capables de détruire la victime ; la victime est immolée essentiellement à coups de mots48. »
25René Girard indique, cependant, les critères qui fondent le choix unanime – et donc indiscutable – de la victime émissaire : celle-ci ne doit pas être prise au cœur de la communauté – ce qui risquerait d’y relancer le cycle ruineux des vengeances49. On évitera de sacrifier les hommes valides appartenant au groupe, et aussi les femmes, dont l’immolation pourrait compromettre les alliances entre familles et fausser les règles de filiation50. Ces deux interdits sont respectés dans Salammbô.
26Très fréquents sont, en revanche, dans bien des communautés, les sacrifices d’animaux ; c’est ainsi qu’est solennellement scellée l’alliance de Mâtho et du Numide Narr’Havas :
« On amena un taureau blanc avec une brebis noire, symbole du jour et symbole de la nuit. On les égorgea au bord d’une fosse. Quand elle fut pleine de sang, ils y plongèrent leurs bras. Puis Narr’Havas étala sa main sur la poitrine de Mâtho, Mâtho la sienne sur la poitrine de Narr’Havas51. »
27Les animaux ont pu remplacer des victimes humaines, comme le suggèrent, dans la Bible, le sacrifice d’Isaac ou, en Grèce, telle version du sacrifice d’Iphigénie. Le « bouc émissaire » des Hébreux deviendra, en revanche, comme on sait, le parangon de toutes les victimes qui se succéderont dans l’histoire de l’humanité. René Girard, quant à lui, au risque de choquer bien des humanistes, ne voit nulle « distinction essentielle52 » entre les sacrifices humains et les immolations d’animaux.
28Et la frontière entre les deux espèces de victimes reste assurément incertaine dans Salammbô. On inflige aux compagnons de Mâtho le même supplice qu’aux lions qu’ils ont jadis aperçus sur la route de Sicca : « C’étaient nos frères ! », dit, sur la croix, le Gaulois Autharite53.
29Mâtho se confondait, dans les combats, avec le lion dont il revêtait la peau54 ; il sort de son cachot, avant sa mise à mort, « avec l’air effaré des bêtes fauves quand on les rend libres, tout à coup55 » ; il tente même, alors, de mordre ses bourreaux56.
30Pour encourager le sacrifice des enfants, les prêtres de Moloch les identifient à des bovidés ; étendant la main sur chacun d’eux, « pour le charger des crimes du peuple », ils vocifèrent : « Ce ne sont pas des hommes, mais des boeufs57 ! »
31Les enfants, de toute façon, « ne sont pas des hommes », du moins pas encore. Si d’anciens textes, à commencer par la Bible58, attestent de tels sacrifices, en particulier dans le culte de Moloch, c’est, selon René Girard, parce que, dans les sociétés primitives ou archaïques, les enfants ne sont pas membres à part entière de la communauté. Ils appartiennent à des catégories d’êtres marginales ou périphériques et, par là même, éminemment sacrifiables59, qui comprennent aussi les ennemis vaincus et prisonniers – tels Mâtho – ou, plus généralement, les étrangers, les « Barbares », ces intrus qui, ignorant la langue et les usages du groupe (ou de la cité), en menacent l’ordre et l’harmonie60.
32Ainsi seront sacrifiés ceux qui s’écartent de la norme admise dans le groupe, soit qu’on les juge inférieurs (animaux, enfants, ennemis vaincus, esclaves, mendiants, infirmes, idiots)61, soit qu’ils se trouvent excentrés par leur supériorité62
- tantôt physique (géants, « forces de la nature »),
- tantôt sociale (rois, patriciens).
33Le roman de Flaubert pourra, là encore, servir d’illustration. C’est à plusieurs titres, en effet, que Mâtho doit être immolé : comme ennemi captif, comme Barbare, mais aussi en raison de sa stature colossale et de ses exploits épiques. Comme dans les Voyages de Gulliver, la force cède au nombre.
34Autre exemple : le peuple accepte d’autant mieux la décision de sacrifier des enfants à Moloch que « le choix devait tomber exclusivement sur les grandes familles63 ». Est ici visé, au premier chef, le petit Hannibal, le fils bien-aimé d’Hamilcar ; quand les Anciens décrètent l’holocauste, le grand capitaine « baiss(e) les yeux64 », ne pouvant contrecarrer la volonté générale.
35Les victimes, dans ces deux exemples, sont donc doublement sacrifiables en raison de leur faiblesse (un Barbare vaincu ; des enfants) et de leur supériorité (un géant, un guerrier redoutable ; des enfants de haut lignage).
36Ce sont souvent les victimes les plus innocentes (par exemple les enfants) qu’on charge « des crimes du peuple65 ». Ici intervient un processus de substitution où René Girard voit un élément-clé du mécanisme sacrificiel66 : faute de pouvoir atteindre les vrais responsables67 ou, plus généralement, les véritables causes des maux qui menacent ou qui, déjà, sévissent dans la communauté (dissensions internes, invasions ennemies, fléaux naturels, etc.), on élit, dans une catégorie sacrifiable, une victime qui endossera symboliquement toute la responsabilité de la crise. René Girard souligne la « propension étrange des sacrificateurs à se jeter sur des victimes de rechange » qui permettent de « ruser » avec la violence « et de lui jeter, au moment propice, la prise dérisoire qui va la satisfaire68.
37Dans Salammbô s’opère même une substitution « au second degré » ; lorsque s’apprête le sacrifice à Moloch, la « ruse » des sacrificateurs est redoublée par celle d’Hamilcar : c’est alors une substitution au second degré qui va s’opérer ; ne supportant pas de livrer au dieu son fils, l’espoir de sa race, le suffète va substituer à la victime désignée un être plus innocent encore, le fils d’un misérable esclave de son palais69, qu’il fera décrasser et revêtir de pourpre avant de le livrer aux serviteurs de Moloch70.
38Joseph de Maistre, penseur monarchiste et ultramontain, exaltait, dans ses essais (Du Pape, 1819 ; Les soirées de Saint-Pétersbourg, 1821), la réversibilité du sacrifice et de l’expiation, la beauté de l’innocence sacrifiée pour le salut des pécheurs. Citant l’Éclaircissement sur les sacrifices, René Girard réfute la thèse que J. de Maistre développe dans l’ouvrage, l’idée que la victime rituelle, « créature innocente », devrait payer pour quelque « coupable » :
« Il n’y a rien à “expier”. La société cherche à détourner vers (…) une victime “sacrifiable” une violence qui risque de frapper ses propres membres, ceux qu’elle entend à tout prix protéger71. »
39Flaubert détestait le dogmatisme et les théories, selon lui, rétrogrades de Joseph de Maistre72. L’épisode de l’holocauste offert à Moloch pourrait, dans Salammbô, offrir une illustration ironique du discours maistrien.
40Mais René Girard voit encore s’opérer, dans le mécanisme sacrificiel, une autre forme de substitution : outre la responsabilité du mal à conjurer, c’est celle du sacrifice lui-même qui va se trouver déplacée ; car, pour agir, le sacrifice doit occulter partiellement ses fondements véritables, voiler la nudité du meurtre originel, voiler aussi – sous une forme ritualisée et cérémonielle – la cruauté de son rappel :
« L’opération sacrificielle suppose une certaine méconnaissance. Les fidèles ne savent pas et ne doivent pas savoir le rôle joué par la violence73. »
41Le groupe s’accorde pour sacraliser l’initiative du meurtre unanimement décidé, c’est-à-dire à en charger une volonté étrangère aux hommes, terrible et toute-puissante :
« C’est le dieu qui est censé réclamer les victimes ; lui seul en principe se délecte de la fumée des holocaustes ; c’est lui qui exige la chair amoncelée sur ses autels. C’est pour apaiser sa colère qu’on multiplie les sacrifices74. »
42Le sacrifice des enfants offre, dans Salammbô, le meilleur exemple d’un tel déplacement.
43Les murs de Carthage, assiégée par les Barbares, commencent à céder ; la famine et la chaleur sévissent ; Spendius a descellé des pierres de l’aqueduc alimentant la ville ; l’eau se perd dans la boue ; on meurt de soif75. Les habitants de la ville ont négligé une offrande rituelle76 :
« Et une terreur immense les prit. Les Dieux, indignés contre la République, allaient sans doute poursuivre leur vengeance.
On les considérait comme des maîtres cruels, que l’on apaisait avec des supplications et qui se laissaient corrompre à force de présents. Tous étaient faibles près de Moloch-le-dévorateur. L’existence, la chair même des hommes lui appartenait (… )77. »
Et, comme c’est alors la survie même de la cité qui se joue, le tribut sera lourd :
« Or tout profit devant être acheté par une perte quelconque, toute transaction se réglant d’après le besoin du plus faible et l’exigence du plus fort, il n’y avait pas de douleur trop considérable pour le Dieu, puisqu’il se délectait dans les plus horribles et que l’on était maintenant à sa discrétion ; il fallait donc l’assouvir78. »
44Le mode opératoire, ici, va s’imposer : c’est un holocauste qu’on offrira à Moloch, dieu du feu qui dévore. « D’ailleurs, ils croyaient qu’une immolation par le feu purifierait Carthage79. » Et l’on choisira pour le Dieu les proies les plus tendres (les enfants) et les plus rares (les enfants des Grands) : « plus la crise est aiguë, plus la victime doit être précieuse80 ».
45Mais, sous couleur de satisfaire un dieu cruel, c’est la malveillance et le sadisme des hommes que le sacrifice va satisfaire : « La férocité du peuple en était d’avance alléchée81. »
46Ainsi, lors des meurtres sacrificiels, les hommes projettent-ils sur les dieux leur part d’inhumanité : « La violence est toujours posée comme extérieure à l’homme ; c’est pourquoi elle se confond avec le sacré, avec les forces qui pèsent réellement sur l’homme du dehors, la mort, la maladie, les phénomènes naturels82. »
47Les Carthaginois ont donc créé, dans Salammbô, des dieux à leur image : cupides et féroces, voire sadiques. René Girard juge cependant anachronique l’accusation de sadisme que les belles âmes modernes lancent contre les sacrificateurs qui ne chercheraient, selon lui, que l’efficacité, le moyen le plus apte à conjurer les fléaux menaçant la communauté83. Et sans doute Flaubert, en dépit de tout un appareil érudit84, superpose-t-il à la Carthage du temps d’Hamilcar une cité imaginée au tournant du XIXe siècle, entre romantisme noir85 et décadentisme86. Salammbô est, en outre, une œuvre fortement marquée par la lecture et le souvenir du « Divin Marquis87 ».
48Les intuitions du romancier méditant sur les rites de l’antique Carthage, semblent annoncer, avec une étonnante précision, les thèses d’un penseur d’aujourd’hui comme René Girard ; il ne s’en abandonne pas moins à ses démons intérieurs qui sont aussi ceux qui agitent son siècle.
49La question du sadisme dans les sacrifices touche, en tout cas, aux relations unissant sacré, violence et sexualité. René Girard souligne d’ailleurs bien lui-même la force de ces relations, « le rapport étroit entre sexualité et violence, héritage de toutes les religions88 ».
50Le jour de la mise à mort de Mâtho, la parure de Salammbô associe les suggestions érotiques aux signes d’allégeance à Tanit, déesse des eaux et de la lune : le corps de la jeune femme est pris « dans un réseau de mailles étroites imitant les écailles d’un poisson » ; deux « échancrures en forme de croissant » découvrent ses seins89. Les prêtresses de Tanit défilent dans des robes transparentes « en poussant des cris d’oiseaux, en se tordant comme des vipères90 ».
« D’ailleurs le principe femelle, ce jour-là, dominait, confondait tout ; une lasciveté mystique circulait dans l’air pesant ; déjà les flambeaux s’allumaient au fond des bois sacrés ; il devait y avoir, pendant la nuit, une grande prostitution91. »
51Et Mâtho, marchant au supplice, suscite d’étranges convoitises ; les femmes se penchent pour le voir : « Elles brûlaient de contempler celui qui avait fait mourir leurs enfants et leurs époux ; et du fond de leur âme, malgré elles, surgissait une infâme curiosité – le désir de le connaître complètement, envie mêlée de remords et qui se tournait en un surcroît d’exécration92. »
52La mort du héros, lacéré par la foule, évoque le « sparagmos », la meute des femmes qui, possédées par Dionysos, déchirent, dans Les Bacchantes, le corps de Penthée93.
53On voit s’affronter, dans Salammbô, deux figures mythiques, Tanit, « le principe femelle » et Moloch l’exterminateur. C’est sur cet affrontement qu’est centré le récit, où s’estompe le rôle des autres divinités puniques, tel Eschmoûn, « personnification de la sphère étoilée94 », dieu des Intelligences célestes, dont le temple domine la ville, dieu cependant trop lointain et trop serein pour l’histoire de feu et de sang, de désir et de meurtre qui nous est ici racontée95. Comme la Mort et la Luxure dans La Tentation de saint Antoine96, Moloch et Tanit se défient, puis s’unissent et se confondent.
54Le roman fait apparaître l’ambivalence de ces figures divines apparemment contrastées mais qui en viennent à échanger, paradoxalement, leurs attributs et leurs rôles. On est d’abord tenté d’opposer, à la férocité de Moloch, la suavité de Tanit : « Tu es blanche, douce, lumineuse, immaculée, auxiliatrice, purifiante, sereine ! » ; ainsi la déesse est-elle invoquée par Salammbô97 ; laquelle, cependant, ajoute aussitôt : « Mais tu es terrible, maîtresse ! C’est par toi que se produisent les monstres, les fantômes effrayants, les songes menteurs ».
55Autre forme d’ambivalence : Tanit, figure de la féminité est représentée, dans son temple, sous l’aspect d’un hermaphrodite, « grasse et barbue », avec un corps de femme sortant « d’une gaine couverte de mamelles98 ». Le jour du supplice de Mathô, le cortège de la déesse comprend, outre les prêtresses, des officiants travestis, « les Kedeschim aux paupières peintes, symbolisant l’hermaphroditisme de la Divinité99 ».
56Lors du sacrifice des enfants, les prêtres de Moloch entonnent, en revanche, un hymne étrange : « Hommage à toi, Soleil (…), créateur qui s’engendre, Père et Mère (…), Dieu et Déesse, Déesse et Dieu100 ! »
57René Girard voit dans « l’abolition de la différence sexuelle101 » un trait caractéristique des orgies sacrificielles, en particulier dans les déchaînements dionysiaques102. Mais ce n’est là qu’un aspect de la confusion générale qui s’installe alors : entre les hommes et les animaux103 ; entre les hommes et les dieux104 ; entre les dieux et les animaux105.
58Mais les débordements orgiaques, la frénésie sanguinaire, la confusion font, paradoxalement, partie d’un rituel bien réglé. La cérémonie finale de Salammbô, mêlant l’ivresse meurtrière à l’érotisme, célèbre, dans son ordonnance rigoureuse, la fin des troubles qui agitaient Carthage.
59Ce sont bien le retour à l’ordre et, pour y parvenir, comme l’affirme René Girard106, la recherche de la plus grande efficacité qui guident, dans le roman, les sacrificateurs. Les prêtres de Moloch et le Conseil des Anciens se fondent, pour réclamer l’holocauste, sur une expérience éprouvée : « Les exemples prouvaient que ce moyen-là contraignait le fléau à disparaître107. »
60Et le résultat semble leur donner raison. Après le supplice des enfants, le Dieu possède Tanit ; le tonnerre – feu du ciel – éclate ; la déesse, fécondée, ouvre « son vaste sein108 » : la pluie, bienfait des dieux, inonde enfin Carthage. La décision d’immoler Mathô vise, de même, à restaurer la concorde et l’unité menacées, dans la cité, par les dissensions internes et la révolte des Barbares. Les sacrifices parviennent, selon René Girard à rassembler (provisoirement) les membres de la communauté déchirée par la « rivalité mimétique ». La victime émissaire est honnie, chargée de tous les maux affectant le groupe. Ainsi Mâtho :
« Ce dernier des Barbares leur représentait tous les Barbares, toute l’armée ; ils se vengeaient sur lui de leurs désastres, de leurs terreurs, de leurs opprobres109. »
61Mais la victime assure, par là même, le salut commun et ici s’illustre un paradoxe relevé par René Girard : bien que choisie dans les marges de la communauté, elle en représente « le centre et l’origine110 ». Tout Carthage, le jour du supplice, gravite autour de Mâtho. Et le Barbare vaincu semble jouer un rôle analogue à celui qu’assumait, en Grèce, le « pharmakos » – le misérable qu’on livrait, si une crise éclatait, à la vindicte des dieux ; le mot « pharmakos » signifie à la fois – comme le rappelle René Girard – « poison » et « remède » ; la victime est « sacrée », dans le double sens du latin « sacer » : maudite et vénérable. La foule, voyant Mâtho nu et pantelant, retient son haleine : « Le corps de cette victime était pour eux une chose particulière et décorée d’une splendeur presque religieuse111. »
62On est alors tenté de voir dans son supplice, comme certains commentateurs112, un équivalent de la Passion : Mâtho marche à la mort comme le Christ vers le Calvaire ; il tombe, se relève113, essuie injures et sarcasmes114 ; une plaie le fait saigner115 ; on lui tend une éponge imbibée d’immondices116.
63Ces ressemblances ne doivent cependant pas égarer. Mâtho, chef d’une horde sanguinaire, ne possède pas l’innocence du Christ ; au lieu de gravir le Golgotha, il s’enfonce dans la ville ; la pseudo-Passion ne paraît annoncer aucune Rédemption ; la cité ne connaît qu’un sursis : Salammbô, incarnant « le génie de Carthage », meurt avec Mâtho. Bientôt s’accomplira le vœu du vieux Caton : « Carthago delenda est. »… Et sur les ruines de la cité punique ne s’élèvera nulle Carthage céleste.
64René Girard cite un fragment d’Héraclite : « En vain tentent-ils de se purifier en se souillant du sang des victimes, comme un homme qui voudrait, après un bain de boue, se nettoyer avec de la boue117. » Et il rapproche cette mise en garde de la parole des prophètes Amos ou Isaïe dénonçant, eux aussi, l’absurdité et l’ignominie des sacrifices118.
65Le supplice de Mâtho reste enfermé dans l’archaïsme des rites sacrificiels, au lieu que, pour René Girard, la Passion brise le cercle fatal et, accomplissant la parole des Prophètes, fait éclater au grand jour le scandale que représente le meurtre des innocents : le bouc émissaire devient agneau de Dieu119.
66Et pourtant, à la fin du roman, quelque chose vient à basculer. Le jour où Carthage célèbre les noces de Salammbô avec Narr’Havas, le roi félon, et où Tanit paraît triompher, la jeune femme, devant Mâtho qui agonise, hideux, sanglant, et dont les « effroyables prunelles » la contemplent, est assaillie de souvenirs tendres :
« Elle le revoyait dans sa tente, à genoux, lui entourant la taille de ses bras, balbutiant des paroles douces ; elle avait soif de les sentir encore, de les entendre ; elle allait crier120. »
67Mâtho alors s’abat et Schahabarim – le prêtre apostat qui a délaissé Tanit pour Moloch – arrache le cœur de la victime pour l’offrir au Soleil121. Mais, avec Mâtho, voici que disparaît l’astre de Moloch, le dieu que le héros a pu lui-même incarner122 :
« L’astre s’enfonçait dans la mer à mesure que les battements diminuaient ; à la dernière palpitation, il disparut123. »
68Ici paraît suggérée sinon, comme dans La Tentation de saint Antoine, la mort des dieux, du moins celle de la dyade occupant le centre du récit. La fin de Tanit est annoncée par celle de Salammbô qui, ce jour-là, « se confond », on l’a vu, avec la Déesse qu’elle a tant servie.
69Trop servie, sans doute, puisqu’en voulant rapporter à Tanit son voile, elle a, du même coup, commis un sacrilège fatal : « Ainsi mourut la fille d’Hamilcar pour avoir touché au manteau de Tanit124. »
70Ce sacrilège involontaire n’est pas, cependant, l’unique raison de la mort de l’héroïne ; il en est une autre que l’auteur – abhorrant les clichés – se garde de formuler : Salammbô meurt d’amour.
71Et la mort des amants les délivre de l’oppression que faisaient peser sur eux la cité punique, son peuple, ses prêtres, ses dieux cruels.
72Schahabarim a prétendu, par son geste atroce, déshumaniser Mâtho mais, en présentant à la lumière du couchant le cœur de la victime – siège du sentiment – le prêtre n’a pu, à l’inverse, qu’exalter l’humanité du Barbare supplicié :
« Le soleil s’abaissait derrière les flots ; ses rayons arrivaient comme de longues flèches sur le cœur tout rouge125. »
73La vision baroque et sanglante qui naît alors évoque irrésistiblement le motif du Sacré-Cœur ; mais l’amour symbolisé par le cœur reste ici l’amour humain ; si la sensibilité et l’imagination de Flaubert ont pu être marquées par le catholicisme126, il n’en demeure pas moins résolument agnostique127. L’auteur de Salammbô paraît bien, toutefois, adopter le point de vue qui supplante, dans l’Évangile, celui des sacrificateurs – le seul qui pût s’exprimer, auparavant, dans les cérémonies religieuses – : le point de vue, désormais, des victimes128.
74Les lions crucifiés n’étaient certes pas des agneaux. Les Barbares ont commis bien des horreurs. Salammbô n’a rien, assurément, d’un récit édifiant ni d’un ouvrage humanitaire129. Il ne semble pas, cependant, que Flaubert tienne, dans cette histoire, la balance exactement égale entre vainqueurs et vaincus. Les violences des Mercenaires sont exacerbées par l’injustice et la mauvaise foi – « fides punica » – de la cité qui les a exploités. Leur ardeur, leur détermination peuvent, en revanche, forcer l’admiration :
« Les colères de leurs compagnons morts leur revenaient à l’âme et multipliaient leur vigueur130. Les Barbares, hommes errants, venus de partout, paraissent alors investis d’un rôle véritablement sacré et d’une mission qui cimente leur union : “(…) ils sentaient confusément qu’ils étaient les desservants d’un dieu épandu dans les cœurs d’opprimés et comme les pontifes de la vengeance universelle (…) Ils firent le serment de combattre les uns pour les autres jusqu’à la mort”131. »
75On chercherait en vain chez les Carthaginois fourbes, cruels et cupides, les élans, les rêves et l’héroïsme qui humanisent le « Barbare » Mâtho132.
76Et Spendius, dont l’impudence, les accès de pleutrerie et l’obséquiosité133 trahissaient le passé d’esclave, est, lui aussi, définitivement affranchi par ses bourreaux :
« Quant à Spendius, un étrange courage lui était venu ; maintenant il méprisait la vie par la certitude qu’il avait d’un affranchissement presque immédiat et universel et il attendait la mort avec impassibilité134. »
77L’« impassibilité », vertu cardinale pour Flaubert, par-delà la violence et la terreur du sacré.
Notes de bas de page
1 À Ernest Feydeau, fin novembre 1857, Correspondance, Pléiade, t. 2, p. 783.
2 Ibid., t. 3, p. 43.
3 « J’éprouve le besoin de sortir du monde moderne où ma plume s’est trop trempée et qui d’ailleurs me fatigue autant à reproduire qu’il me dégoûte à voir. » (À Mlle Leroyer de Chantepie, 18 mars 1857, ibid., t. 2, p. 691)
4 Ibid., p. 819.
5 Ibid., t. 3, p. 170.
6 À l’issue de la première Guerre Punique (264-241).
7 Salammbô, GF Flammarion, 2001, p. 159.
8 Massacre des prisonniers carthaginois (ibid., p. 281) ; meurtre de Giscon (ibid., p. 285).
9 Enfermés dans le « Défilé de la Hache » et torturés par la faim, les Mercenaires s’entredévorent (ibid., p. 341-342).
10 Ibid., p. 67.
11 Ibid., p. 104.
12 Ibid., p. 159.
13 Ibid., p. 139-140.
14 Ibid., p. 86.
15 Ibid., p. 330-331.
16 Ibid., p. 332.
17 Ibid., p. 230.
18 Ibid., p. 231.
19 Ibid.
20 Ibid., p. 230.
21 Ibid., p. 369.
22 Ibid.
23 Ibid., p. 325-326.
24 Ibid., p. 372.
25 « (…) et il allait, palpé, piqué, déchiqueté par tous ces doigts ; (…) on lui enlevait des poignées de cheveux, des lambeaux de chair ; (…) » (Ibid., p. 374)
26 Ibid., p. 375.
27 La Violence et le Sacré, Des choses cachées depuis la fondation du monde, Le bouc émissaire, essais réunis (avec Mensonge romantique et vérité romanesque) sous le titre De la violence à la divinité dans la « Bibliothèque Grasset » (2007).
28 R. Girard assume l’usage de termes bannis par les « bienséances » modernes. Ainsi mentionne-t-il, par exemple, « l’univers primitif » (La Violence et le Sacré, op. cit., p. 328), etc.
29 Voir La Violence et le Sacré, op. cit., p. 408 et sq.
30 En particulier dans un « chapitre explicatif » manuscrit, supprimé par Flaubert dans la version définitive du roman mais reproduit dans l’édition GF-Flammarion (voir p. 387 à 390).
31 Une République oligarchique, voire ploutocratique, mâtinée de théocratie.
32 Quoique peu tendre, en général, pour la psychanalyse, R. Girard admet, dans une certaine mesure, les processus imaginés par Freud dans Totem et Tabou (voir La Violence et le Sacré, p. 408 et sq.).
33 Voir Ibid., p. 313, etc.
34 Des choses cachées depuis la fondation du monde, op. cit., p. 712 et sq.
35 Voir les exhortations de Spendius à Mathô, Salammbô, op. cit., p. 77, etc.
36 Le Baléare Zarxas reproche à Spendius d’avoir manqué l’occasion de tuer Hamilcar : « (…) son glaive était là, près de toi ! “Lui !” fit Spendius ; (…) comme si la chose eût été impossible et Hamilcar quelqu’un d’immortel. » (Ibid., p. 347)
37 « Tunis surtout exécrait Carthage ! Plus vieille que la métropole, elle ne lui pardonnait point sa grandeur ; (…) » (Ibid., p. 151)
38 Lorsque, dans les jardins d’Hamilcar, Mâtho a porté à ses lèvres la coupe que lui a tendue Salammbô, Narr’Havas lance contre lui son javelot (ibid., p. 74-75), etc.
39 « (…) dans toute pratique rituelle, dans toute élaboration mythique, le thème de l’unanimité reparaît avec une fréquence extraordinaire (…) » (La Violence et le Sacré, op. cit., p. 417)
40 Ils se réunissent pour former, à Carthage, le Conseil Suprême, émanation de la Grande Assemblée, « réunion générale de tous les Riches » (Salammbô, op. cit., « Chapitre explicatif », p. 388). Le Conseil Suprême décrète les lois, surveille les magistrats et perçoit les impôts.
41 Salammbô, op. cit., p. 230-231.
42 La « rivalité mimétique » renaît cependant, ici, au cours du sacrifice lui-même. Pour encourager les parents à livrer leurs petits, les prêtres se balafrent le visage ; des fanatiques, les « Dévoués », se mutilent et dansent en cercle autour des enfants, attirant à eux la foule « par le vertige de ce mouvement tout plein de sang et de cris ». (Ibid., p. 332) Alors naît une atroce émulation : des pères battent leurs enfants qui s’accrochent à eux ; la frénésie gagne l’assistance ; on s’entr’égorge.
43 « Ce dernier des Barbares leur représentait tous les Barbares, toute l’armée ; ils se vengeaient sur lui de leurs désastres, de leurs terreurs, de leurs opprobres. » (Ibid., p. 374-375)
44 Ibid., p. 370.
45 René Girard, La Violence et le Sacré, op. cit., p. 411.
46 Ibid., p. 417. René Girard invoque aussi les rites des Ngadju-Dayak de Borneo : « Tous ceux qui assistent au sacrifice sont tenus de frapper la victime avant qu’elle ne meure. » (Ibid., p. 418)
47 Salammbô, op. cit., p. 375.
48 René Girard, La Violence et le Sacré, op. cit., p. 415.
49 Ibid., p. 310-311.
50 Ibid., p. 311.
51 Salammbô, op. cit., p. 149.
52 La Violence et le Sacré, op. cit., p. 308-309.
53 Salammbô, op. cit., p. 358.
54 « Il était rentré dans sa tente, et, jetant sa cuirasse, avait pris sa peau de lion, plus commode pour la bataille ; le mufle s’adaptait sur la tête en bordant le visage d’un cercle de crocs ; les deux pattes antérieures se croisaient sur la poitrine, et celles de derrière avançaient leurs ongles jusqu’au bas de ses genoux. » (Ibid., p. 314-315)
55 Ibid., p. 373.
56 Ibid., p. 374.
57 Ibid., p. 331.
58 Voir Deutéronome, 12, 29, Lévitique, 20, 11, Rois, 17, 16, Jérémie, 8, 2. Voir aussi Diodore de Sicile, Bibliothèque historique, XX, 14.
59 R. Girard, La Violence et le Sacré, op. cit., p. 310.
60 R. Girard, Le Bouc émissaire, op. cit., p. 1250-1251.
61 La Violence et le Sacré, op. cit., p. 310-311.
62 Ibid., p. 311.
63 Salammbô, op. cit., p. 319.
64 Ibid.
65 Ibid., p. 331.
66 Voir La Violence et le Sacré, op. cit., p. 299 et sq.
67 Car leur immolation relancerait le cycle de la vengeance et des meurtres.
68 La Violence et le Sacré, op. cit., p. 301.
69 Hamilcar, pour protéger son fils des envoyés de Moloch, l’enferme, le ligote et le bâillonne ; le danger passé, l’enfant, délivré, mord son père « jusqu’au sang » (Salammbô, op. cit., p. 321 à 323). C’est pour son caractère hardi et violent qu’Hamilcar chérit le jeune garçon, qui deviendra un grand conquérant et livrera des batailles meurtrières ; l’innocence du petit Hannibal est donc relative ; le chétif enfant d’esclave qui lui est substitué est, lui, parfaitement inoffensif.
70 Salammbô, op. cit., p. 320 à 323.
71 La Violence et le Sacré, op. cit., p. 300.
72 Ainsi écrit-il à George Sand, le 13 février 1873 – tandis qu’il se documente pour Bouvard et Pécuchet –, qu’il vient « d’avaler tout l’odieux Joseph de Maistre » (Correspondance, éd. cit., t. 4, p. 642).
73 La Violence et le Sacré, op. cit., p. 304. Voir aussi, Ibid., p. 397 : « La violence, pour se conjurer, ne doit pas trop se connaître. C’est pourquoi la crise sacrificielle n’apparaît jamais sous un jour véridique dans les mythes et dans le rituel. »
74 Ibid., p. 304.
75 Salammbô, op. cit., p. 304 à 319.
76 « Les Carthaginois, en réfléchissant sur la cause de leurs désastres, se rappelèrent qu’ils n’avaient point expédié en Phénicie l’offrande annuelle due à Melkarth-Tyrien. » (Ibid., p. 318)
77 Ibid.
78 Ibid., p. 318-319.
79 Ibid., p. 319.
80 R. Girard, La Violence et le Sacré, op. cit., p. 318.
81 Salammbô, op. cit., p. 319.
82 La Violence et le Sacré, op. cit., p. 397.
83 « Pour comprendre le rite, il faut le rapporter à autre chose qu’à des motivations psychiques, conscientes ou inconscientes. En dépit des apparences, il n’a rien à voir avec un sadisme gratuit ; il n’est pas orienté vers la violence mais vers l’ordre et la tranquillité. Le seul type de violence qu’il cherche à reproduire est celui qui chasse la violence. » (Ibid., p. 457)
84 Il réunit, pour Salammbô, une documentation impressionnante : il consulte les auteurs anciens (Plutarque, Polybe, Lucien, Diodore de Sicile, Strabon, etc.), la Bible, la Kabbale, les historiens des religions (Charles Dupuis, Creuzer, etc.) ; il visite, au printemps 1858, la Tunisie pour reconnaître les lieux où se déroulera l’action. Composant, selon l’expression de Gisèle Séginger (dans sa présentation du roman pour l’édition GF-Flammarion, p. 35 et 41), une « archéo-fiction », il devra répondre à la fois aux critiques des archéologues (Frœhner) qui incrimineront un défaut, dans l’ouvrage, de rigueur scientifique et à celles de certains hommes de lettres (Sainte-Beuve) accablés par un excès d’« érudition ».
85 Il déclare que les horreurs étalées dans son roman vont rendre jalouse « l’ombre de Pétrus Borel ». (À Ernest Feydeau, 31 août, 1861, Correspondance, éd. cit., t. 3, p. 170)
86 Salammbô connaîtra une indéniable faveur auprès des artistes « décadents » et « fin de siècle » fascinés par la figure hiératique et fatale d’une héroïne parée de « bijoux barbares » : l’œuvre occupe une place de choix dans la bibliothèque de des Esseintes (À Rebours, éd. Folio, 1977, p. 298) ; un recueil poétique de Robert de Montesquiou s’intitule Le Chef des odeurs suaves ; le peintre Rochegrosse expose une Salammbô plus ondulante que son python, etc.
87 Flaubert, dès son adolescence, plaçait Sade dans son panthéon – avec Néron et le bandit Lacenaire : « Crois-moi, écrivait-il à Ernest Chevalier, en juillet 1839, ce sont les grands hommes, (…) les immortels aussi ! » (Correspondance, éd. cit., t. 1, p. 48) Il le lira et le relira sans cesse, en conseillera la lecture à ses amis qu’il affublera volontiers des noms des personnages de Justine (Bandole, Blamont, Saint-Florent, etc.). Les Goncourt voient en Flaubert « une intelligence hantée par M. de Sade, auquel il revient toujours, comme à un mystère qui l’affriole ». (Journal, nov. 1858, « Bouquins », Laffont, t. 1, p. 417)
88 La Violence et le Sacré, op. cit., p. 338. R. Girard note que, lors des fêtes de Dionysos – qui s’accompagnent, dans les Bacchantes d’Euripide, d’un déferlement de violence –, ainsi que dans bien des rites « primitifs », la promiscuité sexuelle est tolérée, voire requise (Voir Ibid., p. 441 et sq.).
89 Salammbô, op. cit., p. 372.
90 Ibid., p. 371.
91 Ibid.
92 Ibid., p. 373-374.
93 Voir René Girard, La Violence et le Sacré, op. cit., p. 455 à 458.
94 Ainsi est-il qualifié dans le « chapitre explicatif » figurant dans l’édition GF-Flammarion (p. 393). Voir note 30.
95 « Les gens d’un esprit grave seuls adoraient Eschmoûn. Quant au peuple, il s’écartait tout naturellement d’un dieu presque impersonnel qui n’avait pas de passions. » (Ibid., p. 400)
96 Voir La Tentation de saint Antoine, version de 1874, Flaubert, Œuvres complètes, Pléiade, t. 1, p. 184 à 188.
97 Salammbô, op. cit., p. 106.
98 Ibid., p. 135.
99 Ibid., p. 371.
100 Ibid., p. 329.
101 La Violence et le Sacré, op. cit., p 452.
102 Les Bacchantes, qui se livrent aux actions les plus violentes, font, dans la tragédie d’Euripide, « honte aux hommes de leur mollesse, de leur féminité ». « Sous les traits d’un éphèbe aux longs cheveux, Dionysos, en personne, fomente le désordre et la destruction. » (Ibid.)
103 Si Mâtho supplicié semble, on l’a vu, un fauve poussé hors de sa cage (Salammbô, p. 373), la foule qui l’insulte emplit Carthage de son « vaste aboiement ». (Ibid., p. 375)
104 Voir R. Girard, La Violence et le Sacré, op. cit., p. 452. L’héroïne éponyme de Salammbô « se confond », dans l’épisode final du roman (p. 372), avec Tanit.
105 Ainsi les enfants sont-ils sacrifiés à Moloch, dieu à tête de taureau.
106 Voir La Violence et le Sacré, op. cit., p. 457, etc.
107 Salammbô, op. cit., p. 319.
108 Ibid., p. 333.
109 Ibid., p. 374-375.
110 Des choses cachées depuis la fondation du monde, op. cit., p. 794.
111 Salammbô, op. cit., p. 373.
112 Dans un article intitulé « Salammbô ou la Barbarie à visage humain » (Revue d’Histoire littéraire de la France, juillet-octobre 1981), Bernard Masson qualifie Mathô de « prince sans couronne et sans royaume, Christ aux outrages d’une humanité en quête de noces » (p. 596).
113 Salammbô, op. cit., p. 375.
114 Ibid.
115 Ibid., p. 374.
116 Ibid.
117 Héraclite, fragment 5, in La Violence et le Sacré, op. cit., p. 348.
118 R. Girard, Ibid.
119 Voir Des choses cachées depuis la fondation du monde, op. cit., livre II, « L’Écriture judéo-chrétienne », p. 881 et sq.
120 Salammbô, op. cit., p. 376.
121 Ibid., p. 377. C’est là un rite aztèque que Flaubert a, sans excès de scrupule, expatrié à Carthage !
122 « Moloch, tu me brûles ! », s’est écriée Salammbô, tandis que Mâtho l’étreignait sous la tente (Ibid., p. 268). C’est là un nouvel exemple de l’ambivalence des rôles dévolus aux dieux dans le roman : Moloch, dieu de toutes les violences, symbolise la cruauté de Carthage ; il exige, on l’a vu, des sacrifices atroces ; mais il s’incarne aussi en Mâtho, le Barbare dont les fureurs menacent la cité.
123 Ibid., p. 377.
124 Ibid.
125 Ibid.
126 Voyant en sa maîtresse, Louise Colet, une « païenne », éprise de la vie, il lui écrit, le 14 décembre 1853 : « Mais moi, je la déteste, la Vie. Je suis un catholique. J’ai au cœur quelque chose du suintement vert des cathédrales normandes. » (Correspondance, éd. cit., t. 2, p. 478) Il rêve d’une vie monacale et contemplative : « (…) les robes des moines avec leurs cordelières à nœud, écrit-il encore à Louise, la même année, me chatouillent l’âme, en je ne sais quels coins ascétiques et profonds. » Et son œuvre est, on le sait, hantée par le thème de la sainteté (La Tentation de saint Antoine, La Légende de saint Julien l’Hospitalier, Hérodias, Un cœur simple).
127 Héritier des Lumières, il confesse à Mme Roger des Genettes, en janvier 1860, son admiration pour le « grand Voltaire » (Correspondance, éd. cit., t. 3, p. 72) et déclare, la même année, à cette correspondante : « Vous vous étonnez de ma rage antireligieuse ; en voici la raison immédiate : c’est qu’à chaque moment, dans mes études – il se documente alors pour Salammbô –, je touche à la Bible et, dans la Bible, au Dieu actuel, à celui des catholiques, qui m’exaspère de plus en plus par son côté restreint, borné, oriental, monarchique (…) » (Ibid., p. 131)
128 Les Évangiles professent, selon René Girard, « la vérité de la victime émissaire ». (Des choses cachées depuis la fondation du monde, op. cit., p. 972)
129 « Il ne ressort de ce livre, écrit Flaubert à Amélie Bosquet, le 24 août 1861, qu’un immense dédain pour l’humanité et il faut très peu la chérir pour l’avoir écrit. » (Correspondance, éd. cit., t. 3, p. 172)
130 Salammbô, op. cit., p. 361. On pense ici à l’évocation, dans L’Éducation sentimentale, de la colère des ouvriers parisiens avant les émeutes de juin 48 avec leurs figures « amaigries par la faim, exaltées par l’injustice » (Livre de Poche, 2002, p. 474). Si Flaubert voit, entre les deux camps qui vont s’affronter, « une égalité de bêtes brutes » (Ibid., p. 501), il ne peut cependant dissimuler, en dehors de toute préférence idéologique, une invincible compassion pour les vaincus ; ainsi pour l’adolescent enfermé sous les Tuileries et qui, réclamant du pain, est fusillé à bout portant (Ibid., p. 502) : victime de la Propriété qui, alors, « monta dans les respects au niveau de la Religion et se confondit avec Dieu. » (Ibid., p. 441)
131 Ibid., p. 361-362.
132 Même l’un des moins vils d’entre eux, l’intrépide Hamilcar, reste implacable et froidement calculateur. Quant à Salammbô, sa fille, ses sentiments à l’égard de Mâtho restent longtemps opaques et teintés d’hostilité ; ainsi, peu avant la capture du Barbare : « Le souvenir du Barbare la gênait d’une façon intolérable ; il lui semblait que la mort de cet homme débarrasserait sa pensée comme, pour se guérir de la blessure des vipères, on les, écrase sur la plaie. » (Ibid., p. 362)
133 Ainsi en présence d’Hamilcar : « devant son, maître ses habitudes d’esclave le reprenaient. » (Ibid., p. 347)
134 Ibid., p. 358.
Auteur
-
Patrick Feyler
Université Michel de Montaigne Bordeaux 3
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