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    Plan détaillé Texte intégral Introduction I. À rebours II. Le crépuscule des vieux Conclusion Notes de bas de page Auteur

    La Mélancolie

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    Table des matières

    Georges Bernanos, de la mélancolie à la tristesse : le retour de Satan sur terre

    Christophe Pérez

    p. 201-219

    Texte intégral Introduction I. À rebours II. Le crépuscule des vieux Conclusion Notes de bas de page Auteur

    Texte intégral

    Introduction

    1L’événement capital du XXe siècle est le retour de Satan sur terre. André Malraux exposa cette théorie à Georges Bernanos, lors d’une rencontre entre les deux écrivains en 1945, tandis que la France venait de se libérer de quatre années d’occupation militaire.1

    2C’est à la fin du second tome du Miroir des Limbes, intitulé La Corde et les souris, que Malraux a développé son interprétation de l’histoire du XXe siècle. Satan est revenu sur terre quand l’être humain a remplacé la fraternité, la dignité et l’honneur, par une intelligence sans âme, qui se contente de réduire le monde à la pure efficacité technique à atteindre. Ceci permet à l’écrivain de dater la catastrophe lors de l’offensive allemande avec les premiers gaz de combat, à Bolgako, sur la Vistule, en 1916 : « Avec les premiers gaz de combat, Satan reparaît sur le monde », écrit André Malraux.2

    3Si Georges Bernanos développe apparemment la même conception que l’auteur de La Condition humaine, il lui ajoute toutefois un élément supplémentaire. Pour Bernanos, si Satan peut se deviner à travers les gaz de combat de la Grande Guerre, Satan fait aussi son retour accompagné d’une tristesse qui ne fera que s’approfondir dans le monde moderne : « Avec Satan, la tristesse est entrée dans le monde », écrit Bernanos, en 1929, dans son roman La Joie.3 Or, le romancier, que ce soit dans son œuvre de fiction ou dans ses écrits pamphlétaires, fait très peu usage du terme de « mélancolie », pour lui préférer celui de « tristesse ». Il y a donc une interprétation de l’histoire chez Bernanos, qui justifie cette idée de la coexistence du diable et de la tristesse. Pourquoi Bernanos a-t-il besoin d’ajouter le sentiment de tristesse au retour de Satan, alors qu’il partage la même idée que Malraux, et que ce dernier fait l’impasse sur ce sentiment ? Les deux écrivains, pourtant si proches, partagent-ils la même analyse du retour de Satan, et par conséquent, de l’histoire ?

    I. À rebours

    4Pour comprendre l’entrée de Satan sur terre et la lente progression de la tristesse qui en est le symptôme, commençons par l’analyse que Bernanos effectue sur l’antiquité romaine.

    5Le romancier a toujours été très critique envers l’impérialisme romain, dont il dénie la grandeur culturelle qu’on lui attribue traditionnellement. L’Empire romain ne possédait en effet comme seul fondement la force militaire ; cette force brutale permettait de conquérir les nations et d’instaurer une paix fallacieuse, la pax romana. Ainsi, pour Georges Bernanos, tout empire possède en lui-même sa propre négation ; car, en instaurant la domination des peuples par la force, il ne peut en assurer la maîtrise qu’en usant des instincts les plus archaïques de l’homme, à savoir l’appât du gain et la terreur. Tout ordre politique qui se fonde sur des instincts aussi capricieux et incontrôlables, est d’emblée voué à sa perte, comme l’écrit le romancier en 1939, dans son essai Nous autres Français :

    Les deux plus puissants ressorts de la grandeur impériale ont été l’avarice et la peur. Chaque nation conquise ajoutant une crainte de plus aux autres craintes, exaltait le réflexe de défense jusqu’à ce que l’immense corps pourri, la moelle fondue, rendit par tous les orifices le sang et l’or.4

    6Le monde romain était habité par une tristesse profonde, parce qu’il était gouverné par le glaive et la peur : l’esclavage y était l’institution principale, et la cruauté, le plaisir le mieux partagé. Selon Bernanos, la grandeur de la civilisation romaine ne justifie ni les vices qu’elle a produits ni l’homme qu’elle a conçu.

    Qu’un citoyen d’ailleurs étranger à toute pratique désintéressé d’un sport quelconque, partageant d’ordinaire ses loisirs entre la table et l’étuve ait été le plus souvent possible s’asseoir sur les bancs du cirque et se distraire à toutes ces saloperies, il m’importe peu qu’il ait construit des ponts, des routes, des aqueducs, nous savons qu’il est un porc. L’idée d’enfermer une jeune fille dans un filet pour la voir plus commodément éventrer par un taureau ne peut absolument sortir que de méninges en bouillie.5

    7Or, si l’Empire romain a été une culture de la force et de la cruauté, c’est en raison de son absence de spiritualité.6 Le monde romain a été « le type achevé d’un certain ordre de grandeur temporelle »7, c’est-à-dire d’une grandeur purement charnelle dans laquelle l’amour (agapè) ne s’est pas incarné, une grandeur où la loi naturelle de la domination du fort sur le faible règne partout, une grandeur dénuée de surnaturel où Satan fait régner « Puissance, Richesse, Domination ».8 Pour l’auteur des Grands Cimetières sous la lune, « le nom de Rome évoque instantanément la silhouette obèse de Néron, les cuisses épilées d’Héliogabale ou le cheval de Caligula ».9

    8L’admiration portée à l’antiquité romaine est une admiration malsaine, une admiration portée vers une imposture. La gloire de la Rome impériale est une gloire falsifiée, car fondée sur le temporel, sur les forces de la nature, incapable de dépasser les lois de la nature, les nécessités de la domination par le glaive, de l’asservissement du faible par l’esclavage et de la distraction des vainqueurs par les jeux du cirque. La force surnaturelle de l’amour n’a pas encore révélé la faiblesse du fort et la force du faible, le monde romain ne sait pas encore qu’ayant vécu par l’épée, il périra par l’épée. Ce monde cruel qui se détruit par les destructions qu’il produit, est un monde de malheur, un monde triste, où la tristesse de Satan s’est faufilée partout comme un serpent noir. Ce monde ne mérite pas l’admiration qu’il a suscitée :

    Il n’est pas de gloire sans admiration, pas de véritable admiration sans amour, ni d’amour sans liberté. Cette forme de grandeur qu’on dit impériale n’a besoin ni d’admiration ni d’amour.10

    9Le Moyen Âge est la période historique où l’amour se répand sur terre, le moment où il s’incarne, où la tristesse recule pour laisser place à la Joie. Depuis l’incarnation christique, l’amour s’incarne dans les cœurs, les mœurs et surtout à travers la longue lignée des saints, dans laquelle Bernanos voit l’Église invisible.11 « Le Moyen Âge a compris tout », écrit le romancier dans le Journal d’un curé de campagne, roman de 1936.12

    10Période d’incarnation, le Moyen Âge ne séparait pas l’esprit de la matière, la transcendance de l’immanence, le spirituel du temporel ; la puissance de l’amour s’incarnait dans des institutions comme le Christ s’incarnait dans le corps stigmatisé de Saint François d’Assise. L’Eucharistie était l’incarnation du Christ sous les aspects du pain et du vin ; le mariage était la vie charnelle sous la bénédiction d’un rite spirituel ; l’effort du chemin charnel que devait effectuer le pèlerin, était l’incarnation du chemin spirituel qu’il effectuait dans son âme ; et l’Église spirituelle s’incarnait dans l’Église militante. De même, le marché économique du monde médiéval s’incarnait dans les jurandes, les corporations de métier et les familles. L’homme et la terre demeuraient inséparables, le paysan étant lié à la terre qu’il occupait, tout comme le seigneur, de sorte que « l’homme et le fief ne faisaient qu’un au point de porter le même nom… »13

    11Mais la pierre angulaire de l’incarnation médiévale fut ce que Bernanos nomme l’honneur. L’honneur est en effet du spirituel incarné dans le temporel, de l’honneur charnel qui se laisse habiter par l’honneur spirituel, ou encore, l’honneur est « la fusion mystérieuse de l’honneur humain et de la charité du Christ ».14

    12L’honneur n’est pas, dans l’esprit de Bernanos, une valeur abstraite, ni même un impératif catégorique ; l’honneur a trouvé sa réalisation concrète dans la chevalerie du Moyen Âge et le code de l’honneur dont elle était la garante. La chevalerie était l’incarnation du spirituel dans le temporel. La force, n’opprimant plus le faible comme dans la Rome antique, est désormais conçue comme la protectrice du faible. Il y a ainsi un établissement temporel du règne de la charité christique, c’est-à-dire la possibilité pour la charité d’orienter la force vers les forces de compassion et de justice, et non vers la domination et la conquête.

    13C’est pour cela que l’écrivain différencie le soldat du militaire. Le soldat est le bras armé temporel commandé par la charité, le soldat est l’incarnation même de l’honneur. Le militaire, en revanche, est un bras armé au service d’un état technocratique visant l’efficacité la plus rentable ; le militaire est une force sans âme, désincarnée, gouvernée par des intérêts cyniques. Pour Georges Bernanos, la tristesse du monde moderne est taraudée par l’honneur de l’ancienne chevalerie trahie et perdue.

    Nos races avaient la chevalerie dans le sang, l’Église n’a eu qu’à bénir. Soldats, rien que soldats, voilà ce qu’ils furent, le monde n’en a pas connu d’autres. Protecteurs de la cité, ils n’en étaient pas les serviteurs, ils traitaient d’égal à égal avec elle. La plus haute incarnation militaire du passé, celle du soldat-laboureur de l’ancienne Rome, ils l’ont comme effacé de l’histoire. Oh ! sans doute, ils n’étaient tous ni justes ni purs. Ils n’en représentaient pas moins une justice, une sorte de justice qui depuis les siècles des siècles hante la tristesse des misérables, ou parfois remplit leur rêve.15

    14L’honneur est le lieu dans lequel l’incarnation du Moyen Âge s’est opérée ; l’honneur est le lieu où « le spirituel est constamment couché dans le lit de camps du temporel », pour reprendre la fameuse formule de Charles Péguy.16 Le monde médiéval fut un monde de la Joie, puisqu’il a hissé la Joie au rang de vertu. Nous ne devons pas oublier que l’Église considérait la tristesse comme un péché, que nous nommions alors l’acédie.17

    15Georges Bernanos fait du Moyen Âge l’apogée de la civilisation occidentale, car Satan se heurtait à une forte résistance spirituelle. Toutefois, le Moyen Âge n’est pas pour autant idéalisé par Bernanos ; il sait que le monde était alors loin d’être parfait. Bernanos sait aussi qu’il serait illusoire de prétendre à restaurer un passé perdu ; il se distingue en ce sens des idéologies réactionnaires.18 Cependant, au Moyen Âge, l’honneur n’étant pas encore dévalué dans le cœur des hommes, la charité pouvait irriguer le monde temporel et y développer la Joie, comme le signale l’écrivain en 1938 dans Les Grands Cimetières sous la lune :

    Les hommes du Moyen Âge n’étaient ni très pitoyables ni très chastes, mais il ne serait venu à l’esprit d’aucun d’entre eux d’honorer la luxure ou la cruauté à l’exemple des anciens, de leur dresser des autels. Ils assouvissaient leurs passions, ils ne les divinisaient pas. Ils étaient rarement capables peut-être d’imiter Saint Louis ou même le bon sire de Joinville et cependant le plus grossier, si dur que fût son cœur, n’eût point douté qu’un roi juste fût supérieur à un roi puissant, que le service de l’État ne saurait justifier aucun manquement à la loi de l’honneur commune aux chevaliers comme aux princes (…).19

    16Si l’honneur constitue pour Bernanos le point central de l’incarnation au Moyen Âge, le passage du soldat au militaire a inauguré la séparation moderne du spirituel et du charnel, qui n’a fait que croître jusqu’à nos jours. Satan a fait son entrée dans le monde en désincarnant l’honneur, en séparant l’honneur de la puissance militaire, elle-même soumise à un état désincarné, cet appareil froid qui n’obéit qu’à sa propre nécessité. L’État moderne est une protubérance cancéreuse qui affaiblit la société dont elle se nourrit.20

    17Dans ces conditions, nous comprenons que Bernanos ne date pas le retour de Satan dans le monde à la première utilisation des gaz de combat, comme le fait André Malraux ; le romancier situe ce retour beaucoup plus tôt, à la fin du Moyen Âge. Le monde commence à être creusé par une tristesse satanique, quand le royaume temporel de la charité christique s’éteint par la mort du dernier soldat. Cette mort est interprétée comme la disparition de la chrétienté elle-même, et Georges Bernanos la situe le 30 mai 1431, à Rouen.

    Il n’y a plus, il n’y aura plus jamais de chrétienté. (…) Parce qu’il n’y a plus de soldats. Plus de soldats, plus de chrétienté. Oh ! vous me direz que l’Église lui survit, que c’est le principal. Bien sûr. Seulement il n’y aura plus de royaume temporel du Christ, c’est fini. (…) Le dernier vrai soldat est mort le 30 mai 1431. (…) Et si [Dieu] l’a élevé si haut, ce soldat, c’est justement parce qu’il était le dernier.21

    18La mort de Jeanne d’Arc est la mort du dernier représentant de l’incarnation de la charité du Christ dans l’honneur humain.22 Après cet événement, Charles VII mettra sur pied la première armée d’état,23 une armée qui obéit à la raison d’état,24 au cynisme machiavélique d’un appareil administratif et procédurier. La charité ne peut plus s’incarner dans un bras armé temporel ; la chrétienté disparaît dans les cendres d’une jeune fille de 19 ans, qui seront dispersées dans la Seine. Si Bernanos ne situe pas au même moment que Malraux le retour de Satan dans le monde, il pense en revanche comme l’auteur des Antimémoires qu’il s’agit bien d’un retour. Satan occupait le monde de l’antiquité romaine, et il revient à la naissance du monde moderne, à la fin de la Guerre de Cent ans. Le Moyen Âge est donc un « temps intercalaire » selon l’expression de Péguy, coincé entre deux périodes sataniques.25

    19Si ce qui précède nous explique comment Bernanos situe dans l’histoire le retour de Satan, cela ne nous explique pas pourquoi le prince des ténèbres est toujours accompagné de la tristesse la plus sombre.

    20Qu’est-ce qui, dans la nature de Satan, conduit tous ceux qu’il séduit à vivre dans une tristesse sans fond ?

    21Selon la célèbre formule de Saint Jérôme, Satan est le singe de Dieu. Bernanos fera souvent référence à cette définition du prince des ténèbres.26 Satan voudrait en effet être Dieu, omniscient et omnipotent ; Satan voudrait avoir la toute puissance de Dieu. Or, si Dieu est tout puissant, c’est parce que Dieu est amour.27 La toute puissance de Dieu est indissociable de son amour infini et miséricordieux. Dieu est tout puissant dans la mesure même où l’amour est tout puissant : omnia amor vincit, écrivait déjà Virgile.28 Aimer d’un amour inconditionnel et absolu, aimer absolument jusqu’à aimer ses ennemis,29 est la promesse de pouvoir déplacer les montagnes. Satan se trouve enfermé dans ce paradoxe : il veut la toute puissance, mais il ne veut pas l’amour qui en est la condition, voire l’équivalent ; Satan veut le pouvoir, mais sans amour. Contrairement à Dieu, Satan n’aime pas l’amour ; Satan aime le pouvoir, et aimer le pouvoir pour le pouvoir, un pouvoir qui se passerait de l’amour qui l’implique, demande de faire semblant d’avoir le pouvoir, de faire semblant d’être Dieu, d’être le singe de Dieu.

    22Satan voudrait être Dieu, mais il n’est pas Dieu. Si Dieu est créateur, si Dieu est l’auteur de la Création, c’est dans la mesure où Dieu est amour. L’amour étant fécondité, Dieu est cette fécondité qui crée la beauté de ce monde. Puisque Satan veut être Dieu sans amour, cela signifie que Satan est privé du principe de fécondité que représente l’amour ; Satan est stérile, il est sec, aride, et demeure incapable de créer quoi que ce soit. Mais Satan singe Dieu. Voulant imiter le pouvoir créateur de Dieu tout en étant privé de ce pouvoir, Satan crée un succédané de fécondité : au lieu de construire, il déconstruit ; au lieu de créer, il décrée. L’imposture satanique consiste à présenter une destruction sous les apparences d’une construction, et de présenter une régression sous les aspects d’une progression. Le pouvoir de Satan est donc un pouvoir essentiellement régressif, qui tente de défaire tout ce que Dieu a pu faire ; il reprend à l’envers la fécondité de l’amour, comme le notera le petit curé d’Ambricourt, narrateur du Journal d’un curé de campagne :

    Je me dis que Satan, qui cherche à s’emparer de la pensée de Dieu, non seulement la hait sans la comprendre, mais la comprend à rebours. Il remonte à son insu le courant de la vie au lieu de le descendre et s’épuise en tentatives absurdes, effrayantes, pour refaire, en sens contraire, tout l’effort de la Création.30

    23De la Renaissance jusqu’à nos jours, la modernité a été une tentative de désincarnation généralisée. L’imposture du monde moderne consiste à présenter tout ce qu’il détruit, tout ce qu’il arrache, tout ce qu’il sépare, comme une production, une construction, une fécondité. La modernité a passé son temps à transgresser les normes, les canons, les lois, les principes, les traditions, et à présenter ce champ de ruine comme une croissance de la vie. Le monde moderne est une imposture, que Bernanos n’aura de cesse à dénoncer : « Le malheur et l’opprobre du monde moderne, qui s’affirme si drôlement matérialiste, c’est qu’il désincarne tout, qu’il recommence à rebours le mystère de l’incarnation. »31

    24C’est en comprenant ce mouvement moderne de désincarnation, qui sépare le spirituel du charnel, que nous comprenons pourquoi le retour de Satan dans le monde va de paire avec le retour d’une tristesse noire. Le monde moderne, qui se présente comme une société de progrès, n’est en réalité qu’une société de régression, un mouvement général qui revient en arrière, qui défait la civilisation jusque-là accumulée et qui émiette le patrimoine culturel et religieux des siècles passés. En allant à rebours de la Joie que nous proposait l’incarnation christique, cette Joie qui va en avant, l’homme moderne vit seul et triste. Satan occupe nos villes et nos habitudes en nous conduisant vers une immense fuite en arrière. Cette tristesse, si caractéristique du monde moderne, est ce qui doit être compris pour comprendre la modernité, comme le signalait l’écrivain dans un article du mois de novembre 1931 :

    Solitude de l’homme moderne. Quiconque reste insensible à cette tristesse presque indéfinissable, peut-être plus physique que morale – ce goût de suie que nous prenons volontiers pour l’odeur des villes mais qui gagne peu à peu, mystérieusement, de colline en colline, jusqu’à nos plus secrets hameaux –, doit se résigner à ne rien comprendre de son temps.32

    25La tristesse est ce qui spécifie le monde moderne, puisque l’homme a mis en place un monde qui s’emballe, qui s’entraîne lui-même. Plus personne ne peut arrêter la spéculation boursière, les échanges commerciaux à l’échelle planétaire, les innovations technologiques, de sorte que l’homme est bien plus contrôlé par la mécanique qu’il a mis en place qu’il ne la contrôle lui-même. Embarqué dans un système mondial qu’il ne maîtrise plus, l’homme est obligé d’accepter le massacre quand le système mondial l’y conduit.

    26La tristesse de ce monde est donc liée au désespoir. La modernité, en reniant le passé pour parier sur le futur, a tué le futur. L’homme moderne est désormais sans avenir, il est un aveugle guidé par des aveugles. Les totalitarismes du XXe siècle ont su tirer parti de ce désespoir, en opérant un pacte satanique avec les peuples, qui finira dans les charniers de la guerre mondialisée :

    La force et la faiblesse des dictatures est d’avoir fait un pacte avec le désespoir des peuples. J’oserai dire, faute de mieux, dans le langage des dévots : Ce pacte est précisément celui de Satan. Les peuples ont fait de leur désespoir un dieu et ils l’adorent. Nous avons assez vécu pour voir le désespoir prendre chair – et incarnatus est. Nous le verrons peut-être mourir et ressusciter le troisième jour, car le diable est un habile singe de Dieu. Nous le verrons revenir pour juger le monde. J’ajoute que vous avez parfaitement, et une fois de plus, le droit de me rire au nez. Mais moi, que voulez-vous, je ris aussi au vôtre. À travers toute la terre, la paix des hommes se change en explosif, c’est le pain et le vin des hommes qui fera demain sauter vos tripes, lancera comme deux petites balles, à la vitesse du projectile perforant la nuque, les yeux de votre enfant sur le mur.33

    27Nous sommes en face d’une humanité désorientée. Croyant progresser, elle régresse ; croyant avancer, elle recule. Elle se félicite de toutes les formes de libération, d’émancipation, mais s’enfonce dans un destin qu’elle ne contrôle plus, dans lequel sa liberté et son émancipation perdent toute signification. Cette régression satanique a été baptisée par l’homme moderne « progrès », « force de progrès », « progression », « progressisme », si bien qu’à chaque fois que l’être humain croit faire un pas en avant, il fait un pas en arrière. Son fameux « progrès » n’est qu’une progression à l’envers, c’est-à-dire une régression véritable. Bernanos diagnostique cette régression colossale dans les totalitarismes européens, qu’il voit apparaître durant l’Entre-deux-guerres. Avec l’Allemagne nazie revient sur terre la puissance impériale, le règne de la force, la violence de la domination, le mépris et l’asservissement du faible, l’élimination des éclopés, la suprématie du paterfamilias sur la femme et l’enfant. Le IIIe Reich est un retour en arrière par-dessus vingt siècles de christianisme, la restauration de l’Empire romain, de la cruauté romaine et de sa paix imposée par le glaive. Dans un monologue des Grands cimetières sous la lune, Bernanos fait parler Adolf Hitler, où le führer se présente lui-même comme un nouvel empereur :

    Si notre loi est encore trop dure pour [l’Europe], nous la laisserons d’abord romaniser par un nouveau César. (…) Plaise au dieu de la Grande Allemagne que la Romanité vous dépêche, cette fois, non pas seulement une poignée de fonctionnaires, mais le surplus de son peuple grouillant, des colons par centaines de mille ! (…) Et dans vingt siècles le nom du César allemand, de la Culture allemande, de l’Ordre allemand, de la Paix allemande, remplira vos cœurs de la même gratitude que vous sentez encore pour la romanité.34

    28L’imposture du progrès, la régression réelle que nous vivons, la décréation de l’être par Satan, sont perçues par Bernanos comme un cancer qui ronge la Création toute entière.

    29Le cancer est en effet une maladie régressive. Un cancer est une tumeur dont les cellules se divisent comme se divisaient les cellules du fœtus. Le comportement cellulaire régresse vers un stade antérieur de son développement, pour former une métastase. C’est pour cette raison que cette pathologie est symbolisée par un crabe, cet animal qui marche à reculons. Satan, le singe de Dieu, ne pouvant créer à l’égal de Dieu, décrée la Création de Dieu. Depuis que Satan est revenu sur terre, nous assistons à un cancer généralisé où tout régresse, les hommes, les individus, l’amour de la vie, la pitié, l’innocence et les richesses de la nature. L’ultime sentiment de cette régression planétaire est cet immense sentiment de tristesse, qui lui-même est un sentiment régressif, un affect qui va en arrière : « Le cancer devenu inopérable parce qu’il tient à un organe essentiel par toutes ses fibres hideuses n’en est pas moins un cancer. / Je vous dénonce ce cancer », écrit le romancier.35

    30Si nous parvenons à comprendre la vision historique de Bernanos et l’introduction de la tristesse dans un monde en régression, cela ne nous dit rien sur la nature de cette tristesse : Comment définir la tristesse, dont nous avons dit qu’elle est un sentiment régressif ? Existe-t-il une différence fondamentale entre mélancolie et tristesse ? De plus, quelle est l’analyse que Bernanos élabore sur le monde moderne, ce monde qui se définit essentiellement par cette tristesse universelle ?

    II. Le crépuscule des vieux

    31La tristesse du monde moderne se caractérise par l’imposture ; le monde moderne dit ce qu’il n’est pas et il n’est pas ce qu’il dit. Nous avons vu comment le progrès n’est en réalité qu’une régression, – une régression qui est connotée par le mot « progrès », ce qui constitue aux yeux de Bernanos une perversion du langage.36 La même perversion des mots se retrouve dans la manière dont le monde moderne se présente lui-même. En effet, celui-ci se présente comme une civilisation « jeune », une civilisation qui valorise la jeunesse, tant et si bien qu’« être moderne » devient synonyme d’« être jeune ». Ainsi, l’impératif catégorique de la morale moderne pourrait se résumer dans la formule : Il faut être jeune, être jeune à tout prix, être jeune à perpétuité.

    32Or, le monde moderne est tout, sauf un monde jeune ; le monde moderne est un monde vieillissant, un monde usé, fatigué, un monde froid. Le vieillissement de ce monde qui joue l’imposture de la jeunesse, a pour symptôme un ennui universel qui contamine la planète entière. Dans M. Ouine, roman de 1943, le personnage éponyme, dans un moment où il laisse entrevoir son âme noire au curé de Fenouille, parle de cet ennui qui ternit le monde de son voile gris :

    D’autant qu’il n’y a pas de malheur des hommes, monsieur l’abbé, il y a l’ennui. Personne n’a jamais partagé l’ennui de l’homme et néanmoins gardé son âme. L’ennui de l’homme vient à bout de tout, monsieur l’abbé, il amollira la terre.37

    33À la source de cet ennui surnaturel, se trouve la déspiritualisation du monde moderne, une incapacité pour l’homme de voir au-delà de la nature, au-delà de sa propre nature, au-delà de son Moi et de sa petite personne. Le curé d’Ambricourt perçoit un « monde dévoré par l’ennui », dans lequel il analyse « comme la fermentation d’un christianisme décomposé. »38 La déspiritualisation de l’homme a retiré de son cœur toute forme d’espérance, toute vitalité intérieure, de sorte que le monde moderne est un monde désespéré, mou, flasque, un monde qui ne croit plus en rien, qui ne regarde plus en haut : « Le contraire d’un peuple chrétien, écrit Bernanos, c’est un peuple triste, un peuple de vieux. »39

    34Le monde moderne est hanté par cet esprit diabolique, que Bernanos nomme l’esprit de vieillesse. L’écrivain en a donné une définition précise dans un entretien accordé au « Diario » au Brésil, au mois de juin 1944 :

    L’esprit de vieillesse n’a pas d’illusions. Ce qu’il appelle illusion n’est qu’un calcul égoïste, si naturel et si spontané, qu’il peut très bien n’être qu’à demi conscient. L’esprit de vieillesse est un esprit de compromission. L’esprit de vieillesse essaie de faire honte à l’esprit de jeunesse de ses partis pris absolus. Mais ce que l’esprit de vieillesse oppose à ces partis pris, sous le nom de sagesse, c’est le calcul d’une prévoyance abjecte qui pourrait se résumer ainsi : « Tâchons de faire durer le provisoire aussi longtemps que nous, et, après nous, qu’importe ! »40

    35L’esprit de vieillesse est un esprit de passivité ; mais une passivité qui ne s’assume pas comme telle, une passivité qui avance avec le masque de l’activité, pour que chacune de ses défaites soit présentée comme une victoire, que chacune de ses reculades soit présentée comme une avancée, et que sa lâcheté puisse se parer du courage et de la droiture. Selon Bernanos, « l’esprit de vieillesse est essentiellement destructeur »,41 parce que ses trahisons et ses compromissions s’accomplissent avec la bonne conscience de ceux qui justifient tout par la Raison, nouvelle divinité des temps modernes. La déspiritualisation du monde a entraîné sa désespérance, et la désespérance conduit à la haine de l’avenir. Or, l’avenir a toujours été représenté par la jeunesse d’une société, puisqu’elle en constitue les héritiers. L’imposture de l’esprit de vieillesse se fait par un étrange renversement des valeurs : désormais, ce seront les vieux qui représenteront l’avenir, et ce sera la jeunesse qui sera ringardisée, marginalisée, au bord d’une société vieillissante qui ne veut pas d’elle. Cette situation intenable reviendra in fine à l’impossibilité pour l’homme de se projeter vers un avenir :

    Étrange illusion d’imaginer qu’on puisse arracher Dieu du monde sans y déchaîner des monstres ! Avec ou sans déluge, la boue originelle va recommencer d’engendrer. Nous verrons de quoi est capable l’esprit de vieillesse quand l’anime, non pas seulement l’indifférence, mais la haine de l’avenir dont toute espérance surnaturelle est désormais pour lui bannie, et qui va dévorer ses os !42

    36La description et la critique virulente que Bernanos opère contre le monde moderne, trouvent sa clef de voûte dans cette passivité généralisée, que l’auteur de M. Ouine dénonce tout au long de ses écrits pamphlétaires. La tristesse du monde moderne, éclairée par le soleil de Satan, trouve là son explication principale. Le monde moderne, gouverné par l’esprit de vieillesse, est un monde passif, guidé par une mécanique implacable, que l’humanité a elle-même construite et dont elle ne peut plus se défaire. L’humanité est triste parce qu’elle est dépossédée de son propre avenir, elle a perdu la maîtrise de son destin. Pour améliorer le sort de l’humanité, elle s’est construite un système mondialisé et anonyme qui avance désormais par ses propres moyens, mais qui avance nulle part, comme une force irrésistible et aveugle. L’humanité, en voulant se libérer du drame dans lequel elle vivait, est tombée dans la tragédie. Cette passivité universelle est identifiée par Bernanos comme symptomatique de l’idée de progrès. Le progrès, qu’il soit technologique ou scientifique, n’est pas maîtrisé par les hommes qui le font croître. Le progrès avance par lui-même ; s’il doit nous conduire à la destruction, il avancera tout de même, comme un processus froid et irréversible.

    Le progrès va de lui-même où l’entraîne la masse des expériences accumulées. Il suffit donc de ne lui opposer d’autre résistance que celle de son propre poids. C’est le genre de collaboration du chien crevé avec le fleuve qu’il descend au fil de l’eau.43

    37L’humanité, en se laissant guider passivement par le progrès technique, se donne l’illusion d’une activité permanente de plus en plus accélérée. Pour Bernanos, cette fausse activité est essentiellement nourrie par des hommes tristes, qui ne se supportent plus eux-mêmes. L’écrivain reprend dans son analyse l’idée du divertissement pascalien. Selon Blaise Pascal, l’homme ne supporte pas ce qu’il est, à savoir un être fini, voué à la maladie, à la vieillesse et à la mort ; il tentera alors de s’oublier en se saoulant d’activités de toutes sortes. Ainsi, l’humanité se vautre dans l’inessentiel pour ne pas voir ce qui fait l’essentiel de sa vie.44 Bernanos perçoit bien dans l’agitation moderne un divertissement qui cherche le soulagement dans l’oubli, où la déspiritualisation se nourrit elle-même, dans une mécanique infernale : puisque l’homme ne croît plus en rien, il désespère ; puisqu’il désespère, il se fuit lui-même ; puisqu’il se fuit lui-même, il croit agir alors qu’il ne fait que s’agiter. L’homme moderne ne pense qu’à une seule chose, fuir sa vie intérieure, fuir le vide infini et douloureux qui s’ouvre en lui comme une béance ; d’où la tentative moderne d’une vie purement extérieure, dans laquelle l’être serait réduit au paraître, à un monde fictif de pure représentation, où la vie humaine pourrait s’écouler à la recherche du dernier gadget à la mode. Ce que cette humanité en souffrance qui fuit la souffrance ne voit pas, c’est que l’innovation technologique du divertissement est aussi une innovation technologique de l’armement : l’humanité moderne qui rêve d’une planète qui s’amuse de ses machines, est aussi une planète qui se détruira par les machines qui l’amusent. Les hommes sont en train de danser en jonglant avec des torches sur des caisses de dynamites.

    « Le café au lait à Paris, l’apéritif à Chandernagor et le dîner à San Francisco », vous vous rendez compte !… Oh ! dans la prochaine inévitable guerre, les tanks lance-flammes pourront cracher leur jet à deux mille mètres au lieu de cinquante, le visage de vos fils pourront bouillir instantanément et leurs yeux sauter hors de l’orbite, chiens que vous êtes ! La paix venue, vous recommencerez à vous féliciter du progrès mécanique. « Paris-Marseille en un quart d’heure, c’est formidable ! » Car vos fils et vos filles peuvent crever : le grand problème à résoudre sera toujours de transporter vos viandes à la vitesse de l’éclair. Que fuyez-vous ainsi, imbéciles ? Hélas ! c’est vous que vous fuyez, vous-mêmes – chacun tente de sortir de sa gaine de peau… On ne comprend absolument rien à la civilisation moderne si l’on n’admet pas d’abord qu’elle est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure.45

    38La seconde conséquence de cette passivité universelle, qui caractérise la tristesse moderne, est la destruction progressive de la liberté. Nous avons vu que l’homme se soumet au progrès technologique, que la technique et les théories scientifiques décident pour l’homme du destin de l’homme, de sorte que plus la technique avance plus le libre choix se restreint : « Un monde gagné pour la Technique est un monde perdu pour la liberté », écrit le romancier dans La France contre les robots en 1946.46

    39La technique se caractérise en effet par l’efficience. Son principal objectif est de parvenir à l’efficacité la plus performante accompagnée par une économie en terme de moyen : un minimum de causes pour un maximum d’effets. Il nous faut comprendre la technique par l’esprit plus que par la lettre. En ce sens, la technologie n’est qu’un aspect de la technique ; l’homme moderne est cerné par différentes techniques, que ce soit la technique gestionnaire, les techniques de bien-être, jusqu’aux techniques disciplinaires que Bernanos redoute, qui annonçaient ce que nous nommons aujourd’hui « techniques de management ». La technique présentant toujours la solution la plus efficace et la plus rentable, toutes formes de débats ou de délibérations demeurent sans intérêt. La Logique est souvent satanique, car elle s’impose à nous au détriment de notre libre choix. « Le diable est le plus grand des Logiciens, rappelle Bernanos – ou peut-être, qui sait ? – la Logique même. »47 Là encore, le monde moderne retourne le réel afin de nous présenter la destruction de la liberté comme la liberté authentique. La liberté moderne est une imposture, et la plus grande des impostures modernes est l’imposture démocratique. Un monde passif, soumis à la rationalité technicienne et financière, ne tolèrera pas un système fondé sur la libre décision du citoyen. Le monde moderne fera tout pour donner l’illusion de la démocratie, la saveur de la démocratie, tout en étant en réalité qu’une immense machine qui avance selon des critères techniques parmi d’autres. La tristesse profonde de ce monde qui roule entre les doigts de Satan, se manifeste en surface par la mélancolie d’un monde qui prône des valeurs qu’il ne peut appliquer.

    Il n’y a rien de plus mélancolique que d’entendre les imbéciles donner encore au mot démocratie son ancien sens. Imbéciles ! Comment diable pouvez-vous espérer que la Technique tolère un régime où le technicien serait désigné par le moyen du vote, c’est-à-dire non pas selon son expérience technique garantie par des diplômes, mais selon le degré de sympathie qu’il est capable d’inspirer à l’électeur ? La Société moderne est désormais un ensemble de problèmes techniques à résoudre.48

    40Mais la catastrophe n’est pas tant dans le manque d’institutions démocratiques qui préserveraient la liberté, que l’effondrement de la liberté dans les consciences, l’immense résignation qui a atteint l’humanité réduite à un troupeau passif. Le système technocratique planétaire, les forces anonymes du progrès technique et des flux financiers, ont aliéné l’homme à ce qui lui arrive, lui ont enlevé du cœur tout sentiment de responsabilité. L’homme moderne est un homme docile, obéissant, qui se trouve des excuses, qui fait avancer la machine tout en étant écrasé par elle. L’humanité est une humanité flasque, molle, dépressive, une humanité triste, qui a décidé de ne plus rien décider, de jouir du moment présent sans se soucier des cataclysmes que devront gérer la postérité.

    Voilà longtemps que je le pense, si notre espèce finit par disparaître un jour de cette planète, grâce à l’efficacité croissante des techniques de destruction, ce n’est pas la cruauté qui sera responsable de notre extinction et moins encore, bien entendu, l’indignation qu’elle inspire, les représailles et les vengeances qu’elle suscite ; ni la cruauté ni la vengeance, mais bien plutôt la docilité ; l’irresponsabilité de l’homme moderne, son abjecte complaisance à toute volonté du collectif. Les horreurs que nous venons de voir, et celles pires que nous verrons bientôt, ne sont nullement le signe que le nombre des révoltés, des insoumis, des indomptables, augmente dans le monde, mais bien plutôt que croît sans cesse, avec une rapidité stupéfiante, le nombre des obéissants, des dociles, des hommes, qui, selon l’expression fameuse de l’avant-dernière guerre, « ne cherchent pas à comprendre ».49

    Bernanos conclut :

    Obéissance et irresponsabilité, voilà les deux Mots magiques qui ouvriront demain le Paradis de la Civilisation des machines.50

    41La passivité d’une humanité qui ne maîtrise plus son destin se double d’une passivité plus grave, d’une passivité intérieure. Le chrétien Bernanos sait que les Évangiles n’insistent pas tant sur la différence entre le bien et le mal, que sur la différence entre les vivants et les morts ; c’est bien ce que dénonce l’écrivain : l’homme moderne est mort intérieurement, l’homme moderne est mort spirituellement. Ce monde au cœur sec fera en sorte que celui qui croit en Dieu en ait honte, afin que la mort intérieure se répande même en celui dont une flamme de vie encore vacille : « Je suis triste, dit le curé d’Ambricourt (…), parce que Dieu n’est pas aimé. »51

    42La mort intérieure de l’homme moderne le conduit à la résignation, mais cette passivité que nous percevons dans la technique ou la soumission, trouve sa source profonde dans le monde de l’argent. L’homme n’a pas multiplié les innovations technologiques pour le confort ou le bien-être de l’humanité, l’homme a multiplié les machines pour satisfaire les spéculateurs, pour produire une accumulation de capital entre les mains d’une minorité de privilégiés.52 Le monde de la finance, devenant un système mondialisé avançant par ses propres forces, transforme l’homme en « matière presque inerte, irresponsable, du déterminisme économique, et sans espoir de s’en affranchir, puisqu’il ne connaît d’autre mobile certain que l’intérêt, le profit. »53 Prisonnier de son égoïsme, l’homme moderne est un être vide, qui tente désespérément de remplir ce vide intérieur par l’argent ou la jouissance, et qui s’avilit de plus en plus dans la tristesse de cette mort. Le monde de l’argent est un monde où l’homme ne décide de rien, où la passivité et la soumission sont devenues des comportements normaux. Il y a donc, selon Bernanos, un lien étroit entre l’emprise de l’argent et l’emprise de l’esprit de vieillesse, car la force du profit rend l’humanité facilement malléable et manipulable, seulement capable de petites ambitions et de petits projets : « Le règne de l’Argent, écrit Bernanos, c’est le règne des vieux. »54 Le monde de l’argent est ainsi le sommet de la tristesse de ce monde, car il détruit l’élan de la vie, de la Joie de l’espérance. Quand l’argent est roi, la jeunesse et sa puissance de vie seront étouffées sous le poids de la rentabilité à tout prix :

    Les bons Français ont fait gagner de l’argent, les mauvais en ont fait perdre, il n’y a là rien de très sorcier. Chaque événement repéré, dûment côté, subit l’examen de l’expert, est déclaré favorable ou défavorable selon le profit ou le dommage qu’en a jadis tiré le ministre en fonctions. Il n’est jamais venu à l’esprit du vieil histrion qu’il faut beaucoup de prodigues pour faire un peuple généreux, beaucoup d’indisciplinés pour faire un peuple libre, et beaucoup de jeunes fous pour faire un peuple héroïque.55

    43Loin de diaboliser l’argent, Bernanos veut montrer comment l’homme est plus possédé par l’argent qu’il ne le possède. Ainsi, le monde de l’argent nous montre l’une des facettes de la passivité du monde moderne, passivité qui constitue la tristesse ténébreuse de ce monde.

    44Le monde moderne est contrôlé par des forces qu’il ne contrôle pas, comme nous l’avons expliqué. Mais ces forces se dirigent vers quel horizon ? Vers où l’humanité est-elle conduite ?

    45Pour le romancier, la réponse est claire : au massacre. La puissance de l’argent n’est qu’un symptôme de cette immense tristesse qui conduit la planète à des guerres mondialisées :

    Ces guerres généralisées qui semblent témoigner d’une activité prodigieuse de l’homme, alors qu’elles dénoncent au contraire son apathie grandissante… Ils finiront par mener vers la boucherie, à époques fixes, d’immenses troupeaux résignés.56

    46Tout cela nous aide à comprendre que la conception du retour de Satan sur terre chez Bernanos, était en réalité très différente de celle d’André Malraux. Ce dernier ne l’interprétait qu’en terme symbolique ; c’est pour cela qu’André Malraux se contente de la première manifestation concrète de ce retour dans les faits historiques, et que son intérêt s’est porté sur la destruction de masse soutenue par la puissance industrielle durant la Grande Guerre.

    47Pour Bernanos au contraire, le retour de Satan sur terre est un événement réel, c’est-à-dire un événement surnaturel qui dépasse la simple histoire événementielle. Derrière les événements historiques contingents, se cache l’éternité du combat de la vie et de la mort, de la Joie et de la tristesse, de Dieu et de Satan. C’est pour cette raison que le romancier fait beaucoup plus usage du mot « tristesse » que du mot « mélancolie ». La mélancolie connote le sentiment pathétique que nous ressentons face aux événements qui se déroulent dans ce bas monde. Bernanos fait usage de ce terme dans un article publié au mois de mai 1914, pour qualifier un homme de science avec qui l’écrivain polémiquait : « Grâce à vous s’organise et se poursuit la vaste et scientifique entreprise de destruction »57, lui écrit Bernanos. Or, cet article est intitulé « Un fol mélancholieux », avec une terminaison en « eux » pour suggérer l’aspect maladif de cette « folie », comme dans « tuberculeux » ou « cancéreux ». La mélancolie décrit ici le comportement positiviste d’un rationalisme autosatisfait, qui considère avoir tout vu, tout entendu et qui se pense bien trop lucide et trop malin pour être dupe de tout discours religieux ; la mélancolie reste un sentiment superficiel, simple symptôme d’un homme qui se perçoit, en vertu de sa divine Raison, comme détenteur du critère absolu du bien et du mal, du vrai et du faux. Le « fol mélancholieux » est un singe de Dieu. La tristesse en revanche, décrit un sentiment surnaturel, un sentiment profond, dans lequel nous ressentons le combat intérieur entre les forces de la mort et les forces de la vie : « Mon âme est triste à en mourir », dit le Christ au mont des Oliviers, la veille de la Passion.58

    48Là où Malraux perçoit en 1916 le retour de Satan sur terre, Bernanos n’y voit que la manifestation visible de ce retour, puisque, comme nous l’avons vu, ce retour a eu lieu à la création de l’État moderne et de l’armée d’état, à la fin du Moyen Âge. Depuis, Satan a accompli son travail de désincarnation, en séparant la jeunesse de la vieillesse, en soumettant la jeunesse à la vieillesse, en séparant l’amour de l’intelligence, pour que l’intelligence produise une technologie froide qui avance au nom du progrès sans être éclairée par l’amour, en écrasant l’humanité dans des guerres mondialisées, et enfin, en séparant la société de l’argent, afin que l’argent déchire le tissu social au nom du profit. Satan, fidèle à son principe, a tout renversé ; désormais, l’esprit de vieillesse prône le jeunisme, la régression mondiale prône le progrès et les oligarchies qui nous gouvernent prônent l’austérité pour les peuples : dans le monde moderne, Satan est partout, car l’imposture est partout. C’est pour cela que Bernanos, dans son roman Sous le Soleil de Satan, publié en 1926, reprendra l’expression de Saint Jean pour désigner le diable : « prince de ce monde ».

    Son rire ! voici l’arme du prince du monde. Il se dérobe comme il ment, il prend tous les visages, même le nôtre. Il n’attend jamais, il ne fait ferme nulle part. Il est dans le regard qui le brave, il est dans la bouche qui le nie. Il est dans l’angoisse mystique, il est dans l’assurance et la sérénité du sot… (…)
    Prince du monde ; voilà le mot décisif. Il est prince de ce monde, il l’a dans ses mains, il en est roi.59

    49La tristesse de ce monde est plus profonde que la mélancolie. Non que la mélancolie soit superficielle en elle-même, car elle possède une profondeur qui lui est propre ; mais la mélancolie est dépassée par un degré supérieur, un degré surnaturel, de l’ordre du combat absolu entre Dieu et Satan. Si la mélancolie permet de rendre compte du désastre extérieur, des événements du temporel, elle ne rend pas compte du désastre intérieur et du vide spirituel. La désincarnation du monde, le dépeçage à rebours de la civilisation et de la Création, ne sont que la partie visible d’une désincarnation intérieure, d’une décréation spirituelle, qui creuse en l’homme un vide toujours plus douloureux. La jeunesse se trouve poussée au suicide, les hommes se trouvent condamnés à colmater ce vide comme ils le peuvent, avec leurs produits manufacturés. À la fin du désastre, l’homme s’apercevra combien il a fui ce gouffre intérieur en passant à côté de ce qui fait la Joie d’une vie : aimer et être aimé. Satan laissera l’homme face à sa solitude, avec une terre transformée en astre mort.

    Le diable, qui peut tant de choses, n’arrivera pas à fonder son Église, une Église qui mette en commun les mérites de l’enfer, qui mette en commun le péché. D’ici à la fin du monde, il faudra que le pécheur pèche seul, toujours seul – nous pécherons seuls, comme on meurt. Le diable, voyez-vous, c’est l’ami qui ne reste jamais jusqu’au bout…60

    Conclusion

    50L’antiquité romaine avait mis en avant la force militaire et la domination du fort sur le faible. La tentative révolutionnaire de la chrétienté fut de montrer la force de la faiblesse, ainsi que le pouvoir de ce qui représentait cette faiblesse : la vierge et l’enfant. À la fin du Moyen Âge, la modernité inaugure le retour de Satan sur terre, dans une régression colossale qui avance avec le masque du progrès. Satan n’a pas introduit sur terre le poison de la mélancolie, Satan a introduit, dans nos consciences et dans nos cœurs, le poison de la tristesse, d’une tristesse si noire, si profonde, qu’elle nous invite à ne plus espérer, et à se laisser prendre, mollement, par les forces de la technique, de la finance ou du cataclysme nucléaire.

    51Le réel, pour Bernanos, peut se percevoir de deux manières : soit par un regard naturaliste, qui s’occupe des phénomènes qui se déroulent dans le temporel, soit par un regard surnaturaliste, qui s’occupe de l’intériorité et du spirituel. L’histoire n’est pas seulement un soupir mélancolique, elle est aussi un combat surnaturel contre la tristesse du cœur.

    52Toutefois, Bernanos ne jette pas un regard désespéré sur ce bas monde ; bien au contraire, pour l’auteur de La Joie, les deux ennemis de la tristesse qui étouffent la modernité sont l’enfance et la pauvreté.61 L’enfance, parce qu’elle est la période non productive de la vie ; la pauvreté, parce qu’elle est le refus non productif du confort que nous propose la modernité. Le détachement des jouissances artificielles qui tentent de nous séduire, un détachement d’amour, sans haine mais sans compromis, est la seule attitude subversive qui permet à l’homme de trouver une liberté authentique.

    53Contre la figure hideuse d’un monde qui nous propose de jouir sans entrave pour mieux nous asservir, il nous faut simplement lui opposer des mains vides et le sourire d’un enfant.

    Notes de bas de page

    1 Voir Lacouture Jean, Malraux, une vie dans le siècle, Paris, éd. du Seuil, « Points-Seuil », 1976, p. 431.

    2 Malraux André, Le Miroir des Limbes II, La Corde et les souris, Paris, Gallimard, « Folio », 1976, p. 423.

    3 Bernanos Georges, La Joie, Œuvres romanesques, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1961, p. 594.

    4 Bernanos Georges, Nous autres Français, Essais et écrits de combat t. I, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1971, p. 623.

    5 Idem. La « jeune fille dans un filet » est une allusion au martyre de sainte Blandine à Lyon, en 177.

    6 Simone Weil s’est beaucoup inspirée des analyses de Bernanos à ce sujet. Voir par exemple, Weil Simone, L’Enracinement. Prélude à une déclaration des devoirs envers l’humanité, Paris, Gallimard, « Folio », 1949, p. 347 : « Les Romains ne pouvaient rien tolérer qui fût riche en contenu spirituel. L’amour de Dieu est un feu dangereux dont le contact pouvait être funeste à leur misérable divinisation de l’esclavage. Aussi ont-ils impitoyablement détruit la vie spirituelle sous toutes ses formes. »

    7 Bernanos Georges, Nous autres Français, Essais et écrits de combat t. I, op. cit., p. 623.

    8 Idem, p. 625. « Je n’ai jamais aimé l’homme romain », confiera Bernanos dans Les Grands Cimetières sous la lune (Bernanos Georges, Les Grands Cimetières sous la lune, Essais et écrits de combat t. I, op. cit., p. 378).

    9 Bernanos Georges, Nous autres Français, Essais et écrits de combat t. I, op. cit., p. 624. Héliogabale, plus connu sous le nom de Marc-Aurèle Antonin, est un empereur du IIIe siècle qui a régné de 218 à 222. Il fut assassiné par ses soldats.

    10 Idem.

    11 Sur l’Église des saints, voir Bernanos Georges, Jeanne, relapse et sainte, Essais et écrits de combat t. I, op. cit., p. 40.

    12 Bernanos Georges, Journal d’un curé de campagne, Œuvre romanesque, op. cit., p. 1217.

    13 Idem, p. 1086. Voir à ce sujet Baschet Jérôme, La Civilisation féodale, de l’an mil à la colonisation de l’Amérique, Paris, Flammarion, « Champs », 2006, p. 581-632.

    14 Bernanos Georges, Les Grands Cimetières sous la lune, Essais et écrits de combat t. I, op. cit., p. 572.

    15 Bernanos Georges, Journal d’un curé de campagne, Écrits romanesques, op. cit., p. 1217.

    16 Péguy Charles, L’Argent suite, Œuvres en prose complètes t. III, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1992, p. 907.

    17 Brague Rémi, Du Dieu des chrétiens et d’un ou deux autres, Paris, Flammarion, « Champs », 2009, p. 223 : « Je voudrais rappeler ensuite qu’il existe même un péché dans lequel la peine ne fait pas qu’accompagner l’acte, mais le constitue lui-même. Ce péché est aujourd’hui un peu oublié, même s’il est aussi pratiqué que par le passé. Il n’a pourtant manqué que de peu d’être catalogué dans la liste traditionnelle des péchés capitaux (…). Il s’agit du péché qui consiste à se complaire dans la tristesse, et à désespérer volontairement, ce que la tradition spirituelle appelle l’« acédie ». »

    18 Bernanos Georges, « La France dans le monde de demain », article du mois de novembre 1944, Essais et écrits de combat, t. II, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiaide », 1995, p. 945 : « Il est aussi ridicule pour [ces naïfs] d’espérer instaurer la vraie démocratie, que pour moi d’attendre la restauration de la Monarchie de Saint Louis. »

    19 Bernanos Georges, Les Grands Cimetières sous la lune, Essais et écrits de combat t. I, op. cit., p. 568.

    20 Bernanos Georges, Journal d’un curé de campagne, Écrits romanesques, op. cit., p. 1219 : « La première vraie laïcisation a été celle du soldat. Et elle ne date pas d’hier. Quand vous pleurnichez sur les excès du nationalisme, vous devriez vous souvenir que vous avez fait jadis risette aux légistes de la Renaissance qui mettaient le droit chrétien dans leur poche et réformaient patiemment sous votre nez, à votre barbe, l’État païen, celui qui ne connaît d’autre loi que celle de son propre salut – les impitoyables patries, pleines d’avarice et d’orgueil. »

    21 Idem, p. 1218.

    22 Cette analyse au sujet du rôle de la Pucelle d’Orléans est à prendre très au sérieux. La médiéviste Colette Beaune, qui a étudié les différentes représentations de Jeanne d’Arc, a souligné la troublante similitude entre la vie de Jeanne et celle du Christ, comme si la petite Lorraine avait assuré une présence charnelle de Jésus-Christ en faisant don de son corps. Voir Beaune Colette, Jeanne d’Arc, Paris, Tempus, 2009, p. 453-461.

    23 Par l’ordonnance du 2 novembre 1439. Voir Pernoud Régine, Jeanne d’Arc. La Reconquête de la France, Paris, Gallimard, 1995, p. 777-778.

    24 Sur la raison d’état, et la critique féroce qu’en fait Bernanos, voir Nous autres Français, Essais et écrits de combat t. I, op. cit., p. 711.

    25 Péguy Charles, Dialogue de l’histoire et de l’âme charnelle, Œuvres en prose complètes t. III, op. cit., 769.

    26 Voir par exemple, Bernanos Georges, Les Enfants humiliés, Essais et écrits de combat t. I, op. cit., p. 855 : « Le Diable étant le singe de Dieu, on peut croire aussi que la naissance de l’Antéchrist ne fera pas beaucoup plus de bruit dans le monde que la naissance de N.-S. Jésus-Christ. »

    27 Selon la célèbre définition de Jean. (Première épître de Jean, IV, 8 : « Celui qui n’aime pas n’a pas connu Dieu, car Dieu est amour. »)

    28 Virgile, Églogue, X, 69.

    29 Matthieu, V, 44-45 et Luc, VI, 27-28.

    30 Bernanos Georges, Journal d’un curé de campagne, Écrits romanesques, op. cit., p. 1087.

    31 Bernanos Georges, Nous autres Français, Essais et écrits de combat t. I, op. cit., p. 673.

    32 Bernanos Georges, « Sous les yeux d’une nouvelle génération sacrifiée », article publié dans Le Figaro le 13 novembre 1931, Essais et écrits de combat t. I, op. cit., p. 1225.

    33 Bernanos Georges, Nous autres Français, Essais et écrits de combat t. I, op. cit., p. 707.

    34 Bernanos Georges, Les Grands Cimetières sous la lune, Essais et écrits de combat t. I, op. cit., p. 569-570. À la même époque, Simone Weil partageait cette analyse : « Bernanos a compris et dit que l’hitlérisme, c’est la Rome païenne qui revient. » (Weil Simone, L’Enracinement, op. cit., p. 215.)

    35 Bernanos Georges, La France contre les robots, Essais et écrits de combat t. II, op. cit., p. 1046. Voir aussi, par exemple, Bernanos Georges, Scandale de la vérité, Essais et écrits de combat t. I, op. cit., p. 602 : « Le scandale n’est pas de dire la vérité, c’est de ne pas la dire toute entière, d’y introduire un mensonge par omission qui la laisse intacte au-dehors, mais lui ronge, ainsi qu’un cancer, le cœur et les entrailles. »

    36 Bernanos a toujours perçu dans la perversion du langage, un instrument de la perversion des valeurs. Voir par exemple, Sous le Soleil de Satan, Écrits romanesques, op. cit., p. 281 et Journal d’un curé de campagne, Écrits romanesques, op. cit., p. 1061-1062.

    37 Bernanos Georges, M. Ouine, Écrits romanesques, op. cit., p. 1465. Cette idée se trouve dès les premières œuvres de Bernanos, par exemple, dans la nouvelle Dialogue d’ombres, Écrits romanesques, op. cit., p. 48, puis dans Sous le Soleil de Satan, Écrits romanesques, op. cit., p. 94.

    38 Bernanos Georges, Journal d’un curé de campagne, Écrits romanesques, op. cit., p. 1032.

    39 Idem, p. 1044.

    40 Bernanos Georges, Interview au « Diario », juin 1944, Essais et écrits de combat t. II, op. cit., p. 926.

    41 Idem.

    42 Bernanos Georges, « L’esprit de vieillesse », publié dans Le Figaro le 16 janvier 1932, Essais et écrits de combat t. I, op. cit., p. 1237.

    43 Bernanos Georges, Les Grands Cimetières sous la lune, Essais et écrits de combat t. I, op. cit., p. 370.

    44 Pascal Blaise, Pensées, éd. Le Guern, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 2000, p. 583-587, §126.

    45 Bernanos Georges, La France contre les robots, Essais et écrits de combat t. II, op. cit., p. 1024-1025. Voir aussi, « Réponse à une enquête », janvier 1942, Essais et écrits de combat t. II, op. cit., p. 792-793.

    46 Bernanos Georges, La France contre les robots, Essais et écrits de combat t. II, op. cit., p. 981.

    47 Idem, p. 1032.

    48 Idem, p. 1048. Cette idée de Bernanos doit être prise très au sérieux. Dans son dernier ouvrage, Emmanuel Todd signalait la décadence du système démocratique, qui n’a jamais été aussi menacé qu’en ce début du XXIe siècle : « À l’âge de l’informatique, écrit-il, le vote électronique semble offrir bien des possibilités pour détourner ou mutiler le droit de suffrage. » Todd Emmanuel, Après la démocratie, Paris, Gallimard, 2008, p. 244.)

    49 Bernanos Georges, La France contre les robots, Essais et écrits de combat t. II, op. cit., p. 1056.

    50 Idem, p. 1057.

    51 Bernanos Georges, Journal d’un curé de campagne, Écrits romanesques, op. cit., p. 671.

    52 Bernanos Georges, Français, si vous saviez…, Essais et écrits de combat t. II, op. cit., p. 1182-1183.

    53 Bernanos Georges, La France contre les robots, Essais et écrits de combat t. II, op. cit., p. 981-982.

    54 Bernanos Georges, Interview au « Diario », juin 1944, Essais et écrits de combat t. II, op. cit., p. 927.

    55 Bernanos Georges, Les Enfants humiliés, Essais et écrits de combat t. I, op. cit., p. 809.

    56 Bernanos Georges, Journal d’un curé de campagne, Écrits romanesques, op. cit., p. 1143-1144. Voir aussi, Bernanos Georges, Les Enfants humiliés, Essais et écrits de combat t. I, op. cit., p. 1345 : « Dénoncer l’argent comme la cause de tous les maux est encore une imposture. Depuis cent cinquante ans, il n’aura jamais été que le signe et le symbole de l’effondrement des valeurs spirituelles et du désespoir latent des hommes, qui s’est révélé tout à coup dans les guerres sans commencement ni fin. »

    57 Bernanos Georges, « Un fol mélancholieux », publié le 23 mai 1914 dans L’Avant-Garde de Normandie, Essais et écrits de combat t. I, op. cit., p. 1006.

    58 Marc, XIV, 34.

    59 Bernanos Georges, Sous le Soleil de Satan, Écrits romanesques, op. cit., p. 261.

    60 Bernanos Georges, M. Ouine, Écrits romanesques, op. cit., p. 1490.

    61 Bernanos Georges, Français si vous saviez…, appendice, Essais et écrits de combat t. II, op. cit., p. 1230.

    Auteur

    • Christophe Pérez

      Université Michel de Montaigne
      Bordeaux 3

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    1 Voir Lacouture Jean, Malraux, une vie dans le siècle, Paris, éd. du Seuil, « Points-Seuil », 1976, p. 431.

    2 Malraux André, Le Miroir des Limbes II, La Corde et les souris, Paris, Gallimard, « Folio », 1976, p. 423.

    3 Bernanos Georges, La Joie, Œuvres romanesques, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1961, p. 594.

    4 Bernanos Georges, Nous autres Français, Essais et écrits de combat t. I, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1971, p. 623.

    5 Idem. La « jeune fille dans un filet » est une allusion au martyre de sainte Blandine à Lyon, en 177.

    6 Simone Weil s’est beaucoup inspirée des analyses de Bernanos à ce sujet. Voir par exemple, Weil Simone, L’Enracinement. Prélude à une déclaration des devoirs envers l’humanité, Paris, Gallimard, « Folio », 1949, p. 347 : « Les Romains ne pouvaient rien tolérer qui fût riche en contenu spirituel. L’amour de Dieu est un feu dangereux dont le contact pouvait être funeste à leur misérable divinisation de l’esclavage. Aussi ont-ils impitoyablement détruit la vie spirituelle sous toutes ses formes. »

    7 Bernanos Georges, Nous autres Français, Essais et écrits de combat t. I, op. cit., p. 623.

    8 Idem, p. 625. « Je n’ai jamais aimé l’homme romain », confiera Bernanos dans Les Grands Cimetières sous la lune (Bernanos Georges, Les Grands Cimetières sous la lune, Essais et écrits de combat t. I, op. cit., p. 378).

    9 Bernanos Georges, Nous autres Français, Essais et écrits de combat t. I, op. cit., p. 624. Héliogabale, plus connu sous le nom de Marc-Aurèle Antonin, est un empereur du IIIe siècle qui a régné de 218 à 222. Il fut assassiné par ses soldats.

    10 Idem.

    11 Sur l’Église des saints, voir Bernanos Georges, Jeanne, relapse et sainte, Essais et écrits de combat t. I, op. cit., p. 40.

    12 Bernanos Georges, Journal d’un curé de campagne, Œuvre romanesque, op. cit., p. 1217.

    13 Idem, p. 1086. Voir à ce sujet Baschet Jérôme, La Civilisation féodale, de l’an mil à la colonisation de l’Amérique, Paris, Flammarion, « Champs », 2006, p. 581-632.

    14 Bernanos Georges, Les Grands Cimetières sous la lune, Essais et écrits de combat t. I, op. cit., p. 572.

    15 Bernanos Georges, Journal d’un curé de campagne, Écrits romanesques, op. cit., p. 1217.

    16 Péguy Charles, L’Argent suite, Œuvres en prose complètes t. III, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1992, p. 907.

    17 Brague Rémi, Du Dieu des chrétiens et d’un ou deux autres, Paris, Flammarion, « Champs », 2009, p. 223 : « Je voudrais rappeler ensuite qu’il existe même un péché dans lequel la peine ne fait pas qu’accompagner l’acte, mais le constitue lui-même. Ce péché est aujourd’hui un peu oublié, même s’il est aussi pratiqué que par le passé. Il n’a pourtant manqué que de peu d’être catalogué dans la liste traditionnelle des péchés capitaux (…). Il s’agit du péché qui consiste à se complaire dans la tristesse, et à désespérer volontairement, ce que la tradition spirituelle appelle l’« acédie ». »

    18 Bernanos Georges, « La France dans le monde de demain », article du mois de novembre 1944, Essais et écrits de combat, t. II, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiaide », 1995, p. 945 : « Il est aussi ridicule pour [ces naïfs] d’espérer instaurer la vraie démocratie, que pour moi d’attendre la restauration de la Monarchie de Saint Louis. »

    19 Bernanos Georges, Les Grands Cimetières sous la lune, Essais et écrits de combat t. I, op. cit., p. 568.

    20 Bernanos Georges, Journal d’un curé de campagne, Écrits romanesques, op. cit., p. 1219 : « La première vraie laïcisation a été celle du soldat. Et elle ne date pas d’hier. Quand vous pleurnichez sur les excès du nationalisme, vous devriez vous souvenir que vous avez fait jadis risette aux légistes de la Renaissance qui mettaient le droit chrétien dans leur poche et réformaient patiemment sous votre nez, à votre barbe, l’État païen, celui qui ne connaît d’autre loi que celle de son propre salut – les impitoyables patries, pleines d’avarice et d’orgueil. »

    21 Idem, p. 1218.

    22 Cette analyse au sujet du rôle de la Pucelle d’Orléans est à prendre très au sérieux. La médiéviste Colette Beaune, qui a étudié les différentes représentations de Jeanne d’Arc, a souligné la troublante similitude entre la vie de Jeanne et celle du Christ, comme si la petite Lorraine avait assuré une présence charnelle de Jésus-Christ en faisant don de son corps. Voir Beaune Colette, Jeanne d’Arc, Paris, Tempus, 2009, p. 453-461.

    23 Par l’ordonnance du 2 novembre 1439. Voir Pernoud Régine, Jeanne d’Arc. La Reconquête de la France, Paris, Gallimard, 1995, p. 777-778.

    24 Sur la raison d’état, et la critique féroce qu’en fait Bernanos, voir Nous autres Français, Essais et écrits de combat t. I, op. cit., p. 711.

    25 Péguy Charles, Dialogue de l’histoire et de l’âme charnelle, Œuvres en prose complètes t. III, op. cit., 769.

    26 Voir par exemple, Bernanos Georges, Les Enfants humiliés, Essais et écrits de combat t. I, op. cit., p. 855 : « Le Diable étant le singe de Dieu, on peut croire aussi que la naissance de l’Antéchrist ne fera pas beaucoup plus de bruit dans le monde que la naissance de N.-S. Jésus-Christ. »

    27 Selon la célèbre définition de Jean. (Première épître de Jean, IV, 8 : « Celui qui n’aime pas n’a pas connu Dieu, car Dieu est amour. »)

    28 Virgile, Églogue, X, 69.

    29 Matthieu, V, 44-45 et Luc, VI, 27-28.

    30 Bernanos Georges, Journal d’un curé de campagne, Écrits romanesques, op. cit., p. 1087.

    31 Bernanos Georges, Nous autres Français, Essais et écrits de combat t. I, op. cit., p. 673.

    32 Bernanos Georges, « Sous les yeux d’une nouvelle génération sacrifiée », article publié dans Le Figaro le 13 novembre 1931, Essais et écrits de combat t. I, op. cit., p. 1225.

    33 Bernanos Georges, Nous autres Français, Essais et écrits de combat t. I, op. cit., p. 707.

    34 Bernanos Georges, Les Grands Cimetières sous la lune, Essais et écrits de combat t. I, op. cit., p. 569-570. À la même époque, Simone Weil partageait cette analyse : « Bernanos a compris et dit que l’hitlérisme, c’est la Rome païenne qui revient. » (Weil Simone, L’Enracinement, op. cit., p. 215.)

    35 Bernanos Georges, La France contre les robots, Essais et écrits de combat t. II, op. cit., p. 1046. Voir aussi, par exemple, Bernanos Georges, Scandale de la vérité, Essais et écrits de combat t. I, op. cit., p. 602 : « Le scandale n’est pas de dire la vérité, c’est de ne pas la dire toute entière, d’y introduire un mensonge par omission qui la laisse intacte au-dehors, mais lui ronge, ainsi qu’un cancer, le cœur et les entrailles. »

    36 Bernanos a toujours perçu dans la perversion du langage, un instrument de la perversion des valeurs. Voir par exemple, Sous le Soleil de Satan, Écrits romanesques, op. cit., p. 281 et Journal d’un curé de campagne, Écrits romanesques, op. cit., p. 1061-1062.

    37 Bernanos Georges, M. Ouine, Écrits romanesques, op. cit., p. 1465. Cette idée se trouve dès les premières œuvres de Bernanos, par exemple, dans la nouvelle Dialogue d’ombres, Écrits romanesques, op. cit., p. 48, puis dans Sous le Soleil de Satan, Écrits romanesques, op. cit., p. 94.

    38 Bernanos Georges, Journal d’un curé de campagne, Écrits romanesques, op. cit., p. 1032.

    39 Idem, p. 1044.

    40 Bernanos Georges, Interview au « Diario », juin 1944, Essais et écrits de combat t. II, op. cit., p. 926.

    41 Idem.

    42 Bernanos Georges, « L’esprit de vieillesse », publié dans Le Figaro le 16 janvier 1932, Essais et écrits de combat t. I, op. cit., p. 1237.

    43 Bernanos Georges, Les Grands Cimetières sous la lune, Essais et écrits de combat t. I, op. cit., p. 370.

    44 Pascal Blaise, Pensées, éd. Le Guern, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 2000, p. 583-587, §126.

    45 Bernanos Georges, La France contre les robots, Essais et écrits de combat t. II, op. cit., p. 1024-1025. Voir aussi, « Réponse à une enquête », janvier 1942, Essais et écrits de combat t. II, op. cit., p. 792-793.

    46 Bernanos Georges, La France contre les robots, Essais et écrits de combat t. II, op. cit., p. 981.

    47 Idem, p. 1032.

    48 Idem, p. 1048. Cette idée de Bernanos doit être prise très au sérieux. Dans son dernier ouvrage, Emmanuel Todd signalait la décadence du système démocratique, qui n’a jamais été aussi menacé qu’en ce début du XXIe siècle : « À l’âge de l’informatique, écrit-il, le vote électronique semble offrir bien des possibilités pour détourner ou mutiler le droit de suffrage. » Todd Emmanuel, Après la démocratie, Paris, Gallimard, 2008, p. 244.)

    49 Bernanos Georges, La France contre les robots, Essais et écrits de combat t. II, op. cit., p. 1056.

    50 Idem, p. 1057.

    51 Bernanos Georges, Journal d’un curé de campagne, Écrits romanesques, op. cit., p. 671.

    52 Bernanos Georges, Français, si vous saviez…, Essais et écrits de combat t. II, op. cit., p. 1182-1183.

    53 Bernanos Georges, La France contre les robots, Essais et écrits de combat t. II, op. cit., p. 981-982.

    54 Bernanos Georges, Interview au « Diario », juin 1944, Essais et écrits de combat t. II, op. cit., p. 927.

    55 Bernanos Georges, Les Enfants humiliés, Essais et écrits de combat t. I, op. cit., p. 809.

    56 Bernanos Georges, Journal d’un curé de campagne, Écrits romanesques, op. cit., p. 1143-1144. Voir aussi, Bernanos Georges, Les Enfants humiliés, Essais et écrits de combat t. I, op. cit., p. 1345 : « Dénoncer l’argent comme la cause de tous les maux est encore une imposture. Depuis cent cinquante ans, il n’aura jamais été que le signe et le symbole de l’effondrement des valeurs spirituelles et du désespoir latent des hommes, qui s’est révélé tout à coup dans les guerres sans commencement ni fin. »

    57 Bernanos Georges, « Un fol mélancholieux », publié le 23 mai 1914 dans L’Avant-Garde de Normandie, Essais et écrits de combat t. I, op. cit., p. 1006.

    58 Marc, XIV, 34.

    59 Bernanos Georges, Sous le Soleil de Satan, Écrits romanesques, op. cit., p. 261.

    60 Bernanos Georges, M. Ouine, Écrits romanesques, op. cit., p. 1490.

    61 Bernanos Georges, Français si vous saviez…, appendice, Essais et écrits de combat t. II, op. cit., p. 1230.

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    Pérez, Christophe. « Georges Bernanos, de la mélancolie à la tristesse : le retour de Satan sur terre ». In La Mélancolie, édité par Gérard Peylet. Pessac: Presses Universitaires de Bordeaux, 2012. doi:10.4000/books.pub.18703.
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    Peylet, Gérard, éditeur. La Mélancolie. Presses Universitaires de Bordeaux, 2012, https://doi.org/10.4000/books.pub.18518.
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