• Contenu principal
  • Menu
OpenEdition Books
  • Accueil
  • Catalogue de 16478 livres
  • Éditeurs
  • Auteurs
  • Facebook
  • X
  • Partager
    • Facebook

    • X

    • Accueil
    • Catalogue de 16478 livres
    • Éditeurs
    • Auteurs
  • Ressources numériques en sciences humaines et sociales

    • OpenEdition
  • Nos plateformes

    • OpenEdition Books
    • OpenEdition Journals
    • Hypothèses
    • Calenda
  • Bibliothèques

    • OpenEdition Freemium
  • Suivez-nous

  • Lettre d’information
OpenEdition Search

Redirection vers OpenEdition Search.

À quel endroit ?
  • Presses Universitaires de Bordeaux
  • ›
  • Modernités
  • ›
  • Effets de lecture
  • ›
  • Deuxième partie. Réécritures, reprises e...
  • ›
  • Variations autour du Désert des Tartares...
  • Presses Universitaires de Bordeaux
  • Presses Universitaires de Bordeaux
    Presses Universitaires de Bordeaux
    Informations sur la couverture
    Table des matières
    Liens vers le livre
    Informations sur la couverture
    Table des matières
    Formats de lecture

    Plan

    Plan détaillé Texte intégral 1. Le Désert des Tartares : naissance d’un écrivain 2. Le Désert des Tartares : inspiration et résurgence au sein de l’œuvre de Buzzati 3. Énergétique de la réception du Désert des Tartares en France, ou comment Buzzati est devenu un auteur européen 4. De l’influence du Désert des Tartares : inspiration, adaptation. Notes de bas de page Auteur

    Effets de lecture

    Ce livre est recensé par

    Précédent Suivant
    Table des matières

    Variations autour du Désert des Tartares de Buzzati : éléments pour une énergétique de la réception

    Delphine Gachet

    p. 183-197

    Texte intégral 1. Le Désert des Tartares : naissance d’un écrivain 2. Le Désert des Tartares : inspiration et résurgence au sein de l’œuvre de Buzzati 3. Énergétique de la réception du Désert des Tartares en France, ou comment Buzzati est devenu un auteur européen 4. De l’influence du Désert des Tartares : inspiration, adaptation. Notes de bas de page Auteur

    Texte intégral

    1Dino Buzzati est considéré aujourd’hui comme un des grands noms de la littérature européenne, comme un « classique » du XXe siècle, comme un des représentants majeurs de la littérature fantastique. Presque cinquante ans après sa disparition, l’auteur et son œuvre continuent à nous parler, mais aussi à nous interroger et à nous égarer. Dino Buzzati était un journaliste, un écrivain, un peintre… la multiplicité des visages qu’il nous offre et la diversité de son œuvre contribuent à sa notoriété, mais Buzzati représente également un cas particulier : celui d’un écrivain dont l’œuvre, certes reconnue dans son propre pays, l’Italie, a reçu un accueil encore plus favorable au-delà des frontières, et notamment en France. Le cas, donc, d’un écrivain paradoxalement plus connu hors des frontières de sa patrie que dans celle-ci, d’un auteur et d’une œuvre qui, par la réception rencontrée au-delà frontières, vont accéder à une dimension européenne. C’est bien ici d’énergétique de la réception qu’il s’agit.

    2Après avoir montré comment Le Désert des Tartares, roman qui a « lancé », propulsé même, Buzzati dans le monde des lettres, se trouve au fondement même de tout l’œuvre, nous nous intéresserons à l’accueil reçu en France pour analyser comment traduction et réception peuvent représenter un catalyseur dans le parcours d’une œuvre et d’un écrivain. Nous verrons ensuite comment l’élan donné à l’œuvre a nourri la création d’autres artistes, qui l’ont adaptée ou s’en sont inspirés, dans des domaines artistiques différents.

    1. Le Désert des Tartares : naissance d’un écrivain

    31928 marque un premier tournant décisif dans la vie de Buzzati : en effet il postule au Corriere della Sera, sans recommandation ni appui. Sa candidature est retenue : c’est le début d’une longue carrière ; en plus de quarante ans, au sein du journal milanais, Buzzati va occuper des postes très différents, dessinant un parcours singulier : chroniqueur, rédacteur, correspondant de guerre, envoyé spécial, journaliste sportif, critique d’art, .. il publia également de nombreuses nouvelles littéraires sur la page culturelle du Corriere. Car journalisme et littérature sont pour lui deux aspects indissociables de son métier ; celui que, dit-il dans ses carnets, il n’a pas choisi, qui est son « destin » : le métier d’écrire.

    4Si le journaliste Buzzati devient rapidement une figure incontournable du monde de la presse italienne, c’est l’année 1940, avec la parution du Désert des Tartares, son troisième roman, qui marque un second tournant décisif : Buzzati s’affirme en tant qu’écrivain. Durablement, puisque Le Désert des Tartares reste son roman le plus connu, le plus traduit, le plus lu, celui qui lui a permis d’entrer au panthéon des auteurs classiques de la littérature du XXe siècle.

    5Le roman met en scène le lieutenant Giovanni Drogo, tout juste diplômé de l’école militaire et affecté à une lointaine garnison, aux confins du pays. Mais le fort est difficile à rejoindre, les quelques personnes que croise Drogo ne peuvent le renseigner et c’est au terme d’un long parcours que Drogo voit enfin se dessiner au loin la silhouette du Fort Bastiani, posté sur une frontière reculée, aux portes d’un désert d’où pourraient arriver de mystérieux ennemis, nommés les Tartares. Aussitôt, et sans qu’il en ait conscience, son destin est scellé. Drogo, en effet, commence par chercher à fuir ce Fort où la vie lui paraît d’un ennui mortel loin de ce qui pour lui en fait les attraits (la ville, les amis, les femmes, sa mère, …) mais au bout de quelques mois il renonce de lui-même à son changement d’affectation et décide de lier son destin à celui du Fort Bastiani. Drogo, en effet, se laisse fasciner par le paysage et le climat envoûtant qui règne dans la forteresse. La vie des militaires est réglée par des rituels nombreux et immuables dont la répétition a un pouvoir hypnotique sur les protagonistes. Les jours passent, toujours semblables, mais le temps malgré tout s’écoule et sépare chaque jour davantage Drogo et ses compagnons du reste de l’humanité, de cette ville où ceux qu’ils ont laissés continuent de mener la vie de tous les jours. Les jours deviennent semaines, mois, années, lustres, décennies… Drogo est toujours là, il sait maintenant que son existence n’a d’autre but que l’hypothétique affrontement avec les Tartares. Mais malgré quelques vagues espérances, quelques signes de leur présence, l’attente des ennemis reste vaine. Jusqu’au jour où, quelques trente ans après, les ennemis arrivent enfin : mais Drogo est trop malade pour pouvoir les affronter, et on décide de le rapatrier en ville. Dans l’auberge où le convoi s’est arrêté pour la nuit, seul, il affrontera enfin celle qui, sans qu’il le sache, était le seul, le véritable ennemi : la mort. Et le livre s’achève sur cette ultime notation : « Puis, dans l’obscurité, bien que personne ne le voie, il sourit »1.

    6Dans la longue interview qu’il a donnée quelques mois avant sa mort à Yves Panafieu, l’un des premiers universitaires français à avoir étudié son œuvre, Buzzati revient sur la genèse de ce roman :

    L’idée m’est venue alors que j’étais à la rédaction du Corriere della Sera. Pendant une certaine période, entre 1933 et 1938, j’y ai travaillé de nuit, à un travail de routine. À côté de moi il y avait des collègues [dont] la plupart étaient plus vieux. Tous, évidemment, dans leur jeunesse, avaient espéré pouvoir faire quelque chose de plus brillant ; ils avaient espéré devenir envoyés spéciaux, par exemple, c’est-à-dire faire de grands reportages, voyager à travers le monde, etc. Et puis, peu à peu, ils s’étaient fossilisés là, dans la rédaction, renonçant progressivement à leurs espoirs. Et cette grande occasion, que probablement chacun d’eux avait espérée, peut-être sans s’en rendre compte, était devenue de plus en plus lointaine et improbable, et s’était complètement évanouie. Cette monotonie du travail […] m’a fait penser à écrire une histoire où serait résumé le destin de l’homme moyen, de l’homme qui espère en cette grande occasion, qui fait tout pour la faire venir... Et cette occasion apparaît, il semble qu’elle soit sur le point de se concrétiser, et puis elle disparaît et s’éloigne. Ou bien, quand elle arrive, il est trop tard pour lui.2

    7La transposition de l’univers journalistique à l’univers militaire, toujours selon l’auteur, obéit à deux nécessités : celle de donner plus de force à l’histoire racontée, jusqu’à lui donner le statut d’une « allégorie concernant tous les hommes », celle de renouer avec la vie militaire dont, en tant qu’élève-officier et sous-lieutenant, Buzzati a une expérience certes brève mais qui l’a inexorablement marqué pour toute son existence tant « la vie militaire correspondait à [s]a nature »3.

    8Au départ le titre voulu par Buzzati était « La Forteresse » mais, en contexte de guerre, l’éditeur lui demande de changer le titre. Le Désert des Tartares est donc publié en 1940 et l’accueil que lui réserve la critique et le lectorat constitue le point de départ de la carrière littéraire de Buzzati. C’est dans l’erre que lui fera prendre cette impulsion que Buzzati, déjà reconnu comme journaliste, va acquérir le statut d’écrivain et va s’engager durablement et consciencieusement dans la voie que le succès de son roman vient de lui ouvrir. Son « destin » est désormais aussi de publier des œuvres littéraires. Buzzati avait déjà publié deux romans, Bàrnabo des montagnes (1933) et Le Secret du Bosco Vecchio (1935) que critiques et lecteurs redécouvrent après le succès du Désert, mais Buzzati décide aussi de se faire connaître en tant que nouvelliste, genre dans lequel il excelle particulièrement, et publie en 1942 un premier recueil, Les Sept Messagers, qui assoit sa notoriété d’écrivain.

    9En littérature, comme en journalisme, Buzzati explore une diversité de formes et de genres : au total il publiera cinq romans (s’essayant tout à tour au merveilleux, au fantastique, à la science-fiction, au réalisme, …) et sept recueils de nouvelles. À côté de cette œuvre narrative, il a aussi laissé des poésies, des livrets d’opéra, de nombreuses pièces de théâtre (généralement des comédies en un acte, à l’exception, notoire, de Un Caso clinico adaptée par Camus sous le titre Un cas intéressant), des carnets. Mais aussi un conte pour enfants (La Fameuse Invasion de la Sicile par les ours, 1945), qui vient d’être adapté au cinéma avec des dessins de Lorenzo Mattotti (2019), un singulier « roman-bande dessinée » (Orfi aux Enfers, 1969). Dessinateur et peintre, enfin, Buzzati a créé des décors de théâtre et peint de nombreux tableaux, encore trop peu connus du public français.

    2. Le Désert des Tartares : inspiration et résurgence au sein de l’œuvre de Buzzati

    10Malgré une très grande diversité de formes, l’ensemble de l’œuvre littéraire – mais aussi picturale – de Buzzati présente une cohérence rare : au centre de l’univers buzzatien se tient la figure protéiforme de l’angoisse. Les lecteurs qui connaissaient Le Désert des Tartares ont retrouvé dans les autres textes de Buzzati la même atmosphère envoûtante, le même sentiment d’oppression, parfois confinant à la désespérance, parfois allégé par une ironie, un cynisme, un humour qui n’est jamais frivole. Buzzati a dit du Désert des Tartares qu’il était l’œuvre de sa vie, celle qu’il ne cesserait jamais de réécrire, texte après texte. Dans la perspective de ce volume, nous voudrions montrer combien Le Désert des Tartares représente, au sein de l’ensemble de la production, un réservoir d’énergie auquel l’écrivain ira puiser et qui informera si ce n’est toute son œuvre du moins une grande partie de sa production littéraire. Nous en examinerons quelques exemples, parmi les plus probants.

    11Car ce qui a éclos dans Le Désert des Tartares était (il faut commencer par là) déjà en germe dans le tout premier roman de Buzzati Bàrnabo des Montagnes (1933). La présentation qu’en a faite l’académicien Marcel Brion souligne la similitude des deux romans :

    L’histoire se passe dans une région montagneuse [les Dolomites] où se trouve un dépôt d’explosifs. La surveillance de la poudrière est confiée à des gardes forestiers qui font sentinelle car on redoute l’éventuel assaut de brigands rôdant parmi les montagnes. On avait commencé d’ouvrir une route dans la montagne mais la construction a été interrompue, la poudre est donc devenue sans emploi, et il n’est d’ailleurs pas certain qu’il y en ait encore et qu’il soit nécessaire de la garder ; il n’est pas certain non plus qu’il y ait des brigands4.

    12Suite à un accident, Bàrnabo descend dans la plaine où il va s’essayer à mener la vie de tous les hommes, mais l’appel de cette autre forteresse qu’est la poudrière est trop fort, et Bàrnabo remontera dans les montagnes « comme attiré et aspiré par le lieu de son destin »5. Le critique y insiste : le thème central des deux romans est le même. Dans Bàrnabo tout est annoncé, tous les grands thèmes sont là qui se structureront dans Le Désert des Tartares, qui connaitront d’innombrables variations dans les nouvelles, les pièces de théâtre… Il aura donc fallu attendre sept ans, pour que s’exprime avec plus de force et de plénitude l’idée dominante, aux sources de tout l’œuvre ; pour qu’elle prenne l’énergie, l’ampleur qui lui permettront de porter l’œuvre entier. Cette force est le fait de l’écrivain, qui produit un chef d’œuvre, mais aussi celui de la critique et du lectorat, qui vont accueillir favorablement le roman et en révéler toute la richesse, toute la portée. La critique et le public français, nous y reviendrons, ont particulièrement œuvré pour cette dynamique de la réception.

    13Peu après la parution du Désert, le 30 juillet 1940, Borelli, le directeur du Corriere della Sera nomme Buzzati correspondant de guerre. Chargé de suivre la guerre navale en Méditerranée, il embarque à bord du croiseur Fiume. Pendant trois ans, il suivra la marine italienne et enverra régulièrement des articles : certains franchiront la barrière de la censure, d’autres non. Dans la perception que propose le journaliste Buzzati, on peut cependant voir se dessiner l’auteur du Désert. Une phrase extraite de ces chroniques exprime, mieux que tout, cette accointance : « Mais rien ne se passait, les Anglais restaient une entité abstraite, la mer un désert absolu ». Dans un précédent travail, nous avons proposé de lire ces chroniques de guerre au prisme du Désert des Tartares6. De manière volontairement un peu provocatrice, nous avons examiné comment ces textes du correspondant de guerre, que nous avons une certaine réticence à appeler « chroniques », peuvent être lus comme une réécriture du Désert des Tartares. Tout d’abord car les chroniques comme Le Désert s’élaborent autour du sujet commun qu’est l’attente : le monde de la guerre navale est avant tout un monde de l’attente ; les militaires attendent le moment où on leur confiera une mission et plus encore, celui où, enfin, ils pourront affronter l’ennemi. Ensuite parce que, comme celui du Fort Bastiani, le quotidien de la guerre navale est trop souvent placé sous le signe de l’ennui par manque d’action. Et, là aussi, ce « rien » est supportable uniquement parce qu’il est entièrement tendu vers un hypothétique futur : celui où l’ennemi arrivera enfin, où il se passera enfin quelque chose, où les militaires pourront enfin combattre.

    14Avec Le Désert des Tartares, l’œuvre la plus connue de Buzzati est sans nul doute la nouvelle « Le K » (1966)7. Le K (en italien « il colombre ») est un animal légendaire, bien connu de la communauté des pêcheurs à laquelle appartient le jeune garçon protagoniste du récit. Buzzati, dans cette nouvelle, se sert d’un récit proche de la fable pour illustrer ce qui était déjà au centre du Désert des Tartares : l’homme vit dans l’attente d’un événement, d’une occasion qui transformera le cours de son destin. Stefano Roi, le protagoniste au nom prédestiné8, fuit pendant de longues années le monstre qui le poursuit : sentant sa mort proche, il se résout à la confrontation et comprend que le K lui offrait peut-être ce qu’il a toujours désiré et qu’il n’a pas su saisir. Vingt-six ans après la parution du roman, Buzzati dira de la nouvelle « Le K » qu’elle représente « le Désert des Tartares en pilule »9.

    15Le dernier exemple de la manière dont l’énergie du Désert a pu alimenter d’autres œuvres buzzatiennes, nous le trouvons, de façon plus cryptée, dans le dernier roman de Buzzati Un amour (1963). Avec le recul, la critique soulignera davantage les points communs entre Le Désert des Tartares et Un Amour – mais comment ne pas voir la proximité phonétique du nom de Dorigo avec celui de cet alter ego qu’était déjà Giovanni Drogo10 … – qui sont tous les deux romans de l’attente d’un moment qui transformera la vie en destin. Le narrateur d’Un amour n’écrit-il pas : « S’il s’était seulement agi d’un lien sexuel, il n’aurait pas eu besoin de trop s’inquiéter. […] Ce n’était pas une question charnelle, c’était une sorcellerie plus profonde, comme si un nouveau destin, auquel il n’avait jamais pensé, l’appelait, lui, Antonio, et le traînait progressivement avec une irrésistible violence vers des lendemains ignorés et ténébreux. »11.

    16Le premier, sans doute, l’éditeur français Robert Laffont avait remarqué cette parenté :

    C’est un livre que j’aime beaucoup, qui m’avait touché. Et lorsque j’ai dit [à Buzzati] que je retrouvais dans Un amour les thèmes essentiels du Désert des Tartares, là je l’ai touché et nous avons eu sur ce thème un entretien, où il s’est raconté avec un peu d’abandon. En fait, il m’a dit que j’avais raison, que pour lui ce livre était un livre essentiel où l’on retrouvait la même quête, la même interrogation que dans le Désert des Tartares.12

    3. Énergétique de la réception du Désert des Tartares en France, ou comment Buzzati est devenu un auteur européen

    17Buzzati incarne le cas particulier d’un écrivain italien qui n’a aucun lien avec la France, qui n’est pas bilingue, qui n’est même encore jamais allé en France (il ira pour la première fois en 1955, y rencontrer Camus qui vient d’adapter sa pièce de théâtre). « Son succès n’est donc dû ni à sa participation à la vie culturelle et littéraire parisienne, ni à des affinités culturelles particulièrement marquées, mais seulement à ses livres »13.

    18Le Désert des Tartares est traduit par Michel Arnaud, et publié chez Laffont, en 1949, presque dix ans après sa sortie en Italie. Mais, depuis maintenant 80 ans, la France n’a cessé de traduire et de publier Buzzati. En effet, toutes les œuvres publiées du vivant de l’auteur ont été traduites, à l’exception des Miracles de Val Morel. Ce fut d’abord la prose (romans, nouvelles, carnets) puis à partir des années 1980 la poésie et enfin, dans les années 1990, le théâtre. Entre 1949 et 1972, date de la disparition de l’écrivain, on note une accélération du rythme des traductions par rapport aux dates de publication : les deux derniers romans comme les deux derniers recueils de nouvelles sont traduits l’année qui suit leur parution en Italie.

    19Considérer l’ensemble des réimpressions permet de repérer les livres les plus vendus, donc a priori les plus lus : sans surprise, c’est Le Désert des Tartares qui arrive en tête, avec 17 impressions, et 1 édition électronique ; viennent ensuite Le K (9) et Un amour (7 impressions, 1 version électronique). Les éditions Laffont sont restées fidèles à Buzzati et ont continué à republier les traductions déjà éditées, mais ont aussi proposé au public français des textes inédits, majoritairement parus de façon posthume en Italie : c’est ainsi que nous avons eu l’opportunité de traduire trois recueils (Nouvelles inquiètes, 2007 ; Nouvelles oubliées, 2009 ; Chroniques terrestres, 2014).

    20La passion des lecteurs pour Buzzati n’a jamais fléchi depuis la traduction du Désert ; cette dynamique a été lancée par certaines personnalités du monde littéraire français, qui ont tout de suite repéré le talent de Buzzati : le rôle de l’éditeur Robert Laffont a été primordial. Jeune éditeur venu de Marseille, il « révolutionne » le monde de l’édition notamment en créant une collection de littérature étrangère, la très célèbre collection « Pavillons » née en 1945 et aujourd’hui encore très active. Robert Laffont y a fait découvrir des auteurs étrangers de renom que lui-même appréciait. Parmi ses auteurs « préférés » figurait Buzzati.

    21Quand Laffont édite Le Désert, Marcel Brion (1895-1984), académicien français, grande figure de la critique littéraire et artistique de l’époque, spécialiste de littérature allemande et d’art fantastique, mais aussi nouvelliste et romancier, va jouer un rôle décisif en publiant des critiques très élogieuses dans des journaux et revues prestigieuses (Le Monde, La Revue des Deux Mondes, …) qui vont mettre le roman sur la route du succès, dans le monde de l’édition et auprès des lecteurs : le volume récemment édité en Italie témoigne du rôle joué par Marcel Brion dans la dynamique de diffusion de l’œuvre14. En 1959, notamment, Marcel Brion rédige une lumineuse préface à la traduction des deux premiers romans de Buzzati : Bàrnabo des montagnes et Le Secret du Bosco Vecchio.

    22Quelques années après l’entrée retentissante de Buzzati dans le milieu littéraire français, en 1955, Camus va consacrer Buzzati cette fois-ci en tant que dramaturge. En effet, il adapte pour le théâtre La Bruyère, dans une mise en scène de Vitaly, la pièce de Buzzati Un caso clinico sous le titre Un cas intéressant. Camus avait déjà entrepris semblable démarche avec d’autres auteurs très célèbres et, ce faisant, il rapproche Buzzati de noms aussi prestigieux que ceux de Calderon de la Barca (1953), Faulkner (1954), ou, plus tard, Lope de Vega (1956) ou Dostoïevski (1960).

    23Ajoutons également le nom de Roger Caillois qui fut l’auteur d’une très célèbre anthologie devenue ouvrage de référence : dans son Anthologie du fantastique (1958/1966), la partie dédiée à l’Italie recueille une nouvelle de Buzzati encore inédite en France « Le Cas Aziz Maio ».

    24On peut, donc, pour expliquer le succès aussi retentissant que durable remporté en France par Le Désert des Tartares en particulier et l’œuvre de Buzzati en général, évoquer trois raisons majeures.

    25D’abord, le rôle, nous venons de le dire, de certaines personnalités majeures du monde littéraire et intellectuel français qui ont influencé de manière très positive la réception et la diffusion de l’œuvre. Il est, en outre, important de souligner que ces admirateurs de Buzzati l’ont considéré d’emblée non pas seulement comme un auteur italien, mais comme un auteur de dimension européenne et même mondiale. Ils ont rapproché son nom de ceux de Pouchkine, Gogol, Ramuz, Kafka, … Ainsi Marcel Brion écrit-il, dans sa présentation du Désert, cette phrase reprise sur toutes les quatrièmes de couverture du roman : « C’est un livre d’une grandeur exceptionnelle, non seulement dans la littérature italienne actuelle, mais même dans la littérature mondiale. Peut-être faut-il remonter jusqu’au Château et jusqu’au Procès pour retrouver une interrogation aussi passionnée sur la raison de vivre et sur la fatalité du destin humain. ».

    26Un deuxième élément important est sans nul doute le contexte socio-historique au sein duquel le public français découvre Buzzati : dans les années d’après-guerre, l’édition française s’intéresse à nouveau à la littérature italienne, libérée du joug fasciste. Les traductions françaises se multiplient, qu’elles concernent des auteurs déjà connus, appartenant à la période précédente (par exemple Moravia) ou qu’elles permettent de découvrir des auteurs plus contemporains au sein desquels, cependant, elle privilégie le courant du Néoréalisme (Malaparte, Pratolini, Silone…).

    27Enfin, et pour nuancer ce que nous venons d’écrire, il faut souligner l’intérêt que porte le monde littéraire français aux littératures de l’imaginaire (merveilleux, fantastique, science-fiction) Alors qu’en Italie, le Néoréalisme détournait le regard de ce type de productions, la France leur réservait un meilleur accueil. Le Désert des Tartares fut ainsi, et paradoxalement, un roman encore plus apprécié en France qu’en Italie et le succès qu’il a pu rencontrer dans l’hexagone tient moins au fait qu’il soit un roman italien qu’un roman fantastique. Selon François Livi15, c’est justement le succès rencontré en France qui amènera la critique italienne à relire Buzzati de manière moins superficielle et plus objective, et, en reliant son nom à celui d’écrivains fantastiques prestigieux, à apprécier l’œuvre et l’écrivain à leur juste valeur.

    4. De l’influence du Désert des Tartares : inspiration, adaptation.

    28Nous voudrions terminer ce parcours en analysant quelques exemples d’œuvres artistiques qui ont puisé aux sources du Désert, c’est-à-dire nous interroger sur la postérité de l’œuvre, sur la place que sa réception et sa notoriété ont pu lui donner au sein de l’imaginaire collectif et sur l’influence, consciente ou non, qu’elle a pu avoir dans l’œuvre d’autres écrivains ou artistes. Même si, comme le montreront deux des cas étudiés, il est parfois difficile de faire la part entre ce qui relève du singulier et ce qui appartient au collectif.

    29Il Deserto dei Tartari paraît à Milan en 1940, il est traduit en 1949 chez Laffont. Deux ans après, Gracq publie Le Rivage des Syrtes. Le roman fut remarqué par la critique et obtint le Prix Goncourt, mais Gracq refusera cette récompense, mettant ainsi encore davantage son roman sous les feux de l’actualité littéraire. L’éditeur présente ainsi le roman : « À la suite d’un chagrin d’amour, Aldo se fait affecter par le gouvernement de la principauté d’Orsenna dans une forteresse sur le front des Syrtes. Il est là pour observer l’ennemi de toujours, replié sur le rivage d’en face, le Farghestan. Aldo rêve de franchir la frontière, y parvient, aidé par une patricienne, Vanessa Aldobrandi dont la famille est liée au pays ennemi. Cette aide inattendue provoquera les hostilités... ».

    30Dans Le Rivage des Syrtes, à l’inverse du Désert, la guerre contre le Farghestan est bel et bien déclarée… mais depuis trois cents ans, et la situation s’est enkystée, le conflit a sombré dans un état de léthargie. La garnison de l’Amirauté se trouve sur le rivage des Syrtes et ce sont les espaces redoublés du désert et de la mer qui marquent la frontière avec le Farghestan : comme chez Buzzati, ils représentent la zone clef, où adviendra l’événement attendu.

    31À la parution du roman de Gracq, la critique fait immédiatement le rapprochement entre le Désert des Tartares et Le Rivage des Syrtes ; tous deux romans de l’attente, qui mettent en scène des personnages dont les noms ont des consonances italiennes, dans un espace certes imaginaire mais qui emprunte son mystère à une même dimension orientale ; romans, aussi, dont les titres entrent en écho, à la fois par leur construction syntaxique et par leur charge poétique. Ainsi M. de Taeye-Henen16 suppose que la lecture du Désert des Tartares aurait influencé Gracq, mais cette hypothèse sera ensuite niée par les analyses de Ph. Bertier17 qui s’attache à montrer comment, partant d’une situation de départ analogue, les romans de Buzzati et Gracq, tous deux structurés par la thématique du « guetteur », prennent des dimensions différentes.

    32Interrogé par la critique, Gracq a affirmé n’avoir pas lu l’œuvre de Buzzati au moment où il conçoit son roman. Interrogé lui aussi Buzzati répond :

    De J. Gracq je confesse avoir lu seulement, lorsqu’il eut le Prix Goncourt, Le Rivage des Syrtes. Le livre me plut beaucoup, et j’avoue que m’ont frappé, de même que plusieurs critiques (y compris des Français), certaines analogies entre la situation des Syrtes et celle de mon Désert des Tartares. Dans les deux livres, il y a une attente pratiquement sans fin ; dans l’un et l’autre, au-delà des frontières (sable ou mer, il n’y a pas de différence) vit un peuple très lointain et mystérieux duquel peuvent venir des dangers et la mort […] Toutefois, l’atmosphère me semble complètement différente, soit dans ses caractéristiques pour ainsi dire physiques, soit dans le sentiment qu’on se propose de susciter. D’autre part, je ne me trouve pas bien placé pour exprimer un avis en toute objectivité. Dans un certain sens même, c’est embarrassant. […] Certainement, le fait même que vous vous tourniez vers moi pour avoir un avis – requête combien pour moi flatteuse – montre que vous aussi avez relevé quelque analogie entre les deux livres. […] »18.

    33Y. Frontenac, dans un article intitulé « La séduction de Pouchkine » montre que la source d’inspiration des deux romans pourrait être La Fille du Capitaine de Pouchkine19.

    34En revanche, lorsque Jacques Brel écrit sa chanson « Zangra », en 1962, l’hommage à Buzzati est clairement affiché. Brel change patronymes et toponymes mais garde une consonance latine, à mi-chemin entre italien et espagnol : Zangra et Belonzio restent indéterminés, Consuelo et Don Pedro nous rapprochent de la patrie de Cervantès. Or ce rapprochement est intéressant et suggère une possible proximité entre Don Quichotte et Giovanni Drogo, proximité qui reste à explorer. On sait que, en 1968, Jacques Brel a aussi adapté en français la comédie musicale américaine tirée de l’œuvre de Cervantès, L'Homme de la Mancha et qu’il s’est réservé le rôle-titre devenant donc Don Quichotte après avoir été Drogo-Zangra. La chanson la plus célèbre, « La Quête », a des échos tout à fait buzzatiens : « l’inaccessible étoile » dont parle Brel est une variation de la « grande occasion » après laquelle soupirent les protagonistes de Buzzati. 1968 est aussi l’année où Brel écrit « Regarde bien petit », chanson dans laquelle on entend aussi des échos buzzatiens (« la plaine », « l’ombre de midi », « le sable », « mirages »« le cheval ») et cervantins (« petit », « moulin », « vent », « cheval », « voyageur »…).

    35« Zangra » repose sur des procédés stylistiques simples et particulièrement aptes à restituer l’atmosphère du roman buzzatien : répétition et variation. Le premier couplet va être repris presqu’à l’identique pour suggérer la répétition des jours toujours semblables et seuls quelques mots vont varier au fil de la chanson pour indiquer le temps qui passe malgré tout et l’espoir qui s’étiole : ceux qui désignent les grades de Zangra et les gens qu’il fréquente. Cette lente progression culmine dans la dernière strophe, plus brève, qui dit le départ et l’échec de la « quête » héroïque. La musique, qui oppose la vie militaire (accordéon) et la vie au bourg (piano, violon) est obsessive mais son rythme ralentit comme pour signifier à la fois l’enlisement dans la torpeur du quotidien et l’arrivée de la vieillesse.

    Je m’appelle Zangra et je suis lieutenant
    Au fort de Belonzio qui domine la plaine
    D’où l’ennemi viendra qui me fera héros
    En attendant ce jour, je m’ennuie quelquefois
    Alors je vais au bourg voir les filles en troupeaux
    Mais elles rêvent d’amour et moi de mes chevaux

    Je m’appelle Zangra et déjà capitaine
    Au fort de Belonzio qui domine la plaine
    D’où l’ennemi viendra qui me fera héros
    En attendant ce jour, je m’ennuie quelquefois
    Alors je vais au bourg voir la jeune Consuelo
    Mais elle parle d’amour et moi de mes chevaux

    Je m’appelle Zangra, maintenant commandant
    Au fort de Belonzio qui domine la plaine
    D’où l’ennemi viendra qui me fera héros
    En attendant ce jour, je m’ennuie quelquefois
    Alors je vais au bourg boire avec Don Pedro
    Il boit à mes amours et moi à ses chevaux

    Je m’appelle Zangra, je suis vieux colonel
    Au fort de Belonzio qui domine la plaine
    D’où l’ennemi viendra qui me fera héros
    En attendant ce jour, je m’ennuie quelquefois
    Alors je vais au bourg voir la veuve de Pedro
    Je parle enfin d’amour mais elle de mes chevaux

    Je m’appelle Zangra, hier trop vieux général
    J’ai quitté Belonzio qui domine la plaine
    Et l’ennemi est là, je ne serai pas héros

    36Après la chanson, le cinéma tire aussi son inspiration du Désert des Tartares, avec le film homonyme de Valerio Zurlini, sorti en 1976. C’est un défi, que n’avait pas réussi à relever d’autres cinéastes prestigieux : Antonioni, Visconti et Lean. À l’incitation de Jacques Perrin, et malgré les doutes qui l’assaillent quant à la capacité que peut avoir le cinéma à figurer le fantastique20, Zurlini décide d’adapter ce roman dont la lecture, à 15 ans, l’avait marqué et continuait à le hanter. Le scénario d’André Brunelin, le casting des plus prestigieux21, la photographie de Luciano Tovoli, la musique d’Ennio Morricone mais aussi et surtout le décor naturel de la forteresse de Bam en Iran (détruite par un tremblement de terre en 2003) qui matérialise l’amour partagé de Buzzati et Zurlini pour le désert concourent à la réussite du film qui devra, pourtant, surmonter d’importants obstacles : notamment celui du coût d’une grosse production internationale.

    37Le film retrouve le caractère envoutant du roman en refusant de situer dans l’espace comme dans le temps : début du XXe siècle ? dans quelque pays oriental ? Rien dans le film ne le confirme. Zurlini accorde aussi beaucoup d’importance aux plans montrant le fort, mettant en relief sa structure géométrique : ces plans fixes donnent l’idée d’un temps qui se fige dans la répétition immuable d’une routine. Par ailleurs, le travail sur l’ellipse contribue à brouiller les pistes : le spectateur ne parvient jamais à percevoir combien de temps a pu s’écouler entre les différentes séquences, mais la métamorphose de Drogo-Perrin, tout jeune homme devenu vieillard méconnaissable à la fin du film, rend tangible cet écoulement inéluctable du temps.

    38Bien évidemment le réalisateur a dû se détacher parfois de l’œuvre originale pour s’adapter aux exigences du cinéma mais si, par exemple, le nombre de personnages est moindre, Zurlini préserve l’idée de « couples de personnages » voulue par Buzzati. La différence la plus gênante est la fin du film qui sacrifie la scène pourtant cruciale, clef d’interprétation de toute l’œuvre, où Drogo sourit à la mort qui s’approche et, ce faisant, donne un sens à la longue attente que fut sa vie. Mais la responsabilité n’est pas celle de Zurlini, qui avait tourné cette scène, elle incombe à la production qui, pour des raisons financières, a imposé au réalisateur d’abréger son film. On ne peut que le regretter !

    39Plus proche de nous, en 2002, paraît chez Viviane Hamy La Forteresse, roman d’un jeune auteur parti de l’Ex-Yougoslavie en guerre et ayant choisi de vivre (et d’écrire) en Hongrie : Robert Hász. Le titre même semble une référence directe à celui initialement choisi par Buzzati. Au fil des pages, le lecteur va faire la connaissance du lieutenant Livius Maxim et partager quelques jours de sa vie : Livius est un jeune intellectuel qui, hésitant entre l’amour de deux sœurs, choisit de rejoindre l’armée pour prendre quelque distance. D’abord affecté à Negrov, quinze jours avant sa démobilisation, il est muté à « la forteresse », garnison aux « confins du monde ».

    40Cette brève présentation de l’amorce diégétique de La Forteresse fait déjà ressortir les points de similitude avec l’œuvre de Buzzati : ressemblances qui s’inscrivent au niveau thématique comme au niveau narratif, notamment par l’insertion dans la trame du roman d’épisodes-clefs semblables. Drogo et Livius incarnent tous deux la figure du jeune homme engagé dans l’armée et qui reçoit l’annonce de son affectation dans une forteresse isolée. Dans les deux romans, le nom du jeune homme apparaît dès les toutes premières lignes. La narration est faite par un narrateur extradiégétique, mais presque uniquement en focalisation interne : par ce biais, Drogo et Livius apparaissent comme les « héros » de ces romans, les figures auxquelles la narration va s’attacher, reléguant ainsi les autres personnages au second plan, plus particulièrement les militaires qui sont davantage saisis comme un groupe que comme une juxtaposition d’individualités singulières. C’est le récit de leur existence au sein du fort qui va constituer la trame (Le Désert) ou l’une des trames essentielles de l’œuvre (et c’est en cela que La Forteresse se démarquera ensuite fortement du Désert) : les romans débutent au moment où le personnage va gagner le fort, ils s’arrêtent au moment où il le quitte.

    41Nous avons déjà montré ce que La Forteresse pouvait avoir de commun avec Le Désert des Tartares22. L’analyse détaillée et la confrontation des textes dans l’organisation du récit de l’arrivée à la forteresse et de la découverte de ce monde à part tout comme l’écriture même de certains passages montrent bien qu’il existe de réels liens de parenté entre les deux romans. La critique ne s’y est pas trompée, qui convoque quelques grandes références (Kafka, Borges, Buzzati, Gracq) pour saluer l’œuvre de Hász. En l’absence d’informations en la matière, la comparaison des textes nous avait fait considérer Le Désert comme l’hypotexte de La Forteresse et les coïncidences entre les deux textes étaient telles que nous avions pensé que, sans le revendiquer, Hász à la fois saluait et se démarquait du texte-source buzzatien. Mais interrogée sur le sujet, Ch. Philippe, traductrice et désormais amie de Hász, nous a confié que, frappée elle aussi par cette ressemblance, elle s’en était ouverte à l’auteur : Hász a répondu n’avoir jamais lu Buzzati. Plus de cinquante ans après, nous nous trouvons donc dans une situation analogue à celle qu’avait créée la publication du Rivage des Syrtes de Gracq. C’est donc en termes d’imaginaire collectif qu’il faudrait envisager la question de la confrontation des œuvres.

    42En partant du Désert des Tartares, en tant que chef d’œuvre de l’écrivain italien Dino Buzzati, nous avons voulu analyser le parcours dynamique que peut suivre un texte étranger. La publication en langue originale est certes l’aboutissement du travail de l’écrivain, mais nous avons voulu ici la considérer aussi comme une première étape, comme un élan donné au texte qui va le propulser, lui donner l’énergie nécessaire pour continuer sa route, traverser l’espace et le temps. Nous avons voulu montrer comment une œuvre peut à la fois cristalliser l’univers d’un auteur et fertiliser sa production tout au long de sa vie d’auteur, comment elle peut aussi déterminer l’accueil de cet écrivain à l’étranger et lui donner un statut nouveau, modifier aussi la perception que la critique en avait dans son propre pays. Une telle réception fait que le roman peut influencer, de façon revendiquée ou non, de façon consciente ou non, la création d’auteurs contemporains à travers le monde, fertiliser l’imaginaire d’autres artistes : l’œuvre buzzatienne devenant un tremplin pour la création. Les œuvres nouvelles qui naissent résultent alors d’une certaine fraternité entre leur auteur et celui du Désert des Tartares.

    43Le Désert des Tartares doit donc être considéré comme une sorte de creuset, un réceptacle qui va à la fois recueillir et diffuser l’énergie créatrice de son auteur. Cette dynamique est à mettre au compte de la dimension universelle à laquelle atteint le récit : au-delà du destin singulier de Giovanni Drogo, personnage principal du roman, c’est de l’Homme avec un H majuscule que nous parle Buzzati, de la condition humaine, du rapport de l’Homme au temps, à sa vie, à son destin. C’est en cela que le chef d’œuvre de Buzzati peut continuer son parcours, à travers l’espace et le temps, dans une dynamique sans cesse renouvelée.

    Notes de bas de page

    1 Dino Buzzati, Le Désert des Tartares, in Œuvres, tome 1, Robert Laffont, 2006, coll. Bouquins, p. 321.

    2 Dino Buzzati, Mes déserts, entretiens avec Yves Panafieu, Robert Laffont, 1973. p. 232.

    3 Id., p. 198.

    4 M. Brion, préface de Bàrnabo des Montagnes et du Secret du Bosco Vecchio, in Dino Buzzati, Œuvres, tome1. Op. cit., p. 8.

    5 Id., p. 10.

    6 « Mais rien ne se passait, les Anglais restaient une entité abstraite, la mer un désert absolu » : les chroniques de guerre de Buzzati dans l’ombre portée du Désert des Tartares » in M. Finck, T. Victoroff, E. Zanin, P. Dethurens, G. Ducrey, Y.-M. Ergal, P. Werly (éd.), Littérature et expériences croisées de la guerre, apports comparatistes. Actes du XXXIXe Congrès de la SFLGC, http://sflgc.org/ acte/delphine-gachet-mais-rien-ne-se-passait-les-anglais-restaient-une-entiteabstraite-la-mer-undesert-absolu-les-chroniques-de-guerre-de-buzzati-dans-lombre-p/

    7 Traduction, discutable, du néologisme inventé par Buzzati pour nommer sa créature : « il colombre ».

    8 Stéphane signifie, en grec, « celui qui est couronné », quant au patronyme Roi il est sans ambiguïté, surtout pour un lecteur français. Cf. Marie-Hélène Caspar, « Lecture de la nouvelle “Le K” », in Cahiers Buzzati, n° 5, Paris, Laffont, 1982. p. 57.

    9 Dino Buzzati, Mes Déserts, op. cit., p. 223.

    10 Buzzati a signé certains de ses articles du pseudonyme de Giovanni Drogo.

    11 Dino Buzzati, Un amour, in Œuvres, tome 2, Robert Laffont, 2006, coll. Bouquins, p. 667.

    12 Robert Laffont, « Buzzati : un de mes auteurs préférés » in Cahiers Buzzati n° 2, Robert Laffont, 1978. p. 27.

    13 François Livi, « Traduire Buzzati », in Traduire les classiques italiens, Travaux du Centre de Traduction Littéraire, n° 14, Université de Lausanne, 1992. p. 37.

    14 Agnès Brion, Delphine Gachet, Brion-Buzzati. Regards croisés sur deux maîtres du fantastique, textes rassemblés et commentés par Delphine Gachet et Agnès Brion, Rome-Pise, Fabrizio Serra Editore, 2018.

    15 François Livi, « Traduire Buzzati », op. cit.

    16 Monique de Taeye-Henen, De l’invention romanesque à Pirandello, Paris, Didier, 1962.

    17 Philippe Bertier : « Gracq et Buzzati poètes de l’événements » in Cahiers de l’Herne, Julien Gracq (1972), Le livre de poche, p. 127-150.

    18 Lettre écrite à Milan, le 14 juillet 1969.

    19 Article repris dans le Magazine littéraire, n° 336, octobre 1995, p. 48-50.

    20 Gian Luigi Rondi, Il cinema dei maestri, Milan, Rusconi, 1980. p. 252.

    21 Jacques Perrin ; Jean-Louis Trintignant ; Philippe Noiret ; Laurent Terzieff ; Vittorio Gassman ; Giuliano Gemma ; Helmut Griem ; Max von Sydow ; Francisco Rabal ; Fernando Rey.

    22 « Fortune du fort dans la littérature contemporaine : du Désert des Tartares à La Forteresse de R Hàsz » in Dino Buzzati d’hier et d’aujourd’hui, D. Bahuet Gachet et A. Colombo (dir.), Annales littéraires de l’Université de Franche Comté, 2008. p. 163-184.

    Auteur

    • Delphine Gachet

      Univ. Bordeaux Montaigne
      TELEM, EA 4195
       F-33607 Pessac, France

    Précédent Suivant
    Table des matières

    Le texte seul est utilisable sous licence Licence OpenEdition Books. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

    Voir plus de livres
    L’art et question de la valeur

    L’art et question de la valeur

    Dominique Rabaté (dir.)

    2007

    Le lecteur engagé

    Le lecteur engagé

    Critique - enseignement - politique

    Isabelle Poulin et Jérôme Roger (dir.)

    2007

    Déclins de l'allégorie ?

    Déclins de l'allégorie ?

    Bernard Vouilloux (dir.)

    2006

    Mondes perdus

    Mondes perdus

    Alain-Michel Boyer (dir.)

    1991

    Ecritures discontinues

    Ecritures discontinues

    Yves Vadé (dir.)

    1993

    Ce que modernité veut dire (I)

    Ce que modernité veut dire (I)

    Yves Vadé (dir.)

    1994

    Le retour à l'archaïque

    Le retour à l'archaïque

    Yves Vadé (dir.)

    1996

    Écritures de l'objet

    Écritures de l'objet

    Roger Navarri (dir.)

    1997

    Poétiques de l'instant

    Poétiques de l'instant

    Yves Vadé (dir.)

    1998

    L'instant romanesque

    L'instant romanesque

    Dominique Rabaté (dir.)

    1998

    Surfaces et intériorité

    Surfaces et intériorité

    Cabanès Jean-Louis (dir.)

    1998

    Ruptures, continuités

    Ruptures, continuités

    Yves Vadé (dir.)

    2000

    Voir plus de livres
    1 / 12
    L’art et question de la valeur

    L’art et question de la valeur

    Dominique Rabaté (dir.)

    2007

    Le lecteur engagé

    Le lecteur engagé

    Critique - enseignement - politique

    Isabelle Poulin et Jérôme Roger (dir.)

    2007

    Déclins de l'allégorie ?

    Déclins de l'allégorie ?

    Bernard Vouilloux (dir.)

    2006

    Mondes perdus

    Mondes perdus

    Alain-Michel Boyer (dir.)

    1991

    Ecritures discontinues

    Ecritures discontinues

    Yves Vadé (dir.)

    1993

    Ce que modernité veut dire (I)

    Ce que modernité veut dire (I)

    Yves Vadé (dir.)

    1994

    Le retour à l'archaïque

    Le retour à l'archaïque

    Yves Vadé (dir.)

    1996

    Écritures de l'objet

    Écritures de l'objet

    Roger Navarri (dir.)

    1997

    Poétiques de l'instant

    Poétiques de l'instant

    Yves Vadé (dir.)

    1998

    L'instant romanesque

    L'instant romanesque

    Dominique Rabaté (dir.)

    1998

    Surfaces et intériorité

    Surfaces et intériorité

    Cabanès Jean-Louis (dir.)

    1998

    Ruptures, continuités

    Ruptures, continuités

    Yves Vadé (dir.)

    2000

    Voir plus de chapitres

    Enchantement et regard : les nouvelles d’André Pieyre de Mandiargues (Le Musée noir, Soleil des loups, Feu de braise)

    Delphine Gachet

    De quelques figures du Mal dans la littérature fantastique : repères pour une typologie

    Delphine Gachet

    Fictions joyeuses de l’apocalypse : Terra ! de Stefano Benni (1983) et L’apocalisse rimandata de Dario Fo (2008)

    Delphine Gachet

    Venise : une aporie littéraire ?

    Delphine Gachet

    Se perdre dans la ville, imaginaire de la ville dans quelques nouvelles fantastiques contemporaines

    Delphine Gachet

    Folie, mensonge et communication dans Henri IV de Pirandello

    Delphine Gachet

    Voir plus de chapitres
    1 / 6

    Enchantement et regard : les nouvelles d’André Pieyre de Mandiargues (Le Musée noir, Soleil des loups, Feu de braise)

    Delphine Gachet

    De quelques figures du Mal dans la littérature fantastique : repères pour une typologie

    Delphine Gachet

    Fictions joyeuses de l’apocalypse : Terra ! de Stefano Benni (1983) et L’apocalisse rimandata de Dario Fo (2008)

    Delphine Gachet

    Venise : une aporie littéraire ?

    Delphine Gachet

    Se perdre dans la ville, imaginaire de la ville dans quelques nouvelles fantastiques contemporaines

    Delphine Gachet

    Folie, mensonge et communication dans Henri IV de Pirandello

    Delphine Gachet

    Accès ouvert

    Accès ouvert freemium

    ePub

    PDF

    PDF du chapitre

    Suggérer l’acquisition à votre bibliothèque

    Acheter

    Édition imprimée

    • amazon.fr
    • decitre.fr
    • mollat.com
    • leslibraires.fr
    • placedeslibraires.fr
    • lcdpu.fr

    1 Dino Buzzati, Le Désert des Tartares, in Œuvres, tome 1, Robert Laffont, 2006, coll. Bouquins, p. 321.

    2 Dino Buzzati, Mes déserts, entretiens avec Yves Panafieu, Robert Laffont, 1973. p. 232.

    3 Id., p. 198.

    4 M. Brion, préface de Bàrnabo des Montagnes et du Secret du Bosco Vecchio, in Dino Buzzati, Œuvres, tome1. Op. cit., p. 8.

    5 Id., p. 10.

    6 « Mais rien ne se passait, les Anglais restaient une entité abstraite, la mer un désert absolu » : les chroniques de guerre de Buzzati dans l’ombre portée du Désert des Tartares » in M. Finck, T. Victoroff, E. Zanin, P. Dethurens, G. Ducrey, Y.-M. Ergal, P. Werly (éd.), Littérature et expériences croisées de la guerre, apports comparatistes. Actes du XXXIXe Congrès de la SFLGC, http://sflgc.org/ acte/delphine-gachet-mais-rien-ne-se-passait-les-anglais-restaient-une-entiteabstraite-la-mer-undesert-absolu-les-chroniques-de-guerre-de-buzzati-dans-lombre-p/

    7 Traduction, discutable, du néologisme inventé par Buzzati pour nommer sa créature : « il colombre ».

    8 Stéphane signifie, en grec, « celui qui est couronné », quant au patronyme Roi il est sans ambiguïté, surtout pour un lecteur français. Cf. Marie-Hélène Caspar, « Lecture de la nouvelle “Le K” », in Cahiers Buzzati, n° 5, Paris, Laffont, 1982. p. 57.

    9 Dino Buzzati, Mes Déserts, op. cit., p. 223.

    10 Buzzati a signé certains de ses articles du pseudonyme de Giovanni Drogo.

    11 Dino Buzzati, Un amour, in Œuvres, tome 2, Robert Laffont, 2006, coll. Bouquins, p. 667.

    12 Robert Laffont, « Buzzati : un de mes auteurs préférés » in Cahiers Buzzati n° 2, Robert Laffont, 1978. p. 27.

    13 François Livi, « Traduire Buzzati », in Traduire les classiques italiens, Travaux du Centre de Traduction Littéraire, n° 14, Université de Lausanne, 1992. p. 37.

    14 Agnès Brion, Delphine Gachet, Brion-Buzzati. Regards croisés sur deux maîtres du fantastique, textes rassemblés et commentés par Delphine Gachet et Agnès Brion, Rome-Pise, Fabrizio Serra Editore, 2018.

    15 François Livi, « Traduire Buzzati », op. cit.

    16 Monique de Taeye-Henen, De l’invention romanesque à Pirandello, Paris, Didier, 1962.

    17 Philippe Bertier : « Gracq et Buzzati poètes de l’événements » in Cahiers de l’Herne, Julien Gracq (1972), Le livre de poche, p. 127-150.

    18 Lettre écrite à Milan, le 14 juillet 1969.

    19 Article repris dans le Magazine littéraire, n° 336, octobre 1995, p. 48-50.

    20 Gian Luigi Rondi, Il cinema dei maestri, Milan, Rusconi, 1980. p. 252.

    21 Jacques Perrin ; Jean-Louis Trintignant ; Philippe Noiret ; Laurent Terzieff ; Vittorio Gassman ; Giuliano Gemma ; Helmut Griem ; Max von Sydow ; Francisco Rabal ; Fernando Rey.

    22 « Fortune du fort dans la littérature contemporaine : du Désert des Tartares à La Forteresse de R Hàsz » in Dino Buzzati d’hier et d’aujourd’hui, D. Bahuet Gachet et A. Colombo (dir.), Annales littéraires de l’Université de Franche Comté, 2008. p. 163-184.

    Effets de lecture

    X Facebook Email

    Effets de lecture

    Ce livre est diffusé en accès ouvert freemium. L’accès à la lecture en ligne est disponible. L’accès aux versions PDF et ePub est réservé aux bibliothèques l’ayant acquis. Vous pouvez vous connecter à votre bibliothèque à l’adresse suivante : https://freemium.openedition.org/oebooks

    Suggérer l’acquisition à votre bibliothèque

    Si vous avez des questions, vous pouvez nous écrire à access[at]openedition.org

    Effets de lecture

    Vérifiez si votre bibliothèque a déjà acquis ce livre : authentifiez-vous à OpenEdition Freemium for Books.

    Vous pouvez suggérer à votre bibliothèque d’acquérir un ou plusieurs livres publiés sur OpenEdition Books. N’hésitez pas à lui indiquer nos coordonnées : access[at]openedition.org

    Vous pouvez également nous indiquer, à l’aide du formulaire suivant, les coordonnées de votre bibliothèque afin que nous la contactions pour lui suggérer l’achat de ce livre. Les champs suivis de (*) sont obligatoires.

    Veuillez, s’il vous plaît, remplir tous les champs.

    La syntaxe de l’email est incorrecte.

    Référence numérique du chapitre

    Format

    Gachet, D. (2019). Variations autour du Désert des Tartares de Buzzati : éléments pour une énergétique de la réception. In Éric Benoit (éd.), Effets de lecture. Pessac: Presses Universitaires de Bordeaux. https://doi.org/10.4000/books.pub.17986
    Gachet, Delphine. « Variations autour du Désert des Tartares de Buzzati : éléments pour une énergétique de la réception ». In Effets de lecture, édité par Éric Benoit. Pessac: Presses Universitaires de Bordeaux, 2019. doi:10.4000/books.pub.17986.
    Gachet, Delphine. « Variations autour du Désert des Tartares de Buzzati : éléments pour une énergétique de la réception ». Effets de lecture, édité par Éric Benoit, Presses Universitaires de Bordeaux, 2019, https://doi.org/10.4000/books.pub.17986.

    Référence numérique du livre

    Format

    Benoit, Éric (éd.). (2019). Effets de lecture. Pessac: Presses Universitaires de Bordeaux. https://doi.org/10.4000/books.pub.17881
    Benoit, Éric, éd. Effets de lecture. Pessac: Presses Universitaires de Bordeaux, 2019. doi:10.4000/books.pub.17881.
    Benoit, Éric, éditeur. Effets de lecture. Presses Universitaires de Bordeaux, 2019, https://doi.org/10.4000/books.pub.17881.
    Compatible avec Zotero Zotero

    1 / 3

    Presses Universitaires de Bordeaux

    Presses Universitaires de Bordeaux

    • Mentions légales
    • Plan du site
    • Se connecter

    Suivez-nous

    • Facebook
    • LinkedIn
    • Instagram
    • X
    • Flux RSS

    URL : http://www.pub-editions.fr

    Email : pub@u-bordeaux-montaigne.fr

    OpenEdition
    • Candidater à OpenEdition Books
    • Connaître le programme OpenEdition Freemium
    • Commander des livres
    • S’abonner à la lettre d’OpenEdition
    • CGU d’OpenEdition Books
    • Accessibilité : partiellement conforme
    • Données personnelles
    • Gestion des cookies
    • Système de signalement