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    Plan détaillé Texte intégral Une femme « aux côtés des hommes » Le (si peu) vu Le Fantasmé ou la compensation du manque Le « pas visible » (En guise de conclusion) Notes de bas de page Auteur

    Le débat des cinq sens de l’Antiquité à nos jours

    Ce livre est recensé par

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    Le Vu, le fantasmé et le « pas visible » chez Catherine Millet

    Jean-Michel Devésa

    p. 435-445

    Texte intégral Une femme « aux côtés des hommes » Le (si peu) vu Le Fantasmé ou la compensation du manque Le « pas visible » (En guise de conclusion) Notes de bas de page Auteur

    Texte intégral

    « Combien de fois ne s’exclame-t-on pas “regarde !” lorsque l’on baise. Bien sûr, on a tout loisir de profiter alors d’une vision rapprochée, mais il arrive aussi que, pour bien voir, il faille prendre du recul, ainsi qu’on le fait dans les salles d’un musée. » Catherine Millet, La Vie sexuelle de Catherine M., p. 188.

    1Pour situer la visée de la présente intervention ayant trait au caractère sexué ou non des sens et plus particulièrement de celui de la vue, – intervention qui a été conçue sur le mode de la réflexion ouverte, ce qui à l’écrit équivaut au registre de l’essai davantage qu’à celui de la communication scientifique traditionnelle –, je souhaiterais évoquer brièvement l’échange qu’en octobre 2011 j’ai eu à ce propos avec Marie Darrieussecq attendu que c’est lui qui m’a incité à retenir cette thématique pour ce colloque auquel ma collègue Géraldine Puccini m’a fait l’amitié de me convier.

    2Marie Darrieussecq est venue à la Librairie Mollat présenter son roman Clèves à l’automne dernier et l’on m’a demandé d’être son modérateur1. Dans cet ouvrage, j’ai eu mon attention attirée par une séquence où Solange (l’héroïne) est littéralement transportée en regardant le célèbre western de John Ford La Prisonnière du désert (The Searchers, 1956), en compagnie de son amoureux Monsieur Bihotz, la scène du livre débouchant sur une séquence de masturbation. Rappelant que notre époque a toujours pour doxa cet ensemble de préjugés selon lesquels, chez les hommes, l’économie libidinale se fonde sur le scopique (alors que, chez les femmes, elle serait constituée par l’ouï et l’entendu), j’ai sollicité l’écrivaine, qui est aussi psychanalyste, pour qu’elle en dise un peu plus sur cette situation où une adolescente, emportée au grand galop du désir, se comporte exactement comme un garçon de son âge, ou comme un homme plus âgé, le ferait devant ce film ou un autre, dans son rapport au corps et au plaisir. La romancière m’a aussitôt interrogé sur un ton amusé, curieuse de savoir comment et pourquoi j’avançais pareille assertion relative à la « nature » masculine du regard. Sans me démonter, je lui ai fait valoir que l’on trouvait ces truismes « partout », à commencer par les articles de Psychologies, le magazine « papier » ou le site www.psychologies.com. Ce qui est parfaitement exact : je peux par exemple renvoyer à l’entretien donné par le médecin psychiatre et sexologue Philippe Brenot dans lequel, à la question « Faut-il cultiver un certain mental pour maintenir la sexualité à son zénith ? Est-ce lié à la volonté ? », celui-ci répond ceci, auquel tout un chacun peut souscrire :

    « La volonté ne change pas grand-chose à la façon dont évolue l’intimité sexuelle. Ce qui compte, c’est d’investir la sexualité, le désir et la jouissance de la même manière. L important est de saisir où s’articule le désir de l’autre. »

    Et ce, avant d’ajouter :

    « De manière générale, on observe que le désir est stimulé par le “visuel” cheẓ les hommes et par “l’auditif” cheẓ les femmes. Celles-ci sont sensibles à la voix, aux discours amoureux. Elles ont envie d’être envoûtées par des histoires que leur raconte leur amant.2 »

    3Mais peu importe !

    4D’une part, l’éventualité d’un désaccord entre Marie Darrieussecq et moi ne nous a pas empêchés de poursuivre notre conversation à propos de ce roman relatant comment, dans les années 80, une fille pré-pubère devient femme. D’autre part, c’est bien cet épisode, et pas un autre, au cours duquel, en réagissant à la lettre de ma formulation, Darrieussecq m’a repris quant à l’éventuelle sexuation des sens, et plus particulièrement de la vue, qui m’a incité à proposer à l’organisatrice de ces journées de revenir sur ma lecture de la remarquable et singulière « autobiographie » de Catherine Millet, La Vie sexuelle de Catherine M. paru en 2001.

    5Comme, en 2004, je me suis intéressé à la façon dont ce livre représente le corps et la chair dans l’étreinte et à la langue qui les « dit » (dans un ouvrage collectif dirigé par Elisa Girardini et Geneviève Henrot3), et que, dans une communication prononcée au Québec en 2007 mais diffusée seulement en 2009, dans la revue Dalhousie French Studies, avec l’ensemble des actes de la manifestation à laquelle j’avais participé4, je me suis penché sur la manière dont la photographie vient en quelque sorte « signer » le cheminement à deux, dans l’écriture, les arts et l’existence de Catherine Millet et de son compagnon et époux Jacques Henric, j’ai voulu prolonger ma réflexion en réexaminant le texte de Catherine Millet, qu’elle a qualifié d’« Ultime Book5 », en le confrontant à la question de la dimension masculine et/ou de la portée phallique de la scrutation de soi, des autres et du monde par le personnage de Catherine M., l’instance narrative et, à travers elle, par l’auteure.

    6Ces interrogations touchant au « sexe des sens » ne concernent pas seulement la critique, elles apparaissent fréquemment sous la plume des écrivains, dans des commentaires d’œuvres ou dans l’économie même de leur écriture, à l’intérieur des univers poétiques et littéraires qu’elle suscite. Souvent d’ailleurs un glissement se produit du sens à la sensation si bien que c’est celle-ci qui est sexuée6. Pour ma part, j’ai la conviction que ces approches résultent de projections surdéterminées par des représentations culturelles. En la matière, l’enjeu relatif à notre appréhension de La Vie sexuelle de Catherine M. n’est pas de décider si, pour brosser les différents autoportraits qui sont disséminés dans son récit et pour décrire les protagonistes qu’elle a convoqués au fil de la narration, c’est avec un regard d’homme que Catherine Millet peint Catherine M. ou non, et campe ou pas ses personnages. L’analyse en fonction de cette seule problématique condamne à la réactivation de stéréotypes et à une conception essentialiste de l’identité. Ce n’est pas la voie que je veux emprunter. En m’appuyant sur les thèses de Jacques Lacan ayant trait à ce que le scopique, chez les femmes et les hommes, ne peut pas dévoiler ni révéler, je souhaite non pas rapporter au masculin ou au féminin les modalités du voir chez Catherine Millet, mais dégager, tendanciellement, ce qui, chez elle, comprenons « dans son livre », demeure « pas visible ».

    Une femme « aux côtés des hommes »

    « Cet homme léchait mon sexe indéfiniment. Sa langue agissait langoureusement, écartait soigneusement tous les replis de la vulve, sachant décrire des circonvolutions autour du clitoris puis appliquer de larges lèchements de jeune chien sur l’ouverture. Le besoin que son sexe vienne cicatriser cette ouverture devenait impératif. Quand il pénétrait enfin, avec autant de douceur et fouillant avec autant de méticulosité que la langue, mon plaisir ne parvenait pas à être à la mesure de ce qu’avait été l’ascension du désir.7 »
    Catherine Millet, La Vie sexuelle de Catherine M., p. 85.

    7Catherine Millet débute son livre en partant de son enfance et en particulier de la « scrupuleuse occupation de comptage » (98) à laquelle Catherine M. se livrait avant de trouver le sommeil et pour y sombrer. Identifiant les « pensées » et les « actions solitaires » des « premières années de la vie » aux « premières occasions données à la conscience d’apparaître à elle-même » (9), Millet entame son récit par le rappel « des réflexions qui entraînaient [la petite fille] chaque soir, jusqu’à l’endormissement » (9). Sa rêverie éveillée se nourrit d’abord de spéculations portant sur le nombre de ses futurs maris et les conditions dans lesquelles elle pourrait les avoir en toute légitimité puis, probablement du fait qu’elle est « sous l’emprise de la séduction d’un homme identifié (successivement : des acteurs de cinéma, un cousin germain, etc.) » (10), et qu’elle se « fix[e] » sur les « traits » de celui dont elle subit le charme (10), son « théâtre mental » s’applique à préciser le compte d’enfants dont elle serait susceptible d’être la mère.

    8Ces efforts pour imaginer son existence de « femme mariée » sont inséparables des « obsessions » (10) qui informent sa relation à Dieu qui [l]’« obligeai[nt] chaque soir à [se] soucier de son alimentation ».

    9Ces trois récits « primordiaux » – le chiffrage des maris, celui des enfants, enfin « l’énumération des plats et des verres d’eau qu’[elle faisait] parvenir par la pensée [à Dieu] » (10) – expriment l’angoisse du manque qui étreint le sujet en cette phase de structuration psychique et ses fébriles tentatives pour l’apaiser, dans l’ordre du symbolique, par des activités de « remplissage » (10) et des représentations de situations où l’adulte qu’elle aspire devenir serait « remplie ». Dans cette perspective, l’assiette psychologique de Catherine M., telle que la dessine Catherine Millet dans son ouvrage, serait celle d’une personne extraordinairement sensible à la faille – au trou, au néant – qui structure l’individu dans son rapport au vivant et au monde. Par une sexualité fondée sur des « rapports multiples » (11) et une banalisation de l’usage sexuel de la chair, laquelle sexualité n’a été ni réfléchie ni théorisée, Catherine M. aurait ainsi comblé compulsivement le vide dans lequel elle aurait sans cesse redouté de s’abîmer (d’être abîmée peut-être aussi) parce qu’elle était « naturellement ouverte aux expériences » (11), qu’elle ne s’est embarrassée d’aucune « entrave morale » (11), qu’elle n’était ni réellement « une collectionneuse » (14) ni une redoutable « séductrice » (15). Dans la guerre des sexes, « [s]a place dans le monde était moins parmi les femmes, face aux hommes, qu’aux côtés des hommes » (16). Si leurs corps étaient si bien acceptés par elle, et jamais repoussés, c’est qu’ils obstruaient temporairement la béance du sien tandis que le fantasme, lui, était systématiquement mobilisé pour étancher momentanément l’insatisfaction structurelle ou circonstancielle du désir.

    Le (si peu) vu

    « […] alors que les images ont un rôle tellement dominant dans ma vie, alors que l’œil me guide plus que tout autre organe, dans l’acte sexuel, tout au contraire, je m’aveugle. »
    Catherine Millet, La Vie sexuelle de Catherine M., p. 160.

    10La sexualité de Catherine M. obéit à deux principes : « […] avoir des relations sexuelles en toutes circonstances, avec toutes les personnes le voulant bien […] » (66). Le sexe, disjoint du sentiment amoureux, est jugé bon en soi pour celles et ceux qui s’y livrent9. Il va de pair avec le respect de la liberté de chacun, il est un libertinage au sens fort du terme10, il implique « […] une vision de [s]on corps comme un tout qui ne connaît pas de hiérarchie, ni dans l’ordre de la morale ni dans celui du plaisir, et donc chaque partie peut, autant que faire se peut, se substituer à une autre. » (56)

    11Pour Catherine Millet, les humains ont tendance à chercher un « refuge » (95) pour avoir des relations sexuelles, car « il est contraire à [leur] nature […] de copuler face à l’horiẓon ou à toute perspective trop lointaine » (95-96). Voilà pourquoi, « [c]eux qui baisent sur la plage, l’été au clair de lune, se mettent par la pensée dans une intimité qui les abstrait », selon elle, « de l’immensité alentour » (96). C’est ainsi qu’en commentant la trajectoire de Catherine M., l’écrivaine « associ[e] l’amour physique à une conquête de l’espace » (122).

    12Pourtant, ce qui est rapporté des expériences de Catherine M. indique que, dans la plupart des cas, le champ de vision de celle-ci est des plus réduits lors de l’étreinte.

    13Catherine M. est en effet confrontée à un espace rétréci où les corps de ses amants et/ou des hommes avec lesquels elle s’adonne au plaisir ne sont souvent qu’aperçus fugitivement. Au mieux, elle entrevoit leur regard : « Je voyais peu les visages mais j’ai croisé les regards qui me considéraient dans une sorte d’expectative, certains même avec étonnement. » (23) Ses partenaires, qu’ils soient connus d’elle ou pas, ne sont perçus que par les appendices par lesquels ils la saisissent, la caressent, la touchent (les mains), l’ouvrent et la percent (les mains, la langue et la verge). Dans la relation sexuelle, ce sont presque toujours des hommes sans visage. Au Bois de Boulogne par exemple, des hommes sans tête s’encadrent devant la portière de la voiture pour se masturber d’une main et caresser Catherine M. de l’autre (18). Il en est de même au club échangiste d’Aimé, à Ville d’Avray : « […] ni les hommes rencontrés dans ces circonstances ni un auditoire plongé dans le noir n’ont de visage […]. » (27)

    14Qui plus est, « [l]e corps de celui avec qui [elle est] fait obstacle » (163).

    15Les modalités de son offrande charnelle lui barrent en outre en partie objectivement la vue : à Lyon, pour ses premières expériences de pluralité, c’est le creux d’un lit en fer forgé (13) ; lors des soirées organisées chez Victor, c’est un lit ou un canapé au fond duquel Eric l’installe (20-21) ; au sauna de la Place Clichy, c’est un fauteuil (22) ; ailleurs, c’est une table, un banc, un plan quelconque où elle est allongée11. Elle est un « noyau » au milieu d’une écorce, une « araignée » au milieu de sa toile.

    16Et si parfois, sous un « grand corps » comme celui de « Paul » (158) elle « étouff[e] agréablement », elle est plus fréquemment « une masse broyée, bientôt plaquée sur le lit et retournée » (196), écrasée par ceux qui la prennent, ou contrainte pour dispenser une fellation à se tenir recroquevillée, repliée sur elle-même, rivée sur « l’horiẓon de la fermeture éclair » dont elle ne se détache que « pour inspirer profondément » (45). Le rapport avec l’homme est asymétrique car lui, dans sa position, peut la scruter12.

    17Certes, devant « une fenêtre ou un balcon » offrant un « point de vue », dans un bureau de la rue de Rennes dans lequel « une paroi vitrée descendait jusqu’au sol », au-dessus de « l’agitation euphorique qui montait » (153), elle éprouve une excitation provoquée par l’impression d’être en plein à l’articulation de « l’espace intime et [de] l’espace public » (153). Ces différentes limitations physiques accroissent et accentuent sa dépendance psychologique à l’autre : « […] je ne sais pas bien quitter mon regard intérieur pour me voir moi-même. Il me faut précisément en passer par le regard de l’autre. Je ne sais pas dire : “Tiens, regarde !” J’attends plutôt qu’on me dise, non sans précaution : “Regarde comme je te regarde…” » (170). Pendant l’acte, ce qui la soulève et l’exalte, c’est le sentiment de se fondre dans l’atmosphère, que ce soit dans l’obscurité la plus totale ou sous une violente lumière, d’être happée et ramenée à l’état d’un élément comparable à tous ceux qui sont en suspension13. Cette « immersion » dans le noir ou dans l’éclat éblouissant d’un faisceau lumineux a valeur d’adhésion au monde, de fusion avec lui et d’incrustation au « tissu de l’air » (114). Toutefois, après l’anéantissement du plaisir et la « léthargie » (144) dans laquelle il plonge, la mémorisation du décor est plus aisée : « Là où ma fente intime a livré passage, j’ai ouvert grands les yeux. » (120)

    18Ce que les yeux de Catherine M. ne saisissent pas quand ils sont fermés – pendant la perte de repère inhérente à l’abandon à l’autre et/ou aux autres, le vertige induit par l’échauffement sensuel et l’engourdissement entraîné par la décharge orgasmique ou la « tétanie » qui, à une certaine période, la paralysait juste après le jouir –, et ce qu’ils ne peuvent pas atteindre du « peu de réalité » dans lequel nous évoluons et d’un réel qui sans cesse se dérobe, y supplée le déroulement mental de l’image fantasmatique14.

    Le Fantasmé ou la compensation du manque

    « Comme j’ai déjà eu l’occasion de le signaler, l’ordre du fantasme et celui du vécu, s’ils présentent des structures voisines, n’en sont pas moins, cheẓ moi, indépendants l’un de l’autre, comme une peinture de paysage et le coin de nature qu’elle représente ; il y a plus de la vision intérieure de l’artiste dans le tableau que de la réalité elle-même. Que, par la suite, nous regardions cette réalité à travers l’écran du tableau n’empêche pas les arbres de pousser ni leurs feuilles de tomber. »
    Catherine Millet, La Vie sexuelle de Catherine M., p. 68.

    19C’est le terme de « rêverie » (34, par exemple) que Catherine Millet emploie le plus souvent pour relater ou commenter ces récits psychiques, que le sujet défile en sa conscience, solitairement dans la quête ou non du plaisir, ou sans en faire part à son/ses partenaire(s), ou bien encore mais plus rarement dans une narration « à deux voix » proférée pendant l’acte sexuel (41).

    20Ces histoires « imagées », exprimant un violent désir du sujet ou soutenant son désir dans l’étreinte, en particulier dans la phase de la montée de la tension précédant l’orgasme, puisent à des matériaux hétéroclites, néanmoins parfaitement répertoriés par l’écrivaine. Elles ont été « fabriquées » avec des « lambeaux du réel » et de la « matière instinctuelle » (34-35)15. Il semblerait, si l’on tient à ce que l’auteure expose, que « [d]es similitudes structurelles [soient] grandes entre les situations vécues et celles qui sont imaginées bien qu[’elle] n’ai[t] jamais cherché volontairement à reproduire ces dernières dans la vie, et que le détail de ce qu[’elle] a vécu n’ait que très peu nourri [ses] rêveries » (35). En dépit de la réserve (serait-elle une résistance ?) de Catherine Millet, il est probable que l’image fantasmatique englobe toujours des vues partielles et parcellaires de la réalité16.

    21L’univers ainsi cultivé et entretenu n’apparaît pas comme une échappatoire, un horizon et une ligne de fuite, mais comme un prisme pour appréhender la dimension privée de l’existence17.

    22Qui plus est, la production fantasmatique véhicule parfois une image de soi avantageuse18, susceptible de renforcer l’estime que le sujet a de lui.

    23En adéquation avec les pratiques concrètes de Catherine M., vraisemblablement parce que celles-ci ne sont que la conséquence de l’épanchement de son imaginaire dans la réalité, la trame constituant la matrice de ces projections mentales implique une totale réification de la femme et son esclavage sexuel au sein d’un groupe d’hommes affairés ne se détournant de leur activité que pour l’utiliser brièvement et successivement19. Les narrations mentales et imagées qui ont présidé à la part sexuelle de la vie de Catherine M. ont toutes eu recours à ce synopsis ou à quelques autres qui lui sont proches20.

    24Le livre de Catherine Millet autorise à énoncer une typologie du fantasme.

    25Une première catégorie rassemblerait les fantasmes dont la mise au jour de la conscience en fait des auxiliaires du plaisir et du jouir. Ce sont pour le sujet solitaire des vecteurs propices à la masturbation ; pour le sujet (avec ou sans partenaire-s)21 comme pour le couple, ils agissent comme un « carburant » du désir. C’est la raison pour laquelle, lors d’une sortie de Catherine M. au peep-show, un motif fantasmatique accompagne l’étreinte et en décuple l’efficience22.

    26Une seconde catégorie réunirait les fantasmes dont la réalisation mentale comble un manque.

    27Certains viennent « adoucir » la stricte observation du principe de réalité par le sujet (évoluant seul ou avec un partenaire occasionnel, régulier et/ou de « cœur »). Évoquant la « culture de couple » qu’elle a contractée avec Jacques Henric, Catherine Millet commence par affirmer que « [l]a pratique de la baise à ciel ouvert s’est ancrée dans l’organisation de [leur] vie, à Jacques et à [elle], dès l’origine de [leur] relation » (109). Elle en donne quelques exemples, notant que c’est « dans des décors bucoliques » (111) qu’ils vivent généralement leurs « histoires », car « on baise dans les chemins creux avec moins de risques que sous les porches d’immeuble » (111-112). Leurs ébats amoureux n’ont pas connu de décors urbains. Ce n’est que séparément, « Jacques avec d’autres, [elle] avec d’autres » (112) qu’ils ont exploré les ressources de la ville. Ces lieux citadins, « [elle] ne les [a] fréquentés, en compagnie de Jacques, que par l’imagination » (112), dans des scenarii où elle l’y entraînait (112).

    28D’autres fantasmes émergent dans des conditions de frustration. C’est ce qu’il advient à Catherine M. quand elle se « réfugi[e] dans un de [ses] vieux et sécurisants scénarios, très loin de là où [elle se] trouve dans la réalité », après qu’un inconnu promenant son chien l’eut dérangée alors qu’elle était avec Jacques, dans leur voiture garée de nuit près du cimetière de Port-Bou (169).

    29Enfin, le fantasme est en mesure de soulager de « l’hébétude » (72) et du « terrible sentiment d’éviction » (74) engendré par la jalousie.

    30Parce que « [l]es fantasmes sexuels sont bien trop personnels pour qu’on puisse vraiment les partager » (40), ils ressortent d’un « théâtre » de l’intime à dimension en définitive onaniste prononcée puisque l’orgasme n’est déclenché que dans un « lâcher prise » qui n’est que la conséquence de la solitude radicale du sujet dans les trois âges essentiels de la vie, le naître, le jouir et le mourir. Quoi qu’il en soit, l’aptitude de Catherine M., du fait d’une imagination puissante, à s’adapter à des situations où le partenaire, incapable de vivre son désir dans le silence23, a besoin de le « parler », bute sur l’impossibilité du rapport sexuel avec l’autre : « C’est autre chose que d’échafauder tout au long de l’acte sexuel un véritable récit, à deux voix, et en contrepoint de l’échange corporel. » (41). Tout comme elle doit s’arranger que ce type de partage n’« aligne » pas le fantasme sur la réalité : « […] l’action réelle et celle qui [est] fantasmée se déroul[ent] parallèlement et ne se rejoign[ent] que sporadiquement » (42), même en « construi[sant] par le menu la scène » (169) et en sacrifiant à « un effort d’imagination intense, soutenu » (169).

    Le « pas visible » (En guise de conclusion)

    « Savoir qu’on examine attentivement ce que je ne peux pas voir est tout aussi tonique. »
    Catherine Millet, La Vie sexuelle de Catherine M., p. 180.

    31Le vu exhibe toujours au cœur même de ce qui est perçu, saisi et contemplé une forme aveugle qui irrémédiablement échappe à tout effort de mise au net et au point. Le fantasmé en souligne les contours en les grimant sous le feint parce que le déplacé est dévoilement de la mascarade rehaussée des ors de la parade. Le regard, qui n’est pas sexué, délimite ce qui ne peut pas se voir, ce « pas visible » qui est le corps même du désir.

    32Il faut à ce stade se reporter à Lacan et son séminaire de 1964 qui, au lendemain de la disparition de Merleau-Ponty (1961), et dans le temps même de la publication posthume de son Le Visible et l’invisible, lui permet de redéfinir le complexe de castration et de le modéliser par le biais du signifiant, en commentant notamment un tableau de Jacopo Del Zucchi, Psyché découvre Eros24. Le psychanalyste suggère alors que Psyché regarde sur le corps d’Eros la marque même de ce qui manque, un bouquet, lequel en dissimulant le sexe masculin, s’affiche comme le « signifiant de l’absence de signifiant ». Dans cette perspective, le regard, parce qu’il se concentre sur un objet indiscernable dans le champ de vision, est analysé comme le ressort même de la castration, c’est-à-dire la prise en compte du manque fondamental qui seul fait advenir la parole, la fonction scopique constituant la voie d’accès à toutes les autres25.

    33En vertu de ce qui précède, pourrait avoir quelque consistance l’affirmation selon laquelle ce qui est vu et repéré par le sujet est nécessairement tributaire des genres et de leurs oripeaux, c’est-à-dire des constructions historiques et culturelles par et à travers lesquelles ce même sujet énonce le rapport imaginaire de son appareil psychique et de sa chair au signifiant (incernable) du désir, à l’objet a, ainsi que nous le désignons depuis Lacan. Il n’y a pas en effet d’autre voie pour « pointer » ce littéralement impossible à discerner, c’est-à-dire pour le projeter dans une vision, laquelle sera circonscrite au sein du stock d’images et de stéréotypes produits par l’Histoire et le social, et/ou pour le « précipiter » dans une représentation mentale.

    Notes de bas de page

    1 On peut consulter le podcast de ce dialogue : http://www.mollat.com/player.html?id=29275726 (ou http://www.mollat.com/podcasts/recherche/cl%C3%A8ves.html#fragment-1).

    2 Ce texte est accessible en suivant ce lien : http://www.psychologies.com/Couple/Sexualite/Plaisir/Articles-et-Dossiers/Les-secrets-des-couples-amants/Pour-que-dure-le-desir.

    3 « Le Corps glorieux de Catherine M. », dans Elisa Girardini et Geneviève Henrot (dir.), Le Corps à fleurs de mots, Padova, Unipress, 2004, p. 153-178.

    4 Catherine Millet, Jacques Henric : La Passe photographique », dans Andrea Oberhuber (Université de Montréal) (dir.), Dalhousie French Studies, « Voir le texte, Lire l’image », Volume : Eighty-Nine, Winter, 2009, p. 127-136. [Colloque international de Trois-Rivières, 7 mai 2007].

    5 Catherine Millet, « Pourquoi et comment », dans La Vie sexuelle de Catherine M., Coll. « Points », n° P 1008, Paris, Éditions du Seuil, 2002, p. III-IV.

    6 Voir par exemple Jacques Chessex, Jonas, Paris, Grasset, 1987, p. 23-24 (la rencontre de Jonas et d’Hélène, adolescents) : « Voici comment je l’ai rencontrée. Un beau matin j’étais couché sur la solarium bétonné de Pully-Plage, je faisais semblant de lire en sirotant un Coca tiède. Je me rappelle que je portais un slip de bain qui me serrait trop, le bleu, en coton trop tendu, je n’arrêtais pas de me tourner et de me retourner sur le béton brûlant du solarium en me demandant ce que je pouvais bien faire dans cette chaudière au lieu d’aller plonger dans la belle eau. Poissons ! Oui, mais la Paresse doit être mon signe ascendant, tu le sais ô mon Créateur, et je restais paralysé sur mon perchoir par la triple et confuse envie de dormir, de nager et de me lancer dans une entreprise qui me tirerait de cet été encore plus plat que les autres.
    J’en étais à ces débats embarrassés quand la porte d’une cabine a claqué derrière moi, et j’ai entendu un bruit de pieds nus qui martelaient tendrement et fermement le sol du couloir en pleine lumière. Il faut dire que les cabines longent le solarium, et que le moindre bruit de fermeture Eclair ou d’agrafe qu’on ouvre se repère immédiatement sur le balcon. Merveille, il était tôt, j’étais seul, le bruit de ce pas ne résonnait que pour moi. C’était un bruit féminin. Il y a des bruits d’homme et des bruits de femme. Le bruit féminin est plus profond, et en surface comme arrondi. Il est travaillé intuitivement, sculpté instinctivement dans une matière humide et chaude où l’oreille se perd. Le bruit féminin me fait entrer au labyrinthe : dans des méandres, des plis nocturnes, des ruisseaux d’ombre touchable et durable. C’est un bruit qui me fait penser au choc d’une outre, d’une amphore, d’un pot plein d’eau qui remonte quelques secondes dans le liquide, et la coque du récipient doit se sentir belle comme une ville victorieuse.
    Il y a eu ensuite une odeur très puissante et douce d’huile solaire, l’accélération du pas dans le couloir, un arrêt, un linge déroulé à un mètre de moi, une sacoche de paille débordant de papiers et de livres, un paquet de gauloises, enfin un corps bronẓé se jetant à plat ventre et s’étirant. Je ne voyais pas le visage de ce corps. Je voyais de longs cheveux noirs, un dos brillant de lumière, un maillot sombre et des jambes écrasées de chaleur contre le gris du balcon. » [C’est moi, J.-M. D., qui souligne.]

    7 C’est moi, J.-M. D., qui souligne.

    8 Le souci de réduire le nombre de notes de bas de page a conduit à adopter le code suivant : tout chiffre entre parenthèses renvoie à la pagination de l’édition originale de La Vie sexuelle de Catherine M. (Paris, Le Seuil, 2001).

    9 Catherine Millet, La Vie sexuelle de Catherine M., Paris, Le Seuil, 2001, p. 117 : « […] baiser — c’est-à-dire baiser fréquemment, dans une bonne disponibilité psychologique, quel(e) s que soi (en) t le ou les partenaires — était un mode de vie. Sinon, si la chose n’était permise que dans certaines conditions, pendant des périodes déterminées, alors c’était carnaval ! »

    10 Catherine Millet, Jour de souffrance, Paris, Flammarion, 2006, p. 127 : « Je me comportais en libertine : il n’existait pas de principe supérieur pour condamner et interdire mes actes. »

    11 Catherine Millet, La Vie sexuelle de Catherine M., p. 27-28 : « […] je pouvais rester là deux ou trois heures. Toujours la même configuration : des mains parcouraient mon corps, moi-même j’attrapais des queues, tournais la tête à droite et à gauche pour sucer, tandis que d’autres queues se poussaient dans mon ventre. Une vingtaine pouvaient ainsi se relayer dans la soirée. Cette position, la femme sur le dos, son pubis à hauteur de celui de l’homme bien campé sus ses jambes, est une des plus confortables et des meilleures que je connaisse. La vulve est bien ouverte, l’homme est à son aise pour planter bien horiẓontalement et frapper sans discontinuer le fond de la paroi. Baises vigoureuses et précises. J’avais parfois affaire à des assauts tels que je devais m’accrocher des deux mains au rebord de la table et pendant longtemps je gardais presque en permanence la trace d’une petite écorchure juste au-dessus du coccyx, là où ma colonne vertébrale avait frotté sur le bois rugueux. »

    12 Catherine Millet, op. cit., p. 63 : « […] lorsque dans un vernissage ou un dîner on me présente un homme que j’ai l’impression de rencontrer pour la première fois, mais que celui-ci fouille dans mon regard quelques secondes de plus qu’il n’est nécessaire, en déclarant “mais nous nous sommes déjà rencontrés”, j’ai tendance à penser qu’il a eu, dans une autre vie pour moi, tout loisir d’observer mon visage tandis que mon regard était peut-être rivé sur sa toison pubienne. » (63)

    13 Ibid., p. 97 : « On pense aussi que l’obscurité protège. Mais pour certains esprits comme le mien, elle permet simultanément d’élargir à l’infini un espace dont les yeux ne perçoivent pas les limites. La haie d’arbres à quelques mètres cesse de faire obstacle. En fait, l’obscurité totale n’existe guère, et les gens, de toute façon, préfèrent habituellement l’imprécision de la pénombre. J’aimerais, moi, le noir total, à cause du plaisir que je trouverais à me laisser engloutir dans une nappe indifférenciée de chair. À défaut, je peux saisir l’occasion d’une lumière brutale parce que l’aveuglement qu’elle provoque et l’impossibilité dans laquelle on se trouve alors d’en situer la source immergent dans une atmosphère cotonneuse où les frontières du corps se dissolvent. Autrement dit, je ne crains pas d’être vue par surprise puisque mon corps est brassé dans la même poussière que l’air et que tous les autres corps qui s’y rattachent dans un continuum. Je ne peux donc pas concevoir qu’il y ait des regards extérieurs. »

    14 Ibid., p. 117 : « La preuve n’est plu à faire que nos tendances sexuelles peuvent se retourner à la façon d’un vieux parapluie et que l’armature qui nous protège tant que le vent souffle dans le sens du réel se rabat en sens contraire et nous laisse trempés dans la bourrasque des fantasmes. »

    15 Ibid., p. 34-35 : « Comment je les conçus, bien longtemps avant d’avoir mon premier rapport sexuel, très loin encore de quitter mon ignorance, constitue un mystère. Quels lambeaux du réel — des photographies dans Cinémonde, des allusions de ma mère, comme lorsque, quittant un café où se trouvent un groupe de jeunes gens, dont une seule fille parmi eux, elle maugrée que celle-ci doit coucher avec tout le monde, ou encore le fait que mon père rentre tard le soir, précisément après être allé au café… — ai-je récupérés et noués entre eux, et quelle matière instinctuelle ai-je pétrie pour que les histoires que je me racontais tout en frictionnant l’une contre l’autre les lèvres de ma vulve aient si bien préfiguré mes aventures ultérieures ? »
    Et aussi, p. 74 : « Les scènes étaient en partie imaginées, en partie construites de bribes récoltées par effraction dans les carnets ou la correspondance de Jacques […]. »

    16 Ibid., p. 176 : « J’ai beau avoir la plupart du temps les paupières baissées, mes yeux sont si proches du minutieux travail que je le vois néanmoins et l’image que je recueille est un puissant activateur du désir. »

    17 Ibid., p. 35-36 : « N’ayant jamais eu honte de ces fantasmes, ne les ayant pas refoulés mais au contraire toujours renouvelés et enrichis, ils n’ont pas constitué une opposition au réel mais plutôt une sorte de grille à travers laquelle des circonstances de la vie que d’autres auraient trouvées extravagantes me sont apparues comme allant de soi. »

    18 Ibid., p. 37 : « […] je m’étais façonné une image de moi adulte qui me dotait de beaux seins, image à laquelle je continue encore aujourd’hui d’avoir recours dans mes fantasmes, alors même que mes seins sont de taille tout à fait moyenne. »

    19 Ibid., p. 39 : « Me trouver au milieu d’un groupe d’hommes qui vaquent à diverses occupations et qui ne s’interrompent que pour me rejoindre avec une sorte de négligence est un schéma récurrent. »

    20 Ibid., p. 40 : « Toute ma vie, j’aurai repris, modifié des détails, développé avec une méthode de compositeur de fugues ces mêmes quelques récits dont ceux qui me servent aujourd’hui sont toujours de plus ou moins lointaines versions. »

    21 Ibid., p. 213 : « […] le sexe installé en moi n’exclut pas celui que je me représente. »

    22 Ibid., p. 137-138 : « Passer dans l’arrière-boutique où se tient le peep-show, c’est comme arriver en retard au théâtre. On se trouve plongé dans l’obscurité, dans un couloir circulaire distribuant des “loges”. Il n’y a pas de pourboire à donner à une ouvreuse, on s’est au contraire muni de monnaie afin d’alimenter l’éclairage de la fenêtre écran donnant sur le plateau au centre du dispositif, où une fille ou un couple se livre à des contorsions d’une lenteur irréelle. Il fait si noir dans la cabine que je n’ai jamais réussi à y percevoir quoi que ce soit, pas même les parois ; cela revient à être dans un vide. Du plateau toutefois émane une lumière basse, bleutée, dont un trait se pose à la base du membre que j’ai pris dans la bouche, si bien que mon espace perceptible se réduit à un tronçon de chair fripée et piquée de poils, et que j’avale régulièrement. Il se peut qu’Eric appelle le caissier pour changer un billet contre de nouvelles pièces de dix francs. Tournée du côté de la fenêtre, je ne reconnais pas les mains qui commencent à glisser sur mes fesses découvertes, des mains et aussi bien mes fesses font que je pourrais croire qu’elles se trouvent très loin de moi, elles aussi de l’autre côté d’un écran. Juste après être entrés dans la cabine, nous nous sommes palpés en aveugles, le regard concentré sur le spectacle que nous avons commenté. Nous sommes d’accord sur le fait que la fille a une belle chatte. Le type a un peu trop un physique de minet. Eric aimerait bien nous voir nous branler toutes les deux. Je demande si nous pourrons les rejoindre après, etc. Ensuite, nous sommes pris par l’accélération de notre propre mécanique ; le couple dans la lumière bleue se désincarne ; il n’est plus que la projection lointaine, à peine consciente, des images que forgent dans leur cerveau ceux qui s’activent dans le noir. « han » laisse lourdement échapper l’ombre basculée au-dessus de mon dos, en se plaquant un peu plus fermement sur mon cul. » [C’est moi, J.-M. D., qui souligne.]
    Ce passage montre que l’abandon dans le noir est non seulement à l’origine de l’impression de Catherine M. d’avoir un corps morcelé, laquelle ne discerne qu’une vue du sexe de l’autre, puis est « renvoyée » à sa fantasmagorie personnelle et à l’empire des sensations. C’est aussi la source du sentiment qu’une partie de sa chair (ses fesses) est détachée de sa personne, qu’elle en est séparée par le dispositif scénique (écran de la vitre, lumière bleue, cabines) qui rend « irréel » le spectacle du couple offert en représentation aux client(e) s de l’établissement.

    23 Ibid., p. 40 : « […] j’avais la faculté d’imagination exercée et je disposais d’un fonds où puiser lorsqu’il m’est arrivé ensuite de fréquenter des parleurs. »

    24 Jacopo del Zucchi, Psyché découvre Éros, 1589, huile sur toile, 173 x 130 cm, Rome, Galerie Borghèse.

    25 On lira avec intérêt Stéphane Lojkine, « De la chaîne signifiante à l’entrelacs du visible : le tournant du Séminaire XI sur Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse », Cours d’initiation à la French Theory, Université d’Aix-Marseille, avril 2012 : http://sites.univ-provence.fr/pictura/Dispositifs/Lacan_sem11.php.

    Auteur

    • Jean-Michel Devésa

      EA 4593 CLARE
      Université Bordeaux Montaigne

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    1 On peut consulter le podcast de ce dialogue : http://www.mollat.com/player.html?id=29275726 (ou http://www.mollat.com/podcasts/recherche/cl%C3%A8ves.html#fragment-1).

    2 Ce texte est accessible en suivant ce lien : http://www.psychologies.com/Couple/Sexualite/Plaisir/Articles-et-Dossiers/Les-secrets-des-couples-amants/Pour-que-dure-le-desir.

    3 « Le Corps glorieux de Catherine M. », dans Elisa Girardini et Geneviève Henrot (dir.), Le Corps à fleurs de mots, Padova, Unipress, 2004, p. 153-178.

    4 Catherine Millet, Jacques Henric : La Passe photographique », dans Andrea Oberhuber (Université de Montréal) (dir.), Dalhousie French Studies, « Voir le texte, Lire l’image », Volume : Eighty-Nine, Winter, 2009, p. 127-136. [Colloque international de Trois-Rivières, 7 mai 2007].

    5 Catherine Millet, « Pourquoi et comment », dans La Vie sexuelle de Catherine M., Coll. « Points », n° P 1008, Paris, Éditions du Seuil, 2002, p. III-IV.

    6 Voir par exemple Jacques Chessex, Jonas, Paris, Grasset, 1987, p. 23-24 (la rencontre de Jonas et d’Hélène, adolescents) : « Voici comment je l’ai rencontrée. Un beau matin j’étais couché sur la solarium bétonné de Pully-Plage, je faisais semblant de lire en sirotant un Coca tiède. Je me rappelle que je portais un slip de bain qui me serrait trop, le bleu, en coton trop tendu, je n’arrêtais pas de me tourner et de me retourner sur le béton brûlant du solarium en me demandant ce que je pouvais bien faire dans cette chaudière au lieu d’aller plonger dans la belle eau. Poissons ! Oui, mais la Paresse doit être mon signe ascendant, tu le sais ô mon Créateur, et je restais paralysé sur mon perchoir par la triple et confuse envie de dormir, de nager et de me lancer dans une entreprise qui me tirerait de cet été encore plus plat que les autres.
    J’en étais à ces débats embarrassés quand la porte d’une cabine a claqué derrière moi, et j’ai entendu un bruit de pieds nus qui martelaient tendrement et fermement le sol du couloir en pleine lumière. Il faut dire que les cabines longent le solarium, et que le moindre bruit de fermeture Eclair ou d’agrafe qu’on ouvre se repère immédiatement sur le balcon. Merveille, il était tôt, j’étais seul, le bruit de ce pas ne résonnait que pour moi. C’était un bruit féminin. Il y a des bruits d’homme et des bruits de femme. Le bruit féminin est plus profond, et en surface comme arrondi. Il est travaillé intuitivement, sculpté instinctivement dans une matière humide et chaude où l’oreille se perd. Le bruit féminin me fait entrer au labyrinthe : dans des méandres, des plis nocturnes, des ruisseaux d’ombre touchable et durable. C’est un bruit qui me fait penser au choc d’une outre, d’une amphore, d’un pot plein d’eau qui remonte quelques secondes dans le liquide, et la coque du récipient doit se sentir belle comme une ville victorieuse.
    Il y a eu ensuite une odeur très puissante et douce d’huile solaire, l’accélération du pas dans le couloir, un arrêt, un linge déroulé à un mètre de moi, une sacoche de paille débordant de papiers et de livres, un paquet de gauloises, enfin un corps bronẓé se jetant à plat ventre et s’étirant. Je ne voyais pas le visage de ce corps. Je voyais de longs cheveux noirs, un dos brillant de lumière, un maillot sombre et des jambes écrasées de chaleur contre le gris du balcon. » [C’est moi, J.-M. D., qui souligne.]

    7 C’est moi, J.-M. D., qui souligne.

    8 Le souci de réduire le nombre de notes de bas de page a conduit à adopter le code suivant : tout chiffre entre parenthèses renvoie à la pagination de l’édition originale de La Vie sexuelle de Catherine M. (Paris, Le Seuil, 2001).

    9 Catherine Millet, La Vie sexuelle de Catherine M., Paris, Le Seuil, 2001, p. 117 : « […] baiser — c’est-à-dire baiser fréquemment, dans une bonne disponibilité psychologique, quel(e) s que soi (en) t le ou les partenaires — était un mode de vie. Sinon, si la chose n’était permise que dans certaines conditions, pendant des périodes déterminées, alors c’était carnaval ! »

    10 Catherine Millet, Jour de souffrance, Paris, Flammarion, 2006, p. 127 : « Je me comportais en libertine : il n’existait pas de principe supérieur pour condamner et interdire mes actes. »

    11 Catherine Millet, La Vie sexuelle de Catherine M., p. 27-28 : « […] je pouvais rester là deux ou trois heures. Toujours la même configuration : des mains parcouraient mon corps, moi-même j’attrapais des queues, tournais la tête à droite et à gauche pour sucer, tandis que d’autres queues se poussaient dans mon ventre. Une vingtaine pouvaient ainsi se relayer dans la soirée. Cette position, la femme sur le dos, son pubis à hauteur de celui de l’homme bien campé sus ses jambes, est une des plus confortables et des meilleures que je connaisse. La vulve est bien ouverte, l’homme est à son aise pour planter bien horiẓontalement et frapper sans discontinuer le fond de la paroi. Baises vigoureuses et précises. J’avais parfois affaire à des assauts tels que je devais m’accrocher des deux mains au rebord de la table et pendant longtemps je gardais presque en permanence la trace d’une petite écorchure juste au-dessus du coccyx, là où ma colonne vertébrale avait frotté sur le bois rugueux. »

    12 Catherine Millet, op. cit., p. 63 : « […] lorsque dans un vernissage ou un dîner on me présente un homme que j’ai l’impression de rencontrer pour la première fois, mais que celui-ci fouille dans mon regard quelques secondes de plus qu’il n’est nécessaire, en déclarant “mais nous nous sommes déjà rencontrés”, j’ai tendance à penser qu’il a eu, dans une autre vie pour moi, tout loisir d’observer mon visage tandis que mon regard était peut-être rivé sur sa toison pubienne. » (63)

    13 Ibid., p. 97 : « On pense aussi que l’obscurité protège. Mais pour certains esprits comme le mien, elle permet simultanément d’élargir à l’infini un espace dont les yeux ne perçoivent pas les limites. La haie d’arbres à quelques mètres cesse de faire obstacle. En fait, l’obscurité totale n’existe guère, et les gens, de toute façon, préfèrent habituellement l’imprécision de la pénombre. J’aimerais, moi, le noir total, à cause du plaisir que je trouverais à me laisser engloutir dans une nappe indifférenciée de chair. À défaut, je peux saisir l’occasion d’une lumière brutale parce que l’aveuglement qu’elle provoque et l’impossibilité dans laquelle on se trouve alors d’en situer la source immergent dans une atmosphère cotonneuse où les frontières du corps se dissolvent. Autrement dit, je ne crains pas d’être vue par surprise puisque mon corps est brassé dans la même poussière que l’air et que tous les autres corps qui s’y rattachent dans un continuum. Je ne peux donc pas concevoir qu’il y ait des regards extérieurs. »

    14 Ibid., p. 117 : « La preuve n’est plu à faire que nos tendances sexuelles peuvent se retourner à la façon d’un vieux parapluie et que l’armature qui nous protège tant que le vent souffle dans le sens du réel se rabat en sens contraire et nous laisse trempés dans la bourrasque des fantasmes. »

    15 Ibid., p. 34-35 : « Comment je les conçus, bien longtemps avant d’avoir mon premier rapport sexuel, très loin encore de quitter mon ignorance, constitue un mystère. Quels lambeaux du réel — des photographies dans Cinémonde, des allusions de ma mère, comme lorsque, quittant un café où se trouvent un groupe de jeunes gens, dont une seule fille parmi eux, elle maugrée que celle-ci doit coucher avec tout le monde, ou encore le fait que mon père rentre tard le soir, précisément après être allé au café… — ai-je récupérés et noués entre eux, et quelle matière instinctuelle ai-je pétrie pour que les histoires que je me racontais tout en frictionnant l’une contre l’autre les lèvres de ma vulve aient si bien préfiguré mes aventures ultérieures ? »
    Et aussi, p. 74 : « Les scènes étaient en partie imaginées, en partie construites de bribes récoltées par effraction dans les carnets ou la correspondance de Jacques […]. »

    16 Ibid., p. 176 : « J’ai beau avoir la plupart du temps les paupières baissées, mes yeux sont si proches du minutieux travail que je le vois néanmoins et l’image que je recueille est un puissant activateur du désir. »

    17 Ibid., p. 35-36 : « N’ayant jamais eu honte de ces fantasmes, ne les ayant pas refoulés mais au contraire toujours renouvelés et enrichis, ils n’ont pas constitué une opposition au réel mais plutôt une sorte de grille à travers laquelle des circonstances de la vie que d’autres auraient trouvées extravagantes me sont apparues comme allant de soi. »

    18 Ibid., p. 37 : « […] je m’étais façonné une image de moi adulte qui me dotait de beaux seins, image à laquelle je continue encore aujourd’hui d’avoir recours dans mes fantasmes, alors même que mes seins sont de taille tout à fait moyenne. »

    19 Ibid., p. 39 : « Me trouver au milieu d’un groupe d’hommes qui vaquent à diverses occupations et qui ne s’interrompent que pour me rejoindre avec une sorte de négligence est un schéma récurrent. »

    20 Ibid., p. 40 : « Toute ma vie, j’aurai repris, modifié des détails, développé avec une méthode de compositeur de fugues ces mêmes quelques récits dont ceux qui me servent aujourd’hui sont toujours de plus ou moins lointaines versions. »

    21 Ibid., p. 213 : « […] le sexe installé en moi n’exclut pas celui que je me représente. »

    22 Ibid., p. 137-138 : « Passer dans l’arrière-boutique où se tient le peep-show, c’est comme arriver en retard au théâtre. On se trouve plongé dans l’obscurité, dans un couloir circulaire distribuant des “loges”. Il n’y a pas de pourboire à donner à une ouvreuse, on s’est au contraire muni de monnaie afin d’alimenter l’éclairage de la fenêtre écran donnant sur le plateau au centre du dispositif, où une fille ou un couple se livre à des contorsions d’une lenteur irréelle. Il fait si noir dans la cabine que je n’ai jamais réussi à y percevoir quoi que ce soit, pas même les parois ; cela revient à être dans un vide. Du plateau toutefois émane une lumière basse, bleutée, dont un trait se pose à la base du membre que j’ai pris dans la bouche, si bien que mon espace perceptible se réduit à un tronçon de chair fripée et piquée de poils, et que j’avale régulièrement. Il se peut qu’Eric appelle le caissier pour changer un billet contre de nouvelles pièces de dix francs. Tournée du côté de la fenêtre, je ne reconnais pas les mains qui commencent à glisser sur mes fesses découvertes, des mains et aussi bien mes fesses font que je pourrais croire qu’elles se trouvent très loin de moi, elles aussi de l’autre côté d’un écran. Juste après être entrés dans la cabine, nous nous sommes palpés en aveugles, le regard concentré sur le spectacle que nous avons commenté. Nous sommes d’accord sur le fait que la fille a une belle chatte. Le type a un peu trop un physique de minet. Eric aimerait bien nous voir nous branler toutes les deux. Je demande si nous pourrons les rejoindre après, etc. Ensuite, nous sommes pris par l’accélération de notre propre mécanique ; le couple dans la lumière bleue se désincarne ; il n’est plus que la projection lointaine, à peine consciente, des images que forgent dans leur cerveau ceux qui s’activent dans le noir. « han » laisse lourdement échapper l’ombre basculée au-dessus de mon dos, en se plaquant un peu plus fermement sur mon cul. » [C’est moi, J.-M. D., qui souligne.]
    Ce passage montre que l’abandon dans le noir est non seulement à l’origine de l’impression de Catherine M. d’avoir un corps morcelé, laquelle ne discerne qu’une vue du sexe de l’autre, puis est « renvoyée » à sa fantasmagorie personnelle et à l’empire des sensations. C’est aussi la source du sentiment qu’une partie de sa chair (ses fesses) est détachée de sa personne, qu’elle en est séparée par le dispositif scénique (écran de la vitre, lumière bleue, cabines) qui rend « irréel » le spectacle du couple offert en représentation aux client(e) s de l’établissement.

    23 Ibid., p. 40 : « […] j’avais la faculté d’imagination exercée et je disposais d’un fonds où puiser lorsqu’il m’est arrivé ensuite de fréquenter des parleurs. »

    24 Jacopo del Zucchi, Psyché découvre Éros, 1589, huile sur toile, 173 x 130 cm, Rome, Galerie Borghèse.

    25 On lira avec intérêt Stéphane Lojkine, « De la chaîne signifiante à l’entrelacs du visible : le tournant du Séminaire XI sur Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse », Cours d’initiation à la French Theory, Université d’Aix-Marseille, avril 2012 : http://sites.univ-provence.fr/pictura/Dispositifs/Lacan_sem11.php.

    Le débat des cinq sens de l’Antiquité à nos jours

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    Devésa, J.-M. (2013). Le Vu, le fantasmé et le « pas visible » chez Catherine Millet. In G. Puccini (éd.), Le débat des cinq sens de l’Antiquité à nos jours. Pessac: Presses Universitaires de Bordeaux. https://doi.org/10.4000/books.pub.17668
    Devésa, Jean-Michel. « Le Vu, le fantasmé et le “pas visible” chez Catherine Millet ». In Le débat des cinq sens de l’Antiquité à nos jours, édité par Géraldine Puccini. Pessac: Presses Universitaires de Bordeaux, 2013. doi:10.4000/books.pub.17668.
    Devésa, Jean-Michel. « Le Vu, le fantasmé et le “pas visible” chez Catherine Millet ». Le débat des cinq sens de l’Antiquité à nos jours, édité par Géraldine Puccini, Presses Universitaires de Bordeaux, 2013, https://doi.org/10.4000/books.pub.17668.

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    Puccini, G. (éd.). (2013). Le débat des cinq sens de l’Antiquité à nos jours. Pessac: Presses Universitaires de Bordeaux. https://doi.org/10.4000/books.pub.17293
    Puccini, Géraldine, éd. Le débat des cinq sens de l’Antiquité à nos jours. Pessac: Presses Universitaires de Bordeaux, 2013. doi:10.4000/books.pub.17293.
    Puccini, Géraldine, éditeur. Le débat des cinq sens de l’Antiquité à nos jours. Presses Universitaires de Bordeaux, 2013, https://doi.org/10.4000/books.pub.17293.
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