Bouton de rose et sang de bœuf : le goût dans les romans de Rachilde, réminiscence ou hystérie ?
p. 369-379
Texte intégral
1L’oubli dans lequel est tombée cette femme de lettres nous oblige, avant toute autre chose, à brièvement évoquer sa carrière. Rachilde est le pseudonyme de Marguerite Eymery (1860-1953), co-fondatrice en 1890, avec son mari Alfred Vallette et quelques jeunes littérateurs, du Mercure de France1. Dans cette revue, qui fut le fer de lance du mouvement symboliste, elle assura la critique littéraire pendant près d’un quart de siècle. Mais ce n’est pas tant à sa plume assassine qu’à sa production littéraire qu’elle doit sa réputation sulfureuse. Elle s’illustra, dès les années 1880, dans l’esthétique décadente, publiant ainsi Monsieur Vénus (1884), La Marquise de Sade (1887), Madame Adonis (1888), LAnimale (1893). Sa notoriété durera jusqu’à la veille de la Première guerre Mondiale. Notre étude se concentrera sur les vingt premières années de sa production romanesque, s’arrêtant à la publication, en 1900, de La Jongleuse. C’est au cours de ce laps de temps, en effet, que Rachilde a conçu les personnages féminins les plus complexes et les plus aboutis de sa carrière.
2En nous intéressant à ces héroïnes, nous ne pouvions qu’évoquer l’hystérie, topos intimement lié à la féminité de cette fin de siècle et, avant tout, aspect le plus commenté de l’œuvre de Rachilde. Nous ne citerons que la dernière étude en date, celle de M. Finn, Hysteria, Hypnotism, the Spirits, and Pornography. Fin-de-Siècle Cultural Discourses in the Decadent Rachilde (2009). Nous évoquerons le discours médical afférent à cette névrose, non pour le corroborer mais pour le dépasser : ce qui, au regard des normes sociales de la fin du XIXe siècle, peut être interprété comme des manifestations hystériques, paraît n’être, à la lumière d’une interprétation sensualiste, que l’expression d’une personnalité. Les aliments rejetés ou consommés traduisent, en effet, tout comme les rituels liés à la table, la manière dont ces femmes appréhendent le monde ou s’en distancient. Ce qui paraît être des aberrations gustatives tend à révéler une nouvelle image de la Femme.
3Un premier constat s’impose : les héroïnes de Rachilde semblent fort peu manger. Lorsqu’elles se nourrissent, l’accent est le plus souvent mis sur l’acte, par l’emploi de verbes intransitifs comme dîner, déjeuner, etc., que sur le menu et les sensations gustatives. Il serait facile de voir dans cette absence de réaction une conséquence de l’éducation ; en effet, il était recommandé aux femmes de ne jamais faire preuve de gourmandise : « À table, [la femme] ne doit pas manger comme Gargantua, ce n’est pas joli et cela nuirait surtout à sa santé2 ». Dans l’œuvre de Rachilde cependant, il n’est nullement question de quelques bonnes manières que ce soit. Est-ce donc à dire que ces protagonistes n’apprécient rien ? On est tenté de le croire car, la plupart du temps, elles font seulement acte de présence à la table commune, se contentant, comme Raoule de Vénérande, de boire « de l’eau pure et (d’émietter) des macarons3 » quand elles ne quittent pas la table, à l’instar de Louise Bartau, sous prétexte de migraines. Il est légitime de penser qu’elles sont difficiles sur la nourriture : la vue de pommes rissolées sur le poêle de son amant soulève le cœur de Raoule de Vénérande ; invitée dans une guinguette, Laure Lordès ne touche ni à la gibelotte ni à la limonade qui lui sont servies. Mary Barbe dédaigne les croûtes de galette laissées par son père et ses soldats. Le sens de ce refus dépasse cependant le simple cadre alimentaire, il doit davantage être interprété comme l’expression d’un rejet du cercle familial. Madame Adonis (1888) illustre cette posture d’opposition : Louis Bartau confie au médecin de famille que son épouse, Louise, « ne mange guère, […] elle déteste la cuisine de (sa) mère. Elle ne comprend pas qu’on mette du pain dans le potage » ; ce à quoi le médecin répondra : « Quand une femme ne mange pas de soupe, on peut la croire capable de choses excentriques […] : la soupe, c’est la santé4 ». Et, offense suprême, elle refuse de boire le cassis fabriqué par sa belle-mère ! Ayant surpris l’égorgement d’un bœuf dont le sang est prélevé pour soigner sa mère poitrinaire, Mary Barbe, traumatisée par cette cruauté, ne mangea rien « au dîner […], pas même de la tarte aux cerises, ces cerises qui lui rappelaient la blessure du bœuf agonisant5 ». Cette désolidarisation se retrouve également au niveau social : dans La Jongleuse, Éliante Donalger refuse de manger au cours d’un bal de charité, bien que « le buffet (fût) très élégant, mais si vous aviez vu les sandwiches de près ? Quelle horreur ! De simples tartines ! Cela sentait le jambon rance6 ». Invitée chez des amis, Mary Barbe « mangea très peu, dégoûtée (des) manières foraines (de ses hôtes) et surtout parce qu’elle s’était aperçue que son verre conservait une trace graisseuse, près du bord7 ». Plus tard, elle déclinera l’invitation à dîner de la comtesse de Liol, la maîtresse de son époux. Renée Fayor offrira bien à goûter à ses invitées – champagne et tartelettes aux fraises – mais n’y touchera pas.
4La silhouette particulière de ces femmes peut apparaître comme une conséquence directe de ce manque d’appétence et de ce refus de participer au rituel des repas, car celles-ci se démarquent des galbes et des rondeurs de l’Art Nouveau. Raoule de Vénérande « était grande, bien faite, ayant le col souple. Elle possédait de la vraie fille de race les formes délicates, les attaches fines8 » ; Renée Fayor était « de taille moyenne, bien faite, (mais) ses pieds et ses mains étaient d’une petitesse anormale. Elle avait peu de poitrine mais beaucoup de hanche9 ». Quant à la main d’Éliante Donalger, métonymie de son corps, elle apparaît « toute petite, et très puissante, en dépit de son apparence frêle, aux doigts maigres, onglés courts, aux phalanges un peu creusées, à la paume voluptueuse10 ». Cette finesse, quand il ne s’agit pas de maigreur – Jeanne Siméon révèle « ce spécial profil des figures maigres qu’on rencontre dans les bas-reliefs du Moyen-Âge11 » – est bien plus qu’une simple conséquence physiologique. Cette anorexie constatée est à rapprocher de leur manque d’empathie avec le cercle familial et la Société : elle exprime un rejet du corps tel que le conçoivent ces mêmes instances. On ne s’étonnera donc pas que les femmes refusant de manger à la table commune soient les mêmes qui refusent d’enfanter. La baronne de Caumont annonce ainsi à son époux, le soir même de leurs noces, qu’elle est « décidée à ne pas […] donner d’héritier […] car (elle ne veut) ni enlaidir ni souffrir12 ». Et quand le médecin de famille veut entretenir Louise Bartau « de ce qui fait la joie des jeunes épouses, la maternité, elle se sauve13 ». Sa réaction ne l’étonne pas car, à sa physionomie, il sait qu’elle ne fera ni une bonne épouse ni une bonne mère :
Les Parisiennes n’ont ni poumons ni bassin… […] une femme qui n’a ni poumons ni bassin ne sera pas une bonne épouse !… C’est gentil à l’œil, c’est croustillant comme un joli gâteau, et c’est usé en un an… […] Il faut du bromure, beaucoup de bromure et des enfants, beaucoup d’enfants. La civilisation est un fleuve impétueux …14
5La maigreur est donc une manière d’échapper à cette féminité qui les réduit à leur seule fonction reproductrice. En cette fin de siècle, l’identité féminine se résume encore, pour la science et la morale, à la mulier tota in utero d’Hippocrate. Les scientifiques, parmi lesquels F. J. Gall et Bischoff15, les médecins, comme le docteur C. Lombroso16, accumulent les ouvrages pour établir la supériorité naturelle de l’homme sur la femme. En 1897, Paolo Mantegazza affirmait ainsi que « la femme, dans la maternité, dépense autant d’énergie physique qu’il en faudrait pour faire des athlètes17 » et ne peut donc prétendre à l’exercice d’aucune autre activité tant professionnelle qu’intellectuelle.
6Les héroïnes de Rachilde se trouvent aux antipodes de Marianne Froment, figure centrale de Fécondité (1899) de Zola. Illustrant l’antinomie alimentation-maternité//anorexie-stérilité, ces conceptions de la féminité coïncident également aux esthétiques antagonistes naturaliste/décadente. Dans la première conception romanesque, les personnages sont ancrés dans le quotidien, subordonnés aux contraintes du corps, comme la faim, et aux instincts de la chair. La seconde écriture est vouée à la perversion, à l’artificiel et à la transgression notamment des rôles sociaux et des identités sexuelles. Nombre d’héroïnes ont hésité entre ces deux versants de la féminité : Renée Fayor rêva un temps de maternité et de nourriture : « on aurait dit à la vieille (servante) : Faites une omelette très grosse pour déjeuner, servez le poulet d’hier… de la crème, du beurre, des fruits. […] Puis, serait venu le bébé traditionnel, un gros bébé tenant du père un regard superbe et de la mère une grâce adorable18 ». Ces rêves s’évanouiront quand elle deviendra la maîtresse de Victorien Barthelme qu’elle assassina par la suite. Pour se rendre aux abattoirs, où est acheté le sang destiné à sa mère, Mary Barbe passe entre deux jardins dont l’un s’avère être un cimetière et l’autre un potager « très ratissé, avec peu d’ombrage et beaucoup de légumes en rangs interminables : des choux, des salades, des oignons, des melons19 ». Traumatisée par l’égorgement d’un bœuf, Mary sera désormais attirée par le cimetière, ce « jardin aux beaux grands arbres ». Les deux femmes qui partagent l’existence de Sylvain d’Hauterac incarnent chacune une facette de cette dichotomie. Le protagoniste de La Sanglante ironie (1891), vit avec Grangille, fille naturelle d’un médecin de campagne et dont la « main [est] jolie quoique rouge comme un morceau de douce viande fraîche20 ». « L’odeur de soupe aux choux emplissant (sa) chambre21 » ne l’incommode guère, celle-ci se plaît d’ailleurs à cuisiner des « mets du pays » dont « l’odeur d’oignon remplissait22 » l’appartement. Son palais manque de subtilité car elle se délecte des « mets détestables et troubles23 » que sert le restaurant où ils ont pris leurs habitudes. Elle quittera son amant pour épouser un cousin épicier établi à Paris, séduite par les denrées qu’il vend. Les jeudis après-midi de Sylvain d’Hauterac sont consacrés à Jeanne Siméon, une parente éloignée née Grand’Lande de Champassé, paralysée des jambes, « une forme de chair faite marbre24 ». Sans enfant, vivant dans le luxe et la profusion, celle-ci est souvent en proie à des crises nerveuses et se nourrit fort peu. La poire pelée par son époux et le verre de lait vanillé qu’elle boira juste avant de mourir, sont à peu près les seuls aliments qui seront mentionnés. De ces féminités décadentes, Jeanne Siméon représente un cas extrême, car elle est la seule à présenter de tels symptômes physiques. Femme-tronc vouée à l’immobilité, ne se déplaçant que « dans une espèce de couchette soyeuse, bleu pâle, ornée de ruches de mousselines et de nœuds frivoles25 », elle contraste avec les autres héroïnes qui vivent essentiellement à l’extérieur, loin de la sphère domestique traditionnellement dévolue aux femmes. Elles montent volontiers à cheval, risquant même, à l’instar de Raoule de Vénérande, de se travestir en homme. Un soir, elle se présenta à son amant « vêtue d’un complet d’homme, le gardénia à la boutonnière, ses cheveux dissimulés dans une coiffure pleine de frisons, le chapeau haute forme26 ».
7Le refus de partager les repas au sein de la sphère publique et privée, le refus de procréer, ne peuvent que susciter l’inquiétude de l’entourage de ces femmes. Mais leur comportement atypique n’est pas tant considéré comme transgressif que comme révélateur de troubles morbides. Ainsi de sa tante, Missie dira que « Éliante est un cas pathologique, c’est une femme nerveuse, superstitieuse, un peu folle, mais elle n’est pas malade dans le bon sens du mot. Elle crie pour du sel répandu sur la nappe, et elle a peur qu’on casse les glaces… ou les potiches, mais elle est bâtie à chaux et à sable27 ». C’est encore une maladie des nerfs qui explique l’état de Jeanne Siméon : « Les jambes sont immobilisées jusqu’aux cuisses, et aucune trace de ce mal n’apparaît. Ça l’a saisie un soir en revenant d’un bal. Crac !… Elle est tombée comme une pauvre marionnette dont les fils sont brisés28 ». Même si le mot n’est pas prononcé, ces protagonistes sont considérées comme des hystériques. Elles semblent appartenir à cette cohorte de femmes qui monopolise, en cette fin de XIXe siècle, l’attention du corps médical. Rappelons qu’en 1882 fut fondée, pour J.-M. Charcot, la première chaire mondiale de neurologie. L’engouement que suscite ce clinicien explique qu’il fasse partie des éminences conviées à la soirée des fiançailles de Mary Barbe. Plus surprenant est le regard sarcastique que Rachilde porte sur ce spécialiste et sa pratique de l’hypnose.
Marscot, décriv (ait) son système miraculeux du coup de tam-tam, qui plus tard, si on le laissait expérimenter, arriverait à renverser comme des capucins de cartes des tas de filles nerveuses que d’ailleurs il ne se chargerait jamais de guérir, se contentant des manifestations curieuses de la catalepsie, sans songer à autre chose ; filles et chiens étaient là pour servir de vulgaires mannequins à sa souffrance.29
8Pourquoi le montrer sous ce jour assez peu flatteur ? Sans doute entend-elle stigmatiser le discours phallocratique du monde médical. Si l’hystérie est désormais identifiable, rien ne paraît envisagé pour la soigner. Cette pathologie, que l’on considère à l’époque comme typiquement féminine, représente la preuve la plus tangible de l’infériorité de la Femme, confirmant ainsi que celle-ci est tout entière subordonnée à ses organes reproducteurs. Les scientifiques ont certes commencé à sérier les symptômes mais n’ont pas cherché une autre source que celle proposée, au Ve siècle avant J.-C., par l’école hippocratique. C’est dans l’utérus que s’origine l’hystérie. Les femmes sont donc considérées comme des éternelles malades, influencées dans toutes leurs actions par leur sexe plus que jamais considéré comme faible… Ainsi cataloguée, la Femme n’inquiète plus ni le monde médical ni la Société, la cause de leurs agissements « bizarres » étant désormais identifiée. Toute conduite incompréhensible sera donc qualifiée d’hystérique : lorsque Raoule de Vénérande va se mésallier avec Jacques Silvert, on la dira « folle comme les possédées du Moyen Âge qui avaient le démon en elles et n’agissaient plus de leur propre autorité30 », quant à Louise Bartau, elle « est pleine de vapeurs, de berlues, de songeries », elle rappelle « les anciennes possédées de Loudun… des hystériques31 ». À aucun moment, on le voit, n’est envisagée la possibilité que ces femmes puissent agir selon leur propre volonté. Celles-ci ont intégré le discours dogmatique dans lequel elles étaient enfermées et savent, à l’occasion, le tourner à leur profit. Si elles ne se rebellent pas contre cette image d’éternelle malade, c’est qu’elles s’en servent pour dissimuler leur nature de frondeuse. Ainsi Laure Lordès simulera l’hystérie pour séduire l’abbé de Bréville. Seule avec lui dans l’église, elle feint de s’évanouir puis, revenue à elle, elle explique « qu’une maladie nerveuse (la) jette par terre sans qu’ (elle ait) le temps de prévoir ses accès. […] Il ne faut point parler de (sa) maladie, et (ses) parents seraient chagrin si on la découvrait…32 ».
9La nourriture est cependant loin d’être absente de ces romans, mais nous n’y trouverons pas, à l’instar d’un Zola, d’un Maupassant ou du Huysmans d’ÀVau-l’eau (1882) de description détaillée de repas. Lorsque ces femmes consentent à manger, c’est en cachette ou en l’absence de leurs proches. Éliante Donalger manifeste son appétit devant Léon Reille qu’elle vient de rencontrer ; « elle mangeait de bon appétit, mélangeait des choses dans son assiette : des rondelles de bananes et des truffes, étalait de la crème sur des sandwichs33 ». Jeanne Siméon, se promenant au cimetière pour voir son caveau, soudain déclare : « Je veux manger ici, j’ai faim. Toutes les friandises que l’on me donne là-bas me tournent l’estomac34 » ; elle demandera un quignon de pain et du saucisson à l’ouvrier qui achève la frise de sa sépulture. Le seul repas pris par Renée Fayor aura lieu après sa tentative de suicide ; M. de Pluncey, l’ayant sauvée de la noyade, lui offre « une tranche de pâté à croûte appétissante35 » et du vin de Malaga. Ce n’est que cachée dans l’église, suite au suicide du clerc de notaire, que Laure Lordès avoue avoir faim, mangeant ce que le curé veut bien lui apporter en cachette, « des fruits, du pain, du pâté, des gâteaux et (elle boit) à même les burettes de la messe36 ». En compagnie de son amant, Louise Bartau savoure un dîner « exquis, soigné, sucré, plein de ces desserts friands que les gourmands préfèrent aux viandes saignantes37 ». Faut-il voir, dans cette pratique, une réminiscence des mœurs romantiques ? Nombre de jeunes filles souhaitant donner l’illusion à leur entourage qu’elles se nourrissaient de rêves et de pétales de rose, prenaient « en catimini quelque solide collation et ne se [mettaient] à table que l’estomac bien rempli38 ». Point de coquetterie chez les protagonistes de Rachilde ; sans doute ont-elles compris, comme Laure Lordès « que tout ce qui était très bon s’accompagnait d’une sensation de mal faire. On ne prenait de plaisir bien réel qu’à dissimuler ses jouissances39 ». Dissimuler sa gourmandise relèverait de la pudibonderie si ce plaisir n’était révélateur d’une autre volupté : la gourmandise est considérée, en effet, comme une mauvaise passion, car « la sensualité du goût mène à la sensualité sexuelle40 ». En se cachant pour manger, c’est une facette de leur personnalité que ces héroïnes dissimulent, car elles sont toutes, à leur manière, sensuelles. À dix-sept ans, « un feu intérieur […] consumait (Laure Lordès) […] elle ne savait plus que faire de sa peau41 » ; elle séduira tous les hommes du village, y compris le prêtre, ce qui l’obligera à s’enfuir. Renée Fayor se donnera à Victorien Barthelme puis le tuera. La baronne de Caumont empoisonnera son époux à la cantharide pour mieux savourer sa liaison avec son beau-fils. Louise Bartau succombe aux charmes ambigus d’Hector Carini et Raoule de Vénérande fait de Jacques Silvert sa maîtresse. Quant à Éliante Donalger, elle se donne, en présence de Léon Reille, à une amphore d’albâtre, laissant échapper « un petit râle de joie imperceptible, le souffle même du spasme42 ».
10C’est un rapport nouveau qu’elles établissent ainsi avec la nourriture, celle-ci n’est plus destinée à restaurer le corps, elle est devenue une source de jouissance. On comprendra que ces femmes n’éprouvent rien, sinon parfois une certaine répugnance pour les aliments ordinaires, communs. Leur gourmandise ne s’éveille qu’au contact de nourritures exotiques, autrement dit des aliments qui ne sont pas habituellement consommés dans leur milieu social. L’exotisme, dans Madame Adonis, c’est le chocolat que Louise achète quand son mari préfère du « gruyère sali par les mouches43 », puis ce sont les cerises glacées, les biscuits et les gâteaux qu’elle déguste chez son amant. L’exotisme, dans LAnimale, ce sont les choses sucrées qui ravissent l’héroïne, comme la guimauve, et ces mets raffinés qu’elle commande alors qu’elle est dans une guinguette : filet madère, matelote et champagne… Mary Barbe qui, « aux bonbons (…] préférait la simple tartine de beurre de son goûter », raffole des dattes, rêve de partir à l’aventure et de « manger un morceau de singe cuit sous la cendre et des bâtons de sucre de pomme, (…) [de grimper] aux arbres pour chercher des fruits verts44 ». L’exotisme, ce sont tous ces étranges mets qu’Éliante Donalger sert à Léon Reille : elle lui propose de la crème à la framboise ou à la pistache à assaisonner de vanille, de gingembre, de poivre indien ou d’épices râpées. Plus tard, elle lui suggérera d’accompagner ses œufs de safran ou de cumin avant de lui présenter des tartelettes à la frangipane… La dernière collation qu’elle offrira à sa nièce Missie et à une amie, sera composée de pommes d’Anam, fruit qui « se hume avec des pailles, comme les sorbets45 », de crème de violette… Cette « sophistication » du goût se retrouve chez Laure Lordès, qui, déjà enfant, « ne mangea presque plus, recherchant des mets impossibles, des crudités ou des gâteaux dont elle avait l’envie juste à l’heure du potage46 ». Les fleurs sont également appréciées par ces héroïnes, comme par les protagonistes de Chair mystique de Bartilliat (1897) : Éliante Donalger consomme des fleurs en fabriquant de la crème de violette avec ses bouquets de bal et, le vin qu’elle verse à Léon Reille est si parfumé qu’il lui « donnait l’illusion de mâcher des fleurs47 ». S’emparant de la branche de lilas que Sylvain d’Hauterac lui avait offerte, Jeanne Siméon « dévora la grappe blanche, en égrenant ses fleurettes une à une comme on égrène du raisin48 » ; Mary Barbe, recevant en cadeau une rose nouvellement créée, « y mit les dents et, dans un raffinement de plaisir, elle la mangea49 ». À l’opposé du règne végétal, le sang de bœuf frais que la baronne de Caumont boit, pour son plaisir, aux abattoirs parisiens.
11Au terme de cet inventaire, il apparaît clairement que la gourmandise de ces femmes n’est attisée que par ce qui est sapide – fleurs, fruits et épices. Cette démarche sensualiste explique qu’elles aient pu être déçues, à l’instar de Mary Barbe, par la fadeur de l’hostie de leur première communion. La jeune fille espérait, en effet, « que l’hostie sacrée aurait un goût particulier, qu’une sensation exquise la prendrait de la gorge au cœur50 ». Le goût étant le moins intellectuel de nos sens, elles ne pouvaient se satisfaire de nourriture aussi spirituelle… Bien qu’ayant reçu une éducation, elles ne semblent pas avoir développé d’intellectualité propre, préférant suivre leur instinct. Il n’est donc pas anodin que nous retrouvions, dans toutes les descriptions faites de ces femmes, le topos de la félinité. Lorsque les cheveux de Laure Lordès touchent le grillage du confessionnal, l’abbé de Bréville « sentit leur parfum l’envelopper comme si la fourrure d’une grand fauve s’était abattue sur lui51 », Mary Barbe est une « femelle de la race des lionnes52 », Renée Fayor une « véritable tigresse53 ». Cet aspect sauvage de leur personnalité fait écho à la nature dont proviennent les aliments qu’elles consomment. L’environnement dont sont issus les fleurs, les fruits et les épices n’a pas encore été domestiqué, maîtrisé par l’Homme. Comment qualifier ces aliments que goûtent ces héroïnes sinon de primordiaux, pour ne pas dire de primitifs, au regard du sang que boit volontiers la baronne de Caumont. Nous retrouvons illustré là le titre de l’un des aphorismes de La Physiologie du goût de J.-A. Brillat-Savarin : « Dis-moi ce que tu manges, je te dirai ce que tu es54 ». L’essence de ces femmes est véritablement celle de la nature qu’elles consomment : en témoigne le parfum qu’elles dégagent et qui emprunte ses notes aux fleurs et aux fruits. Éliante Donalger « exhalait un parfum pénétrant, une odeur poivrée, acidulée […] une odeur de fruit des îles55 », Louise Bartau a de « petites pattes, toujours saturées d’une inexplicable odeur de fruit, car […] vraiment, elle embaumait la fraise56 », Mary Barbe embaume le réséda, et « la douce odeur de verveine57 » trahit le passage de Renée Fayor. L’haleine de Jeanne Siméon « sentait le musc : un étrange parfum s’exhalait d’elle-même, ne provenant pas de ses eaux de toilettes58 ». Les hommes ne manqueront pas d’être troublés par ces fragrances. Pour ne donner qu’un seul exemple, l’oncle de Mary Barbe l’ayant par hasard embrassée, eut le sentiment que « son cœur, écrasé depuis un siècle sous un glaçon, éclatait hors de sa poitrine et qu’une pluie d’un sang nouveau le rajeunissait, une pluie aux intimes parfums de réséda59 ».
12Afin de mieux traduire la différence ontologique existant entre ses héroïnes et leurs contemporains, Rachilde les présente comme les produits de milieux radicalement opposés :
Laure arrivait d’on ne savait quelle forêt, tout imprégnée du parfum des verdures magiques et lui descendait d’un établissement d’hydrothérapie où l’on douche les jeunes hommes qui ne sont même plus fous, et où on les gratte joliment à la pierre ponce pour leur ôter toutes les rugosités de mâle !60
13On comprend mieux pourquoi ces femmes se sentent totalement étrangères à la Société dans laquelle elles évoluent. Laure Lordès a le sentiment d’être « seule depuis (sa) naissance. […] À quoi bon pleurer (sa) mère ! (Elle n’était) pas de sa race61 ». Chacune à leur manière, elles tâchent de résister à une société qui veut les enfermer dans un rôle de reproductrice et de subordonnée. Ne pas partager les repas de leur entourage, c’est refuser d’être nourries par un système qu’elles rejettent. Aussi défiante que soit leur attitude, celle-ci ne sera jamais autrement qualifiée que « hystérique » par leur entourage puisqu’elle s’inscrit à l’encontre des normes établies. Cette méconnaissance accroît le pouvoir subversif de ces héroïnes puisque rien n’est fait pour les contrarier. Doit-on voir dans leur existence l’émergence d’une « Femme nouvelle » ? On pourrait, en effet, interpréter cette insoumission comme une forme de féminisme ; le terme est nouveau, il est officiellement apparu en 1874 en France. Bien plus qu’à des suffragettes, ces personnages de Rachilde ressemblent, par de nombreux traits de caractère, à la première femme. Il s’agit de Lilith, créée à partir de la même terre d’Adam, personnage central de la démonologie juive et grande figure féminine de la littérature décadente. Que ce soit dans Les Scènes de la vie cosmopolite d’Édouard Rod (1890), dans Les Dix contes de Jules Lemaître (1890), dans Le Cœur double de Marcel Schwob (1891) ou encore chez Remy de Gourmont (Lilith, une pièce publiée initialement en 1892) et chez Renée Vivien avec le texte éponyme inaugurant son recueil Du vert au violet (1903), elle apparaît comme l’archétype de la femme fatale, parée de tous les vices. Cette femme primordiale refusa de se soumettre au désir d’Adam et s’envola du jardin d’Éden. Immortelle, alliée au démon Samaël, selon la Kabbale du XIIe siècle, elle est associée, par son nom, à la stérilité, puisqu’elle n’enfante que des démons mort-nés. La sensualité effrénée des héroïnes de Rachilde trouve un écho dans la sexualité débridée de Lilith qui est une « profanatrice du bon usage de la force génératrice, celle qui favorise l’émission de la semence hors de toute union charnelle62 ». Si Rachilde reprend les caractéristiques majeures de cette figure mythique, elle l’enrichit d’une dimension nouvelle. En évoquant les préférences alimentaires de ses descendantes, l’auteure les révèle gourmandes d’une nature primordiale, certainement celle du Paradis abandonné lorsque Lilith affirma son indépendance vis-à-vis d’Adam. Bien que rebelles à Dieu et à l’Homme, cette première femme, ainsi que ses « filles » semblent attachées, pour ne pas dire nostalgiques de cet Éden où elles pouvaient donner libre cours à leurs instincts. Peut-on alors parler de réminiscence, tel que Platon l’entendait ? Les héroïnes de Rachilde n’ont-elles pas conservé le souvenir de cette existence antérieure, souvenir entretenu par ces fruits, ces épices et ses fleurs qu’elles affectionnent tant ?
Bibliographie
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Notes de bas de page
1 Les premiers actionnaires et contributeurs furent Laurent Tailhade, Albert Samain, Jules Renard, Saint-Pol Roux, Charles Morice, Louis Dumur et Remy de Gourmont.
2 Baronne Staffe, Usages du monde. Règles du savoir-vivre dans la société moderne, Tallandier, « Texto », 2007, p. 257.
3 Rachilde, Monsieur Vénus, roman matérialiste, Bruxelles, A. Brancart, 1884, p. 96.
4 Rachilde, Madame Adonis, Paris, E. Monnier, 1888, p. 76.
5 Rachilde, La Marquise de Sade, Paris, E. Monnier, 1887, p. 27.
6 Rachilde, La Jongleuse, Paris, Mercure de France, 1900, p. 12.
7 Rachilde, La Marquise de Sade, p. 79.
8 Rachilde, Monsieur Vénus, p. 37.
9 Rachilde, Nono, roman de mœurs contemporaines, Paris, E. Monnier, 1885, p. 18.
10 Rachilde, La Jongleuse, p. 14.
11 Rachilde, La Sanglante ironie, Paris, C. Genonceaux, 1891, p. 266.
12 Rachilde, La Marquise de Sade, p. 214.
13 Rachilde, Madame Adonis, p. 121.
14 Ibid., p. 74-75.
15 Franz Joseph Gall (1758-1828) est l’inventeur de la phrénologie, science qui détermine, en fonction de la conformation du crâne, les aptitudes et les types psychologiques. Gotlieb Wilhem Bischoff (1797-1854) pèse et évalue la capacité des boîtes crâniennes. D’après ses calculs, à poids égal du corps, le cerveau masculin représente 2,16 % du poids total et le cerveau féminin 1,99 %, ce qui situe la femme dans la « sous-humanité ».
16 Cesare Lombroso (1836-1909), anthropologue de renommée internationale, fut l’inventeur du « criminel-né ».
17 Paolo Mantegazza, La Physiologie de la femme, Montegredien & Cie, 1897, p. 367.
18 Rachilde, Nono, p. 77-79.
19 Rachilde, La Marquise de Sade, p. 8.
20 Rachilde, La Sanglante ironie, p. 150.
21 Ibid, p. 176.
22 Ibid., p. 230.
23 Ibid., p. 208
24 Ibid., p. 250.
25 Ibid., p. 225.
26 Rachilde, Monsieur Vénus, p. 119.
27 Rachilde, La Jongleuse, p. 106.
28 Rachilde, La Sanglante ironie, p. 228.
29 Rachilde, La Marquise de Sade, p. 200. Marscot est le pseudonyme de Jean-Martin Charcot.
30 Rachilde, Monsieur Vénus, p. 191.
31 Rachilde, Madame Adonis, p. 75.
32 Rachilde, LAnimale, Paris, Simonis Empis, 1893, p. 69.
33 Rachilde, La Jongleuse, p. 16. En italique dans le texte.
34 Rachilde, La Sanglante ironie, p. 278.
35 Rachilde, Nono, p. 137
36 Rachilde, LAnimale, p. 135.
37 Rachilde, Madame Adonis, p. 176.
38 Isabelle Bricard, Saintes ou pouliches. L éducation des jeunes filles au XIXe siècle, Albin Michel, 1985, p. 182.
39 Rachilde, LAnimale, p. 37.
40 Ibid., p. 150.
41 Ibid., p. 60.
42 Rachilde, La Jongleuse, p. 27.
43 Rachilde, Madame Adonis, p. 8
44 Rachilde, La Marquise de Sade, respectivement p. 64, 138.
45 Rachilde, La Jongleuse, p. 157.
46 Rachilde, LAnimale, p. 39.
47 Rachilde, La Jongleuse, p. 18.
48 Rachilde, La Sanglante ironie, p. 262.
49 Rachilde, La Marquise de Sade, p. 97.
50 Ibid, p. 135.
51 Rachilde, LAnimale, p. 95.
52 Rachilde, La Marquise de Sade, p. 287.
53 Rachilde, Nono, p. 109.
54 Jean-Anthelme Brillat-Savarin, Physiologie du goût ou méditations de gastronomie transcendante, Barba éd., s. d., aphorisme IV, p. 3.
55 Rachilde, La Jongleuse, p. 14
56 Rachilde, Madame Adonis, p. 40.
57 Rachilde, Nono, p. 281.
58 Rachilde, La Sanglante ironie, p. 242.
59 Rachilde, La Marquise de Sade, p. 192.
60 Rachilde, LAnimale, p. 149.
61 Ibid., p. 155.
62 Vanessa Rousseau, « Lilith : une androgynie oubliée », Archives de Sciences sociales des religions, n° 123, juillet-septembre 2003, p. 64.
Auteur
-
Nelly Sanchez
Académie de Montpellier
EA 4593 CLARE
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