Résister à ses sens : le sage et le spectacle du supplice chez Sénèque (à propos des Lettres 14 et 24)1
p. 143-153
Texte intégral
1Dans l’Antiquité, la torture et les supplices, avant de révéler et d’exalter la foi des martyrs chrétiens, ont fréquemment permis de louer la vertu nationale, comme dans le cas fameux de Regulus1, ou bien de souligner la force d’âme des philosophes. Nous avons conservé ainsi d’assez nombreux exemples de sages affrontant victorieusement leur tortionnaire – souvent des tyrans hellénistiques. Ce type de confrontation est l’objet de plusieurs anecdotes dans la rubrique que le compilateur Valère Maxime consacre à la résistance à la douleur2.
2Lire ces épisodes d’un point de vue exclusivement intellectuel ou éthique a parfois pour conséquence de les désincarner tout à fait : l’éloignement chronologique, l’incongruité de certains supplices, l’approche toute moralisatrice qui en est faite dans la narration tendent à faire oublier les impressions que produisaient physiquement de tels spectacles. C’est précisément cette question que nous souhaitons aborder dans les pages qui suivent, en nous interrogeant sur les effets qu’entraîne la vue du bourreau et de ses instruments de torture sur les sens du sujet et, partant, sur son âme elle-même. Il est très probable que Sénèque, qui vécut dans des temps (en particulier sous le règne de Caligula) où les supplices, les exécutions, n’étaient plus aussi rares que jadis3, avait personnellement horreur de pratiques qui le répugnaient4, bien que certains critiques aient cru relever en même temps une certaine fascination devant un thème jugé obsédant5, en se situant parfois même sur le plan psychanalytique6. On nous permettra d’en rester ici au point de vue philosophique et littéraire, non sans préciser que nous laissons de côté l’examen des tragédies. Ces dernières nous conduiraient à dépasser de beaucoup les limites imparties au présent article, et relèvent de toute façon d’une autre logique7.
3Notre enquête commencera par l’examen d’un passage de la quatorzième Lettre à Lucilius exposant les puissantes sensations que produit la vision des supplices : nous verrons alors les raisons pour lesquelles, selon Sénèque, les sens effrayés et dégoûtés – en particulier, dans ce cas présent, la vue et l’ouïe – entraînent l’âme elle-même dans un état morbide ; dans un second temps, à partir de la Lettre 24, nous exposerons comment le Cordouan propose de surmonter ces obstacles, en se détachant, précisément, de la tyrannie des sens.
1. La peur, une puissance irrésistible ?
4La quatorzième des Lettres à Lucilius décrit assez clairement les conséquences que peut avoir sur un individu normalement constitué le spectacle du bourreau et de son attirail, par comparaison avec d’autres dangers, tout aussi redoutables au fond, mais moins immédiatement perceptibles, qui nous guettent. Le passage mérite d’être cité assez longuement8 :
4. […] Nihil nos magis concutit, quam quod ex aliena potentia impendet : magno enim strepitu et tumultu uenit. Naturalia mala quae rettuli, inopia atque morbi, silentio subeunt nec oculis nec auribus quicquam terroris incutiunt : ingens alterius mali pompa est, ferrum circa se et ignes habet et catenas et turbam ferarum, quam in uiscera inmittat humana. 5. Cogita hoc loco carcerem et cruces et eculeos et uncum et adactum per medium hominem, qui per os emergeret, stipitem et distracta in diuersum actis curribus membra, illam tunicam alimentis ignium et inlitam et textam, et quicquid aliud praeter haec commenta saeuitia est. 6. Non est itaque mirum, si maximus huius rei timor est, cuius et uarietas magna et apparatus terribilis est. Nam quemadmodum plus agit tortor, quo plura instrumenta doloris exposuit — specie enim uincuntur qui patientiae restitissent —, ita ex his, quae animos nostros subigunt et domant, plus proficiunt, quae habent quod ostendant. Illae pestes non minus graues sunt, famem dico et sitim et praecordiorum suppurationes et febrem uiscera ipsa torrentem. Sed latent, nihil habent quod intentent, quod praeferant.
« […] Rien ne nous ébranle autant que les menaces de la force au service d’autrui. C’est que beaucoup de bruit et de tumulte accompagne sa venue. Les calamités naturelles que j’ai mentionnées, l’indigence, les maladies, se faufilent en silence ; elles ne frappent ni l’œil ni l’oreille de terreur. Dans l’autre catégorie, le fléau s’accompagne d’un immense cortège. Il a le fer et les feux autour de lui et les chaînes et une cohue de bêtes dressées à éventrer des humains. Imagine à présent un cachot, des croix, des chevalets, le croc, le pal dont on traverse l’homme et qu’on fait ressortir par la bouche, l’écartèlement au moyen de chars qu’on lance dans des directions opposées, la fameuse tunique enduite et tissée de matières inflammables ; en un mot, toutes les inventions de la férocité9. Il n’y a donc pas lieu de s’étonner, si l’objet le plus capable d’éveiller la crainte est celui qui découvre, dans une grande diversité, des apprêts terribles. Car de même que le succès du bourreau augmente à mesure qu’il étale plus d’instruments de torture (la simple vue triomphe de qui eût pâti sans fléchir) ; de même, parmi les objets qui subjuguent et domptent nos courages, ceux-là sont plus efficaces qui ont quelque chose à montrer. Il existe des fléaux tout aussi redoutables : la faim, la soif, les ulcères internes, la fièvre qui nous brûle jusque dans nos entrailles ; mais ils sont cachés. Ils n’ont pas de menace à dresser, pas de montre à déployer ».
5Après avoir complaisamment cité un certain nombre de tortures dont l’atrocité est rendue par différents procédés stylistiques (énumération, allitérations en t et en k10), en suivant, au § 6, une gradation dans la dimension spectaculaire, Sénèque en vient au pouvoir de ces objets sur nos sens et, plus spécialement, sur la vue11. L’auteur ne soutient nullement que seuls les lâches fléchissent à la pensée de la torture, puisqu’il précise que même ceux qui auraient surmonté les sévices (qui patientiae restitissent) succombent face à la force d’évocation de l’arsenal du bourreau (specie uincuntur) : dans cette lutte (le vocabulaire guerrier imprègne, on le sait, l’ensemble de la pensée de Sénèque12), les sens des spectateurs sont bien les points faibles par lesquels le carnifex triomphe, grâce à l’exhibition de ses instruments de souffrance13.
6Intéressons-nous à présent aux raisons pour lesquelles les outils dont use le bourreau ont un tel impact. Peut-être Sénèque a-t-il en tête des exemples historiques bien précis : on sait en effet, grâce à une anecdote rapportée bien postérieurement par l’historien Ammien Marcellin, qu’un haut personnage est littéralement mort de peur au moment où on lui a passé le pied dans le brodequin pour lui broyer les membres. À la puissance de la vue (du bourreau) s’ajouta sans doute celle du toucher (le contact du bois sur la chair de son pied), ce qui décida finalement de son sort funeste14. Que Sénèque ait ou non un cas particulier en tête, l’idée que la torture exerce une réelle emprise, avant même qu’on soit touché dans sa chair, par le simple truchement des sens, est une certitude aux yeux des Anciens. Cette certitude explique par exemple qu’on attribue souvent aux supplices une grande force dissuasive sur ceux qui y assistent15.
7Mais la pensée de Sénèque dépasse le constat d’éventuels précédents historiques. Pour la comprendre, il convient de revenir sur la conception que le Cordouan se fait du processus donnant naissance aux passions. En effet il souligne ici que c’est la peur (timor)16 qui domine les pensées du malheureux sur le point d’être supplicié ; or la peur est l’une des quatre passions principales que reconnaissent les stoïciens, à côté du désir, du plaisir et du chagrin.
8La théorie stoïcienne des passions est très clairement exposée au début du deuxième livre du De ira17. Un élément extérieur, le plus souvent sensoriel (auditif, visuel : il est question d’une species – et le terme revient dans notre passage [§ 6]) vient troubler l’âme et créer un choc en elle (ictus animi) ; il s’ensuit un mouvement involontaire (motus non uoluntarius), qui se traduit par des réactions physiques, comme, dans le cas de la crainte, le tremblement du corps ou le hérissement des poils ; chacun est sujet à ce réflexe, qui, chez les animaux, décide de tout18, mais, en dernière analyse, c’est la faculté rationnelle de l’individu qui donne ou non, en toute conscience, son assentiment (assensus animi) à la passion, laquelle n’est jusqu’alors présente qu’à l’état latent (principium proludens affectibus). Parmi d’autres exemples étayant cette démonstration, Sénèque prenait d’ailleurs celui des tortures19 :
Mouet mentes et atrox pictura et iustissimorum suppliciorum tristis aspectus.
« L’esprit s’émeut devant une peinture horrible et l’appareil lugubre des plus justes supplices ».
9Si donc, en fin de compte, c’est la raison qui choisit ou non de tomber dans l’erreur passionnelle, c’est, en premier lieu, par les sens que cette dernière peut s’immiscer, puisqu’il y a tout d’abord une réaction de type réflexe face à un spectacle auquel on se trouve confronté. Dans le cas qui nous occupe, le spectacle en question est bien évidemment celui des instruments de torture complaisamment étalés et exposés à la vue de tous par le bourreau et ses sbires. Grâce à la vue, ces individus disposent d’une force de frappe psychologique que les autres périls mortels (la faim, etc.) ne possèdent pas : ceux-ci en effet ne peuvent que difficilement créer un choc extérieur immédiat qui fera naître une passion et déstabilisera tout à fait celui qui en est victime. En somme, on pourrait résumer la situation d’une sententia, que nous empruntons à Sénèque lui-même, dans une lettre qui viendra un peu plus loin dans le recueil20 :
[…] Alii gladium facilius recipiunt quam uident.
« […] Certains reçoivent plus facilement le coup d’épée qu’ils n’en supportent la vue ».
10Car affronter le glaive requiert simplement de la bravoure, qui se confond parfois avec une témérité dont le plus insensé est capable, alors que supporter la vue d’une épée menaçante suppose d’intenses qualités de maîtrise de soi et de ses émotions.
11Voilà qui amène à formuler deux réflexions complémentaires.
12En premier lieu, dans la mesure où le choc initial est de nature automatique et instinctive, il s’ensuit que nul, pas même le sage, ne peut échapper à un premier mouvement de recul et de dégoût.
13En second lieu, puisque l’on ne tombe dans la passion que volontairement, il est possible, malgré les difficultés que présente la lutte, de vaincre ses sens, qui poussent à s’effrayer à l’idée et à la vue des instruments de torture.
2. La victoire du sage
14À cet égard, la vingt-quatrième Lettre à Lucilius semble répondre, à quelque distance, au tableau décourageant que le philosophe avait dressé dans la Lettre 14. Voilà que désormais la torture apparaît comme dépourvue de toute force d’intimidation, et réduite au rang d’un croquemitaine bon à effrayer les pauvres d’esprit, à l’occasion d’une magnifique interpellation de la mort21 :
Quid mihi gladios et ignes ostendis et turbam carnificum circa te frementem ? Tolle istam pompam, sub qua lates et stultos territas : mors es, quam nuper seruus meus, quam ancilla contempsit. Quid tu rursus mihi flagella et eculeos magno apparatu explicas ? Quid singulis articulis singula machinamenta, quibus extorqueantur, aptata et mille alia instrumenta excarnificandi particulatim hominis ? Pone ista, quae nos obstupefaciunt, iube conticiscere gemitus et exclamationes et uocum inter lacerationem elisarum acerbitatem.
« À quoi bon me montrer ces glaives, ces feux, cette bande de bourreaux qui grondent autour de toi ? Rejette cet attirail derrière lequel tu te dissimules pour terrifier les sots. Tu es la mort, que naguère mon esclave, qu’une servante bravait. Quoi ! Encore tes fouets, tes chevalets que tu m’étales en grand appareil, ces outils qui s’adaptent pièce par pièce à toutes les jointures pour les disloquer, et mille autres instruments employés à déchirer, à déchiqueter un homme ? Dépose ces épouvantails ; fais taire les gémissements, les plaintes entrecoupées, les cris aigus du supplicié mis en morceaux ».
15Une fois encore, Sénèque met en avant les manifestations sensorielles que produisent ces tortures, cette fois-ci non plus virtuellement, mais en action : les mécanismes des machines de torture fonctionnent, les torturés poussent des cris et, pourtant, l’effet est nul sur le sage, qui ne s’émeut même plus. Y aurait-il une contradiction avec la Lettre 14 ? En réalité, c’est la perspective qui a changé : dans la Lettre 14, il s’agissait avant tout de recommander à Lucilius de se garder d’offenser les puissants, qui ont le pouvoir d’infliger de cruelles représailles. La mention frappante des tortures soutenait l’argumentation du philosophe qui proposait à l’aspirant à la sagesse d’éviter les dommages qui pourraient être faits à son corps (sans pour autant en devenir l’esclave, bien entendu). Ici, le but est différent : il faut prouver à Lucilius, qui s’inquiète pour l’issue d’un petit procès (Ep., 24, 1), que rien n’est à redouter en ce bas monde. Dans la terminologie antique, on parle alors d’un argument a maiore (partant du plus grand pour prouver le plus petit) : s’il n’y a pas lieu de craindre la mort (et il n’y a effectivement pas lieu de la craindre), même sous sa forme la plus terrible, il est absurde de redouter de perdre un procès. Mais dans la Lettre 24, la réflexion philosophique a sans doute atteint un degré supplémentaire : au moment de la Lettre 14, Lucilius est encore considéré comme un débutant en sagesse ; les progrès qu’il a accomplis permettent désormais d’exposer des idées plus profondes, notamment celle que les souffrances et la mort ne sont rien.
16Examinons à présent les raisons de ne pas céder à ce que les sens pourraient juger effrayant : nous écarterons ici le cas de ceux qui, comme le dira Sénèque un peu plus loin, rient sous les coups du bourreau en raison d’une passion plus puissante que la peur qui les domine eux-mêmes (l’amour ou la colère, par exemple)22, pour nous intéresser uniquement au sage, qui agit par pure vertu.
17a. Il y a d’abord, présente dans cette Lettre 24, une considération sociale : si un esclave (seruus), une servante (ancilla) peuvent triompher de la question23, il serait honteux pour un citoyen, pour un noble, d’être vaincu par les tortures, auxquelles il peut de toute façon, par son statut même (Sénèque l’indique ailleurs) échapper en se donnant une mort moins atroce24.
18b. Sur ce caractère réconfortant de la mort – qu’elle passe ou non par un suicide –, un passage de la Consolation à Marcia est à ce titre particulièrement intéressant dans notre perspective, puisqu’il montre que l’aspect effrayant de l’arsenal que déploie le bourreau peut être entièrement contrebalancé et annulé par l’apaisement que produit la vision25 de la mort. Car la mort est bienfaisante quand elle délivre et affranchit le sujet de ses souffrances et de ses tourments26 :
Video istic cruces, non unius quidem generis, sed aliter ab aliis fabricatas : capite quidam conuersos in terram suspendere, alii per obscena stipitem egerunt, alii brachia patibulo explicuerunt ; uideo fidiculas, uideo uerbera ; et singulis articulis singula texuerunt machinamenta. Sed uideo et mortem.
« Je vois devant moi des instruments de torture, non pas tous du même modèle, mais variant avec le maître qui les fait faire : il en est qui pendent leurs victimes la tête en bas, d’autres les empalent, d’autres les mettent en croix ; je vois des chevalets, je vois des fouets ; on va jusqu’à fabriquer des appareils particuliers pour chaque membre ! Mais je vois aussi la mort ».
19La différence entre les deux « visions », celle des tortures et celle de la mort, est que la première s’impose au sujet, malgré lui, alors que la seconde, qui triomphe finalement de la première, est le fruit d’un effort de volonté de sa part. En cela revient une nouvelle fois l’absolue liberté de l’homme revendiquée par le stoïcisme, et puissamment exprimée dans la phrase à travers le contraste entre, d’une part, la longue hypotypose savamment construite qui caractérise la liste des supplices, fruit probablement de l’enseignement rhétorique dispensé à tous les jeunes nobles de Rome27, et qui se déploie dans une période martelant à trois reprises la forme uideo, et, d’autre part, la breuitas qui introduit, en quatre mots, le recours toujours disponible du trépas : Sed uideo et mortem.
20c. En troisième lieu vient l’idée que, pratiquant la praemeditatio malorum futurorum (l’anticipation des malheurs qui pourraient survenir), le sage doit se préparer à subir d’infâmes tortures28, qui ne sont qu’un des aspects du pouvoir que possède la fortuna29. Ainsi paré, il ne ressentira aucune crainte quand elles surviendront. Il ne sera pas victime de son effroi, puisqu’il se sera préalablement revêtu d’une véritable armure mentale, qui repoussera les affections passionnelles.
21d. Car il y a surtout, nous l’avons vu, que le Sage doit triompher de ses passions : la peur de la mort doit être bannie, répète constamment notre auteur, même sous la forme de la torture, et peut l’être, puisqu’il n’appartient qu’à soi de ne pas y tomber. Mais à présent, il semble que le sage n’a pas même cédé à un premier mouvement instinctif de crainte, comme c’était le cas dans le De ira.
22Il importe à ce propos de se rappeler le détachement auquel peut accéder le Sage par rapport aux illusions de la vue et de l’ouïe. C’est ainsi que, rendant compte à Lucilius de son séjour à Baïes, cité balnéaire bruyante et infestée de vices, le Cordouan assurera à son correspondant que les bruits environnants de la vie quotidienne n’existent pour ainsi dire pas. Il met ce phénomène sur le compte de la sérénité intérieure qu’il a fini par acquérir ; développant sa réflexion, il en vient à commenter un passage de l’Énéide, dans lequel le héros remarque qu’il était jadis insensible au fracas des batailles. Pour Sénèque :
[…] Ille sapiens est, quem non tela uibrantia, non arietata inter se arma agminis densi, non urbis inpulsae fragor territat.
« […] Il s’agit d’un sage, que le sifflement des traits, le froissement des armes au fort de la mêlée, le fracas d’une ville qui tombe sous la sape laissent impassible »30.
23Au fond, Sénèque invite à dépasser l’illusion sensorielle, comme le montre fort bien la Lettre 71 : en réalité, les tortures ne sont pas aussi terribles que le suggère notre perception sensorielle. Bien au contraire, elles peuvent apporter, dit Sénèque en une formule provocatrice, du réconfort, et même de la joie31 :
Quid miraris, si uri, uulnerari, occidi, alligari iuuat, aliquando etiam libet ?
« Pourquoi t’étonnes-tu que le feu, les blessures, la mort, les chaînes soient un réconfort de l’âme, parfois même sa joie ? »
24Énonçant un paradoxe, Sénèque se plaît à feindre l’étonnement face à la supposée surprise de son correspondant : loin de s’en effrayer, il convient d’aller au-devant de ces maux, qui, s’ils sont surmontés avec hauteur, sont preuves de vertu et signes de beauté morale. Le sage peut souffrir sous les tourments, en sentant son propre sang ruisseler sur ses blessures toutes fraîches, mais il ne craindra rien32. Il constatera au contraire, avec ravissement, qu’il est lui-même un sapiens : la souffrance physique, la mort, ne sont rien à côté de cette heureuse situation.
25Concluons. Dans la Lettre 14, Sénèque dresse un constat qui peut être étayé par une réalité historique (l’événement compte sans doute bien des précédents…) et surtout par des considérations philosophiques liées au processus de formation des passions : le spectacle du bourreau déployant ses instruments de torture, par l’effet qu’il a sur les sens de la vue et de l’ouïe, crée immédiatement une intense réaction qui ébranle l’âme. Le philosophe appelle néanmoins dans la Lettre 24 à dépasser ce mouvement instinctif : des considérations sociales (un esclave est capable d’y résister) peuvent y aider, mais, là encore, l’essentiel de la lutte est d’ordre philosophique. La praemeditatio futurorum malorum doit amener le sujet à se représenter visuellement ces malheurs avant qu’ils arrivent, ce qui permettra de les surmonter ; l’idée que la mort, havre de paix, suivra ces tortures peut également offrir un puissant réconfort. Enfin le sage doit veiller, de façon générale, à exercer ses sens contre les distractions extérieures qui pourraient se présenter, et faire triompher sa uirtus en toute circonstance.
Bibliographie
Des DOI sont automatiquement ajoutés aux références bibliographiques par Bilbo, l’outil d’annotation bibliographique d’OpenEdition. Ces références bibliographiques peuvent être téléchargées dans les formats APA, Chicago et MLA.
Format
BIBLIOGRAPHIE
André Jean-Marie, « Sénèque et la peine de mort », Revue des Études latines, 57, 1979, p. 278-297.
Armisen-Marchetti Mireille, Sapientiae facies. Études sur les images de Sénèque, Paris, Les Belles Lettres, coll. « Études anciennes », 1989.
– – –, « Imagination et méditation chez Sénèque : l’exemple de la praemeditatio », Revue des Études latines, 64, 1986, p. 185-195.
Aygon Jean-Pierre, Pictor in fabula. L’ecphrasis-descriptio dans les tragédies de Sénèque, Bruxelles, Latomus, coll. « Latomus », 2004.
10.4324/9780203428580 :Bauman Richard A., Crime and Punishment in Ancient Rome, Londres-New York, Routledge, 1996.
Berno Francesca Romana, « Il cavallo saggio e lo stolto Enea : due citazioni virgiliane in Seneca (Epist. 95.67-71 ; 56.12-14) », Acta classica, 49, 2006, p. 55-77.
Busch Austin, « Dissolution of the Self in the Senecan Corpus », dans Shadi Bartsch, David Wray (dir.), Seneca and the Self, Cambridge, Cambridge University Press, 2009, p. 255-282.
Cantarella Eva, Les Peines de mort en Grèce et à Rome. Origines et fonctions des supplices capitaux dans l’Antiquité classique, trad. Nadine Gallet, Paris, Albin Michel, 2000.
Courtil Jean-Christophe, « Torture in Seneca’s Philosophical Works : between Justification and Condemnation », dans Julia Wildberger (dir.), New Trends in Seneca (à paraître).
10.36576/summa.3383 :Ducos Michèle, « La réflexion sur le droit pénal dans l’œuvre de Sénèque », Helmantica, 44, 1993, p. 443-456.
Lécrivain Charles, art. « poena », dans Charles Saremberg & Edmond Saglio (dir.), Dictionnaire des Antiquités grecques et romaines, t. IV.1, Paris, Hachette, 1907, p. 520-542.
Favez Charles, « Le roi et le tyran chez Sénèque », dans Hommages à Léon Herrmann, Bruxelles, Latomus, coll. « Latomus », 1960, p. 346-349.
Fillion-Lahille Jeannine, Le De ira de Sénèque et la philosophie stoïcienne des passions, Paris, Klincksieck, coll. « Études et commentaires », 1984.
10.1353/tcj.2007.0022 :Pagán Victoria E., « Teaching Torture in Seneca Controversiae 2.5 », The Classical Journal, 103, 2007-2008, p. 165-182.
Rolland Édouard, De l’influence de Sénèque le Père et des rhéteurs sur Sénèque le philosophe, Gand, Vuylsteke, coll. « Recueil de travaux publiés par la Faculté de philosophie et lettres », 1906.
Rozelaar Marc, Seneca, eine Gesamtdarstellung, Amsterdam, Hakkert, 1976.
10.1353/phx.2009.0006 :Trinacty Christopher, « Like Father, like Son ? : Selected Examples of Intertextuality in Seneca the Younger and Seneca the Elder », Phœnix, 63, 2009, p. 260-277.
Trinquier Jean, « Confusis oculis prosunt uirentia (Sénèque, De ira, 3, 9, 3) : les vertus magiques et hygiéniques du vert dans l’Antiquité », dans Laurence Villard (dir.), Couleurs et vision dans l’Antiquité classique, Rouen, Publications de l’Université de Rouen, 2002, p. 97-128.
Veyne Paul (dir.), Sénèque. Entretiens, Lettres à Lucilius, Paris, Robert Laffont, coll. « Bouquins », 1993.
Wardle David, Suetonius’ Life of Caligula, Bruxelles, Latomus, coll. « Latomus », 1994.
Notes de bas de page
1 Loué en particulier au troisième livre des Devoirs de Cicéron (les § 97-115 ; aussi Hor., O., III, 5, 41-56). Sénèque cite également cet exemplum dans Ep., 67, 12, puis 71, 17 ; aussi Prov., 3, 9-10, comme une figure du sapiens capable de dépasser la souffrance des tortures.
2 Val. Max., III, 3, ext. 2-5 ; aussi Cic., Tusc., II, 52 ; Liv., XXIV, 5, 10-14.
3 Suet., Cal., 27-28 ; autres références dans David Wardle, Suetonius’ Life of Caligula, Bruxelles, Latomus, coll. « Latomus », 1994, p. 245-252, et Richard A. Bauman, Crime and Punishment in Ancient Rome, Londres-New York, Routledge, 1996, p. 66-69.
4 Voir en ce sens Sen., Ir., III, 18-20 ; Clem., I, 13, 1-2 (même les séides du tyran tortionnaire sont écœurés par le spectacle) et I, 25, 1-2 ; aussi Ep., 7, 5 et Brev., 13, 7 (l’exhibition malsaine des tortures et des exécutions spectaculaires pour rassasier les yeux des spectateurs au cirque) ; en général Jean-Marie André, « Sénèque et la peine de mort », Revue des Études latines, 57, 1979, p. 282 ; Michèle Ducos, « La réflexion sur le droit pénal dans l’œuvre de Sénèque », Helmantica, 44, 1993, p. 444-446, et surtout Jean-Christophe Courtil, « Torture in Seneca’s Philosophical Works : between Justification and Condemnation », dans Julia Wildberger (dir.), New Trends in Seneca (à paraître).
5 Cela a notamment été le cas pour les tragédies, mais un examen montre qu’il s’agit d’une impression plutôt que d’une réalité : voir Jean-Pierre Aygon, Pictor in fabula. L ecphrasis-descriptio dans les tragédies de Sénèque, Bruxelles, Latomus, coll. « Latomus », 2004, p. 120-132.
6 Marc Rozelaar, Seneca, eine Gesamtdarstellung, Amsterdam, Hakkert, 1976, p. 89 sq.
7 Le relevé de ces descriptiones de supplices dans les tragédies de Sénèque a déjà été établi par Jean-Pierre Aygon, op. cit. [n. 5], p. 461.
8 Sen., Ep., 14, 4-6.
9 Sur la façon dont tous ces supplices étaient appliqués, nous renvoyons à Charles Lécrivain, art. « poena », dans Charles Saremberg & Edmond Saglio (dir.), Dictionnaire des Antiquités grecques et romaines, t. IV.1, Paris, Hachette, 1907, p. 538-540, et, en complément, à la monographie d’Eva Cantarella, Les Peines de mort en Grèce et à Rome. Origines et fonctions des supplices capitaux dans l’Antiquité classique, trad. Nadine Gallet, Paris, Albin Michel, 2000, p. 109-310.
10 Strepitu et tumultu uenit ; Cogita hoc loco carcerem et cruces et eculeos et uncum et adactum.
11 L’ouïe est évoquée plus brièvement, au début du passage ; il faut dire qu’elle est sollicitée surtout quand les tortures ont commencé, avec les cris des suppliciés (un des cas les plus emblématiques reste celui du taureau de Phalaris, conçu de telle sorte que les hurlements des victimes se transformaient en mugissements : cf. Polybe, XII, 25, 2), alors que la vue est impressionnée dès l’apparition des instruments de torture, donc avant la torture proprement dite.
12 On se rappellera que la vie est un combat (uiuere militare est, dans Ep., 96, 5) ; voir aussi Mireille Armisen-Marchetti, Sapientiae facies. Étude sur les images de Sénèque, Paris, Les Belles Lettres, coll. « Études anciennes », 1989, p. 76-77.
13 Dans Ir., III, 9, 2, Sénèque note qu’à l’inverse, certains sons (la lyre), certaines visions (des couleurs douces, comme celles de l’émeraude), ont des propriétés calmantes et apaisantes (cf. Jean Trinquier, « Confusis oculis prosunt uirentia [Sénèque, De ira, 3, 9, 3] : les vertus magiques et hygiéniques du vert dans l’Antiquité », dans Laurence Villard (dir.), Couleurs et vision dans l’Antiquité classique, Rouen, Publications de l’Université de Rouen, 2002, p. 97-128).
14 Amm., XXIX, 1, 26 : le malheureux comte Salia, une fois libéré de ses chaînes, succombe presque instantanément au moment où on lui glisse le pied dans le brodequin.
15 Voir e.g. Cic., Amer., 70. Peut-être même la dimension spectaculaire des supplices est-elle accrue pour donner plus de force à la dissuasion. Mais Sénèque ne partage pas nécessairement ce point de vue, estimant que le spectacle du châtiment suffit à dissuader, sans qu’il soit besoin de l’assortir de peines complémentaires (e.g. Ir., I, 6, 4), et qu’un supplice trop frappant, comme celui du culleus, pourrait même inciter ceux qui y assistent à commettre un tel forfait (Clem., I, 23, 1). – On peut aussi penser que le côté marquant des tortures vient de ce qu’elles procèdent souvent de la plus démonstrative des passions : la colère (voir sur ce point Sen., Ir., I, 1, 5 ; I, 2, 2 et III, 4, 1-4), comme si elles étaient le reflet d’un emportement par définition impossible à dissimuler. À ce propos, quand elle s’exprime à travers des tortures, Sen., Ir., III, 3, 6, parle d’ira dirum quiddam atque horridum stridens (« colère dont le grincement a quelque chose de sinistre et de lugubre »), ce qui évoque, nous semble-t-il, un outil de torture.
16 Chez les êtres tarés, comme le tyran, c’est le plaisir (uoluptas) que suscite la vision des supplices : voir Sen., Clem., I, 25, 2 ; aussi I, 26, 3, et Charles Favez, « Le roi et le tyran chez Sénèque », dans Hommages à Léon Herrmann, Bruxelles, Latomus, coll. « Latomus », 1960, p. 348.
17 Pour un exposé plus complet, nous renvoyons à Jeannine Fillion-Lahille, Le De ira de Sénèque et la philosophie stoïcienne des passions, Paris, Klincksieck, coll. « Études et commentaires », 1984, surtout p. 165-166.
18 Sénèque note ainsi à plusieurs reprises que les animaux fuient immédiatement devant le danger qu’ils voient, au lieu de songer à l’affronter : e.g. Ep., 5, 9 ; 121, 19-20 (aussi Ir., II, 11, 4). Chez eux, les sens (ici, la vue) sont tout-puissants, de sorte que la raison ne peut rien leur opposer.
19 Sen., Ir., II, 2, 4. L’indication selon laquelle l’esprit s’émeut devant « les plus justes supplices » est intéressante car elle prouve bien qu’il ne s’agit pas d’un mouvement d’indignation rationnelle, ou de peur pour soi-même éprouvée par l’honnête homme, mais bien d’un sentiment spontané et irréfléchi.
20 Sen., Ep., 57, 5.
21 Sen., Ep., 24, 14. Sur la fixité du regard que le sage est capable de conserver face aux plus terribles appareils, voir aussi Const., 5, 4 : aduersus apparatus terribilium rectos oculos tenet.
22 Sen., Ep., 76, 20 : […] inuentus est […] cuius risum non interrumperet tortor […] : amor enim, ira, cupiditas pericula depoposcerunt (« […] On a trouvé […] un tel dont le rire ne pouvait être interrompu par la torture […] : car l’amour, la colère, le désir ont réclamé de se mettre en danger »). Même allusion à des personnages se gaussant de la torture sans nécessairement faire usage de raison dans Ep., 78, 18-19.
23 Cette idée revient aussi dans Sen., Ep., 47, 4.
24 Sen., Ep., 70, 11 : Si altera mors cum tormento, altera simplex et facilis est, quidni huic inicienda sit manus ? (« Quand on a le choix entre une mort accompagnée de tortures et une mort simple, commode, pourquoi ne pas s’adjuger cette dernière ? »). Sur cette idée, voir Austin Busch, « Dissolution of the Self in the Senecan Corpus », dans Shadi Bartsch, David Wray (dir.), Seneca and the Self, Cambridge, Cambridge University Press, 2009, p. 257-262 (avec bibliographie récapitulative). – De même Sénèque condamnera-t-il Mécène, qui proclame sa soif de vivre la plus forte qui soit, même au milieu des supplices les plus infamants : mieux vaudrait mourir, répond le stoïcien (Ep., 101, 11-14).
25 Vision mentale, certes, mais, de façon significative, le philosophe emploie encore le même verbe uidere.
26 Sen., Marc., 20, 3. Thème comparable, mais exprimé avec moins de force, dans Const., 8, 3.
27 Voir sur ce point Victoria E. Pagán, « Teaching Torture in Seneca Controversiae 2.5 », The Classical Journal, 103, 2007-2008, p. 165-182 ; pour la portée de ce genre d’écrits sur Sénèque, cf. Édouard Rolland, De l’influence de Sénèque le Père et des rhéteurs sur Sénèque le philosophe, Gand, Vuylsteke, coll. « Recueil de travaux publiés par la Faculté de philosophie et lettres », 1906 (brèves remarques pour notre propos p. 35-36) et, plus récemment, Christopher Trinacty, « Like Father, like Son ? : Selected Examples of Intertextuality in Seneca the Younger and Seneca the Elder », Phœnix, 63, 2009, p. 260-277 (pas de référence aux scènes de supplices elles-mêmes).
28 Sen., Ep., 76, 33 ; l’idée sera développée en 82, 7. Il est fait allusion au même thème dans Tranq., 11, 9 (nul n’est assez puissant pour être certain de ne jamais tomber entre les mains du carnifex). – La pratique de la praemeditatio, éminemment stoïcienne chez Sénèque, mobilise l’imagination au service de la raison, qui montre en définitive que les souffrances et la mort ne sont rien : comme le note Mireille Armisen-Marchetti, « Imagination et méditation chez Sénèque : l’exemple de la praemeditatio », Revue des Études latines, 64, 1986, p. 192-193, elle obéit à un processus tout à fait inverse de celui de l’angoisse. Le sage songe aux supplices sans les craindre ; l’insensé est pris d’angoisse à l’idée qu’il va endurer des tourments, angoisse qui tend à se transformer en panique à la mesure que le péril approche.
29 Idée présente dans Sen., Marc., 10, 6 ; voir aussi, dans ce même traité, le § 18, 8.
30 Sen., Ep., 56, 13 ; même idée dans Ep., 95, 70. Voir sur ce point Francesca Romana Berno, « Il cavallo saggio e lo stolto Enea : due citazioni virgiliane in Seneca (Epist. 95.67-71 ; 56.12-14) », Acta classica, 49, 2006, p. 55-77 (avec bibliographie antérieure).
31 Sen., Ep., 71, 23.
32 Sen., Ep., 85, 27-30. Dans Sénèque. Entretiens, Lettres à Lucilius, Paris, Robert Laffont, coll. « Bouquins », 1993, p. 864, n. 1, Paul Veyne signale qu’on peut voir dans ces recommandations de matamore les « enfantillages d’un théoricien emporté par ses dogmes ».
Notes de fin
1 Sauf indication contraire, nous nous fondons sur la Collection des Universités de France pour le texte et la traduction, moyennant, pour cette dernière, quelques aménagements mineurs. Nous citons les auteurs anciens d’après les abréviations du Dictionnaire latin-français de F. Gaffiot (troisième édition revue et augmentée, sous la dir. de P. Flobert).
Auteur
-
Guillaume Flamerie de Lachapelle
UMR 5607 Institut Ausonius
Université Bordeaux Montaigne
Le texte seul est utilisable sous licence Licence OpenEdition Books. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.
Les Dieux cachés de la science fiction française et francophone (1950- 2010)
Natacha Vas-Deyres, Patrick Bergeron, Patrick Guay et al. (dir.)
2014
C’était demain : anticiper la science-fiction en France et au Québec (1880-1950)
Patrick Bergeron, Patrick Guay et Natacha Vas-Deyres (dir.)
2018
Ahmadou Kourouma : mémoire vivante de la géopolitique en Afrique
Jean-Fernand Bédia et Jean-Francis Ekoungoun (dir.)
2015
Littérature du moi, autofiction et hétérographie dans la littérature française et en français du xxe et du xxie siècles
Jean-Michel Devésa (dir.)
2015
Rhétorique, poétique et stylistique
(Moyen Âge - Renaissance)
Danièle James-Raoul et Anne Bouscharain (dir.)
2015
