« Nul n’est trop bon sans mesure » : réflexions sur un idéal éthique problématique
p. 213-225
Texte intégral
1La formule de Jean Gerson1 citée ci-dessus énonce que la mesure est indispensable à la bonté ; mais elle peut aussi laisser entendre que l’absence de mesure dans l’exercice de la bonté risque d’invalider cette dernière. Si le vocabulaire témoigne bien de la place cardinale de la mesure dans l’arsenal éthique du Moyen Âge, la définition de la notion, et encore plus son application, s’avèrent problématiques. De la mensura latine, l’ancien français mesure, attesté dès 1080, conserve le sens matériel de mesurage, d’évaluation, ou de quantité, dimension, degré qui résulte de cette opération. À partir d’une quantité fixée comme étalon apparaît l’idée plus abstraite d’une norme validée socialement, et sa conséquence morale : la modération, en tant qu’elle obéit à cette norme. Les locutions a mesure, par mesure expriment elles aussi la convenance, la conformité à un principe posé en référence. Les locutions se multiplient en moyen français2, toujours centrées sur les notions de quantité, de proportion, d’équité ou de modération. À défaut de marquer une évolution conceptuelle, elles attestent par leur nombre l’importance semble-t-il grandissante de ces notions pour les esprits de la fin du Moyen Âge, peut-être en relation avec le développement de la littérature didactique en langue vernaculaire. La mesure est souvent corrélée à d’autres termes qui confortent l’idée d’une sagesse fondée sur la modération : raison, sens, sobriété et surtout atemprance. Le champ sémantique de la mesure s’affine lorsque l’on considère les mots latins qu’elle sert à traduire : mensura bien sûr, mais aussi moderatio, modestia, modus [ « rythme, dimension »]3.
2Manque de mesure, marque d’un excès, la desmesure s’actualise à des degrés variables de dérèglement, d’outrage, de transgression de la norme, physiquement (elle peut alors déboucher sur la violence) ou moralement (par orgueil, outrecuidance). Par suite, desmesurer, c’est sortir des bornes de la raison, de la vertu, se livrer à des excès4. La locution a desmesure n’est pas pour autant systématiquement péjorative ; elle peut exprimer la réalisation superlative d’une qualité. Ainsi, Énide est « bele a desmesure »5, elle dépasse par sa perfection la beauté ordinaire. On voit donc s’insinuer une légère dissymétrie dans le couple mesure/desmesure, moins facile à cerner qu’il n’apparaissait au premier abord, voire ambigu.
3De larges pans de la littérature médiévale creusent l’ambiguïté de l’impératif éthique porté par les deux termes. La fin’amor, puisqu’elle prône une ascèse du désir, requiert de l’amant la mesure, la maîtrise de soi, ce que les troubadours nomment mezura. Réciproquement, la dame ne doit pas se montrer démesurée par un excès d’intransigeance6 à l’égard de l’amant. Mais tous les amants courtois, lyriques ou romanesques, manifestent que l’amour est incompatible avec la mesure, comme si celle-ci mettait en péril la profondeur et la pureté du sentiment7. Marie de France va jusqu’à montrer les impasses tragiques du double bind courtois dans deux de ses lais. Dans Équitan, elle avertit :
Cil mettent lur vie en nuncure,
Ki d’amer n’unt sen ne mesure ;
Tels est la mesure d’amer
Que nus n’i deit raisun guarder8.
Comment garder la mesure sans la raison, alors même que la mesure est si souvent assimilée à la raison ? Les amants ne résisteront pas à ce déchirement et basculeront dans la démesure criminelle. Les « douz amanz » éponymes d’un autre lai meurent d’une autre forme de démesure : le jeune homme, présumant de ses forces, va se priver du philtre magique qui lui eût permis de gagner la main de sa belle, et tous deux en mourront. La démesure peut donc se manifester comme une preuve d’amour mais, ce faisant, elle anéantit celui-ci en provoquant la mort des amants. Et si, trois siècles plus tard, Belle Cousine affirme à son jeune protégé que « le saige, vrai et loyal amoureux est et doit estre, en tous ses faiz et diz, ordonné et mesuré »9, c’est probablement un indice parmi d’autres du déclin de la doctrine courtoise. Car fondamentalement, la dialectique d’amour et de mort de la fin’amor est sous-tendue par celle de la mesure et de la démesure. Il est d’ailleurs symptomatique que les arts d’aimer des XIIe ou XIIIe siècles évitent d’exiger la mesure : André le Chapelain n’en fait pas l’une des règles explicites d’Amour dans son Tractatus de amore10. Pas davantage le dieu d’Amour n’en fait-il état dans l’enseignement qu’il délivre au héros du Roman de la Rose de Guillaume de Lorris11. Les chansons de geste interrogent, quant à elles, l’ambiguïté de la démesure. La logique épique étant hyperbolique, c’est elle qui valide le statut du bellator comme être d’exception. Ce dernier, à travers ses exploits, semble alors voué à une forme de démesure qui le fait agir avec une énergie surhumaine. Encore faut-il que celle-ci reste un moyen mis au service d’une fin garantie par une morale supérieure. La démesure épique comporte donc une bonne et une mauvaise face, et le glissement de l’une à l’autre signale que le héros, même bardé de toute sa puissance, garde toujours en lui la possibilité d’une faille. Voici posée la question de la proece et du furor, ivresse guerrière qui porte le combattant jusqu’à l’excès et à la démesure. Le preux Roland, trop soucieux de sa gloire et oublieux de ses propres limites, est en partie responsable de la mort de ses compagnons d’armes à Roncevaux pour avoir refusé d’appeler des renforts, malgré les objurgations d’Olivier12. Plus noir est le cas de Raoul de Cambrai, qu’« un poi de desmesure » transforme (malgré toutes ses autres qualités) en « homme desreez »13 capable des pires excès, jusqu’au criminel incendie de l’abbaye d’Origny.
4Tout ceci est bien connu, c’est pourquoi je me tournerai vers une autre catégorie de textes diverse et profuse, celle des écrits didactiques et normatifs, qui ont pour fonction d’expliciter et d’édicter les règles qui président à la vie de l’homme en tant que chrétien et être social. Ils relèvent de la littérature « exemplaire » en ce qu’ils offrent des modèles d’interprétation et de comportement ; par là, ils nous ramènent à la notion de mesure (modulus en latin). Cette autre « littérature » n’est pas à dédaigner car elle éclaire les valeurs et la psychologie des personnages de fiction, de leur public tout aussi bien. Les historiens des mentalités ne s’y sont pas trompés, Danielle Bohler non plus.
5Pour mieux situer la mesure humaine, il convient d’abord de rappeler succinctement l’arrière-plan métaphysique sur lequel se fonde la pensée médiévale. Au Moyen Âge, la notion d’infini n’est applicable qu’à Dieu. Par conséquent, seul Dieu, par son omnipotence14, échappe à la mesure, comme il est rappelé dans le Policratique :
je n’amenuise point par ma hardiesse la general puissance de Dieu qui tout puet, et aussi point ne baille de mesure a son infinité. (II, 22, 110)
Et c’est Dieu qui donne la mesure de toutes choses dans la Création, définissant ainsi l’ordre du monde, à tous les niveaux possibles d’existence. Citons saint Bernard, dans son traité de la Considération :
Oui, Dieu est éternité comme il est charité ; il est longueur sans tension, largeur sans extension. Dans l’un et l’autre cas, il n’excède pas moins les limites étroites de l’espace et du temps, mais par la liberté de sa nature, non par l’énormité de sa substance. C’est ainsi qu’est démesuré Celui qui a tout fait avec mesure, et, si démesuré soit-il, pourtant il reste la mesure de cette même immensité15.
6Ce présupposé théologique débouche sur une philosophie et une physique qu’il serait trop long de développer ici16. Le monde obéit au principe de congruentia, l’harmonie du macrocosme (c’est-à-dire l’équilibre mesuré de toutes les composantes de l’univers) étant supposée se répercuter sur le microcosme qu’est l’homme17. L’harmonie du cosmos est patente dans le thème bien connu de la musique des sphères qui fait, par exemple, significativement revenir le lexique de la mesure sous la plume de Christine de Pizan dans un passage du Chemin de longue étude (1402-1403) :
Il n’est homs qui peüst penser
Ne dire, et deïst sans cesser,
La melodie et le doulx son,
L’armonie et belle chançon
Que la font ces beaulx mouvemens
Celestiaulx aux tournemens
De ces clers cercles mesurez,
Qui sont si tres amesurez
Et par proporcions assis
Qu’il en ist un doulx son rassis,
Amesuré et parfait, si que
La est la souveraine musique,
Ou sont tous les parfais accors18.
7Cette représentation de l’univers est mesurée par les nombres, sa beauté obéit à un idéal mathématique que résume bien Edgar de Bruyne, commentant l’œuvre de Robert Grosseteste19 :
La beauté de l’univers est donc en dernière analyse fonction des mesures unificatrices par lesquelles les choses sont harmonisées en elles-mêmes : de ces mesures résultent les proportions, de celles-ci dérivent les proportionnalités, sur lesquelles se fondent : la concorde des formes multiples dans l’univers, l’harmonie des principes dans chaque chose, la co-adaptation de chaque forme à d’autres formes déterminées20.
Le champ lexical de la mesure ici développé reflète la structure de la pensée scolastique, elle-même ramifiée, hiérarchisée, dans une constante recherche d’équilibre21. L’homme s’évalue de même, et ce n’est pas par hasard qu’au XIIIe siècle, l’architecte Villard de Honnecourt représente dans son célèbre album de croquis tous les hommes à l’aide de figures géométriques (selon l’idée de l’homo quadratus, bien proportionné). On comprend mieux, dans ces conditions, pourquoi la démesure humaine, si elle vient à se manifester, doit être stigmatisée comme la pire des fautes : elle est perçue « non seulement comme un défi à la raison, mais encore comme un refus de la condition humaine, voire une révolte de la créature contre Dieu »22.
8La société médiévale, dans sa fonction de rassembleuse d’hommes, sera donc elle-même normée, régie par la mesure. Non sans mal, non sans ambiguïtés. L’omniprésence du discours moral sur la question révèle l’acuité du problème alors même qu’il entend en formuler la solution. Comment canaliser la démesure instinctive de l’homme, lorsqu’il porte atteinte à l’harmonie du monde ou à son propre équilibre intérieur ? Ici resurgit le concept problématique de la violence, que le Moyen Âge appréhende d’une façon toute particulière. En effet, la violence peut obéir à des codes, des lois bien définies, et en ce cas, elle relève de la mesure, comme le précise l’historienne C. Gauvard : « Parce qu’elle sait user de la violence, la société médiévale peut intégrer cette violence comme un ressort nécessaire du lien social »23. Seul l’abus de violence, lorsqu’elle excède les règles admises, relève de la démesure. Cette violence démesurée sera le plus souvent rejetée du côté de l’altérité, aux marges ou à l’extérieur de la société de référence. C’est la sauvagerie des paysans révoltés lors de la grande Jacquerie de 1358, dont Froissart, horrifié, condamne les exactions avec la dernière vigueur dans le premier livre des Chroniques24. C’est le paganisme belliqueux du sarrasin dans la chanson de geste.
9Quant aux moines, qui se sont délibérément retirés à l’écart de la société, ils présentent pour leur part une attitude ambivalente à l’égard de la mesure. Leur vie quotidienne est certes codifiée par une règle qui définit la mesure à observer dans tous les domaines possibles, ne serait-ce qu’en hommage à la prière de Salomon pour obtenir la Sagesse qui « [le] guidera dans [sa] conduite avec mesure » (Sagesse 9 : 11). Ce souci se manifeste jusqu’au plus concret : la Règle de saint Benoît, soucieuse de promouvoir un mode de vie équilibré, sans excès de rigueur – en réaction au monachisme ascétique d’Orient –, consacre son 39e chapitre à la mesure du manger et le 40e à celle du boire. Mais spirituellement parlant, les moines sont forcément des extrémistes puisque, comme l’affirme saint Bernard, seul l’amour voué à Dieu est sans limites25. La modération monacale invite en fait à un constant dépassement de soi pour communier à l’infinité de Dieu ; l’exaltation mystique rejoint cette vocation. Faut-il encore parler de démesure ? Peut-être d’une démesure sacrée, admirable en ce que l’homme qui approche de la sainteté quitte nécessairement la mesure humaine.
10Revenons à des individus plus ordinaires. Les normes de contrôle de la communauté humaine sont exprimées dans le discours moral, dont les proverbes, reflet d’une doxa populaire, fournissent une première indication. Une opposition manichéenne est nettement formulée dans le proverbe suivant : « Quanque len fet par mesure si profite et dure, quanque len fet sanz razon vait a perdicion »26. Notons que la démesure n’est pas directement opposée à la mesure, mais signifiée à travers l’absence de raison. Quant à la mesure, elle reste très théorique et n’est pas identifiée à tel ou tel comportement spécifique. Le seul proverbe27 un tant soit peu précis en la matière affirme : « De tout est mesure fors de sa feme batre »… autorisant apparemment certains emportements dans les querelles conjugales, dont fabliaux et farces sauront se souvenir28 !
11L’imprécision de ces formules ne tient pas qu’à la concision obligée du proverbe. Nous retrouvons à plus vaste échelle le problème d’une définition exacte de la mesure dans les traités didactiques du temps. Arrêtons-nous sur le Livre du Trésor composé par Brunetto Latini vers 1260. Cette encyclopédie, dont le plan procède (via un intermédiaire non identifié) du commentaire grec d’Eustratius sur l’Éthique à Nicomaque d’Aristote29, est représentative de la pensée en vigueur au XIIIe siècle. L’éthique, partie de la philosophie pratique, donne lieu à de nombreuses subdivisions dans le livre II du Trésor, mais le propos de Brunetto Latini n’est pas original : c’est une compilation des autorités en la matière (philosophes antiques, livres de la Bible, Pères de l’Église, penseurs médiévaux).
12Le chapitre 66 énonce un principe général analogue à celui du premier proverbe cité plus haut : « il n’est nulle chose ki n’ait besoing de ses manieres et de sa mesure ; et tout çou ki est demesuré est de mal, et tout sorplus tornent a anui »30. Puis le long chapitre 74 est consacré à la mesure : « Mesure est une vertus ki tous nos aornemens, et tos nos movemens et tous nos afferes, fait estre sans defaute et sans outrage »31. La récurrence de l’adjectif indéfini tous trahit la difficulté d’une telle définition : le champ d’application de la mesure est illimité et peut concerner, finalement, tout type de comportement. Malgré un début de classement qui distingue la mesure du corps (il ne faut marcher ni trop lentement ni trop vite)32 et celle de l’esprit (qui se divise en « pensee de raison » et « desirier de volenté »), le reste du chapitre accumule toutes sortes de citations puisées chez divers auctores33.
13Le chapitre 74 n’épuisant pas le sujet, il faut remonter les ramifications de l’exposé de Latini pour mieux repérer ce qu’il rattache à la mesure. Mesure n’est en effet qu’une des cinq qualités qui composent la vertu d’atemprance, à côté de honesteté, chasteté, sobriété, retenance. Or à tous les niveaux de l’analyse, la notion de mesure (ou son contraire) réapparaît incidemment. À propos d’« atemprance ki ne nous laisse pas desmesurer par orguel ne par leece » (p. 231). À propos de la chasteté, qui dompte les plaisirs liés au sens du toucher :
delit sont en .ii. manieres, un ki est par luxure, et un autre ki est des autres membres ; si comme est ore de robes, de bains, et de harnois, de geu de dés, et de teus autres choses ki corrompent la vie de l’ome se ce est a desmesure. Mais ki le fait aucune fois atempreement et sans mauvaise covoitise, on le doit bien soufrir, s’il n’enpire soi ne ses honours ne ses choses. (p. 255)
À propos de la sobriété qui doit gouverner la bouche : « Orasces dit, les viandes ki sont prises sans mesure deviennent ameres » (p. 257) ; la conséquence peut même être plus grave : « li hom pris por mangier et pour boivre desmesureement, il pert son sens, il pert sa cognoisance, il en oublie toutes oevres de vertus » (p. 256)34. C’est donc dans des chapitres autres que celui explicitement consacré à la mesure qu’apparaissent mieux quelques domaines concrets où l’on doit surveiller sa mesure. Ce flottement est peut-être moins le signe d’une faiblesse de l’analyse de Latini que l’indice d’une difficulté fondamentale à saisir un domaine aussi profus, qui sous-tend toute l’éthique comportementale de l’homme médiéval. Aussi l’impératif de mesure reparaît-il dans l’examen de la prudence, qui se manifeste par le souci d’observer le juste milieu en toutes actions. S’ensuit un paradoxe (apparent), qui fait qu’un excès de prudence peut basculer du côté de la démesure : « Garde toi donc de toutes estremités, ne desirer pas desmesuree prudence » (p. 235)35. Le langage aussi est un domaine particulier où la prudence doit être observée36 ; « la mesure du parler » fait l’objet d’un long développement (p. 236-245)37.
14Au total, la mesure repose donc sur la maîtrise du corps et de ses appétits (nourriture, boisson, sexualité), concerne aussi la parole (autre rapport avec la bouche) et mène à la modération morale à travers toutes sortes de comportements. Bien d’autres textes recoupent ces domaines, par exemple le Mesnagier de Paris, traité d’éducation domestique de 1394 :
ainsi comme la sainte vertu de sobrieté est droite mesure contre le pechié mortel de gloutonnie, aussi est la vertu que le don de sapience donne et plante au cuer du glouton contre oultraige. Sobrieté est un arbre moult precieux, car il garde la vie du corps et de l’ame. Car par trop boire et par trop mangier meurt on, et par trop mal parler deult la teste, et fait on tuer corps et ame. […] Sobrieté n’est autre chose que droite mesure qui est moienne entre trop et peu. Sur toutes choses doit avoir l’omme mesure en son cuer et en son sens [… ]38.
Une difficulté particulière de la mesure tient au fait que même la vertu (quelle qu’elle soit) appelle la modération, comme l’affirme une citation d’Horace39 alléguée par Jean de Salisbury, traduit par Denis Foulechat : « le sage remportera le nom de fol, et le juste, de mauvaise personne, se il veult user de vertu oultre mesure »40.
15Cette peur de l’excès se traduit, sous d’autres plumes, par l’idéal social du moyen estat41. Eustache Deschamps le vante car il échappe aux vicissitudes de Fortune : « Ne desire nulz les haulz lieux / Ne les trop bas, mais le moien, / Et lui sera tousjours bien »42. Christine de Pizan estime aussi qu’« Il vault trop mieux a moyen estat tendre / Que le trop grant toute sa vie attendre »43, tout comme Jean de Meung préconisait un juste milieu entre pauvreté et opulence dans le Roman de la Rose : « Le moien a non souffisance »44. Cet idéal aristotélicien a été vulgarisé par la traduction de la Politique par Nicole Oresme en 1372. On peut certes y voir une forme de résignation qui favorise l’immobilisme social et freine les ambitions45 ; mais à l’époque divers adages latins confortent la validité du moyen estat : aurea mediocritas46 ; ne quid nimis (« rien de trop »)47 ; medium tenuere beati (« les heureux s’en sont tenus à la voie moyenne »)48. Une telle attitude n’est-elle pas un moyen de bloquer la tant redoutée roue de Fortune au niveau intermédiaire, afin d’éviter tout excès d’honneur ou d’indignité ?
16Mais enfin, il nous manque toujours une définition complète de la mesure, qui interfère généralement avec d’autres catégories morales. Dans la première partie du Livre de bonnes mœurs de Jacques Legrand (1404-1410), qui expose les principes moraux généraux qui seront ensuite appliqués aux trois états de la société, l’embarras que semble soulever une telle notion est rendu patent par l’absence du terme même du mot mesure49. Et c’est tout juste si attrempance apparaît deux fois, dans le chapitre 10 consacré à la sobriété :
attrempance n’est autre chose fors que par raison maistrisier la char et tout corrompu desir. Et saint Ambroise dit que attrempance est une vertu qui ruile [règle] l’omme en ce qu’il doit faire50.
De surcroît, le chapitre suivant, consacré à l’abstinence, décrit à peu près les mêmes effets :
Abstinence est cause de pluseurs biens, car par abstinence raison maistrie la char et oste toutes superfluitéz, elle engendre et nourrist les vertus51.
17Si le terme de mesure est absent, la notion est en fait omniprésente, en sorte qu’elle subsume les diverses vertus envisagées. On peut finalement se demander si cette absence assez souvent remarquée du mot mesure ou plus encore de son corollaire desmesure n’est pas en partie due à la concurrence d’une autre terminologie liée à la fixation, au XIIe siècle, du septénaire des péchés capitaux, face à celui des vertus52. Après l’obligation de la confession annuelle instituée par le concile du Latran en 1215, les traités sur les vices se multiplient pour aider les prêtres dans leur pratique. Orgueil, avarice, luxure, colère, gourmandise, envie, paresse : chacun de ces sept péchés présente une forme de démesure, et plusieurs d’entre eux sont pour cette raison apparus dans les analyses précédentes, en lieu et place du terme propre. La dissémination terminologique qui préside aux classements axiologiques s’observe encore à la fin du Moyen Âge, dans le Grant Kalendrier et compost des Bergiers, compendium didactique (ancêtre des almanachs) très populaire qui a continué de circuler au fil de réimpressions tout au long du XVIe siècle53.
18Le domaine politique recoupe les catégories morales précédentes : c’est que gouvernants et gouvernés sont des hommes, simplement… Tout comme il faut « garder mesure » dans la vie individuelle, il faut agir avec mesure dans la vie publique, qui engage le bien commun. À cet égard, Valère Maxime, historien latin du 1er siècle ap. J.-C., est l’une des autorités les plus citées au Moyen Âge, qui se reconnaît bien dans sa conception morale mêlant idéalisme et pragmatisme. Ainsi, le premier chapitre du livre IV de ses Facta et dicta memorabilia est consacré à la modération (De moderatione) :
Je vais passer à la modération, cette vertu si salutaire qui nous prémunit contre les égarements des passions violentes et de l’audace irréfléchie. Grâce à ce caractère, elle ne donne prise à aucun reproche et recueille d’abondantes louanges54.
Les nombreux exemples, tant romains qu’étrangers, d’hommes publics qui firent preuve de modération montrent que la mesure n’est pas un signe de faiblesse ou de médiocrité, mais au contraire celui d’une grande force de caractère55, nécessaire au salut de la cité. C’est pourquoi Alain Chartier, qui recourt très régulièrement à Valère Maxime dans son Quadrilogue invectif (1422), analyse les multiples désordres de son temps comme autant de manques au principe de mesure. Méditant par exemple le désastre d’Azincourt, il fait dire au Chevalier que
doit estre reputé a plus grant honneur et louenge au chief de bataille savoir saigement retraire et sauver son ost et le tenir entier quant il est besoing que par trop aventureuse hardiesse le exposer a perte et laisser atrempance et mesure pour cuider acquerir le nom de vaillance56.
19Jean de Salisbury estime, quant à lui, que le rôle de la philosophie, rerum omnium moderatrix, est de prescrire à toute chose sa mesure ; c’est pourquoi, à la lumière de celle-ci, il expose aux gouvernants et aux courtisans leurs défauts dans le Policraticus. La traduction qu’en a donnée Denis Foulechat a largement fait percevoir l’importance accordée au concept de mesure dans cette optique politique. Gerson lui témoigne aussi une attention particulière dans son sermon Vivat Rex57. Ce discours engagé pour la réforme du royaume en 1405 envisage « la vie triple du roy » : vie corporelle, vie civile, vie spirituelle. La vie civile est fondée sur l’exercice des quatre vertus cardinales : prudence, attrempance, force, justice, mais est constamment menacée par le Diable, son fils le Péché et ses acolytes. S’ensuit une psychomachie58 qui fournit à Gerson la trame d’une analyse des tribulations de son époque. En découlent quatre préconisations : 1°) prélats et grands seigneurs doivent user de modération afin de montrer le bon exemple au peuple ; 2°) tous les états doivent être mesurés dans leur nourriture, leur habillement et leurs possessions personnelles ; 3°) il faut lever des impôts justes, non exorbitants, afin de ne pas perturber l’équilibre du corps politique (apologue de Menenius Agrippa) ; 4°) dans l’autre sens, il faut éviter « fole largesse », « dons oultrageux », qui sont un gaspillage stérile voire pernicieux. Ces indications de principe demeurent néanmoins assez générales et confirment la difficulté conceptuelle relevée plus haut.
20Il est des notions dont la définition semble aller de soi tant qu’on ne pose pas ouvertement la question : ainsi du temps pour saint Augustin59. Ainsi de la mesure au Moyen Âge : ce milieu entre tout et rien, quoique toujours recommandé, reste difficilement assignable. Quant à la démesure, si elle est certes affaire d’excès, où situer exactement le seuil de la transgression ? Ces quelques réflexions ne peuvent circonscrire un sujet qui mériterait une thèse. La mesure engage, au Moyen Âge, non seulement une éthique mais aussi une physique, une métaphysique et une esthétique. Elle engendre ses propres paradoxes puisque, si la mesure est vertu, l’excès de mesure peut devenir démesure. Les textes didactiques expriment très fortement un idéal clérical de mesure somme toute assez théorique et, avec lui, une volonté normative, mais il n’est pas dit pour autant que la réalité vécue leur ait constamment obéi. La littérature de fiction, qui revendique aussi une utilité éthique60, permet d’explorer, de façon complémentaire, des cas de figure concrets, poussés plus ou moins loin. L’exigence de mesure, nourrie des philosophes antiques et des Pères de l’Église, enseigne (à rebours d’un préjugé romantique) que le juste milieu est souvent plus ardu à atteindre que l’extrême, et que là réside parfois la véritable grandeur de l’homme. Cette conception de la mesure relève d’une épistémé classique qui va perdurer jusqu’au XVIIIe siècle. Montaigne écrit ainsi à la fin du XVIe siècle :
La grandeur de l’ame n’est pas tant de tirer avant comme sçavoir se ranger et circonscrire. Elle tient pour grand tout ce qui est assez, et montre sa hauteur à aimer mieux les choses moyennes que les eminentes.61
Pascal, encore, affirme :
C’est sortir de l’humanité que de sortir du milieu. La grandeur de l’âme humaine consiste à savoir s’y tenir ; tant s’en faut que la grandeur soit à en sortir, qu’elle est à n’en point sortir.62
Kant réfutera le principe du juste milieu au nom du caractère catégorique de l’impératif moral, qui n’admet pas de degré63. Mais il semble bien que notre époque, confrontée aux périls de l’économie ou de l’écologie, ait intérêt à méditer de nouveau l’idéal de mesure…
Notes de bas de page
1 Sermon Vivat Rex, dans Œuvres complètes de Jean Gerson, vol. VII / 2, éd. Mgr Glorieux, Paris, Desclée et Cie, 1968, p. 1175.
2 Le Dictionnaire des locutions en moyen français de G. Di Stefano (Montréal, CERES, 1991) en recense 44.
3 Enquête menée à partir des livres I à III de la traduction du Policraticus de Jean de Salisbury par Denis Foulechat (1372) : Le Policratique, éd. C. Brucker, Genève, Droz, 1994.
4 La démesure, qui s’actualise chez Foulechat sous la forme de l’adjectif qualificatif desmesure(e), correspond à des mots latins qui dénotent l’excès : immoderatus, extemporaliter [sans réflexion, en courant], dementia.
5 Chrétien de Troyes, Érec et Énide, éd. M. Roques, Paris, Champion, 1952, v. 1464. Une variante de ce vers qualifie l’héroïne de « bele a grant mesure » (éd. W. Fœrster, Halle, 1890) : la desmesure, même favorable, inquiète et l’on peut lui préférer comme marque d’excellence l’hyper-conformité à la mesure.
6 C’est précisément le refus inflexible de la Dame qui fera polémique dans le débat sur la Belle dame sans merci d’Alain Chartier à partir de 1424.
7 Sans multiplier les exemples, citons au moins : « Molt m’a chier Amors vendue / S’onor et sa seignorie, / K’a l’entree ai despendue / Mesure et raison guerpie » (Chrétien de Troyes, chanson Amors tençon et bataille, v. 33-36, dans Chrétien de Troyes. Romans, Paris, LGF, coll. « La Pochothèque », 1994, p. 1217) ; « Or n’a mais de sa vie cure : / en amor n’a senz ne mesure » (Roman d’Énéas, éd. A. Petit, Paris, LGF, coll. « Lettres gothiques », 1997, v. 1964-1965) ; « Ci n’a mestier, sens ne mesure, / Ci est d’amer volenté pure » (Roman de la Rose, éd. D. Poirion, Paris, Garnier-Flammarion, 1974, v. 1585-1586).
8 Marie de France, Lais, éd. K. Warnke, Paris, LGF, 1990, p. 72, v. 17-20.
9 Antoine de La Sale, Jehan de Saintré, éd. J. Blanchard, Paris, LGF, 1995, p. 86.
10 Voir trad. C. Buridant, Paris, Klincksieck, 1974, Livre I, chap. 6-E, p. 90-91 et Livre II, chap. 8, p. 182-183.
11 Éd. cit., v. 2077-2764.
12 Chanson de Roland, éd. G. Moignet, Paris, Bordas, 1969, laisses 83-87 et 131. Voir P. Le Gentil, La Chanson de Roland, Paris, Hatier, 1969, p. 124-131 ; A. Pauphilet, Le legs du Moyen Âge, Melun, Librairie d’Argences, 1950, p. 73-76 ; A. Foulet, « Is Roland guilty of desmesure ? », Romance Philology, X/3, 1957, p. 145-148 (qui disculpe Roland).
13 Raoul de Cambrai, éd. S. Kay, Paris, LGF, 1996, coll. « Lettres gothiques », v. 320 et 323.
14 Et en vertu de la thèse ontologique de Boèce, reprise par maints penseurs médiévaux, selon laquelle « toutes les catégories changent de sens lorsqu’elles sont appliquées à Dieu » (A. de Libera, La philosophie médiévale, Paris, PUF, 2e éd. corrigée, 1992, p. 71).
15 Trad. P. Dalloz, citée par Dom J. Leclercq, Saint Bernard et l’esprit cistercien, Paris, Seuil, coll. « Maîtres spirituels », 1966, p. 176.
16 Voir U. Eco, Art et beauté dans l’esthétique médiévale, trad. de l’italien par M. Javion, Paris, Grasset, 1997, chap. IV : « Les esthétiques de la proportion » ; E. de Bruyne, Études d’esthétique médiévale [1946], Paris, Albin Michel, 1998, 2 vol., not. Livre IV, chap. IV, 4.
17 Voir E. de Bruyne, « L’esthétique du Moyen Âge », dans Études d’esthétique médiévale, op. cit., t. 2, p. 434-435. L’idée d’harmonie, de mesure des proportions, a des conséquences esthétiques (architecture, musique, rhétorique) qui ne seront pas examinées ici.
18 Éd. A. Tarnowski, Paris, LGF, coll. « Lettres gothiques », 2000, v. 1995-2007.
19 R. Grosseteste (c. 1175-1253), franciscain, chancelier de l’école d’Oxford, évêque de Lincoln, versé dans toutes les sciences mathématiques et physiques de son temps, outre la théologie et la politique. En plus du latin, il connaissait le grec et l’hébreu.
20 Études d’esthétique médiévale, op. cit., t. 2, p. 137 (je souligne).
21 « L’interaction de ces langages ou de ces outils permet de définir un projet mathématique spécifique de la scolastique tardive, caractérisé par la prédominance d’une problématique de la mesure et de la mensuration entendue comme problème logique de dénomination ; par la recherche de possibilités de traduction des règles de “mesure” d’un langage analytique à l’autre ; par la multiplication de tests imposés à chaque règle de mesure par rapport à “toutes les variations concevables” d’une entité mesurée secundum imaginationem » (A. de Libera, La philosophie médiévale, op. cit., p. 64).
22 P. Le Gentil, La Chanson de Roland, op. cit., p. 127.
23 Article « Violence » dans J. Le Goff et J.-C. Schmitt (dir.), Dictionnaire raisonné de l’Occident médiéval, Paris, Fayard, 1999, p. 1203.
24 Éd. J. A. C. Buchon, Paris, 1837, t. I, p. 375-377. Le mot desmesure n’apparaît pas mais l’idée est nettement signifiée par tout un lexique hyperboliquement réprobateur : forcenerie, horribleté… Du coup, la répression féroce de la jacquerie est impassiblement présentée comme un acte de justice.
25 Saint Bernard, qui s’est épanoui dans la mystique de la caritas cistercienne, l’avait déjà exprimé en une formule sublime dans son traité De diligendo Deo, n° 16 : Modum diligendi Deum est diligere sine modo (« La mesure d’aimer Dieu, c’est de l’aimer sans mesure »). Voir aussi Policraticus, VII, 11.
26 Proverbes français antérieurs au XVe siècle, éd. J. Morawski, Paris, Champion, 1925 ; proverbe n° 1730 (Morawski répertorie six proverbes relatifs à la mesure : n° 384, 565, 567, 1085, 1229, 1730).
27 Morawski n° 565.
28 C’est aussi une réalité violente, rappelle G. Duby : « Le mari […] pouvait battre sa femme comme plâtre, éventuellement la tuer si elle était adultère, la brûler… » (An 1000 an 2000. Sur les traces de nos peurs, Paris, Textuel, 1995, p. 113).
29 La question de la mesure au Moyen Âge est nettement tributaire du développement de l’aristotélisme. Robert Grosseteste établit en 1247 la première traduction latine intégrale de l’Éthique à Nicomaque, qui donnera lieu à plusieurs commentaires scolastiques, à commencer par celui d’Albert le Grand. Entre 1370 et 1374, Nicole Oresme traduit en français le corpus aristotélicien (Éthique, Politique, Économique). Rappelons donc quelques idées centrales d’Aristote : la juste mesure est présentée comme une catégorie du Bien en tant que quantité (Éthique à Nicomaque, I, 6) et concerne toutes les vertus possibles. La modération, qui évite le défaut comme l’excès, fonde donc les vertus dans la recherche du meilleur équilibre possible (II, 2).
30 Li Livres dou Tresor [1948], éd. F. J. Carmody, reprint Genève, Slatkine, 1975, p. 243.
31 Ibid., p. 250.
32 Plus largement, la gestualité licite ou illicite a fait l’objet d’analyses dans maints traités médiévaux. L’homme idéal dépeint par Alain de Lille dans l’Anticlaudianus a des gestes mesurés, dus au respect de la pudicitia et de la modestia. L’homme le plus fortement en infraction avec cet impératif de mesure est l’histrion, le jongleur, aux gestes désordonnés. Voir C. Casagrande et S. Vecchio, « Clercs et jongleurs dans la société médiévale (XIIe et XIIIe siècles) », Annales E.S.C., 34 / 5, 1979, p. 913-928 (en partic. p. 916).
33 Horace, Cicéron, Sénèque, Juvénal, Perse, Maximianus, Térence, Salluste (Trésor, éd. cit., p. 250-253). Bon exemple de l’héritage humaniste des penseurs médiévaux.
34 Il était en outre communément admis que l’excès de bouche (gula) entraînait l’excès sexuel (luxuria). Voir par exemple l’explication qu’en donne à sa jeune épouse l’auteur du Mesnagier de Paris, éd. J. E. Brereton et J. M. Ferrier, trad. K. Ueltschi, Paris, LGF, 1994, coll. « Lettres gothiques », p. 108, § 96.
35 La « desmesuree prudence » réapparaît à la p. 248. Certains excès de notre actuel « principe de précaution » pourraient sans doute être évalués à cette aune.
36 Voir C. Casagrande et S. Vecchio, Les péchés de la langue, Paris, Cerf, 1991. L’éthique de la parole, qui trouve ses racines dans la Bible, occupe une place centrale dans la réflexion médiévale.
37 On y dénonce incidemment le péril qu’encourt la mesure dans le monde marchand, en butte à la stigmatisation du profit excessif, alors que « doit li gaains estre amesurés » (p. 243).
38 Éd. cit., p. 124-126.
39 Épître I, 6, 15-16.
40 Le Policratique, éd. cit., p. 110.
41 Voir D. Bohler, « Parure, censure, luxure : l’élégance du moyen estat », Micrologus, XV, 2007, p. 189-206.
42 Rondeau MLXXXII, v. 1-3, Œuvres complètes d’Eustache Deschamps, éd. Queux de Saint-Hilaire et G. Raynaud, vol. V, p. 386-387, Paris, Firmin Didot et Cie. Voir aussi les ballades LXXXII (vol. I, p. 185-186) et CCXL (vol. II, p. 71-72). Voir J. Blanchard et J.-C. Mühlethaler, Écriture et pouvoir à l’aube des temps modernes, Paris, PUF, 2002, p. 76-77 ; M. Lacassagne, « Rhétorique et politique de la “médiocrité” chez Eustache Deschamps », dans D. Buschinger (dir.), Autour d’Eustache Deschamps, Amiens, Presses du Centre d’Études médiévales/Université de Picardie-Jules Verne, 1999, p. 115-126.
43 Proverbes moraux, n° 94, dans Œuvres poétiques de Christine de Pisan, éd. M. Roy, Paris, Firmin Didot et Cie, 1896, t. III, p. 56. La mesure est la deuxième vertu prônée par Christine au bon chevalier dans l’Epistre Othea, après la prudence.
44 Roman de la Rose, éd. cit., v. 11275.
45 J. Le Goff dénonce en ces termes les limites de la scolastique : « Métier de l’audace intellectuelle, de la curiosité passionnée, le métier d’intellectuel, s’il devait savoir se tempérer de mesure, n’avait rien à gagner en empruntant aux anciens une morale de la médiocrité, celle qui du μηδεν αγαν des Grecs avait tiré l’aurea mediocritas d’Horace. C’est pourtant une morale de juste milieu, signe d’embourgeoisement et de renoncement mesquin, qu’elle prôna souvent […] » (Les intellectuels au Moyen Âge, Paris, Seuil, 1957, coll. « Points », p. 116). Sur le plan économique, la position est assurément contraire au libéralisme… En nos temps de crise, la mesure se réactualise pourtant dans les concepts de « sobriété heureuse », de « décroissance », de « société de la modération ».
46 Horace, Odes, II, x (À Licinius).
47 Alcuin, éminent représentant de la rhétorique carolingienne, écrit ainsi : Philosophicum illud proverbium non solum moribus sed etiam verbis esse necessarium : ne quid nimis (cité par E. de Bruyne, Études d’esthétique médiévale, op. cit., t. 1, p. 223 et t. 2, p. 389). Gerson emploie également l’adage, sermon Vivat Rex, éd. cit., p. 1175.
48 La formule reparaît dans les différentes versions de la Riote du monde (XIIIe s.) : « Par mesure meenement, / Come est escrit apertement ; / Et le latyn est ensi : / Medium tenuere beati » (voir éd. F. Michel, 1834, p. 43 et éd. J. Ulrich, 1884, v. 396-399).
49 Aristote lie aussi la difficulté conceptuelle à une carence lexicale : « Il est des gens qui dépassent la mesure ; l’un, qui pèche par excès, par absence de toute crainte, ne porte pas de nom particulier – or nous avons vu précédemment que bien des comportements n’ont pas de mots qui les expriment » (Éthique à Nicomaque, III, 7, trad. J. Voilquin, Paris, Garnier-Flammarion, 1965, p. 80).
50 Éd. E. Beltran, Paris, Champion, 1986, p. 322. Le livre VII de l’Archiloge Sophie devait traiter d’actrempance, mais l’ouvrage est resté inachevé après le livre II.
51 Ibid., p. 324.
52 Voir C. Casagrande et S. Vecchio, Histoire des péchés capitaux au Moyen Âge, Paris, Aubier, 2003. Les sept vertus regroupent les quatre cardinales (prudence, tempérance, justice et force) et les trois théologales (foi, espérance, charité) ; prudence et atrempance sont apparues comme de sérieuses concurrentes de mesure.
53 La double illustration de « l’arbre des vices » et de « l’arbre des vertus » y résume cette terminologie. Voir l’édition de Nicolas Le Rouge (Troyes, 1529), feuillets H .lvij. et H .lix. (fac-similé Paris, Siloe, 1976) ; atrempance et prudence sont des branches distinctes, qui engendrent chacune sept qualités.
54 Trad. P. Constant, Paris, Garnier, 1935, t. I, p. 291.
55 Cette idée rejoint une précision fondamentale d’Aristote : « si, selon son essence et selon la raison qui fixe sa nature, la vertu consiste en une juste moyenne, par rapport au bien et à la perfection, elle se place au point le plus élevé » (Éthique à Nicomaque, II, 6, trad. cit., p. 54).
56 Le Quadrilogue invectif, éd. F. Bouchet, Paris, Champion, 2011, p. 45. Ce pourrait être une réponse au preux Roland, là encore fondée sur la définition aristotélicienne du courage comme « juste moyenne entre la crainte et la hardiesse » (Éthique à Nicomaque, II, 7, trad. cit., p. 55).
57 Éd. cit., p. 1175-1180.
58 « [A]ttrempance » est affrontée à « [E]stat oultraigeux » (éd. cit., p. 1151, 1175).
59 Confessions, livre XI.
60 Voir F. Bouchet, Le discours sur la lecture en France aux XIVe et XVe siècles : pratiques, poétique, imaginaire, Paris, Champion, 2008, p. 64-78.
61 Essais, III, 13 : « De l’experience », éd. P. Villey, Paris, PUF, 3e éd., 1978, p. 1110.
62 Pensées, éd. J. Chevalier, Paris, LGF, 1962, p. 150.
63 « […] le célèbre principe (d’Aristote) que la vertu consiste dans le juste milieu entre deux vices est faux », Métaphysique des mœurs. Doctrine de la vertu, trad. de l’alld A. Philonenko, Paris, Vrin, 1968, p. 76.
Auteur
-
Florence Bouchet
Université de Toulouse (UTM) Patrimoine, Littérature, Histoire (EA 4601)
Le texte seul est utilisable sous licence Licence OpenEdition Books. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.
Les Dieux cachés de la science fiction française et francophone (1950- 2010)
Natacha Vas-Deyres, Patrick Bergeron, Patrick Guay et al. (dir.)
2014
C’était demain : anticiper la science-fiction en France et au Québec (1880-1950)
Patrick Bergeron, Patrick Guay et Natacha Vas-Deyres (dir.)
2018
Ahmadou Kourouma : mémoire vivante de la géopolitique en Afrique
Jean-Fernand Bédia et Jean-Francis Ekoungoun (dir.)
2015
Littérature du moi, autofiction et hétérographie dans la littérature française et en français du xxe et du xxie siècles
Jean-Michel Devésa (dir.)
2015
Rhétorique, poétique et stylistique
(Moyen Âge - Renaissance)
Danièle James-Raoul et Anne Bouscharain (dir.)
2015
