Danielle Bohler ou le plaisir d’être médiéviste
p. 7-9
Texte intégral
1Danielle Bohler est née à Luxembourg en 1936, de père luxembourgeois et de mère française. Après une scolarité primaire dans un village de l’Alsace annexée, elle fait ses études secondaires en France et en Suisse et passe un baccalauréat littéraire à Paris. Elle poursuit ses études supérieures aussi bien en France (propédeutique à la Sorbonne) qu’au Grand-Duché de Luxembourg (Doctorat en philosophie et lettres, examen d’État menant à l’enseignement secondaire en quatre ans). Elle passe plusieurs licences à la Sorbonne (Lettres modernes, Allemand, Linguistique), est vacataire pendant un an auprès de Lucien Goldmann à l’École pratique des hautes études (6e section) puis, après sa naturalisation française, est reçue à l’Agrégation de Lettres modernes en 1969. Cette formation pluridisciplinaire, marquée par l’interculturalité, à un tournant historique où se construisait l’Europe, favorisera chez Danielle une curiosité intellectuelle qu’elle ne cessera de manifester tout au long de sa carrière.
2D’abord affectée à l’École normale d’Institutrices d’Orléans, elle est détachée en 1970 comme assistante à l’Université Paris-Sorbonne (Paris IV), puis en 1971 à la Sorbonne Nouvelle-Paris 3, où elle sera titularisée comme Maître-assistante en 1981 puis Maître de conférences en 1985. En 1994, elle soutient sa thèse de doctorat d’État, sous la direction du Professeur Daniel Poirion : La production romanesque à la cour de Bourgogne. L’Histoire d’Olivier de Castille et Artus d’Algarbe (1445-1465). Édition critique et étude littéraire. En 1997, elle est élue Professeur de langue et littérature françaises du Moyen Âge à l’Université Michel de Montaigne Bordeaux 3, poste qu’elle occupera jusqu’à son départ en retraite en 2005.
3La démarche intellectuelle de Danielle Bohler s’est constamment trouvée enrichie par le dialogue avec les historiens et les anthropologues : au fil des années, elle fréquente activement les séminaires de Jacques Le Goff (EHESS), de Georges Duby (Collège de France), de Jean-Claude Schmitt (EHESS), de Michel Pastoureau (EPHE, 4e section), de Nicole Belmont (EHESS), de Françoise Héritier (Collège de France), pour ne nommer que les principaux. Ces multiples échanges tissés d’amitié ont nourri la réflexion de Danielle Bohler sur les cultures princières, sur les codes et systèmes de représentations au Moyen Âge, sur le corps, sur les parentés symboliques et la place des femmes dans la société. Diverses collaborations s’ensuivront, sous forme de séminaires communs (avec Nicole Belmont) ou de contributions à d’ambitieux ouvrages collectifs dirigés par Georges Duby, Christiane Klapisch-Zuber, Jacques Le Goff et Jean-Claude Schmitt (Histoire de la vie privée, Histoire des femmes, Dictionnaire raisonné de l’Occident médiéval). Le goût pour l’interdisciplinarité se retrouve dans les titres des travaux de Danielle ou des colloques qu’elle a organisés et dont elle a édité les actes. Ses recherches portent notamment sur la production littéraire à la cour de Bourgogne, en particulier sur la tradition manuscrite à la cour de Philippe le Bon, sur la question des héritages narratifs et de leurs remaniements. Elle s’intéresse aussi à des écrits peu reconnus dans les canons littéraires mais riches d’enseignements quant aux représentations mentales du Moyen Âge (exempla, récits de miracles).
4Dès la fin des années 1970, en pleine effervescence des sciences humaines, et dans les décennies qui ont suivi, Danielle Bohler a contribué avec un bel enthousiasme à la diffusion d’un Moyen Âge renouvelé auprès du grand public. Elle a dirigé l’une des premières collections de traductions de textes médiévaux non destinées au milieu universitaire (« Stock+ Moyen Âge », qui publia vingt-cinq titres) ; elle a aussi dirigé cinq gros volumes à thématique médiévale dans la collection « Bouquins » de Robert Laffont (La légende arthurienne, Splendeurs de la cour de Bourgogne, Croisades et pèlerinages, Récits d’amour et de chevalerie, Voix de femmes). Dans l’un et l’autre cas, elle ne s’en est pas tenue aux « classiques » médiévaux et s’est attachée à faire connaître et apprécier des œuvres moins célèbres, voire reléguées dans l’ombre. En 1979, dans le cadre de la Revue parlée au Centre Pompidou, elle a organisé avec Daniel Poirion des débats sur la « Modernité du Moyen Âge ». En 1983, elle a coordonné un important numéro de la revue Europe (Le Moyen Âge maintenant), destiné à manifester la vitalité des nouvelles lectures du Moyen Âge : divers chercheurs y contribuèrent, dont Jacques Le Goff, Carlo Ginzburg, Michel Pastoureau, Christiane Marchello-Nizia, Michèle Perret, Charles Méla. C’est aussi à la radio que Danielle Bohler défend la cause du Moyen Âge : entre l980 et 1991, elle collabore régulièrement à l’émission Panorama de France-Culture, dans les domaines de la littérature, de l’histoire du Moyen Âge, de l’anthropologie et de la psychanalyse ; elle participe aussi aux Lundis de l’Histoire, émission animée par Jacques Le Goff.
5Membre associé de la Société des Historiens médiévistes de l’enseignement supérieur (SHMESP), membre du Mediävistenverband, de la Société internationale arthurienne, de la Société internationale de Littérature courtoise, de la Société d’Analyse de la Topique romanesque (SATOR), Danielle Bohler a poursuivi au sein de ces réseaux savants toutes sortes d’échanges à la croisée des disciplines. Plus particulièrement impliquée dans l’Association internationale pour l’Étude du Moyen Français (AIEMF), elle a participé aux travaux du groupe Le Moyen Français à Montréal, à Milan ou à Louvain et a été l’une des trois vice-présidentes de l’AIEMF de 2008 à 2013. Plusieurs invitations à l’étranger témoignent aussi de son rayonnement international : USA (Université Brandeis, Massachusetts), Israël (Université de Tel Aviv), Allemagne (Wissenschaftskolleg de Berlin, séjours de recherche à la Mission historique française et au Max-Planck Institut für Geschichte de Göttingen), Hongrie (Central European University de Budapest).
6Danielle Bohler a toujours eu du goût pour l’échange des idées et la recherche avec les autres. Outre les ouvrages collectifs qu’elle a dirigés, elle a suscité diverses rencontres fructueuses entre médiévistes (et non-médiévistes !) d’horizons différents, dans une belle convivialité intellectuelle. À Bordeaux, elle a organisé plusieurs colloques, comme co-directrice du Centre Montaigne-LAPRIL puis dans le cadre de l’unité de recherche CLARE : « Le Goût du lecteur à la fin du Moyen Âge » (1999), « Écritures de l’histoire (XIVe-XVIe siècle) » (2002, en collaboration avec Catherine Magnien-Simonin et Anne-Marie Cocula), « Le Romanesque à la fin du Moyen Âge » (2003), « L’Orient au miroir de l’Occident. Regards du Moyen Âge sur les cultures non-européennes » (2005, Musée d’Aquitaine), « Le Temps de la mémoire : le flux, la rupture, l’empreinte » (2005), « Le temps de la mémoire : soi et les autres » (2006), « La Souillure » (2009), « Le Bon Passage : de la vie à la mort, de la mort à la vie » (2013). Mais il y a eu aussi des colloques à Paris : « Le Nom : anthroponymie et imaginaire dans l’Europe médiévale » en 1997 (Fondation Gulbenkian, collaboration de l’Universidade Nova de Lisbonne, des Universités Sorbonne Nouvelle-Paris 3 et Michel de Montaigne Bordeaux 3, avec Helder Godinho et Claude-Gilbert Dubois) ; à Berkeley (USA) : « La culture du livre : naissance et transformations du lecteur, de la fin du Moyen Âge à l’aube des temps modernes » (2002, avec David Hult). Les dates de certaines de ces rencontres témoignent que la retraite n’a nullement mis un frein à l’activité de Danielle. Bien au-delà de ses attributions en tant que Professeur émérite puis honoraire de l’Université Michel de Montaigne, c’est d’une manière toute personnelle qu’elle a créé, en 2013, l’association (type loi 1901) Au pied du Sycomore pour la promotion des études médiévales, dont la première rencontre, co-organisée avec Michel Pastoureau, a eu lieu en mai 2014 à Saintes sur le thème « Les Fruits ». Elle reste aussi personnellement engagée dans le fonctionnement de l’unité de recherche bordelaise CLARE, à qui elle offre son mécénat.
7Ainsi, comme le proclame la belle formule choisie par Danielle en exergue de ce volume, devise médiévale empruntée à la famille des Caulaincourt (nord de la France), Desir n’a repos : aspiration à se saisir de la vie, à ne jamais être indifférent à l’autre, expression d’une vitalité essentielle, désir de réfléchir, encore et toujours, passionnément, et avec les autres, à ce qui fait la richesse et l’intérêt fascinant de la littérature médiévale. Puisse-t-il en être ainsi longtemps encore !
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