Frontières des mazarinades, l’Inconnu et l’événement
p. 17-25
Texte intégral
1Une frontière est une limite, une séparation, mais une séparation franchissable, même lorsqu’elle se veut “hermétique”. Et justement les historiens comme les bibliographes se sont employés à dessiner des frontières. Les bibliographes entre les mazarinades et le reste, les historiens entre la Fronde ce qui la précède et ce qui la suit. S’intéresser au franchissement et à la porosité de ces frontières déplace quelque peu la vision du paysage1.
2Dans mon livre La Fronde des mots2, je n’ai pas cherché à toucher aux frontières, ni même à explorer les confins. Mettre en rapport des configurations événementielles et des réseaux de textes m’avait semblé la seule manière de saisir les libelles de la Fronde comme littérature d’action, ce qui me paraissait, et d’ailleurs me paraît toujours, essentiel. D’autre part, de telles contextualisations ne pouvaient être produites que sur des groupes de textes limités et sur des séquences brèves. L’utilité tactique des mazarinades dans le combat politique se trouvait ainsi soulignée, au détriment peut-être d’autres fonctionnements. Mais c’est à ce prix qu’une notion comme celle d’engrenage polémique, largement reprise depuis, a pu être mise en avant.
3Il n’en reste pas moins que deux constats conduisaient vers la question des frontières : 1°) la diffusion des libelles obéissait à des contraintes, à des codes, qui réglaient ailleurs – c’est-à-dire ailleurs que dans les écrits – les relations entre les chefs de parti, le conflit politique, la guerre civile. 2°) Comme l’a écrit Michel de Certeau à propos du phénomène des mazarinades : « Cette littérature représente une “politisation” plutôt qu’une politique. Par ce mouvement (de politisation) toute une série de procédures ou d’habitudes mentales est transportée du champ juridique, religieux ou coutumier dans un espace politique, aspirée par la crise politique de la Fronde. Les “actions” transitent d’une région à une autre, pour aboutir sur un théâtre où elles subissent à la fois un changement de forme (une anamorphose) et un changement d’objets (elles s’inscrivent dans le lexique et dans la grammaire des jeux politiques) »3. Donc ces deux constats invitaient d’un côté à situer le combat des libelles dans le combat politique en général, dans une perspective autre que l’éclairage tautologique du premier par le second et du second par le premier, et, de l’autre côté, à observer d’où ça vient, si j’ose dire : ce que l’aspiration par la crise politique permet de saisir des lieux d’élaboration de ce qui est aspiré.
4Pour cela, il faut, je crois, prendre au sérieux la diversité des écritures que l’appellation mazarinades recouvre et considérer que cette diversité peut être cartographiée dans un contexte qui n’est pas seulement celui de la crise politique. Réciproquement, de nombreux écrits parus à l’époque de la Fronde, touchant aux savoirs, aux métiers, à la religion, à la charité publique, aux belles-lettres, etc., n’ont jamais été considérés dans leur rapport à l’événement politique, et pourtant ce rapport peut exister et, si c’est le cas, mérite d’être exploré. Les conjonctures frondeuses, observées de ces deux points de vue, laissent voir des formes de travail de la pensée et des usages sociopolitiques de l’écrit insaisissables autrement. L’effort d’identification de l’objet « libelle » en devient plus complexe et plus ouvert. Poser la question même des frontières matérielles et intellectuelles entre ce qui serait et ce qui ne serait pas libelle permet de construire autrement que ne le fait l’histoire intellectuelle, ou l’histoire de la production sociale des écrits, un certain nombre de phénomènes historiques, tels que 1°) les sociabilités préalables à la production des écrits, ou bien celles que cette production engendre, 2°) les ressources mobilisables dans l’événement et l’événement comme ressource mobilisable, 3°) l’impact politique des écrits ne relevant pas d’une écriture politique mais produits et diffusés dans des conjonctures de politisation, 4°) la production historiographique dans l’événement et le statut de l’événement dans la production d’une histoire immédiate.
5C’est dans cet esprit d’exploration des confins et de franchissement de frontières que je voudrais, dans un deuxième temps de cet exposé, vous parler des Œuvres de l’inconnu sur les mouvements de Guyenne dédiées à Monseigneur l’Éminentissime Cardinal Jules Mazarin4.
6Ce livre est à coup sûr un livre de confins et de franchissement de frontières. Il a paru à Paris, à la fin de l’année 1653, avec un privilège daté du 15 décembre, peu de mois donc après la reddition de Bordeaux. C’est un recueil de mazarinades concernant Bordeaux, publié à Paris après la Fronde : voici un déplacement géographique et un franchissement de la frontière qui sépare le temps de la Fronde du temps du retour à l’ordre politique. Il est vrai que ce livre dédié à Mazarin est anti-frondeur, mais il continue de faire vivre en figure les troubles au moment où une amnistie a proclamé leur oubli. Il faut noter qu’il ne s’agit pas du premier recueil de mazarinades à voir le jour : la question de la mise en recueil des libelles dans le temps même de l’action, par ailleurs fort intéressante, mérite d’être étudiée pour elle-même, mais ce recueil-ci possède la particularité de réunir cinq textes publiés comme libelles en 1652 et 1653, avant la fin de la Fronde bordelaise, et un sixième écrit après le retour à la paix et à l’ordre avec la reddition de la ville, l’élimination des ormistes et la fuite des princes. Ce sixième libelle, en réalité simulacre de libelle mais vrai chapitre du livre, est mis en série avec les cinq autres. Parmi ceux-ci, deux portaient le titre de Dialogue de l’Inconnu avec la ville de Bordeaux (le premier et deuxième texte du recueil), le sixième et dernier est intitulé, en trompe l’œil, Dialogue de l’Inconnu avec la ville de Bordeaux, troisième partie.
7Par ailleurs, le livre unifie l’ensemble en dissimulant son identité de recueil : il comprend une table des matières détaillée, qui transforme les titres des libelles en les rabotant : c’est ainsi que la partie du volume intitulée Dialogue de l’Inconnu avec la ville de Bordeaux devient dans la table des matières simplement Dialogue de l’Inconnu, alors que le libelle paru autonome était intitulé Dialogue métaphorique de l’Inconnu avec la ville de Bordeaux dédié aux Irénopolites : l’effet mazarinade du titre a été gommé. C’est à la fois un effacement de l’effet-titre, qu’affectionnent les mazarinades dans la veine des imprimés éphémères, et un raccourcissement qui permet une montée en généralité. De même, le troisième texte : Les larmes de Thémis au Roy portait, lors de sa première publication, le titre Les larmes de Thémis exilée de la ville de Bordeaux adressées au Roy, et le quatrième, L’exil de l’Inconnu, était intitulé L’exil de l’Inconnu dédié aux exilés de la ville de Bordeaux.
8L’épître dédicatoire en tête de l’ouvrage présente l’ensemble comme « un tableau où toutes les bonnes et mauvaises passions qui nous ont abattus ou soutenus pendant les mouvements de ces derniers troubles sont fort grossièrement mais assez ingénument ébauchées ». Il s’agit bien sûr d’une considération d’après coup qui consacre comme tableau moral un assemblage de textes dont cinq sur six étaient pris dans l’action comme littérature de combat : le terme peinture assure la conversion de l’action en représentation, avec la légèreté que permet la prise de distance postérieure à la victoire contre les passions frondeuses et, en particulier, s’agissant de Bordeaux, les débordements ormistes. L’événement est ainsi achevé (au double sens du terme) : transformer ce qui le scandait et y participait activement, avec les moyens propres à l’écrit imprimé, en écrits qui actent sa clôture est évidemment une opération politique. L’écrit sert ainsi d’instrument pour sortir de la politique comme débat et comme action, pour, peut-être, faciliter et concrétiser une tentative d’entrée dans la politique comme objet à penser, comme en un traité, ce que semble indiquer la désignation des différents textes rassemblés dans le recueil unifié non comme des chapitres mais comme des « remarques ». Il n’y a pas de table des matières mais une « table des remarques ». C’est en outre une manière d’entrer dans l’histoire, dans l’historiographie, de faire agir des pièces d’action comme une première historiographie de l’action.
9D’autre part, contrairement aux libelles, le recueil porte des signes graphiques de présence auctoriale : l’Inconnu se dissimule sous son appellation tout en laissant entrevoir son identité au lecteur. Sur le frontispice ont été gravés un D et un C entrelacés, sous le rappel du titre « Œuvres de l’Inconnu ». L’épître dédicatoire est signée par les initiales LDC, reprises dans le texte du privilège inséré entre l’épître et la table des remarques. C’est ainsi que j’ai pu retrouver « l’inconnu » sur le registre des privilèges de la chancellerie : Léonard de Chaumelz conseiller à la cour des aides de Guyenne. Je l’ai ensuite cherché à Bordeaux et je l’ai rencontré dans un certain nombre d’actes notariés : milieu de magistrats, propriétaire de trois maisons à Bordeaux, d’une propriété de campagne à Grezillac. Il achète des terres, vend du vin, en achète : il est toujours vivant en 1660 et achète, cette année-là, 288 barriques d’un coup, ce qui veut dire qu’il en faisait commerce. Bref, il s’agit d’un magistrat bordelais de cour souveraine, grand et riche notable en sa ville. Il est l’auteur d’un autre livre publié en 1667 à Bordeaux, et non plus à Paris : chez Mongiron-Millanges alors nettement en perte de vitesse. Ainsi il se fait éditer à Bordeaux, à un moment où, bien davantage que pendant la Fronde, c’est à Paris qu’est publiée la littérature. En outre, il s’agit d’un objet littéraire plutôt archaïque : des Devises panégyriques pour Anne d’Autriche Reine de France.
10Aucune trace de Chaumeltz comme auteur en dehors de ces deux ouvrages. On peut dire que, comme auteur bordelais, la Fronde lui a ouvert Paris, mais qu’ensuite il s’est trouvé cantonné à Bordeaux. En terme d’équipement intellectuel, son second ouvrage révèle un décalage temporel, mais le premier laisse voir, comme une fenêtre s’ouvrant sur un riche paysage, des ressources intellectuelles, des références et des modèles, des habitudes de pensée et d’écriture susceptibles d’être mobilisées rapidement dans l’invention de libelles. Et cette fenêtre ouvre aussi sur des sociabilités de lettrés, rendues seulement visibles par l’entrée dans l’écriture publique du temps de la crise frondeuse, mais qui, évidemment, lui préexistaient. Ces ressources et ces sociabilités, qui se donnent à voir comme le nom de Chaumeltz derrière les initiales LDC, l’ont mis en position de potentiel auteur politique. Officier de la Cour des aides, il appartient très probablement à la clientèle des ducs d’Épernon, lesquels se sont faits les protecteurs de cette institution en guerre contre le parlement de Bordeaux. Les d’Épernon comptent parmi leurs proches un certain nombre d’auteurs occasionnels qui entretiennent entre eux, et au-delà, des liens sociaux de lettrés, alors que les Nogaret de La Valette ne sont pas du tout connus pour leurs activités de mécènes dans les lettres. Parmi ces auteurs se détachent les silhouettes des frères Girard, sur lesquels j’ai commencé à réunir une documentation qui révèle leur double engagement politique et lettré.
11Comment lire, saisir, comprendre ces Œuvres de l’Inconnu, cet étrange objet éditorial et textuel, ce recueil de mazarinades du temps d’après Fronde ? Comment pouvait-il être lu, et comment sommes-nous capables de le lire, c’est-à-dire d’un côté d’en actualiser les effets et donc de leur faire traverser le temps, et, de l’autre côté, d’accéder à ce dont il est le vestige, la ruine, dans son étrangeté même ?
12J’ai déjà évoqué la table des matières, table des remarques : elle ne comporte pas moins de 16 pages, proposant une mise en rubrique du contenu « prétendu » du livre. Cette mise en rubriques de pamphlets politiques joue un rôle net pour extraire des conjonctures frondeuses ce recueil de pièces du temps de la Fronde, en premier lieu parce que beaucoup des « remarques » apparaissent ainsi comme autant de maximes politiques mise en question (au sens des quaestiones scholastiques). La posture est double : historiographique, traçant les contours d’une événementialité réduite à quelques bornes qui ne suffisent pas à proposer une trame, et surtout théorique, en mettant en avant, comme beaucoup de traités, cette série de maximes ensuite glosées. Le choc de l’interprétation politique, portée par des formules qui se prêtent à la décontextualisation par une nomenclature généralisante, et d’un encadrement narratif qui situe des actions en des lieux a pour premier effet d’amalgamer les différents textes, lesquels proposent pourtant des formes d’énonciation, des conventions d’écriture, des modèles génériques très divergents en une polygraphie surprenante à l’intérieur d’un même texte. En outre, la montée en généralité permet également une allégorisation de l’actualité, mise en images morales ; démarche intellectuelle qui conduit à l’adoption d’une implicite posture philosophique.
13Ce parti-pris se retrouve tout au long du livre. Il est redoublé par la mise en scène de la doctrine dans l’interlocution d’un dialogue qualifié de « métaphorique », c’est-à-dire ici allégorique. Le dialogue est métaphorique ou allégorique parce que la ville de Bordeaux est personnifiée parlant à l’Inconnu. Dans ce dialogue qui traite de l’actualité la plus brûlante, l’allégorie permet l’abstraction d’une réflexion politique fondée en doctrine. Soit, par exemple, une question précise, et ô combien actuelle, de théorie politique, « faut-il obéir au ministre comme au roi » : elle donne lieu à un long développement philosophique selon les termes de l’école, aristotélicien donc, mais déplacé, dépaysé dans cette mise en texte, au point que l’on peut y entendre une tonalité parodique, même si les éléments du raisonnement sont bien ceux d’un raisonnement philosophique charpenté et légitime (les enchaînements y sont philosophiquement fondés). Voilà donc un déplacement dont on se demande ce qu’il subvertit : la philosophie politique par son insertion dans un libelle allégorique, la forme libelle par son investissement par la philosophie politique mobilisée au service du pouvoir ?
14Un des chapitres tisse avec une spectaculaire intensité les segments narratifs et les longs développements spéculatifs. C’est l’Exil de l’Inconnu. Célestin Moreau dans sa Bibliographie des Mazarinades souligne la rareté de la pièce (« de toutes les pièces de l’Inconnu c’est peut-être la plus rare ; le seul exemplaire que j’en aie rencontré est à la Bibliothèque de l’Arsenal » : il est évidemment question ici du libelle et non de sa reprise comme chapitre du recueil) et manifeste son intérêt pour la vivacité du récit et aussi sa déception : le récit « est dans son pamphlet tout ce qui mérite d’être lu ; le reste ne se compose que lieux communs de morale et de philosophie »5. Que faire de ces « lieux communs » ? Comment les lire, les comprendre en ne postulant pas, explicitement ou implicitement, l’incohérence de l’auteur ? Que faire, à l’inverse, de la trame narrative, qui raconte, sur un mode burlesque, mais avec exactitude, les événements bordelais ? L’exil commence avec la décision prise par la municipalité ormiste, au début de 1653, d’expulser de Bordeaux les magistrats de la Cour des aides. Le narrateur décrit sa fuite de la ville et son voyage vers sa propriété de campagne au bord de la Dordogne : derrière l’Inconnu se profile les traits nets de Léonard de Chaumelz, pour peu qu’on ait percé son identité, ce qui ne revêt probablement aucune difficulté en Guyenne, mais davantage à Paris où on le lit en 1653. Mais ce fil autobiographique est enveloppé dans une grandiloquence romanesque épico-comique directement et explicitement inspirée de Don Quichotte.
15L’Exil de l’Inconnu commence avec une question : pourquoi les hommes se font la guerre ? Elle est amenée par une énumération de « sciences vaines » qui occupent l’esprit des humains au détriment d’une quaestio aussi essentielle que l’origine de la violence. La réponse est formulée en déroulant une série de causes qui paraissent à la limite de la parodie, mais s’affichent avec une certaine tonitruance comme relevant du raisonnement philosophique :
En un mot je m’étonne que cette inclination curieuse passe avec tant de complaisance sur toutes les sciences vaines ou indifférentes et qu’elle s’arrête si peu sur les solides et nécessaires ! qu’on se remplisse la cervelle des sornettes d’Aristophane et que le Timée de Platon manque de partisans ! qu’on soit ravi des amourettes de Pétrarque, des coyonneries de l’Arioste et des burlesques de Rabelais, et qu’on n’ait pas d’amitié pour la morale d’Épictète.6
16Dix pages plus bas, le ton change et l’annonce est faite de ce changement par une interpellation du lecteur :
Vous m’allez reprocher sans doute que je vous ai conduits par un chemin bien long et bien ennuyeux pour vous mener à mon exil, et que je pouvais vous épargner ce circuit puisque j’avais à vous entretenir d’une matière si prochaine et d’une histoire si moderne. […] je serai le premier à rire de ma besogne de même que le peintre grec après avoir achevé sa vieille ridicule, et si vous voulez prendre part au divertissement, vous n’y perdrez ni plus de temps ni plus de patience qu’à lire un chapitre de Roman, une Fable, ou une Gazette.7
17La suite se poursuit sur le ton d’une farce faisant le récit d’une aventure certes dangereuse mais ridicule. On voit donc que le narrateur qui appelait au sérieux contre Aristophane, Pétrarque, l’Arioste et Rabelais, entreprend après avoir bien raisonné d’écrire une « histoire comique ». Après avoir vanté la philosophie contre « la littérature » ; il tourne apparemment le dos à la philosophie pour le roman. Question de modèles mobilisés dans l’écriture plus que de ton ou d’engagement personnel dans l’identification de la vérité à une forme ou un genre susceptible de l’exprimer. Ce qui caractérise cet Exil de l’Inconnu, c’est au contraire la subversion des frontières entre disciplines de savoir, entre modèles d’écriture : cette subversion est le lieu même du rapport de l’écriture à la vérité. Il est difficile de penser que ces choix sont les simples fruits du hasard ou de l’improvisation : une pensée de l’écriture y est investie qui est aussi une prise de position sur l’instabilité ou la fluidité des formes d’expression dans leur rapport à ce qu’elles saisissent du monde. On peut même souligner l’intense réflexivité que le procédé présuppose : on pourrait dire que le travail de la pensée dans et par le montage des formes restituées dans leur propre référencialité intellectuelle, en une polygraphie peut-être ironique, est pensée de la pensée et travail du travail.
18Lourde écriture philosophique, « roman comique », laissent ensuite la place à un lyrisme exaltant le sentiment de la nature dans des termes qui semblent aller au devant des analyses de la « littérature de l’âge baroque » proposées trois siècles plus tard par Jean Rousset dans le livre bien connu qui porte ce titre8. Qu’on en juge :
[…] le retour du soleil m’éveillant de son premier rayon m’inspira avec la lumière naissante une certaine joie secrète, une douce quiétude et une liberté inespérée ; je me lève en sursaut, je m’habille précipitamment, je sors tout d’un temps pour reconnaître l’auteur de cette merveille […], j’entre dans mon parc et me promenant dans une allée assez longue qui va aboutir à une agréable rivière, je sentais en moi un génie vigoureux, des forces toutes fraiches et de nouveaux mouvements comme si mes esprits eussent été régénérés, ou que j’eusse bu du Népenthé d’Homère. L’air était si pur qu’on eût pu distinguer sans lunette le nombre des cieux et le soleil si vivifiant qu’il fit ce jour-là plus de créatures sur la face de la terre et plus d’or dans ses veines qu’il n’en avait fait depuis dix ans. […] Comme je profondais ces réflexions, je me trouve sans y penser au bout de l’allée et découvre tout à coup le canal de la Dordogne comme un changement de scène et une nouvelle décoration de théâtre9.
19Contemplant le méandre de la Dordogne (« double caducée ») – ce que permet la position surplombante de la propriété de Léonard de Chaumeltz à Grezillac – le narrateur songe à la chasse du héron qu’il aperçoit :
Si tu veux avoir du plaisir, prends garde à ce voleur de héron que la nature a troussé en page : il s’est planté en embuscade sur cette motte de sable pour pirater le premier poisson qui passera à portée de son bec. Il s’en sert comme d’un ustensile à tous usages, c’est sa lance, son poignard, son peigne, sa sonde, sa ligne, son crochet, sa cuillère et sa lardoire. Le voilà qui s’allonge, il s’hérisse, il s’étend, il se resserre : tu lui verras faire en un moment le serpent, le nain, le géant et toutes les postures du zani. S’il passe un moucheron par hasard, ne fût-il pas plus gros qu’un atome, il le prend de volée et le gobe par provision. Il se relaie sur ses jambes et appuie sa carcasse tantôt sur l’une et puis sur l’autre ; il fait l’endormi, le mort, l’extatique de peur que l’ombre qui exprime sur l’onde la figure hideuse de son corps et de ses mouvements n’effraie le poisson et ne recule sa proie. Tu le vois qui s’essore d’effort comme s’il ne devait prendre terre que dans les Indes, mais c’est qu’il veut donner ce temps au poisson de gagner le dessus de l’eau ; cependant il fait son enceinte et prend l’avantage du soleil et du courant pour venir fondre sur la tanche ou larder le brochet10.
20Une conclusion, modeste, s’impose : l’écriture de Léonard de Chaumeltz dans ce texte est rhapsodique. Son mélange des styles, des modèles, des références, désoriente le lecteur actuel, et peut-être aussi le lecteur du XVIIe siècle (la rhapsodie allait être bientôt dénoncée comme monstruosité par les puristes), ce qui explique en partie que le recueil n’ait à peu près jamais été utilisé par les historiens de la Fronde. Cette manière de faire qui mêle des choix scripturaires a priori difficilement compatibles est en harmonie avec la bizarrerie du statut éditorial des Œuvres de l’Inconnu que j’évoquais en commençant. La mise en livre redouble donc les effets de ces choix scripturaires.
21Cette écriture, cette pensée de l’écriture, cet équipement intellectuel, ces analyses politiques du temps de la Fronde sont fondamentalement marquées par la transgression des catégories et des classements, tant historiques que littéraires, à partir desquels sont généralement saisis les écrits de cette période. L’appellation mazarinade, même prise dans sa plus grande extension, ne peut à elle seule rendre compte du phénomène historique que représente cette manière d’écrire et de publier l’écrit. D’autant plus que cet écrit, si l’on prend en compte sa spécificité, c’est-à-dire son historicité, ouvre sur d’importantes questions contextuelles. Aperçoit-on, comme en filigrane, des pratiques intellectuelles ordinaires, des sociabilités de lettrés que le passage à l’écrit, l’entrée circonstancielle dans une activité d’auteur laisseraient voir pour une fois ? Tout cela relève-t-il de « l’exceptionnel normal » ? Ou bien Chaumeltz, auteur occasionnel, était-il un « intellectuel » singulier dont la capacité à circuler dans les styles et les idées manifesterait un équipement intellectuel et une indépendance d’esprit non sans affinité avec ce qu’on a appelé le « libertinage érudit », avec tout ce que cela comporte d’affinités secrètes et de sociabilités dissimulées. Les deux termes de l’alternative pourraient d’ailleurs être combinés de plusieurs manières.
22Quoi qu’il en soit, c’est la crise politique de la Fronde, si intense à Bordeaux, qui engendre la fabrication de cette œuvre étrange : c’est donc une dimension essentielle pour sa compréhension à condition d’admettre que cette dimension n’en résume pas à elle seule le sens. On le voit, il y a dans cette communication beaucoup plus de questions que de réponses. Cette esquisse voudrait au moins montrer que travailler en historien sur les mazarinades passe par de fréquentes modifications d’ouverture focale. Je désigne celles-ci comme franchissements de frontières car la circulation d’un contexte à l’autre, d’un terrain respecté dans sa spécificité à l’autre, conduit justement à sortir des limites que les bibliophiles, les bibliographes, les critiques ont posées pour pouvoir identifier un objet nommé « mazarinades ».
Notes de bas de page
1 Cette réflexion est en partie issue d’un séminaire que je donne avec Dinah Ribard à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales, sous le titre : « Travail intellectuel et écritures politiques à l’époque moderne : conjonctures frondeuses ».
2 C. Jouhaud, Mazarinades. La fronde des mots, Paris, Aubier, 1985, réédition Flammarion, 2009.
3 Michel de Certeau, « L’expérimentation d’une méthode : les Mazarinades de C. Jouhaud », Annales ESC, mai-juin 1986, p. 507-512.
4 Œuvres de l’inconnu sur les mouvements de Guyenne dédiées à Monseigneur l’Eminentissime Cardinal Jules Mazarin, A Paris, Chez Pierre Targa, Imprimeur de l’Archevêché de Paris et Libraire juré de l’Université, rue S. Victor, Au Soleil d’Or, M.DC. LIII, Avec Privilège du Roi, 360 pages.
5 Bibliographie des mazarinades, 3 vol., Paris, J. Renouard et cie, 1850-1851, tome 1, p. 387.
6 Œuvres de l’Inconnu, op. cit., p. 144-145.
7 Ibid., p. 156.
8 Jean Rousset, La Littérature de l’âge baroque en France. Circé et le Paon, Paris, José Corti, 1953, 312 p.
9 Ibid., p. 187-190.
10 Ibid., p. 200-201. L’orthographe a été modernisée.
Auteur
-
Christian Jouhaud
EHESS-GRHIL
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