Blaise Pascal et l’anthropologie du monstrueux
p. 163-171
Texte intégral
1La philosophie de Blaise Pascal est une tentative pour mettre en relief l’étrangeté du comportement humain. L’homme n’a pas le comportement qu’on s’attendrait de sa part, eu égard à sa situation dans le monde. Car si Pascal situe l’homme dans la position inconfortable d’être en équilibre entre deux infinis (l’infiniment petit et l’infiniment grand), il a aussi situé l’homme dans une autre position, tout aussi inconfortable, celle d’être entre deux éternités, l’éternité qui nous précède et l’éternité qui nous succède1. Face à cette réalité vertigineuse, le comportement humain ne peut que dérouter tout observateur attentif : alors que l’homme a, avant sa naissance, tout le poids de l’éternité passée, alors que sa mort ouvre une éternité où tout son être est en jeu, l’homme vit sans se préoccuper de ce qui devrait l’inquiéter au plus haut point. C’est cette insensibilité sur son propre sort, sur sa propre destination, qui est qualifiée par Pascal de « monstrueuse ».
2Le pascalisant Jean-Pierre Cléro, dans son dernier ouvrage, reproche à Pascal de ne pas avoir su approfondir une analyse du « monstre », à partir de sa description du « monstrueux ».
Pascal s’arrête au caractère « monstrueux » de la négligence des figures de l’infini. Il n’analyse pas le « monstre» ou l’« étrangeté », alors que le reste de sa philosophie, qui prend en compte les maladies, les dérèglements, les anomalies, les disproportions, pouvait le pousser à s’y intéresser2.
Est-il bien exact que l’auteur des Pensées néglige l’analyse du « monstre » au profit d’une description du « monstrueux » ? Si la remarque de Jean-Pierre Cléro est vraie, alors pour quelle raison Pascal s’est-il privé d’une telle analyse ? Mais si Pascal a en réalité élaboré une analyse du « monstre », alors sous quelle forme l’a-t-il faite, et pourquoi échappe-t-elle aux commentateurs ?
I. Un monstre à visage humain
3Reprenons la démarche de Pascal, afin de bien comprendre ce que le philosophe entend par « monstrueux ».
4L’homme est un être coincé entre deux éternités. Si l’homme demeure indifférent à ce qui l’a précédé, nous pourrions légitimement nous attendre à ce qu’il se préoccupe du sort qui l’attend dans l’avenir. Or, Pascal fait le constat étonnant de l’indifférence de certains hommes sur leur propre éternité. Un homme qui ne se préoccupe pas de sa mort ne se préoccupe pas de sa vie, car seule la confrontation à ce problème où tout son être est en jeu déterminera l’homme qu’il sera3. Si l’homme est le seul animal à avoir conscience de sa mort, l’homme qui renie sa propre mort ne vit pas une vie humaine authentique. C’est en cela que, pour Pascal, cet homme est un « monstre » :
Cette négligence en une affaire où il s’agit d’eux-mêmes, de leur éternité, de leur tout, m’irrite plus qu’elle ne m’attendrit ; elle m’étonne et m’épouvante : c’est un monstre pour moi4.
5Le monstrueux est donc intimement lié à l’incompréhension. L’attitude d’un être qui agit contre lui-même, alors que tout laissait penser le contraire, laisse l’observateur dans l’étonnement et dans la stupéfaction. Cependant, si l’homme n’est pas compréhensible en raison de son attitude toujours à même de nous surprendre, nous pouvons néanmoins comprendre pourquoi l’homme échappe à la compréhension.
6Nous avons dit que l’homme est coincé entre deux infinis, que ce soit dans le temps ou dans l’espace. Cette situation de l’homme, qui le conduit à avancer en équilibre entre deux gouffres, n’est que le reflet de la structure duale de l’être humain5, dont l’auteur des Provinciales a donné son expression la plus célèbre dans le fameux fragment du roseau pensant :
L’homme n’est qu’un roseau, le plus faible de la nature, mais c’est un roseau pensant. Il ne faut pas que l’univers entier s’arme pour l’écraser ; une vapeur, une goutte d’eau suffit pour le tuer. Mais quand l’univers l’écraserait, l’homme serait encore plus noble que ce qui le tue puisqu’il sait qu’il meurt et l’avantage que l’univers a sur lui, l’univers n’en sait rien6.
L’homme est un être limité, fragile, voué à la maladie, à la vieillesse et à la mort. L’idée même de la mort est si insupportable que l’homme n’y pense jamais, alors que son ombre nous poursuit sans répit, dans la mesure où elle peut nous frapper n’importe où, n’importe quand, à n’importe quel âge7. L’extrême fragilité de l’être humain, que nous nous empressons d’oublier pour préserver notre sérénité aux dépens de notre sincérité, fait de l’homme un « roseau », un être fragile, que le vent peut plier dans tous les sens, et que n’importe quoi peut venir faucher. Nous pourrions ainsi définir l’homme comme un être de misère, enfermé dans la précarité de son existence. Toutefois, l’homme pense ; cetêtre apparemment misérable possède en lui cette capacité de pouvoir retourner son regard vers sa propre personne et vers le monde, de telle sorte que, si l’univers englobe l’homme comme un point, l’homme englobe l’univers par sa pensée8. La grandeur de l’homme réside dans sa pensée, idée chère au philosophe, sur laquelle il revient souvent dans ses fragments9.
La misère se concluant de la grandeur et la grandeur de la misère, les uns ont conclu la misère d’autant plus qu’ils en ont pris pour preuve la grandeur, et les autres concluant la grandeur avec d’autant plus de force qu’ils l’ont conclue de la misère même, tout ce que les uns ont pu dire pour montrer la grandeur n’a servi que d’un argument aux autres pour la misère, puisque c’est être d’autant plus misérable qu’on est tombé de plus haut, et les autres au contraire. Ils se sont portés les uns sur les autres, par un cercle sans fin, étant certain qu’à mesure que les hommes ont de lumière, ils trouvent et grandeur et misère en l’homme. En un mot l’homme connaît qu’il est misérable. Il est donc misérable puisqu’il est, mais il est bien grand puisqu’il le connaît10.
L’homme est donc double ; cette caractéristique de l’être humain lui permet de glisser entre les mains de celui qui veut le saisir, car il sera toujours le contraire de ce qu’il est. Définir l’homme comme une bête conduit à constater l’ange qu’il y a en lui, et définir l’homme comme un ange nous fait prendre le risque de nous laisser surprendre par la bête qu’il y a en lui : « Il n’est ni ange, ni bête », nous dit Pascal, « mais homme11. »
7Nous abordons ici l’un des points essentiels de la monstruosité de l’être humain pour Pascal. L’homme étant le contraire de ce qu’il est (misérable s’il est grand, grand s’il est misérable), cela signifie que l’homme peut en quelque sorte sortir de lui-même, vivre toujours en dehors de son être. Pour le philosophe en effet, « l’homme passe l’homme12 ». C’est pour cette raison que définir l’homme nous conduit à toujours être contredit par une définition contraire, d’autant plus que l’homme lui-même peut se contredire lui-même et être « naturellement crédule, incrédule, timide, téméraire13 ». Cette contradiction envers soi-même prend la forme, chez Pascal, de l’opposition classique entre la raison et les passions :
Guerre intestine de l’homme entre la raison et les passions.
S’il n’avait que la raison sans les passions...
S’il n’avait que les passions sans la raison...
Mais ayant l’un et l’autre il ne peut être sans guerre, ne pouvant avoir paix avec l’un qu’ayant guerre avec l’autre ; aussi il est toujours divisé et contraire à lui-même14.
Cette division intérieure et ce conflit perpétuel auquel l’homme est condamné, pousse cet « étrange monstre15 » à avoir toujours une part de lui-même en dehors de lui-même, de ne jamais correspondre tout à fait avec son individualité. Parfois la bête attaque l’ange, parfois l’ange juge la bête, mais ils ne parviennent pas à trouver un terrain d’entente qui mettrait un terme à cette « guerre intestine ». L’être humain est donc aussi insaisissable pour l’autre qu’il est pour lui-même ; car étant toujours en dehors de son être, il est condamné à cumuler les masques, tant et si bien que son masque devient un nouveau visage et son visage est pris pour un ancien masque. « L’homme, conclut Pascal, n’est que déguisement, que mensonge et hypocrisie, et en soi-même et à l’égard des l’autres16. »
8Puisque l’homme est toujours le contraire de ce qu’il est, il est nécessaire de prendre systématiquement le contre-pied de ce qu’il affirme sur lui, afin de pouvoir montrer son caractère insaisissable. Ne pouvant pas être défini comme objet de connaissance, étant par là un monstre de la création à la fois au-dessus de l’animal et au-dessous de l’animal, Pascal systématise l’esprit de contradiction pour renvoyer cet inconnu qu’est l’homme, à cet inconnu qu’est l’homme :
S’il se vante, je l’abaisse ; s’il s’abaisse, je le vante et le contredis toujours jusqu’à ce qu’il comprenne qu’il est un monstre incompréhensible17.
Pascal ne se contente pas, comme le fera bien plus tard Jean-Paul Sartre18, d’affirmer qu’il n’y a pas de nature humaine, Pascal nous dit que l’homme, étant contraire à lui-même, peut vivre contre la nature qu’il y a en lui. C’est pour cela que la coutume, d’ordre conventionnel, peut à force d’être intégrée par la pratique, se rigidifier en nature, de sorte que nous ne pouvons sortir de la confusion qui règne entre la coutume et la nature19. En conséquence, l’homme n’est pas dépourvu de nature, il en a une multitude ; l’homme est un chaos : « Que de natures en celle de l’homme20 ! », s’étonne le philosophe.
9Alors que chaque animal conserve une nature identique au cours de son histoire, l’homme change et se modifie sans cesse. Même lorsque nous considérons un individu, l’homme du début n’est souvent plus l’homme de la fin. Se divisant lui-même dans une guerre intérieure, pouvant sortir de son être pour contredire son être, entraînant ainsi un mélange entre la coutume et la nature, l’homme surprendra tous ceux qui veulent l’enfermer dans une définition définitive. Contrairement à l’animal, nous ne pouvons prévoir les réactions de l’être humain, car ce monstre de la création est capable d’accomplir les plus grands exploits comme de sombrer dans la médiocrité, de s’élever à la sainteté comme de se perdre dans une violence sans limite :
Quelle chimère est-ce donc que l’homme ? quelle nouveauté, quel monstre, quel chaos, quel sujet de contradictions, quel prodige ? Juge de toutes choses, imbécile ver de terre, dépositaire du vrai, cloaque d’incertitude et d’erreur, gloire et rebut de l’univers21.
L’homme est un chaos ; il est incompréhensible pour lui-même et pour les autres, en particulier et en général. En sortant de lui-même, il se contredit et devient un objet indéfinissable, un « monstre incompréhensible ».
II. Le monstre et le miroir
10De ce qui précède, nous pouvons tirer deux conséquences capitales pour comprendre la position de Pascal. La première conséquence est l’impossibilité de constituer une anthropologie. Toute science possède en effet son objet. Pour étudier ses objets, les sciences cherchent des invariants, c’est-à-dire des lois permanentes et intangibles, qui permettent de rendre compte de ces objets. Or, nous avons vu comment l’être humain demeure pour Pascal déroutant et toujours à même de nous surprendre. Tout discours cohérent visant à chercher les invariants de l’être humain échouerait face à ce monstre, dont la monstruosité consiste précisément à être si changeant qu’il ne se comprend plus lui-même. En somme, le seul élément qui ne varie pas en l’homme, ce sont ses variations permanentes :
J’ai vu tous les pays et hommes changeants ; et ainsi après bien des changements touchant la véritable justice, j’ai connu que notre nature n’était qu’un continuel changement, et je n’ai plus changé depuis. Et si je changeais, je confirmerais mon opinion22.
11La monstruosité de l’homme en fait un être qui échappe à toutes lois et à tous principes. Cet être chaotique ne peut être objet de science, dont on peut dégager des invariants. Selon Pascal, l’anthropologie est une discipline que nous ne pourrons jamais réellement constituer ; la science ne peut étudier que ce qui se répète, le monstrueux constitue l’aberration, l’exception qui échappe à la raison. L’homme, en se contredisant sans cesse, est un monstre de la création, qui vit dans une aberration permanente.
12La seconde conséquence de l’analyse de Pascal, et qui découle directement de la première, est le caractère nécessairement contradictoire de l’anthropologie, dans la mesure où son objet d’étude est contradictoire dans sa réalité même. En effet, l’anthropologie pascalienne est impossible dans la mesure même où elle est possible : « Ni la contradiction n’est marque de fausseté », écrit Pascal, « ni l’incontradiction n’est marque de vérité23. »
13L’anthropologie a ceci de particulier qu’il y a identité entre le sujet et l’objet ; un homme en étudiant l’homme s’étudie lui-même, puisqu’il est lui-même un homme. C’est parce que l’homme est toujours en dehors de lui-même qu’il a cette capacité de pouvoir faire un retour sur lui ; nous avons vu ce point dans le fragment du roseau pensant : l’univers a beau écraser l’homme, l’univers ne connaît pas sa puissance, là où l’homme connaît sa misère24. En sortant hors de lui, l’homme rentre dans une structure autoréférentielle, qui autorise l’homme à avoir la possibilité d’envisager une anthropologie. Toutefois, cette capacité de se regarder vivre est aussi la marque de sa monstruosité, du chaos intérieur et extérieur qu’il représente et qui rend l’anthropologie impossible. D’où le paradoxe suivant : c’est ce qui rend l’anthropologie possible qui la rend impossible ; c’est le caractère monstrueux de l’homme qui rend possible son étude et qui rend cette étude impossible en même temps, car s’il est possible d’étudier la normalité, on n’étudie pas un monstre.
14Blaise Pascal a donc constitué une anthropologie paradoxale, qui se construit pour se déconstruire et qui s’élabore dans l’objectif de démontrer l’impossibilité de s’élaborer. L’anthropologie pascalienne est une anthropologie du monstrueux, qui est une discipline tout aussi contradictoire que la « géométrie du hasard25 », et qui nous fait comprendre que l’homme est ce monstre capable de tout comprendre, sauf lui-même : l’homme est son propre mystère.
Qui ne croirait à nous voir composer toutes choses d’esprit et de corps que ce mélange-là nous serait bien compréhensible ? C’est néanmoins la chose qu’on comprend le moins ; l’homme est à lui-même le plus prodigieux objet de la nature, car il ne peut concevoir ce que c’est que corps et encore moins ce que c’est qu’esprit, et moins qu’aucune chose comment un corps peut être uni avec un esprit. C’est là le comble de ses difficultés et cependant c’est son propre être26.
15Jean-Pierre Cléro a donc tort d’affirmer que Pascal a analysé le monstrueux aux dépens du monstre ; car, pour Pascal, le monstre n’est pas une inquiétante étrangeté à l’extérieur de l’humanité : le monstre, c’est l’homme lui-même, et partout où le philosophe parle de l’homme, il parle du monstre. Cependant, cette analyse du monstre peut passer inaperçue, dans la mesure où l’anthropologie pascalienne étant une anthropologie impossible, l’analyse du monstre a pour objectif de démontrer que l’analyse du monstre est impossible. Analyser l’homme revient forcément à faire une analyse qui se déconstruit elle-même. Puisque la réflexion sur le monstre ne peut se faire qu’en se défaisant, et ceci en raison du caractère aberrant de l’objet, nous pouvons par erreur croire que Pascal n’effectue pas cette réflexion.
16L’auteur des Provinciales a d’ailleurs utilisé son anthropologie négative dans sa polémique contre les Jésuites. Sur ce point, nous n’insistons jamais assez sur un fragment des Pensées, qui nous donne la clé de l’ironie pascalienne et de son anthropologie du monstrueux sur laquelle il s’appuie :
Deux visages semblables, dont aucun ne fait rire en particulier, font rire ensemble par leur ressemblance27.
17L’homme est un monstre. Mais c’est un monstre qui se ment à lui-même, et qui se cache avec complaisance sa monstruosité. C’est pour cette raison que l’homme ne peut rester assis dans une chambre, car il a besoin de tout le divertissement nécessaire pour oublier le monstre qu’il est28. Les Jésuites n’échappent pas à cette condition ; ils sont des hommes comme les autres, ils sont des monstres comme les autres, mais ils s’agitent pour oublier qu’en tant qu’hommes, ils sont des monstres. La stratégie de Pascal consiste à leur tendre un miroir féroce pour que ces monstres en voyant les monstres qu’ils sont, crient aux monstres. Pascal fait usage de la moquerie, c’est-à-dire qu’il élabore un second visage au côté du premier visage des Jésuites, pour leur renvoyer à la face ce qu’il y a de monstrueux en eux et qu’ils se refusent à voir. Dans la onzième lettre des Provinciales, Pascal écrit :
Vous voyez donc, mes pères, que la moquerie est quelquefois plus propre à faire revenir les hommes de leurs égarements, et qu’elle est alors une action de justice29.
18La moquerie de Pascal consiste à prendre les éléments les plus monstrueux chez ces monstres qui s’ignorent, ou en d’autres termes de dédoubler l’adversaire, de reconstituer un visage ressemblant au premier visage, afin de déclencher le rire :
J’ai exposé simplement vos passages sans y faire presque de réflexion. Que si on y a été excité à rire, c’est parce que les sujets y portaient d’eux-mêmes. Car qu’y a-t-il de plus propre à exciter à rire, que de voir une chose aussi grave que la morale chrétienne remplie d’imaginations aussi grotesques que les vôtres30 ?
Nous retrouvons là une monstruosité de la surprise et de la disproportion. Puisque le lecteur a dans l’esprit le visage des Jésuites tel qu’il devrait être, il suffit de lui présenter le visage des Jésuites tel qu’il est pour que la ressemblance et la disproportion suscitent le rire ; la grandeur de la Compagnie la rend monstrueuse, eu égard à la misère qu’elle manifeste :
Il est impossible que cette surprise ne fasse rire, parce que rien n’y porte d’avantage qu’une disproportion surprenante entre ce qu’on attend et ce qu’on voit31.
19Cette disproportion que Pascal renvoie avec virulence à la face de ses adversaires, n’est pas une caractéristique des Jésuites, mais une caractéristique de l’homme. Comme nous l’avons vu, l’homme ne réagit pas face à l’éternité qui s’ouvre devant lui comme un gouffre. La disproportion entre l’homme tel qu’il devrait être et l’homme tel qu’il est suscite le rire et l’effroi, et montre la monstruosité de l’homme. Tout comme les Jésuites, l’homme est une caricature de lui-même, « un roi dépossédé32 », dont il convient de se moquer ou qu’il convient de contredire, pour l’abaisser quand il se loue et le louer quand il s’abaisse. Le monstrueux est l’incompréhension de ce qui devrait être compris en premier, à savoir nous-même ; le monstre est l’indétermination de cet indéfini qu’est l’homme.
20Cependant, l’homme n’est pas démuni face à sa propre monstruosité. Pour cela, il lui faut renoncer à ce qu’il est. Renoncer à soi-même revient à renoncer à ce moi qui est naturellement injuste parce qu’il se fait le centre de tout33, c’est-à-dire à vivre dans la charité. Plus l’homme descend, plus il monte, plus il assume sa misère dans l’humilité, plus il gagne en grandeur. L’homme retrouve son humanité dans le visage du pauvre, dans l’agonie du mourant et la consolation au souffrant.
21Finalement, c’est dans le don total de soi pour soulager la détresse du monde que l’homme parvient à sortir de sa propre monstruosité. Le monstre n’est pas aimé parce qu’il est compris, il est compris parce qu’il est aimé. Nous trouvons ici la position christocentrique de Pascal ; l’homme, cet être incompréhensible, parvient à se comprendre par amour, selon l’exemple de la vie de Jésus-Christ :
Non seulement nous ne connaissons Dieu que par Jésus-Christ, mais nous ne nous connaissons nous-mêmes que par Jésus-Christ ; nous ne connaissons la vie, la mort que par Jésus-Christ. Hors de Jésus-Christ, nous ne savons ce que c’est ni que notre vie ni que notre mort, ni que Dieu, ni que nous-mêmes34.
22L’homme est cet être qui déconcerte toutes nos attentes. Il a conscience de sa propre mort, mais la nie au lieu de s’interroger à son sujet ; il possède la grandeur de la pensée, mais vit dans la misère d’une vie vouée à la corruption et à la mort ; il est doté d’un moi, mais un moi qui révèle une multitude de natures, se contredisant sans cesse dans un chaos incompréhensible. Pascal établit l’impossibilité de toute forme d’anthropologie, sinon sous la forme d’une anthropologie monstrueuse, à l’image du monstre qu’elle prétend étudier.
23Mais l’effroi que manifeste Pascal face au comportement humain ne fait pas du solitaire de Port-Royal un « misanthrope sublime35 », comme le pensait Voltaire. À travers la monstruosité de l’être humain, Pascal veut nous faire comprendre que l’homme ne se laissera jamais enfermer dans une définition rigide ou un système rationne] : l’humanité déborde toujours ce qui veut la réduire. Et si Jésus-Christ reste le modèle à imiter aux yeux de Pascal, c’est parce qu’à l’image du Nazaréen, l’homme possède du divin en lui. C’est cette Lumière que je perçois confusément dans le regard de l’autre, et qui me dépasse infiniment.
Notes de bas de page
1 B. Pascal, Pensées, dans Œuvres complètes, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 2000, t. II, p. 523, § 64 : « Quand je considère la petite durée de ma vie, absorbée dans l’éternité précédant et suivant […], le petit espace que je remplis et même que je vois, abîmé dans l’infini immensité des espaces que j’ignore et qui m’ignore, je m’effraie et m’étonne de me voir ici plutôt que là, car il n’y a point de raison pourquoi ici plutôt que là, pourquoi à présent plutôt que lors. »
2 J.-P. Cléro, Pascal, Neuilly, Atlande, 2008, p. 54.
3 B. Pascal, Pensées, op. cit, t. Il, p. 682, § 398 : « Toutes nos actions et nos pensées doivent prendre des routes si différentes, selon qu’il y aura des biens éternels à espérer ou non […]. »
4 Ibid.
5 Ibid., p. 610, § 185 : « Quand on est instruit, on comprend que, la nature ayant gravé son image et celle de son auteur dans toutes choses, elles tiennent presque toutes de sa double infinité. »
6 Ibid., p. 614, § 186.
7 Ibid., p. 895, § 760 : « Mort soudaine seule à craindre, et c’est pourquoi les confesseurs demeurent chez les grands. »
8 Ibid., p. 574, § 104 : « Par l’espace, l’univers me comprend et m’engloutit comme un point ; par la pensée, je le comprends. »
9 Voir par exemple, ibid., p. 614, § 186 : « Toute notre dignité consiste donc en la pensée » ; p. 574, § 102 : « Je puis concevoir un homme sans mains, pieds, tête, car ce n’est que l’expérience qui nous apprend que la tête est plus nécessaire que les pieds. Mais je ne puis concevoir l’homme sans pensée. Ce serait une pierre ou une brute. »
10 Ibid., p. 577, § 113. Voir aussi, ibid., p. 574-575, § 105.
11 Ibid., p. 746, § 469.
12 Ibid., p. 580, § 122.
13 Ibid., p. 577, § 115.
14 Ibid., p. 771, § 528.
15 Ibid., p. 710, § 442.
16 Ibid., p. 894, § 758.
17 Ibid., p. 578-579, § 121.
18 J .-P. Sartre, L’Existentialisme est un humanisme, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 1996, p. 49 : « Étant donné que l’homme est libre, […] il n’y a aucune nature humaine sur laquelle je puisse faire fond. »
19 B. Pascal, Pensées, op. cit, t. II, p. 578, § 117 : « La coutume est une seconde nature qui détruit la première. Mais qu’est-ce que nature ? Pourquoi la coutume n’est-elle pas naturelle ? J’ai grand-peur que cette nature ne soit elle-même qu’une première coutume, comme la coutume est une seconde nature. »
20 Ibid., p. 578, § 120.
21 Ibid., p. 580, § 122. Le « rebut de l’univers », qui qualifie l’homme, est inspiré par La Première Épître aux Corinthiens de Paul, IV, 13.
22 B. Pascal, Pensées, op. cit, t. II, p. 745, § 166.
23 Ibid., p. 602, § 166.
24 Selon Pascal, toute chose doit passer par le crible d’une critique autoréférentielle, qui permet d’échapper aux extrêmes, le milieu étant le vrai siège de l’homme. D’où l’importance d’une vraie morale qui critique la morale, et d’une vraie philosophie qui critique la philosophie (voir ibid., p. 744, § 467).
25 « Géométrie du hasard » est le nom que Pascal a donné au calcul des probabilités, quand il présenta sa découverte à l’Académie parisienne de mathématiques en 1654. (Voir B. Pascal, Le Triangle arithmétique, dans Œuvres complètes, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1998, t. I, p. 172.)
26 B. Pascal, Pensées, op. cit, t. II, p. 614, § 185.
27 Ibid., p. 546, § 11.
28 Ibid., p. 583, § 126 : « Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre. »
29 B. Pascal, Les Provinciales, dans Œuvres complètes, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1998, t. I, p. 699.
30 Ibid., p. 700.
31 Ibid., p. 701.
32 B. Pascal, Pensées, op. cit, t. II, p. 575, § 107.
33 Ibid., p. 763, § 509.
34 Ibid., p. 675, § 396.
35 Voltaire, Lettres philosophiques, Paris, Flammarion, coll. « GF », 1964, p. 160 : « J’ose prendre le parti de l’humanité contre ce misanthrope sublime. »
Auteur
-
Christophe Pérez
Université Michel de Montaigne
Bordeaux 3 – CLARE
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