Postlude
p. 187-197
Texte intégral
Rituels institutionnels…
1Le Rapport de synthèse, ci-devant « ego-histoire », est exigé pour la présentation d’une « habilitation à diriger des recherches », dernière étape du cursus universitaire après le doctorat. Être « habilité » permet de poser une candidature à une chaire de professeur des universités. Bien qu’un chercheur du CNRS appartienne à une institution distincte, avec son propre cursus, cette « HDR » est nécessaire à l’obtention du titre de « directeur de recherches ».
2Ce titre est attribué à l’issue d’un concours annuel. L’obtenir n’a aucune implication en termes de responsabilités : on peut diriger un laboratoire et des programmes de recherche sans être « DR », comme on peut l’être sans rien diriger ni personne. Les candidats à ce concours, auditionnés par une commission d’une quinzaine de spécialistes, disposent chacun de huit minutes – pas une de plus – pour présenter leur bilan et leurs projets ; suivent six minutes d’entretien. Quelques postes sont attribués chaque année à chacune des quarante sections du Comité national de la recherche scientifique, qui représentent autant de différents champs des connaissances : Mathématiques et interactions des mathématiques (1), … Atomes et molécules -Optique et lasers -Plasmas chauds (4), … Architectures moléculaires : synthèses, mécanismes et propriétés (12), … Système solaire et univers lointain (17), … Système Terre : enveloppes superficielles (19), … Biologie végétale intégrative (28), … Homme et milieux : évolution et interaction (31)… Le seul changement concret qui accompagne l’état de directeur de recherches est une modeste augmentation de salaire1, mais dans une grille dont les échelons – à l’intérieur de différentes classes auxquelles on accède par concours sur dossier : 2e classe, 1re classe, classe exceptionnelle – laissent espérer une progression ultérieure plus lucrative.
… et effets de réalité
3J’avais présenté le concours à plusieurs reprises devant la commission de la section 32, celle des Mondes anciens et médiévaux. Recalé, on m’avait à chaque fois fait passer officieusement le message (coup de téléphone d’un collègue, lui-même averti par le président de la commission) qu’il en serait ainsi tant que je ne serais pas titulaire d’une HDR. Le directeur général du CNRS, m’expliquait-on, avait fait savoir qu’il ne signerait jamais l’arrêté de nomination de quelqu’un de « non habilité ». Il était exclu que la commission et son directeur passent outre à cette exigence, qui n’avait pourtant aucun fondement légal puisque j’étais admis à concourir.
4Du fait de mes activités collectives et en tant que directeur de l’Institut des traditions textuelles, je me trouvais parfois en porte-à-faux avec mon statut. Certains collègues, ignorant que je n’étais que « chercheur », m’attribuaient le titre de « directeur de recherches » sur des sites de la Toile. Les étudiants dont je codirigeais les travaux et qui venaient à mes séminaires ne pouvaient figurer avec ceux dont mon laboratoire assurait la formation : ils n’entraient donc pas en ligne de compte dans le calcul de nos allocations budgétaires. Pour une variété de raisons, collègues et proches me pressaient depuis longtemps de « passer [mon] habilitation ». Celle-ci se présentait comme une étape sinon obligée, du moins logique, de mon parcours ; puisque, dans les faits, mes activités de formateur, l’encadrement de thèses et la coordination de projets me mobilisaient considérablement depuis une bonne décennie, l’habilitation devenait le moyen de réconcilier mon mandat institutionnel et ce qu’il m’était donné, réellement, d’accomplir.
5Cette étape, pourtant, se fit attendre, comme ne manqua pas de le faire observer la présidente de mon jury d’habilitation. Mes stratégies d’évitement étaient anciennes…
6L’obligation de réaliser un ouvrage inédit me donna l’occasion de renouer plus étroitement que jamais avec celui que j’appelais familièrement « Arnoul ». Je décidai que, outre le Rapport de synthèse et la présentation des travaux publiés, ce serait l’édition du Memoriale et son commentaire qui viendraient en complément du travail biographique sur Arnoul Gréban. Cela s’inscrivait dans la poursuite de mon exploration des contenus hétérogènes et de ma recherche sur les rationalités pratiques.
7La préparation du dossier d’habilitation est supervisée par un directeur que l’on a choisi, lequel rédige un Rapport préparatoire sur le fond. Le tout est ensuite présenté devant le conseil scientifique de l’université d’appartenance, qui contrôle que les conditions requises sont remplies et que les pièces nécessaires sont fournies. Entre autres, il est demandé une attestation sur l’honneur que l’on ne présente pas simultanément son dossier dans une autre université la même année ! (Expliquer cette clause, qui n’est pas générale, conduirait à des développements sur la vie académique qui n’ont d’autre intérêt qu’entomologique.) Puis le dossier est soumis à deux personnalités extérieures à l’université d’appartenance, qui font chacune un Rapport préliminaire. Si les rapports sont positifs, le candidat est autorisé à soutenir, en même temps que les rapports lui sont envoyés. La soutenance est publique.
8Avec son alacrité synthétique coutumière, Jean-Philippe Genet me suggéra, le jour où je lui remis mon dossier, un titre général que j’adoptais : Théâtre, musique et politique : Arnoul Gréban, de Notre-Dame de Paris à la Santissima Annunziata de florence. Pour la composition du jury de soutenance, outre Claude Gauvard – à qui je devais d’avoir choisi le Moyen Âge et de m’être dirigé vers le CNRS –, je souhaitais la présence de Gérard Gros, de l’université de Picardie, comme spécialiste du théâtre et de la rhétorique poétique, et de mon collègue Laurent Feller, de Paris 1, car j’appréciais l’orientation pragmatique de son analyse de l’économie médiévale. En ce qui concernait la carrière d’Arnoul Gréban, Genet suggéra David Fallows, de l’université de Birmingham, avec qui j’avais correspondu dans le passé, auteur d’ouvrages de référence sur Guillaume Dufay et Josquin des Prés. Giacomo Todeschini, de l’université de Trieste, dont la réflexion sur l’économie mendiante avait été lumineuse pour moi, me paraissait le plus à même de juger des perspectives d’analyse du Memoriale, instrument de gestion produit au sein du moins connu des ordres mendiants, les servites. Après discussions, Charles-Marie de La Roncière, professeur émérite à Aix-en-Provence, fin connaisseur de florence et de ses archives aux xiiie et xive siècles, lui fut préféré.
L’ultime soutenance
99 octobre 2010, 9 heures. « Madame la présidente, messieurs les membres du jury… après avoir rassemblé… quand j’ai rassemblé… au moment de réunir, pensé-je… au moment de rassembler les travaux présentés aujourd’hui devant vous, un ami francophone, mais qui n’habite pas la France, a cherché dans le dictionnaire la définition du mot “habilitation”, et me l’a envoyée. Je cite : “Habilitation : action de conférer la compétence à un incapable2.” fin de la citation. Il me faudra être plus disert pour expliciter l’autre terme qui qualifie les travaux rassemblés ici, le mot “histoire”… et comme tirée d’un songe, la parole se déroulait… L’histoire, comme pratique, fut pour moi : comprendre les processus, respecter l’intégrité des objets, et travailler collectivement. »
10Trois pôles qui vont aimanter ma contribution. Mais, le « blanc » de ma première hésitation passé, je sentais l’absence de réverbération du son, sans pour autant que la voix fût assourdie. Dans le grand amphi de l’Institut de géographie, avec ses passerelles métalliques qui surplombent la salle dans presque toute sa longueur, c’était certainement l’une des meilleures acoustiques auxquelles j’avais été confronté.
11Le canevas de mon exposé avait donc trois fils de trame : 1. l’identification des pratiques pour comprendre les processus d’où étaient nés les objets questionnés {parole dramatique} ; 2. respecter l’intégrité des objets – et, ajouté-je à l’oral, leur laisser une chance –, c’est-à-dire les prendre globalement et ne pas les circonscrire à l’unique élément qui m’avait conduit vers eux {Jeu saint Loÿs, Maître Pierre Pathelin, Memoriale, vie d’Arnoul Gréban} ; 3. le travail collectif pour solidariser d’autres intérêts de recherche que les miens, afin de pouvoir traiter des objets hors d’une portée individuelle, en honorant leur ampleur et en prenant acte de la variété des compétences nécessaires à leur examen {base de données Théâtre et performances en France au Moyen Âge, édition électronique du Mystère des Actes des Apôtres, Réseau méthodologique d’édition de textes}.

12Reproduire la réalisation verbale de l’exposé liminaire serait impossible : je n’en ai aucune trace écrite. Exceptionnellement, j’avais procédé à trois réalisations mentales préparatoires, aussi différentes que possible les unes des autres, leur schéma et substance demeurant les mêmes.
13Que me reste-t-il de ce qui s’en est suivi ? Sur le moment, l’espérance déçue d’une discussion de fond sur l’histoire des pratiques économiques et musicales dans la florence médicéenne. Les membres du jury ont tant à dire des vertus ou des manques du candidat que la situation se prête peu à la rencontre des idées – une situation dont j’avais maintes fois été témoin, entre panégyriques et comptages du nombre moyen de signes par page. Sans doute la difficulté de se départir de rôles bien intégrés rend-elle difficiles, voire impossibles dans certains cas l’écoute réciproque, l’échange argumentatif et le questionnement des divergences. Moi, j’étais l’esprit rivé à la route, coureur de fond tendu par le maintien du rythme. Subjectivement, ce fut un marathon. La disputatio, quant à elle, resta fantomatique…
14Pour Charles-Marie de La Roncière, seule la dernière partie du Memoriale justifiait une étude et une édition. Le reste n’était qu’un « assemblage de comptes anciens ». Avoir pu établir de façon documentée que l’assemblage en question était un audit comptable – ouvrant la voie à l’analyse prévisionnelle et remettant en cause l’idée que la notion de budget n’existait pas au Moyen Âge – ne fut pas même évoqué. Il m’aurait fallu citer les auteurs canoniques de l’histoire économique en Toscane à la Renaissance – Armando Sapori, Elio Conti, Federigo Melis. À trente-cinq ans de distance se manifestait la même incompréhension que celle de Bernard Guenée vis-à-vis d’une démarche qui posait comme principe de considérer l’ensemble d’un document et de son (ou ses) texte(s) pour l’interprétation pertinente d’un seul de ses éléments. Dans leurs thèses d’État, Guenée et La Roncière avaient porté leur énergie l’un sur une économie – Prix et salaires à florence au xive siècle (1280- 1380)3 – et l’autre sur un groupe social – Tribunaux et gens de justice dans le bailliage de Senlis à la fin du Moyen Âge (vers 1330-vers 1550)4. Tous deux avaient procédé par extraits d’informations, sériées à partir de dépouillements d’archives considérables ; informations ensuite traitées en pourcentages puis en évaluations fines, conduisant à une vision globale, sur un temps long. Inversement, je ne m’attachais qu’à un document et à un homme, microcosmes ouvrant au macrocosme de l’histoire que je concevais.
15Autant Genet, Gros, Feller et Gauvard suivaient, chacun avec ses nuances, ma démonstration de l’emboîtement des carrières d’Arnoul Gréban et d’Arnolfo da Francia, autant David Fallows la mettait en doute. Selon lui, je n’apportais aucune preuve à l’appui de la thèse qu’il s’agissait d’une seule et même personne. L’extraordinaire carrière d’Arnolfo da Francia, aussi proche de Laurent de Médicis que l’étaient Marsile ficin et Ange Politien – qu’il s’agisse ou non d’Arnoul Gréban ! –, fut laissée pour compte. S’il fallait en tirer une leçon, je dirais que celle-ci s’applique aux modes collaboratifs : l’activité des musicologues est centrée sur des œuvres – dont ceux-ci explorent la structure et les liens génétiques qu’elles entretiennent les unes avec les autres. Entre les motets, messes et chansons, ils bâtissent des biographies interstitielles, la plupart du temps sur la base de documents exploités hors de toute connaissance typologique. Il est paradoxal de voir les trésors de technicité analytique auxquels les musicologues soumettent les œuvres musicales et, dans le même temps, le type de traitement réservé par eux aux documents comptables ou administratifs. Certes, ils sont reconnus comme sources nécessaires à la constitution d’une biographie, mais c’est leur lecture qui pose souvent problème. Contrats, mémoriaux et registres en tous genres reflètent l’extrême hiérarchisation protocolaire des institutions dont ils émanent et le savoir-faire rhétorique et juridique des professionnels de l’écriture. Mesurer toutes les significations et la portée sociale de ces écrits est un autre métier que d’analyser une polyphonie. Dans la division contemporaine des savoirs, nous franchissons les limites de nos compétences dès que nous considérons des objets dans leur globalité. Pour cette raison, l’interdisciplinarité est plus que jamais nécessaire dans l’interprétation des vies et des œuvres d’époques éloignées.
16La lecture ultérieure du Rapport de soutenance – synthèse de l’ensemble des rapports des membres du jury par leur président – fut nécessaire pour mesurer les efforts attentifs de ceux qui m’avaient fait face. Ils avaient lu souvent de très près le dossier. J’ai alors pu donner corps à leurs propos encore condensés dans ma mémoire. Ainsi ceux de Claude Gauvard, qui prenait l’exemple de Guillaume de Machaut au xive siècle : « Arnoul n’était-il pas un ultime représentant du poète de cour ? » Ou encore la question de Laurent Feller : « Ne fallait-il pas passer par l’évocation de la marginalité sociale », pour comprendre ce qui se passait avec les enfants dont Arnoul avait la charge à Notre-Dame ? Oui, certains enfants de chœur n’avaient pas que la voix comme talent : l’un d’eux, au moyen d’une ceinture enduite de glu, avait vidé le grand et le petit tronc de la statue de la Vierge – il fut fouetté devant ses camarades en présence du chancelier ; il était devenu maître des enfants peu après le départ d’Arnoul et, plus tard encore, avait été condamné à trois ans de prison pour le vol d’un plat en argent dans le chœur… Il n’était pas jusqu’à David Fallows, qui attendait a smoking gun proof pour identifier l’un à l’autre Arnoul, qui ne me fît réfléchir de nouveau et me conduis à l’intuition d’une possible preuve et du lieu où elle se trouverait. Charles-Marie de La Roncière m’écrivit pour m’envoyer la version longue de son intervention ; j’intégrai de nombreuses remarques de détail, me réservant de lui répondre sur le fond.
1713 heures 10. « Le jury, après avoir délibéré, vous déclare à l’unanimité habilité à diriger des recherches et vous accorde les félicitations, qui ne seront toutefois pas inscrites dans le compte rendu. » (Officiellement, les félicitations n’existent pas.) J’allai serrer la main des membres du jury. Au bout d’un long moment, n’osant regarder vers la salle qui applaudissait, me revint en mémoire un passage du Premier Cercle de Soljénitsyne où personne n’ose s’arrêter d’applaudir, lors d’une réunion du Soviet suprême, les délégués sachant tous que le premier à le faire risquait, le lendemain dès l’aube, la visite des agents du NKVD.
*
18L’Archéologie s’était imposée en quelques jours, après que tout le reste avait été écrit. Bien que procédant d’une même démarche historienne, elle ne fut toutefois intégrée à mon rapport qu’après mûre réflexion ; je savais que c’était joindre deux territoires distincts dans l’usage. De fait, dans son rapport préliminaire, Gérard Gros en questionna la présence. Au cours de la soutenance, cependant, « à l’écoute de [ses] collègues », il déclara « retirer ses réserves », tout en complimentant l’écriture. Trois autres membres du jury se firent l’écho de ce compliment, ce que je me dois de partager.
19Françoise Noblecourt m’a permis d’investir ce que saint Augustin appelle les « domaines et les vastes palais de la mémoire », où résidaient tant de mots dans leur gangue sonore, pour en écouter les sons, en explorer la substance et les élaborer en histoire.
20Mes dialogues avec Odile Marcel, en particulier au sujet de nos histoires familiales – elle avait réalisé l’ethnographie de la sienne dans Une éducation française5 –, ont dévoilé des enjeux essentiels entre nos apprentissages et nos choix de vie.
21Je dois à Isabelle Mili beaucoup d’améliorations de composition et d’intégration des épisodes ; ses suggestions d’écriture ont en outre apporté une simplicité et une clarté nécessaires.
22Interpolé de ce Postlude et complété, ce qui fut un rapport s’est transformé en livre grâce à l’enthousiasme de Patrick Boucheron qui a ouvert la voie à sa publication, grâce à Laurent Tournier et Marie Brunet, qui l’ont formulé matériellement.
23S’inscrivent en filigrane celles et ceux qui m’ont accompagné de leur présence et amitié vers ce qui ne fut pas encore6.
Notes de bas de page
1 Pour un chercheur de 1re classe au 8e échelon (il y en a neuf), à l’indice 783, cette augmentation aurait été de 175,94 euros (bruts) à la date du 1er janvier 2011.
2 Le Petit Robert, 2004.
3 Charles-Marie de La Roncière, Prix et salaires à florence au xive siècle (1280-1380), École française de Rome, Palais Farnèse, 1982.
4 Bernard Guenée, Tribunaux et gens de justice dans le bailliage de Senlis à la fin du Moyen Âge (vers 1330-vers 1550), Paris, Les Belles Lettres, 1963.
5 Odile Marcel, Une éducation française, Paris, PUF, 1987.
6 Victor Segalen, « Sans marque de règne », Stèles, Pékin, 1912.
Le texte seul est utilisable sous licence Licence OpenEdition Books. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.
L’exercice de la pensée
Machiavel, Leopardi, Foucault
Alessandro Fontana Jean-Louis Fournel et Xavier Tabet (éd.)
2015
Ethnographie, pragmatique, histoire
Un parcours de recherche à Houaïlou (Nouvelle-Calédonie)
Michel Naepels
2011
