Épilogue
p. 169-186
Texte intégral
1Depuis 1987, date de publication par Pierre Nora des Essais d’ego-histoire, quelles alluvions ce genre a-t-il déposées ? Leur éditeur assignait à ces Essais un objectif ambitieux :
Leur écriture, qui a répondu à une commande pressante, et leur rassemblement voudraient surtout contribuer à l’élaboration d’un genre : l’ego-histoire. Un genre nouveau, pour un nouvel âge de la conscience historique. Il naît au croisement de deux grands mouvements : d’une part l’ébranlement des repères classiques de l’objectivité historique, d’autre part l’investissement du présent par le regard de l’historien1.
2Je pouvais observer le caractère protéiforme de l’ébranlement des repères et ses conséquences dans les démêlés de l’Histoire avec l’histoire politique. L’école historique positiviste, identifiée à travers les personnalités d’Ernest Lavisse et Charles Seignobos, fut bousculée par les mutations intellectuelles dont témoignent Maurice Agulhon, Pierre Chaunu, Georges Duby, Raoul Girardet, Jacques Le Goff, Michelle Perrot et René Rémond. Par le transfert des outils conceptuels d’un champ de recherche à un autre, j’ai lu sous leur plume les croisements d’influences qui avaient nourri l’écriture de certains de mes livres de chevet quand j’étais étudiant – La Droite en France2, Guerriers et paysans3, Les Intellectuels au Moyen Âge4 –, et l’explicitation de liens que je n’avais fait que pressentir le court moment d’une soutenance de thèse : Ernest Labrousse et Michelle Perrot, en 1971.
3Plusieurs de ces essais m’ont fait réfléchir à la question de l’engagement politique, pour moi à la fois source d’intérêt inépuisable et matière à évitements. Enfant, je fus nourri à demeure par une analyse marxiste de l’actualité internationale, secondée par la lecture de L’Humanité et ponctuée de références totémiques : Rosa Luxembourg, Gramsci, le siège de Stalingrad, l’exécution des époux Rosenberg, l’assassinat de Patrice Lumumba. À propos de son engagement dans le Parti communiste, Maurice Agulhon note qu’il s’est « rué en militantisme […] moins sans doute par esprit de vrai sacrifice que par une incapacité profonde à assumer une vie privée5 ». Cette phrase, mieux que tout autre commentaire, exprime ce qu’un jour j’ai compris de mon père, pour qui le collectif était la seule dimension de la vie dans laquelle il semblait à l’aise. Voir le monde selon son prisme dialectique ne m’était d’aucun secours pour répondre aux questions vitales du quotidien de mon adolescence ; en revanche, son écoute et sa confiance me légitimaient à toujours poser des questions, à suivre mes idées, à m’attacher au partage du discours comme nécessité fondatrice, et ultérieurement à vivre mes métiers sur un mode collectif.
Le présent de l’historien
4Le mouvement vers l’investissement du présent par l’historien procède également d’une évolution ancienne. Un magnifique exemple est donné dès 1939 par Robin George Collingwood, quand il décrit les conséquences de son dialogue intérieur avec l’Albert Memorial, devant lequel il passait tous les matins pour se rendre aux services de renseignements de l’Amirauté pendant la Première Guerre mondiale. La laideur du bâtiment, où tout lui paraissait « difforme, malhonnête, rampant et pouilleux », fit germer en lui une durable réflexion qui le conduisit à remettre en cause la théorie de la vérité pour lui substituer une logique de question-réponse6.
5Comprendre historiquement l’évolution de ce mouvement montre bien le cloisonnement de nos cultures à l’intérieur de nos disciplines et de nos frontières. En 1913, dans une lettre à Heinrich Rickert, George Simmel pouvait déjà écrire de façon synthétique : « Les questions de principe de l’histoire ne cessent de m’occuper et prennent un autre visage à chaque étape de mon évolution intérieure7. » Chez lui se trouvent les traces les plus anciennes et sensibles d’une réflexion épistémologique qui pointe l’aller et retour entre présent et passé comme constitutif de la réflexion historienne. Que Simmel et Collingwood aient été marginaux par rapport à leurs institutions respectives, en tant qu’historiens et pour l’essentiel de leur carrière, n’est pas un hasard : leur réflexion, à la frontière de la philosophie et de l’histoire, ne pouvait faire école au sein d’un « collectif de pensée » semblable à ceux si remarquablement analysés par Ludwig Fleck8, qui seuls permettent la création et l’auto-entretien des croyances scientifiques. Cela explique également que l’ego-histoire ait pu apparaître aux yeux de ses promoteurs français comme un « genre nouveau » : on sait à quel point les idées franchissent difficilement la Manche et le Rhin9.
6Corollairement au problème des cultures disciplinaires et de leurs frontières nationales, survient la question centrale de l’historicité du sujet pensant et de son inconscient, autrement dit l’intégration de la réflexivité historienne du sujet dans son propre discours. Cette question est mise en évidence par les promoteurs de l’histoire des mentalités, berceau du concept d’ego-histoire.
Histoire des mentalités et économie psychique
7Selon Pierre Nora, l’histoire dite des mentalités, comme stratégie de recherche, a permis d’« assimiler le freudisme et de contourner les impasses de son application à l’histoire, en particulier le passage de l’inconscient individuel à l’inconscient collectif10 ». À mes yeux, cette analyse a le défaut réducteur de présenter une communauté historienne comme son propre agent de l’intégration des processus de pensée et de réflexion théorique explorés par la psychanalyse. Ce phénomène est bien plus vaste et ancien car les historiens français n’ont pas été les seuls ni les premiers à intégrer cette construction du savoir : elle était discutée chez Norbert Elias avant la Seconde Guerre mondiale11, et diffuse en Europe à la même époque chez ceux qui prenaient position d’historiens dans l’héritage de l’idéalisme allemand, ou qui questionnaient la double historicité du sujet dans le temps et du temps dans le sujet pensant.
8Alexandre Kojève, formé à Berlin et Heidelberg, et qui commenta la Phénoménologie de l’esprit de Hegel au Collège de France, de 1933 à 1939, dans un séminaire qui fut le creuset d’une génération d’intellectuels – Roland Barthes, Jacques Lacan, Georges Bataille, Raymond Aron et d’autres –, présenta son Essai d’une histoire raisonnée de la philosophie païenne comme une « introduction historique du concept dans le temps, en tant qu’introduction philosophique du temps dans le concept (situation et rôle de Kant dans l’histoire de la philosophie)12 ». Cette phrase est pour moi l’expression du croisement entre l’historicité interne de la conscience individuelle et la problématique de l’histoire, en même temps que son avènement comme démarche intellectuelle liée à cette double historicisation de la temporalité, l’une extérieure, l’autre intérieure à l’homme. L’intégration la plus spectaculaire de cette démarche, selon moi, concerne la pensée et l’œuvre de Jacques Lacan, qui revendiquait Kojève comme l’un de ses deux maîtres, avec l’aliéniste Clérambault13. Ce que fut l’essaimage du séminaire de Kojève est concomitant au mouvement de l’école des Annales, marqué, lui, par la dimension fortement marxiste de l’histoire économique et sociale pratiquée en France.
9Quel rapport avec ce qui a pu guider mes propres choix ?
10Au Moyen Âge, les constructions individuelles sont produites sur le modèle collectif des sociétés traditionnelles prémodernes. Je ferai donc l’hypothèse que l’histoire des mentalités s’est développée dans la médiévistique parce que, dans les sources de cette époque, l’individu est masqué par ce modèle collectif – élaboration juridique ou économique préalable des données, rhétorique dans le cas d’un témoignage. On mesure mal l’ampleur de cette élaboration, qui fait écran à la connaissance de l’individu recherché, où l’expression personnelle du je n’est, le plus souvent, que la formulation de topoi. Ces stéréotypes n’en sont pas moins intéressants pour nos enquêtes, mais nous, rédacteurs potentiels de notre autofiction, qui sommes si attentifs à mesurer les manifestations de l’ego, ou du sujet-pensantqui-s’historicise, ne saurions les prendre pour l’expression de stratégies, choix et intentions individuels. Il y aurait donc, pour l’historien penché sur les sources de cette époque, une tension causée par la nature de ces sources et notre besoin d’identifier l’individu là où il se révèle le moins, afin de comprendre une économie psychique qui se manifeste selon d’autres modalités que les nôtres. Ce qui est désigné par « histoire des mentalités » serait le moment historiographique de cette tension qui a guidé ma recherche.
11Que l’ego-histoire, enfin, vingt ans après la publication des Essais, serve aujourd’hui de dénomination au prologue capital de l’ultime étape académique n’est pas sans signification. Cela montre, une fois de plus, la perméabilité de l’historien aux mutations du monde et de la connaissance toujours renouvelée que l’homme entreprend de lui-même, mais aussi le rôle des modèles qui, pour n’être pas formulés expressis verbis dans les prérequis de l’institution, n’en sont pas moins prégnants.
L’universalité de l’histoire – les multiples figures de l’historien
12C’est un truisme : le temps et l’histoire sont consubstantiels. L’être et l’événement ne prennent sens que constitués dans la temporalité qui les grandit et les dévoile. Si l’histoire peut être conçue comme un idiome permettant le traitement de corpus finis et contingents, celui-ci permet aussi l’accès de l’histoire à l’universalité, de la désenclaver de ses cadres institutionnels et d’admettre qu’elle est cet idiome commun de notre esprit dans le temps.
13Comme dans tous les idiomes, vocabulaire, morphologie et syntaxe se modifient, s’enrichissent ou s’appauvrissent, au gré des conditions d’emploi ou des transformations des contextes décrits. L’idiome historien est ainsi d’une portée universelle, collective ou individuelle, sans que nécessairement l’une ou l’autre de ces portées s’excluent ou se rejoignent. C’est en fonction des focales, des enjeux et des obstacles rencontrés que l’historien ajuste ses rôles et pratique son art de l’interprétation avec les traces, les signes et les mémoires du passé, selon les règles qu’il lui appartient de définir. Nous le savons : l’histoire peut s’exprimer librement ou être soumise à censure, avoir sa place reconnue dans une culture, par l’enseignement et la recherche, ou se maintenir par des voies connexes quand le politique veut lui dénier sa place. Parmi les rôles de l’historien se glisse en particulier, dans certains cas précis, celui du héros. L’historien héroïque ou le héros convoquant l’histoire sont des figures qui n’ont cessé de m’intéresser : comme des repères, des élans, des références ou des césures.
14Le 2 avril 1947, à New Delhi, devant les délégués de la première rencontre des pays non alignés, le Mahatma Gandhi rappela que son pays ne pouvait accéder à sa propre histoire car tout ce qui en était dit avait été rédigé par des historiens anglais ; les livres de ses propres compatriotes, ajoutait-il, souffraient des mêmes défauts car ceux-ci « écrivent, non pas dans leur langue maternelle mais en anglais, une histoire dont les sources sont les historiens anglais eux-mêmes » ; c’était là, concluait-il, le résultat de la « conquête culturelle de l’Inde ». Exemple à méditer, à la lecture de ceux qui, depuis trente ans, décernent ou s’autodécernent des brevets de pionniers-dénonceurs de l’européanocentrisme de l’historiographie européenne. Quelle portée pour leurs écritures tardives, face à la parole entendue puis radiodiffusée d’une des dernières interventions publiques enregistrées de Gandhi ? Seule l’étroitesse du champ de notre savoir, entre les bornes du collectif de pensée auquel nous adhérons, alimente l’illusion qu’une ampoule donne la même lumière que le soleil.
15Autre figure déterminante : l’artiste épris d’épopée. Il n’est pas nécessaire d’écrire en tant qu’historien pour faire œuvre d’historien… Dans Testimony : The United States 1885-1890, Charles Reznikoff a dépeint la vie des émigrants en mettant bout à bout, en un poème, des fragments de leurs interrogatoires en justice. Un demi-siècle plus tard, il composera Holocaust uniquement à partir des minutes de dépositions enregistrées au procès de Nuremberg14. Les fils de ces deux tissus peuvent tous être replacés dans la totalité des écheveaux textuels d’où ils ont été tirés, en même temps que la trame finale est signifiante par elle-même. Par la nature pour nous singulière des propos par rapport à leur forme, ces poèmes rejoignent ce qu’avait pu représenter, peut-être, dans les temps reculés de la seule oralité, la fonction de certaines épopées. Il y a aussi, dans cette construction, une rigueur qui justifie l’appellation d’objectivistes attachée au groupe constitué par Reznikoff, Ezra Pound et quelques autres. Cette rigueur ne peut manquer d’attirer l’attention de qui s’intéresse aux métamorphoses du discours de l’histoire.
Fin d’une histoire – jalons de combats
16Je me trouvais à l’Archivio di Stato, à Florence, le 5 mars 2004, quand j’appris le décès de Stanisław. Il avait derrière lui cinquante-deux ans de vie religieuse. Entré chez les Jésuites à un âge où « il ne savait pas encore comment on fait les enfants », il avait pu devenir, à quatorze ans, par dispense pontificale, la plus jeune vocation de l’histoire de la Compagnie de Jésus. Une nécrologie, publiée quelques jours plus tard dans Le Monde, disait son combat et la manière dont on avait tenté de le réduire au silence à l’intérieur de son ordre. Au début des années 1990, il m’avait montré l’original d’une lettre du provincial des Carmélites en Pologne, adressée au provincial des Jésuites, un « Pr[ofesor] D[okto]r Hab[ilitowany] », comme l’indiquait la souscription accompagnant sa signature, qui demandait dans des termes relevant de la pure tradition du Protocole des sages de Sion, « quand donc ils [les Jésuites] mettraient un terme aux activités d’un prêtre qui faisait le jeu de la franc-maçonnerie et de la juiverie internationale ? » (Musiał avait été l’un des artisans des accords de Genève de 1986 et 1987, préparés pour régler le conflit entre juifs et catholiques au sujet du carmel d’Auschwitz ; dès le début de l’affaire, il avait argumenté pour le départ des Carmélites.) Quelques mois avant sa mort, lors d’une conférence que Stanisław Musiał avait donnée à l’université de Paris-Sorbonne, j’avais vu l’ambassadeur de Pologne, hors de lui, affirmer que l’historique qui venait d’être présenté n’était en rien conforme à la réalité, qu’il n’y avait pas d’antisémitisme en Pologne, puis se lever et quitter le bureau des conférenciers sans laisser à l’orateur le temps de répondre.

17En juillet 2002, l’hebdomadaire Polityka avait publié une enquête sur l’amitié. Une dizaine de personnalités avaient répondu à la question « Pourquoi lui ? – Pourquoi elle ? » Stanisław Musiał avait écrit ceci : « Notre amitié dure depuis presque un quart de siècle. L’ami, Darwin, est français, historien du Moyen Âge ; il habite Paris. Il n’est pas chrétien – son père, athée, lui a délibérément donné comme prénom le nom du savant britannique. Notre rencontre est un vagabondage de nos âmes à travers la réalité, quelquefois nous nous aventurons même timidement sous la porte de l’éternité. Nous savons de nous que nous sommes très importants l’un pour l’autre. Dans l’amitié, c’est cela le plus important. »
18Lors de ses obsèques, à Cracovie, deux rabbins venus de Jérusalem ont, selon ses vœux, récité la prière pour les défunts ; ainsi, avait-il écrit dans « Kaddish pour un prêtre », il serait catholique au sens originel du terme, c’est-à-dire universel15. Non loin, mais non point à côté des rabbins, se trouvait le cardinal Macharski, dont pas un trait ne bougeait ; il avait fait retarder la cérémonie d’une semaine pour présider aux obsèques de celui qui avait été son conseiller et négociateur dans l’affaire du carmel16. Pendant que j’étais interviewé par une équipe de la télévision polonaise, en même temps que d’autres proches, au dernier étage du Centre culturel juif, la journaliste qui menait l’entretien fut appelée sur son téléphone portable. La conversation semblait interminable. Elle nous informa que « quelqu’un » de sa direction, à Varsovie, lui demandait d’arrêter son reportage, car « Stanisław Musiał n’était pas quelqu’un de sûr ». Elle continua.
« Témoin passe lettres »
19Un jour de 1985, Stanisław me tendit l’écouteur du téléphone. Il souhaitait un témoin à sa conversation avec maître Théo Klein. Au plus fort de la crise du carmel, les deux négociateurs tentaient d’apaiser les opinions publiques de chacune des parties. Simultanément, j’étais frappé de voir comment le témoin prenait de l’importance au fur et à mesure que disparaissaient les survivants de la Shoah, et les efforts développés pour enregistrer par le son et l’image ceux encore en vie. Le témoignage oral, moins crédible pour nous en son principe, a acquis un nouveau statut en histoire. Les médiévistes savent que ce témoignage a pu avoir une valeur juridique égale, sinon supérieure, celle de à l’écrit. Au début du xiiie siècle, Innocent III devait trancher en faveur du témoin instrumentaire plutôt que de l’acte notarié et, au moins jusqu’au xviie siècle, en droit séculier (Code Louis de 1667), comme en droit canon, « témoin passe lettres ». Cette connaissance permet de dépasser le positivisme documentaire qui consiste à refuser des interprétations non validées par une preuve écrite directe, de la nature que seules des archives modernes (et encore…) peuvent donner – qu’il s’agisse d’une question d’identification ou de faits d’une portée historique autrement considérable. Qui peut douter, aujourd’hui, de la destruction planifiée des Juifs d’Europe, après l’analyse des processus de la destruction et de la terminologie administrative nazie par Raul Hilberg, de ses origines par Christopher R. Browning17, ainsi qu’au vu de la variété et de la masse des témoignages oraux, même si le procès-verbal secret de la conférence de Wannsee (20 janvier 1942) – dont il n’a été retrouvé qu’un unique exemplaire sur les trente copies émises – ne parle que de « solution finale » qui concernerait « environ onze millions […] de Juifs […] transférés à l’Est […] affectés au service du travail18 » ?
Birkenau
20Madame Zofia Cicha me fait proposer de l’accompagner à Brzezinka (Birkenau) où elle n’est jamais retournée depuis qu’elle en est sortie. Dans la petite ville de Silésie où elle habite, elle a toujours refusé que sa fille aille visiter O´swi˛ecim (Auschwitz) avec les élèves de son lycée pour la sortie scolaire annuelle programmée – le régime communiste avait érigé les vestiges du camp en symbole du martyre de la nation polonaise. Mais elle pensait que cela pouvait m’intéresser.
21Elle fut rapide à identifier l’un des baraquements subsistants comme celui où elle avait passé le plus de temps – son internement avait duré presque deux ans. Devant son châlit, elle nous expliqua comment elles dormaient à trois dans un espace prévu pour une : sur le flanc, de telle sorte qu’il leur fallait prendre ensemble la décision de se retourner quand le changement de côté devenait nécessaire à l’une d’elles. Non loin des ruines des chambres à gaz, dynamitées par les nazis avant l’abandon du camp et d’où l’on ne pouvait s’approcher, elle nous montra l’emplacement du trou de clôture par lequel elles avaient réussi à sauver un petit groupe de femmes, lors des arrivées massives des déportations de Juifs hongrois, en été 1944. Ces femmes avaient ensuite été éparpillées et cachées dans différents baraquements. « Comment cela avait-il été possible malgré les inspections et les appels quotidiens ? » demandé-je. « Dans les derniers mois, une désorganisation s’installait et les contrôles étaient moins stricts… Il paraît qu’en France des historiens écrivent que les chambres à gaz n’ont pas existé ? » J’expliquais ce que je savais. Au moment de repartir, elle semblait soulagée. « Il y a de l’herbe partout… dit-elle, un éclat d’émerveillement d’enfant dans les yeux. Surtout, il n’y a plus cette odeur… » À la suite de cette visite, ses cauchemards cessèrent. Nous étions en 1980. À Paris, l’été, je voyais les regards se figer à la vue du numéro « 27970 » tatoué sur son bras.
Entre « ce temps-là » et le nôtre…
22J’ai dit ce que je devais à Stanisław Musiał pour la recherche documentaire et la compréhension des milieux permettant de situer l’ancrage intellectuel et social d’un homme du « Moyen Âge » ou de la « Renaissance ». J’ai admiré tant sa méthodologie, sa systématicité que la liberté qu’il se donnait et les moyens imaginés par lui pour la défendre.
23Simultanément à mes premières recherches, j’avais imaginé le roman d’Arnoul Gréban à Notre-Dame de Paris, écrit à la première personne sans que le « je » soit prononcé. Le projet de développer, au jour le jour, ce que furent, dans le cloître, la gestion du patrimoine des enfants, leur instruction musicale et latine ainsi que les multiples exigences statutaires cumulées dans son cahier des charges… En contrepoint aurait figuré ce que j’imaginais de ses visées intellectuelles – entrevues grâce à l’analyse de sa Passion et de son commentaire de la Consolation de Philosophie. Le tout dans l’architecture, les ombres et les lumières de la cathédrale, et rythmé selon les Heures, les offices et l’orgue. Hors de l’enceinte du cloître, le théâtre…
24Ce n’était pas une narration historiciste que j’envisageais, mais un dialogue imaginaire entre Arnoul et lui-même, un dire au présent, qui aurait marqué l’étrangeté que j’entrevois entre ce temps-là et le nôtre, entre les individualités d’hier et celles d’aujourd’hui.
25Je devais aussi ce projet à Stanisław, un jour où j’avais constaté, une fois encore, son autorité intellectuelle sur les étudiants, due à la variété de ses compétences et à l’évidence de sa présence – sa personnalité pouvait servir sans difficulté de support au personnage d’Arnoul que je souhaitais construire. Après quelques essais, il m’est apparu que je ne pourrais mener de front une rédaction empruntant ses règles au genre fictionnel et une démarche scientifique ; que je ne pourrais, le temps de cet ouvrage, pousser dans les coulisses l’historien que j’étais devenu.
Notes de bas de page
1 Pierre Nora, Essais d’ego-histoire, Paris, Gallimard, 1987, p. 5. Ces Essais ont été suivis par un numéro de la revue Débats qui publia, sous forme de témoignages complémentaires ou d’analyses critiques, les contributions de Francois Dosse, Arlette Farge, François Hartog, Jacques Revel, Henry Rousso et Éric Vigne (« Autour de l’ego-histoire », 49, 1988, p. 122-140).
2 René Rémond, La Droite en France, Paris, Didier, 3e éd., 1968.
3 Georges Duby, Guerriers et paysans, Paris, Gallimard, 1973.
4 Jacques Le Goff, Les Intellectuels au Moyen Âge, Paris, Le Seuil, 1978.
5 Maurice Agulhon, « Vu des coulisses », dans Pierre Nora, Essais d’ego-histoire, op. cit., p. 24.
6 Robin George Collingwood, An Autobiography, Oxford, Oxford University Press, 1939, traduction française, Toute histoire est histoire d’une pensée. Autobiographie d’un philosophe archéologue, Paris, EPEL, 2010, ici p. 53 ; son texte (posthume) le plus important pour l’historiographie n’est pas traduit en français : The Idea of History, Oxford, Oxford University Press, 1946.
7 Cité dans Georg Simmel, La forme de l’histoire et autres essais, traduit et préfacé par Karine Winkelvoss, Paris, Gallimard, 2004, p. 10.
8 Ludwik Fleck, Genèse et développement d’un fait scientifique, traduit de l’allemand par Nathalie Jas [Basel, 1935], Paris, Les Belles-Lettres, 2005 ; nous nous référons ici plus particulièrement aux chapitres 2, « Observation, expérimentation, expérience accumulée » et 3, « Remarques complémentaires sur le collectif de pensée ».
9 Jean-Philippe Genet, François-Joseph Ruggiu, Les Idées passent-elles la Manche ? Savoirs, représentations, pratiques (France Angleterre xe-xxe siècles), Paris, Presses université Paris-Sorbonne, 2007.
10 Pierre Nora, Essais d’ego-histoire, op. cit., p. 362.
11 Norbert Elias fut un élève de Rickert ; voir la conclusion de Über den Prozess der Zivilisation (Basel, Falken, 1939, 2e éd. 1969), où il expose en quoi sa propre démarche lui paraît « différente » – il ne la qualifie pas de « nouvelle » : « Nous avons en effet constaté que la rationalisation […] n’est qu’un des aspects d’une transformation englobant toute l’économie psychique de l’homme [souligné par l’auteur], le contrôle des pulsions non moins que le contrôle du Moi et du Surmoi. Nous avons vu que le moteur de cette transformation de l’autocontrôle psychique n’est autre que l’ensemble des contraintes d’interdépendance, des regroupements des interrelations humaines, du tissu social, les changements s’opérant toujours dans un sens déterminé » (La Dynamique de l’Occident, Paris, Calmann-Lévy, 1975, p. 309 et suiv., ce volume constituant le tome 2 de Über den Prozess der Zivilisation, le premier ayant été traduit sous le titre, La Civilisation des mœurs, Paris, Calmann-Lévy, 1973).
12 Alexandre Kojève, Essai d’une histoire raisonnée de la philosophie païenne, tome I, Les Présocratiques, Paris, Gallimard, 1968, préface, p. 9.
13 La difficulté de l’école psychanalytique française à reconnaître que Lacan ait pu avoir un maître, alors qu’il n’avait jamais masqué sa dette envers Kojève, est à la mesure du temps qu’il a fallu au monde psychanalytique pour concevoir que sa propre démarche s’inscrit aussi dans un processus historique qui la dépasse. (Sur le rôle qu’a pu jouer la réflexion de l’historien de la peinture Giovanni Morelli sur le développement de la recherche de Freud – Morelli est l’auteur d’une théorie révolutionnaire sur l’identification d’œuvres picturales à partir de détails marginaux –, voir la première partie de « Traces. Racine d’un paradigme indiciaire », de Carlo Ginzburg, Mythes emblèmes traces. Morphologie et histoire, nouvelle édition, augmentée, Paris, Verdier, p. 218-233.) La reconnaissance de la dette de Lacan envers Kojève n’est venue qu’avec les travaux d’Élisabeth Roudinesco sur l’Histoire de la psychanalyse en France (1982) et sur Jacques Lacan (1993). L’aspect historien de la réflexion de Kojève m’a marqué. À la fin des années 1970, j’avais esquissé l’idée d’éclairer la genèse et le développement de cet aspect par une recherche sur son itinéraire intellectuel. Ayant fait la connaissance de personnes proches de sa jeunesse moscovite, à l’époque où il défilait avec les Imaginistes, une moitié du visage peinte en vert, j’avais accès à des témoignages inédits sur certains de ses choix intellectuels et culturels.
14 Charles Reznikoff, Holocaust, 1975, Los Angeles, Black Sparrow Press, 1975 ; Holocauste, traduit de l’américain par Jean-Paul Auxeméry. Suivi d’un entretien avec Ch. Reznikoff, Paris, Prétexte, 2007.
15 Ks. S. Musiał, « Kadisz za ksie˛dza », dans Czarne jest czarne [Noir c’est noir], Kraków, Wydawnictwo Literackie, 2003, p. 166 : « Mon vœu le plus cher […] est qu’à mon enterrement les Juifs lisent le kaddish. Alors je pourrai pleinement être appelé catholique, car la catholicité est la totalité (le mot catholique vient du grec kat’holon, ou “selon la totalité”), racine juive qui se développe et d’où sourd le rameau de la chrétienté. »
16 Ces négociations, le parcours biographique de Stanisław Musiał et son analyse des rapports de l’Église avec le judaïsme sont retracés dans Witold Bereś et Krzysztof Burnetko, Duchowny niepokorny. Rozmowy z ksie˛dzem Stanisławem Musiałem [Un prêtre rebelle. Entretiens avec le père Stanisław Musiał], Warszawa, S´wiat Ksia˛˙zki, 2006.
17 Raul Hilberg, The Destruction of the European Jews, Revised and Definitive Edition, New York, Holmes & Meier, 1985. Christopher R. Browning, The Origin of the Final Solution. The Evolution of Nazi Jewish Policy, September 1939-March 1942, Lincoln, University of Nebraska Press, 2004 ; Les Origines de la Solution finale, traduit de l’anglais par Jacqueline Carnaud et Bernard Frumer, Paris, Les Belles Lettres, 2007.
18 Par de nouvelles contextualisations, le poids de cette conférence dans l’histoire du génocide a été réaffirmé par Christian Gelbrach (Die Wannsee-Konferenz, das Schicksal der deustschen Juden und Hitlers politische Grundsatzenscheidung, alle Juden Europas zu ermorden, Hamburger Edition, 1998). Dans sa préface à l’édition française (Sur la conférence de Wannsee. De la décision d’exterminer les Juifs d’Europe, traduit par Julia Schmidt, Paris, Liana Levi, 1999), Annette Wieviorka souligne cependant le caractère « presque limpide » de cet extrait souvent cité du procès-verbal (Besprechungsprotokoll), qui contraste avec la phraséologie de beaucoup des documents produits par la bureacratie nazie, car l’expression « solution finale » (Endlösung) y est définie : « Dans le cadre de la solution finale du problème, les Juifs doivent être transférés sous bonne escorte à l’Est et y être affectés au service du travail. Formés en colonne de travail, les Juifs valides, hommes d’un côté, femmes de l’autre, seront amenés dans ces territoires pour construire des routes ; il va sans dire qu’une grande partie d’entre eux s’éliminera tout naturellement par son état de déficience physique. Le résidu qui subsisterait en fin de compte – et qu’il faut considérer comme la partie la plus résistante – devra être traité en conséquence. En effet, l’expérience de l’histoire a montré que, libérée, cette élite naturelle porte en germe les éléments d’une nouvelle renaissance juive. » (C. Gelbrach, Sur la conférence de Wannsee, op. cit., p. 7, cité d’après la traduction figurant dans Le Procès de Jérusalem. Jugement-documents, introduction de Léon Poliakov, Paris, Calmann-Lévy, 1963, p. 340-345 ; la traduction proposée par le Mémorial de la Maison de la conférence de Wannsee diffère sensiblement : http://www.ghwk.de/franz/frproto.htm ; pour le document original : http://www.ghwk.de/deut/Besprechung.jpg).
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