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    Plan détaillé Texte intégral OrientationHésitationExpériences fondatricesPremiers essaisConstruire le savoirContexteApprentissagesCourants porteursDécouverte des mystèresLe mémoire : une soutenance mémorableL’état de la bibliographie à l’époquePremiers constats et premières intuitionsRencontresRacinesAutre filiationLe témoignageEngagement intellectuel Notes de bas de page

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    Table des matières

    Premières approches d’un métier

    p. 21-48

    Texte intégral OrientationHésitationExpériences fondatricesPremiers essaisConstruire le savoirContexteApprentissagesCourants porteursDécouverte des mystèresLe mémoire : une soutenance mémorableL’état de la bibliographie à l’époquePremiers constats et premières intuitionsRencontresRacinesAutre filiationLe témoignageEngagement intellectuel Notes de bas de page

    Texte intégral

    1« Non, pas toi ! » dit Justice, se dressant, drapée, sous l’Arc de triomphe. Un doigt accusateur pointé vers nous, l’autre bras verticalement tendu, la craie encore en main, Goery mime le dessin paru à la une de Gringoire, le 11 novembre 1936, au terme d’une campagne calomnieuse qui conduisit Roger Salengro, quelques jours plus tard, au suicide. Fascinés par ce jeune professeur d’histoire et de géographie nommé à la rentrée, nous l’écoutions parler du premier gouvernement du Front populaire comme l’évidence d’une Histoire qui se raconterait elle-même.

    2La rentrée des élèves de première, en septembre 1968, n’avait pourtant rien d’évident, même au lycée Henri-IV. Le « garde-à-vous ! » de la corniche, la préparation à Saint-Cyr, que nous entendions plusieurs fois par semaine quand Jean-Claude Goery pénétrait dans leur salle de classe, symbolisait bien ce que nous voulions voir changer. Mais nous gardions le même silence pendant son cours que ces cornichons qu’il préparait au métier des armes. En première et en terminale, ce professeur a fait cristalliser en moi une passion maintenant ancienne, et presque obsessive, pour la chronologie, soit chez les gens, soit dans les choses, comme s’il fallait tout dater, comme si toute personne ou tout document devait porter les marques d’une temporalité particulière qui l’ancrerait dans un signifiant à jamais unique et muni de signes pour toujours distincts, fondateurs de leur intelligibilité, de leur bon ordre, peut-être de leur existence même.

    Orientation

    3La chronologie du sujet et des personnes vivantes, que j’identifiais à leur histoire interne, me conduisit pourtant d’abord vers la philosophie, discipline dans le cursus de laquelle je m’inscrivis à la rentrée universitaire une fois les deux bacs passés. Au même moment, Goery m’invita à suivre son cours sur l’historiographie qu’il donnait dans la nouvelle université de Paris 7 – déjà bruissante de légendes sur les fameuses « UV » (unités de valeur) « Péniche » et « Bicyclette » dont, prétendait-on, la validation s’obtenait par une simple promenade en groupe sur le véhicule ad hoc. Il me proposa un exposé : commenter l’introduction à l’Esquisse du mouvement des prix et des revenus en France au xviiie siècle d’Ernest Labrousse. Ce livre, en même temps que son cours, fut une révélation pour moi. J’apprenais les générations du discours historique – positivisme, histoire événementielle, puis économique et sociale, quantitative, sérielle –, la construction des faits selon des exigences renouvelées, et les liens qui unissaient, au-delà des livres, les hommes et leurs enseignements. Je pus voir Ernest Labrousse lors de la soutenance de Michelle Perrot, Ouvriers en grève (1871-1890), dernière thèse dirigée par lui. C’était, je crois, en juin 1971, dans les locaux de l’université Panthéon-Sorbonne. Celui qui avait révolutionné l’historiographie française – sa dernière disciple devenant ultérieurement pionnière, à son tour, de l’histoire des femmes – m’apparut pratiquer avec simplicité le rituel de la thèse d’État ; par ailleurs, je le croyais membre du Parti communiste, ce qui faisait sens pour des raisons d’ordre familial dont je parlerai plus loin. La même année, je fus séduit par les positions intellectuelles de Paul Veyne, dans son essai Comment on écrit l’histoire, et fis mienne pour un temps sa notion d’intrigue dans le roman vrai de l’Histoire. Je m’interrogeais toujours sur l’émergence, dans l’usage de la langue, de l’emploi du mot histoire au sens de canevas événementiel d’un cheminement individuel – j’entendais les gens, et moi-même, dire « mon histoire » pour « mon passé vécu ». Je rapprochais ce phénomène de la dernière mutation de l’historiographie en France, que l’on appelait « histoire des mentalités ».

    Hésitation

    4Concurremment, au cours de mes dernières années de lycée, je m’étais découvert une passion, la musique. Hubert Bédard venait d’installer son atelier de restauration de clavecins anciens dans un appentis de l’ancien Conservatoire national de la rue de Madrid. Musicien lui-même et disciple du facteur Frank Hubbard, auteur de Three Centuries of Harpsichord Making1, la référence sur le sujet, il apportait du Canada le savoir-faire de la facture ancienne réinventée. C’était les tout débuts en France de ceux que l’on appelle désormais les « baroqueux », à l’affût des moindres informations qui auraient permis de retrouver les techniques et secrets des maîtres anciens : ils traquaient les vieux épicéas grandis sur les adrets des Alpes pour leur bois, renforcé au vent du nord, qui donnait les meilleures tables d’harmonie ; ils chassaient telle variété de corneille afin de tirer de leurs plumes les meilleurs tuyaux pour leurs becs de sautereaux ; ils calquaient leurs phrasés instrumentaux sur les articulations déclamatoires des fables de La Fontaine. Geneviève de Chambure me permit de jouer les clavecins du musée de la rue de Madrid, ainsi que les siens – le Ruckers-Taskin, le Colesse, le Desruisseaux – qui sont parmi les plus beaux instruments du monde. Lors d’un court séjour chez un facteur à Heidelberg, la tentation fut grande de m’engager comme apprenti. J’hésitai. J’apprenais le jeu, les instruments. Après mon baccalauréat, avec Harry Cox, compositeur et pianiste, j’étudiais la Première partita en si bémol de Jean-Sébastien Bach. Pendant deux ans, mes pensées et mes gestes s’agrégeaient aux rythmes étincelants du Praeludium, de l’Allemande, de la Corrente, des Menuets et de la Giga. M’interrogeant sur le groupement hexanumérique des partitas opus 1 de la Klavierübung, et de nombreuses autres œuvres de Bach – six Partitas et sonates pour violon seul, six Suites pour violoncelle seul, six Suites françaises, six Suites anglaises, six Concertos brandebourgeois, six Sonates en trio pour orgue, six Sonates pour violon et clavecin, six Chorals de Schübler… –, au terme d’une réflexion qui dura le temps d’étude de la Première partita, je l’expliquais par une exigence formelle numérologique et pédagogique : signifier que les composants d’une œuvre humaine se formaient dans le miroir de l’œuvre de la Création (six jours) et, de ce fait, ne pouvaient l’excéder en nombre. Je considérai cette explication comme « ma première idée ». Nul doute que la pensée musicale a dû aussi former mon esprit, m’ouvrir à des organisations symboliques me permettant d’aborder des façons de penser englouties, devenues étrangères.

    Expériences fondatrices

    5À la rentrée 1971, j’allais avoir vingt ans, l’Histoire et Jean-Claude Goery eurent raison de moi. Mon professeur me conseilla l’inscription à Paris 1, non pas pour y suivre les cours où l’on se bousculait – la « crise de 1929 », la « Révolution française » –, mais pour y écouter Robert Fossier, Michel Serres, Hélène Ahrweiler et Françoise Duprat ; cette dernière, à son tour, me dirigea vers les « TD » (travaux dirigés) de Claude Gauvard, Michel Kaplan, Bernard Rippe, Philippe Gut.

    6Le commentaire de textes et documents fut l’expérience marquante de ma formation universitaire. Jean-Claude Goery le pratiquait pendant ses cours au lycée, et cette acribie répondait aussi à mon goût du texte. Lors du premier TD auquel j’assistai à Censier, au mois d’octobre, dans une salle comble où certains d’entre nous étaient assis par terre, j’acceptai de prendre en exposé un extrait de contrat tiré des archives de San Nicola de Bari, pour lequel Bernard Rippe avait souhaité « quelqu’un qui sache lire l’italien ». Muni d’une lettre d’introduction, j’entrai pour la première fois à la Bibliothèque nationale à la recherche du document dont mon texte était tiré. L’ouvrage ne se trouvait que là : argument imparable, le seul qui permît à un étudiant de première année de franchir la porte de la salle Labrouste. Sur mon petit comptoir numéroté, on m’apporta un livre de grand format, à couverture sombre, aux feuilles jaunies, illustré de photos couleur sépia : l’architecture anguleuse d’un campanile roman jouxtait des écritures étranges aux lettres longuement sinueuses. L’édit de Rothari, auquel était soumis le contrat de mariage d’une veuve, et le morgincaph, ou « don du matin », auquel elle n’avait pas droit, me plongèrent dans un nouveau monde, celui des Wisigoths. Jamais l’extrait du texte proposé à mon commentaire n’aurait pu livrer du sens si je ne l’avais lu en son entier, édition entre les mains.

    Premiers essais

    7Le souvenir qu’il me reste de ma scolarité universitaire est ainsi constitué d’un écheveau de textes où je m’investissais complètement : la stèle d’Aristodikidès d’Assos – un cas d’école pour l’historiographie, car l’interprétation de son inscription lapidaire constitua la pierre angulaire de l’école historique soviétique quand elle définissait le rôle de l’esclavage dans l’économie antique, afin d’habiliter rétrospectivement la réflexion de Karl Marx sur le mode de production asiatique ; le manifeste de l’ouvrier proudhonien Tolain lors du congrès de Londres en 1865 ; la mort d’Enkiddu dans Gilgamesh ; le capitulaire de Quierzy-sur-Oise… Chaque fois, je tendais à considérer que le texte lui-même contenait a priori tout ce qui était nécessaire au développement de son interprétation. Je ne pouvais m’empêcher de ressentir une analogie entre cet exercice et le commentaire de carte géologique, que je pratiquais avec un réel plaisir dans les cours obligatoires de géographie où, combinant les courbes du relief et la nature des sols, on établissait la morphogenèse, puis les étapes du développement d’un site par l’intégration successive des données topographiques, toponymiques, du tracé des routes, enfin des implantations agricoles ou industrielles. Quand l’ancrage contextuel d’un contenu n’était pas donné par la source documentaire, ce qui est très fréquent pour les périodes anciennes, le rapprochement avec d’autres textes de même nature se révélait indispensable pour le rétablir. Lors d’un TD de Christian Leroy, qui nous avait soumis trois textes de condamnations d’esclaves fugitifs, contemporaines les unes des autres et datant de la période hellénistique, je fis remarquer qu’elles renvoyaient certainement à une évolution de la législation sur l’esclavage. Il fut très étonné : « Ah ! Alors vous avez lu l’article de X qui vient de publier ces textes ! » Je lus l’incompréhension, puis l’incrédulité dans son regard quand je lui dis ignorer et l’article et la revue qu’il mentionnait. C’est également avec lui, lors de mon commentaire de la stèle d’Aristodikidès d’Assos, que je fis l’hypothèse d’une confusion dans l’identification traditionnelle de l’un des personnages mentionnés ; un homonyme, antérieur de plusieurs dizaines d’années, dans une autre zone d’Asie Mineure, permettait d’antidater la stèle et changeait radicalement le contexte de son interprétation. Dans sa reprise, Leroy émit le souhait d’une publication de cette hypothèse dont il parla à plusieurs collègues.

    Construire le savoir

    8Encore plus que pour la période hellénistique, l’histoire antérieure du Proche-Orient ancien offrait la particularité qu’on ne pouvait échapper à la matérialité du support des sources et à la question de leur statut. Exhumées, les tablettes cunéiformes étaient faites de la terre elle-même : une fois déchiffrées, leur interprétation et sa portée pouvaient dépendre du lieu de leur invention, de la stratigraphie de leur trouvaille. Mais il ne s’agissait, le plus souvent, que de bribes de connaissance. Ce que l’on comprenait de l’histoire des royaumes d’entre Tigre et Euphrate, des plaines du Liban et du plateau anatolien se réduisait, pour reprendre ce que nous en disait Jean-Marie Durand, à une « mince couche de savoir à la surface d’un lac insondable ».

    Contexte

    9Pendant mes années de licence et de maîtrise, j’enseignais à plein temps comme maître auxiliaire de musique, soit vingt-deux heures de cours par semaine. D’abord à Montreuil, puis, l’année suivante, au collège Romain-Rolland à Clichy-sous-Bois. Au collège Paul-Éluard, j’avais environ trois cents élèves appartenant à une douzaine de classes, dont une sixième dite « de transition », avec un maître unique. Les « transitions », certains déjà adolescents, étaient relégués à part dans l’école, leur classe échouée au bout d’un long couloir, comme la moraine frontale d’un glacier, un petit groupe poussé là de pierres bosselées, chacune d’une taille et d’une géologie inconnues de sa voisine. Une fille, dont les parents s’étaient suicidés, pouvait être prise de larmes pendant le cours ; un garçon de douze ans affirmait pouvoir défoncer une chaise d’un seul coup de pied (« M’sieu, vous voulez voir ? » m’a-t-il demandé) et racontait s’entraîner au tir au revolver à balles réelles, avec son père, dans la cave de sa maison. Beaucoup plus tard, j’ai compris le luxe que représentait la toute petite sixième composée de moins d’une dizaine d’élèves portugais, marocains et yougoslaves qui ne comprenaient pas, ou peu, le français. Mais ils connaissaient tous des chansons dans leur langue et même le plus mutique d’entre eux, un petit Marocain, encouragé par ses camarades, un jour chanta.

    Apprentissages

    10Je suivais donc peu les cours magistraux à la Sorbonne, et les TD de licence furent surtout choisis en fonction de leurs horaires. Celui de Michel Serres, le samedi matin, où nous n’étions que cinq inscrits pour les « sciences de la chaleur au xixe siècle », était une fête pour l’imagination. Son analyse des fondements de la thermodynamique le conduisait à une démonstration où Turner et Marx étaient quelques-uns des multiples inventeurs de machines qui reproduisaient les principes décrits par Sadi Carnot dans ses Réflexions sur la puissance motrice du feu et sur les machines propres à développer cette puissance. Un jour, à propos de la « bêtise académique », il esquissa des deux mains, dans l’espace, un grand volume sphérique pour évoquer une « masse d’une merveilleuse densité ». Ce raccourci sur l’aveuglement renforcé dont peut témoigner la communauté savante venait en écho à un propos de Jean-Marie Durand sur le « psittacisme académique » : « Si vous voyez une même vérité répétée dans les mêmes termes par plusieurs générations d’historiens, allez immédiatement voir à la source : vous pouvez être sûr qu’une surprise vous attend ; plus le sujet est important, plus, généralement, la surprise est grande. »

    11En application du cours de paléographie de Robert Fossier, je transcrivais par-devers moi toutes les planches de textes médiévaux des manuels de Prou et Stiennon. Comme Michel Serres, Fossier parlait sans notes, debout, légèrement adossé au bureau. Sans jamais le moindre temps mort, il avançait dans son propos comme le laboureur picard du xiiie siècle dont il nous avait si bien décrit précédemment la technique du sillon continu, déroulé en spirale à partir du centre de son champ. François Aron, enfin, le lundi soir de 20 heures à 22 heures, réunissait devant lui une quinzaine d’individus de tous âges, généralement engagés dans la vie professionnelle et également ‘mordus’ par les analyses politiques, parfois très malicieuses, qu’il faisait des textes de l’Antiquité grecque. Je me souviens de sa brillante reprise de mon exposé sur l’assemblée du peuple d’Athènes après la défaite d’Aegos-Potamos. J’avais abordé le célèbre passage de Thucydide – cette défaite marque la fin de la guerre du Péloponnèse et de la démocratie à Athènes – de manière beaucoup trop littérale, sans y relever tous les signes des rapports de force entre les factions, ni les manipulations de l’assemblée par les politiciens. Sa façon de lever le voile d’une rhétorique déclarative qui composait avec des enjeux de pouvoir m’a ouvert les yeux sur l’interprétation de toute source institutionnelle, de tout discours rapporté dans une source littéraire.

    Courants porteurs

    12Avec Claude Gauvard, j’ai capitalisé ce que j’avais acquis sur le Moyen Âge, ayant suivi la quasi-totalité des travaux dirigés consacrés à cette période pendant les deux années du « DUEL » (diplôme universitaire d’études littéraires). Je retrouvais son TD pour la deuxième année consécutive. Le Moyen Âge ne m’attirait peut-être pas plus que le monde antique ou que la réflexion épistémologique sur le métier d’historien, mais, comme tous mes condisciples, j’étais pris par la parole historienne et l’enthousiasme d’un enseignant qui avait eu, de plus, la clairvoyance de m’imposer plusieurs exposés à présenter chaque année, me permettant ainsi de maintenir un lien continu avec le travail universitaire que mes activités professionnelles, l’apprentissage de l’harmonie, du contrepoint et du piano avec Harry Cox tendaient à distendre ou à interrompre. Elle me demanda quelles étaient mes intentions et projets pour la maîtrise. J’exprimai la tentation du Proche-Orient et de l’apprentissage du babylonien, que l’on m’avait proposés. « Vous devez faire votre maîtrise avec Bernard Guenée », me dit-elle simplement.

    13Je fus reçu dans le minuscule bureau des professeurs, au deuxième étage, à côté de l’ancienne bibliothèque Halphen. Calé dans un fauteuil bas, à côté d’une petite table, Bernard Guenée me fit asseoir sur une chaise juste devant lui.

    14« Mon cher ami, me dit-il, il y a deux sortes de gens : il y a les c… et puis il y a les autres. » Cette phrase est gravée dans ma mémoire. Je crois l’avoir seulement enregistrée et avoir attendu l’information qui me concernerait vraiment. « Claude Gauvard m’a parlé de vous… » Il évoqua quelque chose de positif. Puis, s’interrogeant sur mon nom, s’enquit de mes origines, de mes intérêts. Je parlai brièvement de mon père, Américain qui avait débarqué en Normandie, et, comme je le mis au courant de mes activités musicales, il me demanda si j’aimais la mélodie française de la fin du xixe et du début du xxe siècle. Duparc était pour lui le sommet de la musique. Moi qui n’avais d’oreilles que pour Bach et Schubert, j’éludai, parlant du cycle de l’Horizon chimérique de Fauré, dont j’avais étudié la partition pour le baccalauréat. « Connaissez-vous les grands mystères du Moyen Âge ? – Non », répondis-je. « Lors des entrées royales, on représentait de petits mystères qui racontent toutes sortes d’histoires tirées de la Bible ou des vies de saints. Ces saynètes sont souvent en rapport avec les thèmes chers à la propagande royale. À la même époque, il existe de très longs mystères sur les mêmes sujets. Il faudrait que vous alliez regarder ces textes pour voir si l’on y trouve aussi des éléments de propagande politique. »

    Découverte des mystères

    15C’est en consultant les uns après les autres les différents fichiers du sous-sol de la salle Labrouste, immense hypogée où l’on descendait l’esprit battant de prières bibliographiques, que je rassemblai mes premières références de mystères. Trois textes, dont les thèmes pouvaient être liés à l’institution monarchique, attirèrent mon attention : les mystères du Siège d’Orléans, de la Destruction de Troie, et de saint Rémi. Deux d’entre eux étaient aisément accessibles. Le Siège d’Orléans se trouvait en usuel parmi les in-quarto dont les dos formaient les longs rubans carmins de la Collection de documents inédits sur l’Histoire de France2, au fond de la salle des imprimés ; la Destruction de Troie, curieuse autographie du xixe siècle d’un imprimé de la Renaissance, se lisait sans attrait3. D’une note de Marc Bloch, dans les Rois thaumaturges, j’avais découvert l’existence du Mystère de saint Rémi4, un manuscrit encore inédit que je devais consulter ultérieurement à la bibliothèque de l’Arsenal. Un quatrième texte, un Mystère de saint Louis, m’intriguait. Mentionné par une fiche manuscrite des « Anonymes – Avant 1939 », il ne semblait cité par personne.

    16On accédait à la Réserve des livres rares par un escalier presque dérobé dans la salle Labrouste. J’y consultai le gros volume cartonné de rouge, avec lettres d’or sur un dos de cuir brun, préparé en 1870 pour un club aristocratique anglais ; après la contre-garde, la gravure censée illustrer l’auteur du mystère aurait aussi bien pu s’appliquer à Faust dans son cabinet de travail. Le ton de la préface me surprit, car le lecteur était prévenu qu’il aurait sous ses yeux l’« œuvre d’un copiste ignorant, qui ne savait ni lire ni écrire5 ».

    17Poursuivre la lecture de ces mystères demandait un effort. Non pas à cause des vices de forme dénoncés par leurs éditeurs et commentateurs des xixe et xxe siècles, qui glosaient sur la longueur – vingt mille, trente mille, soixante mille vers –, l’ennui et le caractère stéréotypé de ces textes. Certes, des groupes de chevaliers et hommes d’armes y proclamaient, les uns à la suite des autres, les mêmes intentions de fidélité politique ou de bravoure guerrière. C’étaient plutôt les discontinuités internes qui constituaient, pour moi, un véritable écueil à leur lecture : il y avait de constantes ruptures entre les répliques des personnages, dont les actions étaient juxtaposées plutôt qu’enchaînées. Les événements scéniques et la trame générale de l’histoire échappaient, selon toute apparence, à de quelconques unités de temps, de lieu, d’organisation.

    18Le Mystère de saint Louis était de loin le plus animé et varié de mes textes : le diable Penthagruel y décrivait à Lucifer sa nuit de travail à Paris, distribuant « par soutille touche » du sel dans la bouche des buveurs endormis pour les assoiffer plus encore, son compère Tytinillus ramassant de son côté les jurons que les prêtres et chanoines proféraient en disant leurs Heures, les mettant dans un grand sac à l’usage de la comptabilité des péchés. Ce mystère était aussi celui où la représentation du pouvoir était la plus démonstrative et pouvait nourrir mon travail : le saint-roi, toujours conseillé par un groupe de seigneurs laïques et ecclésiastiques, convoquait ses vassaux par l’intermédiaire de ses hérauts Fleur-de-Lis et Paris ; on assistait à l’élaboration et à la promulgation de la Grande Ordonnance de 1256, dictée une première fois par le roi lui-même à son Conseil, puis répétée intégralement par Fleur-de-Lis ; le duc de Bourgogne, convoqué à Paris, se faisait accueillir en ces termes par le roi de France : « Pas ne devez être haÿ, car vous avez bien obeï à nostre command, bien le voy. » J’étais arrivé à la conclusion que le texte avait été composé dans l’entourage de Louis XI entre les années 1465 et 1472, quand le rapport de force entre le roi et le duc de Bourgogne était exactement l’inverse de celui que l’on voyait représenté : il semblait possible de faire l’hypothèse que le mystère eût été préparé pour fortifier l’image du pouvoir royal en un moment de grand péril.

    19Mais la richesse du texte – plus de deux cents personnages appartenant à toutes les catégories sociales et s’exprimant dans les registres d’expressions et les situations les plus variés – permettait à quiconque d’y découvrir ce qu’il était venu y chercher : moralités, humour, sacralité, pouvoir… Pour que les éléments de représentation du pouvoir royal fussent vraiment signifiants, je pensais qu’il eût fallu que la structure du texte y renvoyât également. En étudiant l’organisation de l’œuvre, j’en vins à me la représenter sous la forme d’une trame polyphonique formée de différentes voix, tantôt concordantes tantôt discordantes : le bien et le mal avec leurs représentants célestes (anges versus diables) et leurs incarnations terrestres (chrétiens versus païens). L’assemblage de ces voix était nécessaire pour que soit tissée la représentation d’une totalité. J’imaginai un principe globalement identique à celui qui est à l’œuvre dans le Jardin des délices de Jérôme Bosch. Il ne fallait pas dégager un sens par la prééminence discursive d’un panneau sur les autres – le « Jardin des délices » (panneau central) qui s’imposerait en conclusion aux deux autres, l’« Enfer » (volet droit) et le « Paradis » (volet gauche) –, mais voir que les trois panneaux simultanément signifiaient l’imago mundi dans sa totalité, préfigurée par la sphère de la « Création du monde » (volets fermés), et que tel pouvait être le dessein de l’auteur dans la construction de son œuvre. Cela semblait aussi conforme au principe de la glose médiévale de la Bible selon les quatre sens de l’Écriture. Fort de cette constatation, je cherchai à comprendre l’ensemble du Mystère de saint Louis et le détail des différentes actions qui le tramaient selon la place de chacune dans l’organisation polyphonique sous-jacente que je découvrais.

    20Une fois achevée la lecture de l’édition de Francisque Michel, il me fallait voir sa source, un désir aiguisé par mon apprentissage de la paléographie avec Robert Fossier. J’allai pour la première fois au département des Manuscrits, où j’obtins sans difficulté le volume du Mystère de saint Louis, comme ma condisciple Béatrice Chauvoix, qui disposait autant qu’elle le souhaitait des Grandes Chronique de Bretagne de Pierre Le Baud sur lesquelles elle faisait sa maîtrise. Son manuscrit, sur parchemin, contenait d’extraordinaires miniatures, d’une fraîcheur telle qu’il semblait à peine sorti de l’atelier de fabrication. Après quelques mois de consultation, plusieurs jours par semaine, elle me fit observer que les couleurs n’avaient déjà plus leur éclat initial. En comparaison, mon Jeu saint Loÿs – tel était son titre dans le manuscrit – semblait l’œuvre de scribouillards et son papier portait les traces d’un usage intensif. Sa lecture se révélait difficile, mais ses ratures et son aspect même piquaient ma curiosité.

    Le mémoire : une soutenance mémorable

    21Nous n’étions que quatre étudiants en maîtrise avec Bernard Guenée, qui nous proposa quatre séminaires dans l’année, chacun consacré à l’exposé de l’un d’entre nous. Pour rédiger mon mémoire, je m’isolai pendant l’été au centre culturel des Fontaines, à Chantilly, où se trouvait alors la plus grande bibliothèque privée d’Europe (700000 livres), chez les Jésuites. La bibliothèque était un grand bâtiment moderne accolé à un château du xixe siècle, dans un parc de 60 hectares de bois. Le château et sa propriété avaient été cédés aux Jésuites « au prix symbolique du mur de clôture » par la famille Rothschild, en remerciement des services rendus pendant la guerre à la communauté juive, en particulier « pour le sauvetage d’enfants juifs dans la région lyonnaise », m’a-t-on dit. Nous étions quelques laïcs à partager la vie de la communauté, constituée pour la plupart de théologiens, de philosophes, ainsi que des rédacteurs du Dictionnaire de spiritualité. J’eus la chance d’y rencontrer Stanisław Musiał, un jésuite polonais qui, après des études de philosophie à Munich et de théologie à Rome, préparait un doctorat sur l’anthropologie philosophique de Charles de Bovelles, un disciple de Lefèvre d’Étaples. Remarquable dactylographe – en plus de l’usage exclusif du latin comme langue véhiculaire au séminaire, ses tuteurs lui avaient imposé l’apprentissage de la dactylographie dès l’âge de quatorze ans –, il se proposa de taper mon mémoire, ce qui me permit de le rendre en temps et heure.

    Jeu saint Loÿs, ms. Paris, BnF fr. 24331, folio 9 recto.

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    L’interpolation en marge à droite est de la main de Denis de Sous-le-Four, grand bourgeois parisien, médecin et conseiller de Louis XI (1000 l. annuels, 1464-1469), qui a revu l’original du rédacteur de l’œuvre (Triboulet ?).

    22Convoqué pour la soutenance en bibliothèque Halphen, les assistants présents – Gauvard, Genet, Demurger – me rassurèrent : « Ça va se passer dans son bureau. Ne vous inquiétez pas, c’est une formalité. » Bernard Guenée arriva. Il demanda à tout le monde de sortir. Françoise Autrand à sa gauche, il me fit asseoir de l’autre côté de la grande table : « Je vous écoute », me dit-il. On ne m’a jamais dit qu’il faut présenter son mémoire ! pensé-je. J’improvisai. Au bout de dix minutes, il m’arrêta – « Bon, je vois que vous connaissez votre sujet » –, puis m’expliqua avoir lu deux fois mon mémoire et avoir été « très déçu ». Je n’avais pas fait ce qu’il attendait. « On vous avait demandé de chercher les éléments de propagande politique et de les commenter, bon sang, pas d’analyser tout le texte ! » Je répondis qu’il me semblait nécessaire, pour le faire, d’avoir d’abord compris la structure du mystère, si on voulait s’assurer de la pertinence interprétative de ce que l’on en extrayait. Ma mémoire conserve le souvenir d’un impossible dialogue. Je crus naïvement pouvoir dégager ma responsabilité des fautes d’orthographe en avouant ne pas avoir tapé le texte moi-même. Il me fut répondu du tac au tac que, en dégageant ainsi ma responsabilité, c’était toujours les lecteurs qui, au final, « se faisaient enc… » À la mimique amusée, mais non surprise, de Françoise Autrand, je compris que les pics de liberté lexicale du maître étaient d’un usage notoire. Puis vint le verdict : « Mention assez bien. » Claude Gauvard, qui recevait Guenée à dîner le même soir, me demanda si je voulais « qu[’elle] mette de l’arsenic dans sa soupe ».

    L’état de la bibliographie à l’époque

    23L’année qui suivit – j’étais installé aux Fontaines en tant qu’hôte de longue durée – fut consacrée en grande partie à lire de nouveaux textes, édités ou manuscrits, en développant mes réflexions sur la structure des mystères. Deux ouvrages venaient de paraître, qui avaient fait du bruit : Le Cercle magique. Essai sur le théâtre en rond à la fin du Moyen Âge, d’Henri Rey-Flaud, et L’Espace théâtral médiéval, d’Élie Konigson6. Malgré l’absence d’une documentation explicite, Rey-Flaud avait tenté de démontrer la rotondité des dispositifs scéniques. Il aboutissait à la démonstration d’une symbolique du théâtre des mystères en tant que theatrum mundi, dans le cadre plus général d’une théâtralisation du monde. Konigson, utilisant les mêmes sources, les rapportait à une organisation de l’espace urbain qui contextualisait le fait dramatique dans les stratégies de la bourgeoisie des villes et de la société de cour. En dépit de l’intérêt de ces thèses, aux frontières de l’histoire culturelle et de la sociologie, je contestais une démarche qui, dans les deux cas, privilégiait des sources lacunaires tout en négligeant les seuls vrais témoins organiques : les textes. Là où il y avait de la construction symbolique, là il y avait du sens. À condition de les analyser de manière intégrale, les textes demeuraient les sources les plus complètes à notre disposition pour connaître les référents des images bibliques et profanes projetées dans l’espace collectif public aussi bien qu’individuel et privé. Somme toute, il me semblait que les travaux de Rey-Flaud et de Konigson s’inscrivaient dans la continuité de l’historiographie française consacrée aux mystères depuis le milieu du xixe siècle, comme d’ultimes développements du cours de Paulin Paris qui, le premier, avait posé comme centrale la question du dispositif scénique de la mise en scène des mystères, en 1855, au Collège de France7.

    Premiers constats et premières intuitions

    24La lecture des manuscrits me confirmait aussi que les éditions ne répondaient pas à la question de l’usage pour lequel ils avaient été préparés : je voyais de mystérieux signes interlinéaires ou marginaux, jamais restitués par les éditeurs, et l’on parlait de « manuscrits de théâtre » sans que fût posée la question de ce qui permettait de l’affirmer. Enfin, la présence de personnages surnaturels sur scène et l’apparente confusion temporelle des incarnations qu’ils figuraient m’interrogeaient. Pourquoi tous les personnages, appartenant aussi bien à des mondes réels qu’imaginaires pour nous – anges, diables, rois, princes et saints de diverses époques de l’histoire du monde –, apparaissaient-ils ainsi plaqués dans un temps unique, contemporain des spectateurs ? Il me semblait y apercevoir une particularité du système de représentation médiéval, dont l’épaisseur virtuelle, une troisième dimension donnée par leur « mentalité », nous échappait. C’était, imaginé-je, la clé de leur singulière intégration de l’Histoire et du temps. Autrement dit : l’anachronisme de ces représentations n’était pas le fruit d’une incapacité à poser les événements du passé dans l’historicité que nous pratiquons, mais une construction voulue, un choix délibéré visant à intégrer dans leur présent ce qui faisait fonction d’adossement ou de référence, quelle que soit sa place dans un passé. Les mystères étaient les édifices d’une histoire animée, dont seuls les conflits iconoclastes du monde byzantin au ixe siècle, et les luttes et débats qui s’ensuivirent, permettaient de mesurer l’ampleur des enjeux dont ils prenaient le relais dans les esprits et la culture des xive et xve siècles.

    Rencontres

    25Je partageais mes réflexions avec deux nouveaux venus aux Fontaines : Eleanor Roach, qui achevait d’éditer le Roman de Mélusine, de Coudrette8, à partir de vingt manuscrits dont elle possédait tous les microfilms et photos – telle une héroïne de roman médiéval, elle partait tôt le matin dans la forêt couper du bois à la hache ; Pierre Lardet, jeune jésuite, préparait l’édition de l’Apologie contre Rufin de saint Jérôme9 et m’invita fortement à rencontrer Michel de Certeau, « à la pensée météoritique », disait-il, pour lui présenter mes textes et hypothèses. Un article publié dans Le Monde par de Certeau, évoquant l’historien qui construit son présent à partir du matériau hétérogène des faits de sa mémoire, me frappa, tout comme son face-à-face télévisé avec le jeune Bernard Henri-Lévy, à qui il demanda comment le discours du normalien extrêmement brillant qu’il était, agissait à transformer les réalités qu’il décrivait. Quand je téléphonais à l’université Paris 7, on m’apprit que de Certeau venait de partir à San Diego. Je me souviens de ma déception, du sentiment d’avoir manqué quelque chose.

    Racines

    26Accorder son travail d’historien à sa position d’acteur du discours, ainsi que je l’entendais clairement formuler dans les propos de Michel de Certeau, faisait écho à un exemple familial : mon père, jeune enseignant et communiste, avait milité avant la guerre avec les dockers de Harry Bridges dans le port de San Francisco et démarché les ouvriers mexicains des fruiteries californiennes pour les syndiquer – il parlait couramment l’espagnol. Convaincu de l’existence d’un sens de l’Histoire selon la conception du matérialisme dialectique, il lui fallait œuvrer avec les travailleurs sur le terrain des droits sociaux. Une fois démobilisé, et après quelques années où il enseigna les langues romanes à l’université d’État de San Francisco, il était venu à Paris avec une bourse Fulbright pour achever sa thèse sur Leopardi, interrompue par la guerre. Déjà surveillé par le FBI au moment de son départ, il décida de ne pas rentrer une fois son temps de mission épuisé, tant l’atmosphère en Amérique, même en Californie, lui était devenue irrespirable. Reprenant une expression popularisée par Jean Zay à l’époque du Front populaire, il se présentait comme un « travailleur intellectuel ». À mes yeux, il fut un moine laïc d’une religion athée, remplissant l’office tutélaire du travail dans l’abnégation de soi. Je me souviens, enfant, l’entendre régulièrement citer The Theory of the Leisure Class, de Thorstein Veblen, dont le titre m’intriguait, ne comprenant pas si leisure signifiait « loisir » ou « plaisir ».

    Autre filiation

    27Le temps qui n’était pas consacré aux mystères était celui d’une forme d’assistanat de recherche auprès du père Stanisław Musiał, extension naturelle de notre amitié. Il me fit découvrir les correspondances épistolaires des humanistes – celle de Charles de Bovelles, dont il avait achevé l’édition10 –, l’importance des milieux pour déterminer la formation intellectuelle et culturelle d’un auteur, l’Ars oppositorum, l’histoire de l’enseignement scolaire et universitaire. Sur ses instructions, j’allai dépouiller les Rotuli nominandorum de l’Universitas Parisiensis à la Réserve de la bibliothèque de la Sorbonne. J’y découvris les plus anciennes mentions d’archives de Bovelles et je pus vérifier, conformément à ce que S. Musiał m’avait dit, le sens précis du mot magister dans la documentation institutionnelle parisienne à cette époque : cela désigne toujours un maître ès arts, même si le suppôt de l’Université a acquis d’autres diplômes11. Sur ses indications, je découvris encore la note anniversaire de la mort de Bovelles dans le Nécrologe de la chartreuse du Mont-Renaud au département des Manuscrits de la Bibliothèque nationale. Ensemble, nous allâmes dans les archives et bibliothèques municipales de Laon, Noyon et Saint-Quentin. Ces journées m’ont tout appris de la recherche documentaire. Je n’aurais rien pu découvrir ultérieurement, si je n’avais vu de façon tangible les possibilités heuristiques qu’offre le dépouillement des sources, mais seulement une fois que l’on a compris l’organisation institutionnelle et administrative qui sous-tend la production écrite d’une communauté et de ses membres, qu’il s’agisse d’un testament, d’un procès, d’un contrat, d’un acte quelconque.

    Le témoignage

    28Un jour que j’évoquais le sauvetage des Juifs pendant la guerre, Stanisław me fit observer que la situation n’était pas la même partout en Europe. En Pologne, à la différence de la France, l’aide aux Juifs était immédiatement punie de mort. Il avait à peine quatre ans, dit-il, quand ses parents avaient recueilli un Juif fugitif. On les dénonça. Les gendarmes allemands étaient venus chez eux pour l’arrêter et les avaient tous alignés, lui et sa famille, devant le mur de leur maison. Il se souvenait s’être précipité pour saisir aussi fort que possible les jambes de l’homme qui commandait – fermant les yeux, il eut le geste de serrer fortement, intensément, les bras en croix sur sa poitrine –, mais l’homme le renvoya contre le mur d’un coup de pied ; s’étant relevé, il s’était jeté sur lui pour ressaisir ses jambes. Après, il ne se souvenait plus de rien. Plus tard, ses parents lui racontèrent : l’officier avait renvoyé son peloton, prétextant qu’il exécuterait lui-même l’enfant et sa famille ; puis il avait tiré en l’air. Jusqu’à la fin de la guerre, ce capitaine était régulièrement revenu les voir, apportant des bonbons pour lui – il se souvenait très bien de leur papier coloré –, expliquant ne pas avoir eu le courage de commander le feu quand il avait vu ce petit bonhomme, qui n’aurait rien dû comprendre, revenir à la charge sur lui. Il avait un fils, disait-il, du même âge. Seulement bien plus tard, dans les années 1990, lui reviendra la vision du Juif, implorant pitié, traîné par terre, attaché à un cheval, et le regret, enfoui, de n’avoir pu lui sauver la vie.

    Engagement intellectuel

    29Réinstallé à Paris, à l’automne 1976, je gagnais ma vie en donnant des cours de piano. Aucun historien ne paraissait à même de s’intéresser à mes hypothèses sur les textes de mystères, et l’expérience du travail de maîtrise avec Guenée – à qui je devais la découverte de ce corpus – m’avait échaudé. Je présentai à Jean Dufournet mon « Projet de recherche sur les Mystères de saint Louis et sur le rôle de l’image dans les mentalités à la fin du Moyen Âge », qu’il accepta comme un sujet de thèse. Quand il me reçut, à Censier, il avait sur son bureau l’un des cent exemplaires de l’édition du Mystère de saint Louis de Francisque Michel, et je pus répondre à sa demande : « Y a-t-il un bourreau dans ce texte ? »

    30Je sentis rapidement que mon projet était trop vaste, trop abstrait. Avec le recul, je vois ce qu’il devait à la position « foucaldienne » implicite à beaucoup de tentatives intellectuelles de l’époque, en linguistique (je pense à Antoine Culioli, dont j’avais suivi les cours sur la théorie de l’énonciation à Paris 7), en histoire et en sociologie, avec son désir de réponse universelle à l’objet du savoir. Et plus je regardais mon manuscrit, plus les questions concrètes se faisaient pressantes. Les ratures et biffages montraient que le texte avait été corrigé. Mais au nom de quelle logique la « leçon originale » barrée était-elle plus digne d’être éditée dans le corps du texte que ce que l’auteur ou ses contemporains avaient récrit en marge ou entre les lignes ? Et si cette récriture était le texte effectivement joué ? Et que signifiaient ces signes marginaux dont il n’était jamais fait mention et que je retrouvais dans de nombreux autres manuscrits ? Il fallait une nouvelle édition. Dufournet accepta que mon sujet soit transformé en Édition critique du Jeu saint Loÿs, ms. Paris, BN fr. 24331.

    31Entre-temps, le service militaire m’avait rattrapé. À Neustadt an der Weinstrasse, dans le Palatinat, j’ai expérimenté les ressources de l’armée en matière d’absurdité et de violence dans le commandement des hommes. Lors d’un séjour de plusieurs semaines dans un hôpital militaire, à Paris, un médecin auquel je m’étais confié me convainquit, comme l’avocat que j’avais consulté, de renoncer à la désertion. Mais, ironie du sort, je n’aurais certainement jamais pu réaliser l’édition des 19200 vers du Jeu saint Loÿs si, avant mon intégration au service du Chiffre de l’armée, je n’avais été formé à la dactylographie codée, sur clavier muet, pendant deux mois, au rythme de quatre heures par jour, six jours par semaine, avec examen hebdomadaire. J’étais fier de mon certificat de secrétaire-chiffreur avec mention « très bien ».

    32En sortant de l’armée, je repris l’enseignement dans les collèges, en tant que professeur de musique, d’histoire et de géographie, dans un CES (collège d’enseignement secondaire) et un « LEP » (lycée d’enseignement professionnel) du 13e arrondissement de Paris. Mes week-ends et vacances étaient consacrés à l’édition du saint Louis, dont Jean Dufournet me demandait régulièrement si je la terminerais « un jour ». Avec Élisabeth Lalou, rencontrée devant un manuscrit de théâtre à la Bibliothèque nationale et qui avait édité les Mystères de saint Crépin et Crépinien pour sa thèse de l’École des chartes, nous étions tombés d’accord sur le fait qu’il fallait opérer une révolution dans l’approche des textes de théâtre. Seul un examen attentif des témoins manuscrits permettait d’élaborer une typologie et de faire des hypothèses sur l’usage pour lequel ils avaient été produits, sur leur statut. J’imaginais un continuum théorique, depuis la composition d’un mystère composé « à la table » par un auteur ou remanieur, recopié en plusieurs exemplaires nécessaires aux répétitions, enfin diffusé dans des manuscrits plus ou moins luxueux destinés à la lecture. Chaque moment de ce continuum était marqué par des pratiques de copistes (format des cahiers et pliages pour la justification des originaux, par exemple) et des signes (« crochets » et marques de répétition) qui distinguaient à quelle étape appartenait le manuscrit étudié.

    33J’obtins une bourse du British Council pour un projet d’étude de six semaines sur les « manuscrits de théâtre français dans les bibliothèques de Grande-Bretagne ». Il me fallut démissionner de mes différents postes d’enseignement pour en bénéficier. En octobre 1983, à Édimbourg, invité par Graham Runnalls, déjà très connu parmi les spécialistes du théâtre médiéval, je parlai toute une soirée de mes projets, de ce que j’avais compris de la typologie des manuscrits de théâtre. Cela semblait l’intéresser vivement et, quand je m’excusai d’avoir été si bavard, il répondit simplement : You had a lot locked in ! Quelque temps plus tard, Michel Rousse, professeur à l’université de Rennes, étonné par la parenté entre les idées que lui soumettait G. Runnalls et mes projets qu’il connaissait, me téléphona pour éclaircir cette curieuse rencontre. Il m’apprit que le professeur d’Édimbourg déposait un programme de recherche auprès de la British Academy sur la typologie des manuscrits de théâtre – pour lequel il obtint un congé sabbatique de six mois et auquel il se consacra longuement par la suite. Son premier article dans ce domaine porte le même titre que celui qu’Élisabeth Lalou et moi avons publié sur le sujet12. Cependant, la lecture du manuscrit du Mystère de la Destruction de Troie à la Bibliothèque nationale d’Écosse m’avait livré une information importante : en marge du monologue de Cassandre, qui prophétisait la chute et la destruction de la ville, une didascalie disait : « Ces lignes se doivent répéter trois fois. »

    34Comme je rentrais de Grande-Bretagne, une collègue qui travaillait au quotidien Le Provençal me proposa de la remplacer. Même en tant que stagiaire, mon salaire serait le double de celui d’un maître auxiliaire de collège, et je pouvais rester à Paris. C’est ainsi que je devins journaliste.

    Notes de bas de page

    1  Cambridge, Harvard University Press, 1965.

    2  François Guessard et Eugène de Certain, Le Mistere du Siege d’Orleans, publié pour la première fois d’après le manuscrit unique conservé à la Bibliothèque du Vatican, Paris, Imprimerie impériale, 1862.

    3  Edmund Stengel, L’Istoire de la destruction de Troye la Grant, translatée de latin en francoys, mise par parsonnages et composée par maistre Jacques Milet, … l’an mil quatre cens cinquante, le deuxiesme jour du moys de septembre, et imprimée a Paris par Jehan Bonhomme, le 12 de may mil quatre cens quatre vingts et quatre. Autographische Vervielfältigung des der königl. Bibliothek zu Dresden gehörigen Exemplars veranstaltet von E. Stengel, Marburg-Leipzig, N. G. Elwert, 1883.

    4  Marc Bloch, Les Rois thaumaturges. Étude sur le caractère surnaturel attribué à la puissance royale particulièrement en France et en Angleterre, Paris, [1925], Armand Colin, 1961, p. 126, note 1 : « D’une indication de Funck-Brentano, Le Roi, p. 177, n. 4, on pourrait conclure que le Mystère de St Remy, conservé dans un manuscrit du xve siècle, Arsenal 3364, renferme un passage relatif au toucher [des écrouelles] ; vérification faite, il n’en est rien ; le Mystère met seulement en scène le miracle de la Sainte Ampoule. »

    5  Francisque Michel, Le Mystère de Saint Louis, roi de France, publié pour la première fois d’après un manuscrit de la Bibliothèque nationale par Francisque Michel. Imprimé pour le Roxburghe Club, Westminster, Nichols et fils, 1871, p. iv.

    6  Henri Rey-Flaud, Paris, Gallimard, 1973 ; Élie Konigson, Paris, Éditions du CNRS, 1975. Il s’agit là d’ouvrages issus de thèses d’État. Rey-Flaud, ultérieurement professeur à l’université de Montpellier, après son livre Pour une dramaturgie du Moyen Âge (Paris, PUF, 1980), se consacra à la psychanalyse ; Konigson animera jusqu’au début des années 2000, au CNRS, le Laboratoire de recherche sur les arts du spectacle (Laras).

    7  Paulin Paris, « La mise en scène dans les mystères », Journal général de l’instruction publique et des cultes, 30 mai et 13 juin 1855.

    8  Eleanor Roach, Le Roman de Mélusine ou Histoire de Lusignan, par Coudrette, Paris, Klincksieck, 1982.

    9  Pierre Lardet, Saint Jérôme. Apologie contre Rufin, Paris, Éditions du Cerf (Sources Chrétiennes, 303), 1983.

    10  Édition qu’il ne publia jamais. Cette correspondance a été finalement éditée et publiée en 2002 par Jean-Claude Margolin, que S. Musiał avait été voir en 1976 pour lui présenter son travail.

    11  Stanisław Musiał, « Dates de naissance et de mort de Charles de Bovelles », Charles de Bovelles en son cinquième centenaire 1479- 1979, Paris, Trédaniel, 1982. Je peux citer cet article comme un modèle pour la recherche et la critique documentaire sur le sujet des dates cadres de la biographie d’un personnage, Musiał ayant exploité une grande variété de sources pour démêler une tradition savante qui colportait de fausses informations. En recevant les tirés à part, il fut très contrarié de ce que l’éditeur scientifique, sans l’en avoir averti, avait supprimé la note où il exprimait ce qu’il estimait une dette à mon égard – idée qui ne m’avait pas même effleuré. Il n’acheva jamais sa thèse et ne publia qu’un seul autre article scientifique : « Beatus Rhenanus étudiant de philosophie à Paris (1503-1507) », Annuaire (Les Amis de la bibliothèque humaniste de Sélestat), 1985, p. 271-279.

    12  Élisabeth Lalou et Darwin Smith, « Pour une typologie des manuscrits du théâtre médiéval » [1988] ; Graham A. Runnalls, « Towards a Typology of Medieval French Plays Manuscripts », The Editor and the Text. In Honour of Professor Anthony J. Holden, Philip E. Bennett & Graham A. Runnalls (eds), 1990, p. 96-113.

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    1  Cambridge, Harvard University Press, 1965.

    2  François Guessard et Eugène de Certain, Le Mistere du Siege d’Orleans, publié pour la première fois d’après le manuscrit unique conservé à la Bibliothèque du Vatican, Paris, Imprimerie impériale, 1862.

    3  Edmund Stengel, L’Istoire de la destruction de Troye la Grant, translatée de latin en francoys, mise par parsonnages et composée par maistre Jacques Milet, … l’an mil quatre cens cinquante, le deuxiesme jour du moys de septembre, et imprimée a Paris par Jehan Bonhomme, le 12 de may mil quatre cens quatre vingts et quatre. Autographische Vervielfältigung des der königl. Bibliothek zu Dresden gehörigen Exemplars veranstaltet von E. Stengel, Marburg-Leipzig, N. G. Elwert, 1883.

    4  Marc Bloch, Les Rois thaumaturges. Étude sur le caractère surnaturel attribué à la puissance royale particulièrement en France et en Angleterre, Paris, [1925], Armand Colin, 1961, p. 126, note 1 : « D’une indication de Funck-Brentano, Le Roi, p. 177, n. 4, on pourrait conclure que le Mystère de St Remy, conservé dans un manuscrit du xve siècle, Arsenal 3364, renferme un passage relatif au toucher [des écrouelles] ; vérification faite, il n’en est rien ; le Mystère met seulement en scène le miracle de la Sainte Ampoule. »

    5  Francisque Michel, Le Mystère de Saint Louis, roi de France, publié pour la première fois d’après un manuscrit de la Bibliothèque nationale par Francisque Michel. Imprimé pour le Roxburghe Club, Westminster, Nichols et fils, 1871, p. iv.

    6  Henri Rey-Flaud, Paris, Gallimard, 1973 ; Élie Konigson, Paris, Éditions du CNRS, 1975. Il s’agit là d’ouvrages issus de thèses d’État. Rey-Flaud, ultérieurement professeur à l’université de Montpellier, après son livre Pour une dramaturgie du Moyen Âge (Paris, PUF, 1980), se consacra à la psychanalyse ; Konigson animera jusqu’au début des années 2000, au CNRS, le Laboratoire de recherche sur les arts du spectacle (Laras).

    7  Paulin Paris, « La mise en scène dans les mystères », Journal général de l’instruction publique et des cultes, 30 mai et 13 juin 1855.

    8  Eleanor Roach, Le Roman de Mélusine ou Histoire de Lusignan, par Coudrette, Paris, Klincksieck, 1982.

    9  Pierre Lardet, Saint Jérôme. Apologie contre Rufin, Paris, Éditions du Cerf (Sources Chrétiennes, 303), 1983.

    10  Édition qu’il ne publia jamais. Cette correspondance a été finalement éditée et publiée en 2002 par Jean-Claude Margolin, que S. Musiał avait été voir en 1976 pour lui présenter son travail.

    11  Stanisław Musiał, « Dates de naissance et de mort de Charles de Bovelles », Charles de Bovelles en son cinquième centenaire 1479- 1979, Paris, Trédaniel, 1982. Je peux citer cet article comme un modèle pour la recherche et la critique documentaire sur le sujet des dates cadres de la biographie d’un personnage, Musiał ayant exploité une grande variété de sources pour démêler une tradition savante qui colportait de fausses informations. En recevant les tirés à part, il fut très contrarié de ce que l’éditeur scientifique, sans l’en avoir averti, avait supprimé la note où il exprimait ce qu’il estimait une dette à mon égard – idée qui ne m’avait pas même effleuré. Il n’acheva jamais sa thèse et ne publia qu’un seul autre article scientifique : « Beatus Rhenanus étudiant de philosophie à Paris (1503-1507) », Annuaire (Les Amis de la bibliothèque humaniste de Sélestat), 1985, p. 271-279.

    12  Élisabeth Lalou et Darwin Smith, « Pour une typologie des manuscrits du théâtre médiéval » [1988] ; Graham A. Runnalls, « Towards a Typology of Medieval French Plays Manuscripts », The Editor and the Text. In Honour of Professor Anthony J. Holden, Philip E. Bennett & Graham A. Runnalls (eds), 1990, p. 96-113.

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    Smith, Darwin. « Premières approches d’un métier ». In Devenir historien. Paris: Éditions de la Sorbonne, 2012. doi:10.4000/books.psorbonne.94355.
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