Archéologie
p. 11-19
Texte intégral
1 1951.
2 1952. Émergèrent des sons et des voix. Entendre, voir regards, voix et silences incrustés dans l’ombre.
3 1955. Le soleil inonde la pierre à hauteur de mon visage. Il me hisse sur le chemin de pierre blanche. J’avance, mes pieds si près de l’eau étincelante où nagent les tortues de métal. Le chemin tourne, fait un angle. Ses bras me reprennent, là où le chemin s’arrête, beaucoup plus haut du sol. Le rouge foncé du jambon, avec le pain, sortis de la serviette en cuir où il met aussi les feuilles parsemées de signes. Au-dessus de moi, une épaisse verdeur.
4 1959. Ma rentrée des classes a lieu dans une ferme transformée en école, à quelques kilomètres de Mézières-en-Drouais, en pleine campagne. J’y ai passé l’été. Deux semaines auparavant, le téléphone avait sonné à la maison. « C’est l’école, dit-elle, veux-tu retourner à Dumesnil, ou à l’École alsacienne ? » Pourquoi me demander ça à moi ? pensé-je. Avec effort, j’ai réussi à dire : « Dumesnil. »
5Nous sommes cinq élèves en neuvième. Notre institutrice, d’origine bretonne (elle est de Vannes), madame Cahurel, habite sur place. Il y a seulement une autre classe, des enfants « difficiles », des « grands », dont je n’ai jamais réussi à savoir si c’étaient des sixièmes ou des cinquièmes. Nous n’avons presque aucun contact avec eux, bien que leur classe jouxte la nôtre. Ils viennent de villages ou de fermes des environs. Pour leur maître, ils vont couper les branches de noisetier avec lesquelles il les fouette. Une fois, notre institutrice lui a envoyé l’un de nous pour une punition. Elle n’a jamais recommencé. Le visage de Christophe est en larmes, quand il revient. Le soir, il nous a montré les zébrures sanglantes sur ses cuisses. Le dimanche, nous marchons à travers champs et bois pour aller à la messe à Mézières. En novembre, quand nous sortons courir, tôt le matin, des nappes de brume laiteuse s’effilochent devant moi. Bientôt la terre gelée est dure comme de la pierre, et les nuits, silencieuses et noires, sont ponctuées par le chant du coq. Au printemps, je découvre mon premier fossile, un oursin, dans une gigantesque carrière d’argile rouge que je regretterai longtemps.
Dimanche 21 février 1960.

61960. Mon cœur bat de plus en plus vite, au fur et à mesure que mademoiselle Grellet rend la première composition trimestrielle d’histoire, sur Napoléon. Il avait fallu donner des dates, commenter une carte, et expliquer le « Blocus continental ». Elle tend ma copie, en dernier, avec la meilleure note, et me reproche d’avoir abrégé « Blocus continental » en « B.C. ». Pour toute la classe, c’est un exemple à ne pas suivre. Mais son reproche m’enveloppe ; à la fin de la composition de calcul, quand je lui avais dit, fièrement, ne pas avoir utilisé les feuilles de brouillon, elle s’était exclamée : « Comment vas-tu faire pour vérifier tes fautes ? – Je n’ai pas fait de fautes. – C’est ce que nous verrons ! » avait-elle répliqué en relevant ma copie.
7 1961. Ma mère dit : « Je vais me jeter dans la Seine. » Je me mets devant la porte. L’empêcher de tourner la poignée ronde et cuivrée de notre appartement qui sent encore le neuf. « Je vais me jeter sous un pont. » Elle sort. Elle revient. Je ne comprends pas.
8Il y a le printemps, l’hiver, l’automne et la saison des larmes, qui dure toute l’année. Elles coulent de ses yeux, du matin au soir, et semblent ne jamais sécher, renaître sans cesse. Où est la source de tant de larmes ?
9Bientôt commence la guerre sans relâche, la destruction du quotidien au quotidien, par les mots qui, du matin au soir, s’enchaînent sans fin, entre père et mère. Durant des semaines et des mois, nuits et jours sont broyés dans la substance verbale. Derrière les cloisons, à table, à son grand bureau, devant la bande rythmo de doublage ou sa machine à écrire, dans la cuisine, aux toilettes – à côté de ma chambre – où elle l’assiège tant qu’il refuse de sortir, il s’y est enfermé avec une traduction, lui parlant à travers la porte, lui glissant des feuilles de papier où elle exprime ses besoins d’argent, quand il a fini par se taire ; cette nuit-là, une autre feuille, glissée sous sa porte à elle, sera un inventaire où il conclut, de son écriture calligraphiée : « Je ne suis qu’un vieil esclave de choix. »
10Sans discontinuer, elle lui a parlé depuis tôt le matin jusqu’à très tard le soir ; mon frère et moi avons compté dix-sept heures : le record. Les ponctuations les plus fréquentes insérées par lui dans ses propos à elle : « – Will you please cut it out ! Est-ce que tu vas la boucler ? – Oh, leave me alone ! Vas-tu enfin me laisser tranquille ? – Ichkannüberhauptnichtmehr ! Je n’en peux absolument plus ! – Ich habe genug ! Ma coupe, Seigneur, est pleine ! – I wish I were dead ! » En l’absence d’équivalent français, je suis longtemps resté dans le doute sur le sens de cette dernière phrase, la plus fréquente ; un jour, il dira aussi : « I’m glad I am on the way out. » Il n’a jamais utilisé l’italien ; ma mère ne le comprenait pas, mais pouvait-il l’associer, elle, à sa langue préférée ?
11 1964. Pourquoi mon père s’obstine-t-il à dire « substantif » au lieu de « nom », quand je lui soumets une question de grammaire ? La classe se moquera de moi et le professeur me reprendra, si j’utilise un tel mot, comme lorsque j’ai lu pour la première fois du latin, en accentuant et en roulant les -r. De lui, j’attends surtout de savoir ce qu’il a fait pendant la guerre, et s’il a tué un homme. Il était radio. Mais a-t-il manié les armes ? A-t-il tiré ? Il ne répond pas. J’insiste. Il a envoyé des grenades. Avec quel résultat ? « Je ne suis jamais allé voir ! » s’énerve-t-il. Je ne l’ai jamais vu fâché comme ça, et je ne poserai plus de questions à ce sujet. Détaché dans l’armée anglaise en Libye, il a passé onze mois dans le désert, près de Benghazi. À l’écouter, c’est la période la plus heureuse de sa vie, malgré son avion abattu au retour d’une mission sur la Sardaigne. Il ne raconta cet épisode qu’une seule fois. Les seules histoires répétées : l’âne acheté au Caire pour aller visiter les Pyramides, lors d’une unique permission de dix jours, et revendu à moitié prix sur la route du retour, la bête s’étant définitivement arrêtée ; la noce de trois jours et trois nuits d’un soldat de l’Armée rouge et d’une partisane tchèque, après la jonction des troupes américaines et russes près de Brno.

12 La percée à Avranches, la campagne des Côtes-du-Nord, la bataille des Ardennes, il n’en disait presque rien, sinon que de Brest il ne restait qu’un amas de pierres après six semaines de combats acharnés contre les vétérans de la division Kreta. « Prenez vos musettes, il n’y en a que pour une semaine », tel avait été l’ordre reçu. Il n’a jamais émis l’idée de retourner sur les plages du débarquement et ne répondait pas aux invitations de l’American Legion.
13 1965. Je vais la rejoindre à Donaueschingen, où elle réside après plusieurs mois d’absence. « Comment vais-je faire pour rentrer à la maison ? » répète-t-elle en pleurant. De ma chambre, je vois les fenêtres de la bibliothèque des comtes de Fürstenberg. Il s’y trouve des manuscrits du Moyen Âge, me dit la patronne de l’hôtel qui sait donc que cela m’intéresse. Ma mère propose que j’aille me les faire montrer. Pourquoi insiste-t-elle ? C’est absurde ! À mon tour, j’insiste pour voir la source du Danube, dans le parc du château. Le petit bassin circulaire d’eau dormante, d’où rien ne sourd, me consterne. Ça ne peut pas être ça : l’idée même est ridicule.
14Tous les jours, nous marchons en Forêt-Noire, et j’essaye de la convaincre qu’elle peut rentrer à Paris. Aujourd’hui, nous arrivons à un banc, dans une clairière. Nous nous asseyons. À force de discuter et d’argumenter, ses pleurs s’arrêtent. Impression d’une victoire, de l’avoir ramenée sur la rive sèche de la vie. Elle me demande l’heure. À ma montre toute neuve, il est 16 h 17. Sur le point de nous lever pour partir, elle se met à sangloter. Une sensation d’écroulement me traverse. Les jours suivants, je ne discute plus.
15Cette rentrée-là, à Paris, les matins sont blancs comme les murs de ma chambre. Pour me lever, il me faut repousser ces masses, pesantes sur ma poitrine. Comment sortir du lit où ce poids me cloue ? Demain, pensé-je, sera différent. Mais le jour qui suit chaque jour est toujours aussi blanc et pesant que le précédent. Un mince filet d’énergie me fait souvenir d’un autre temps, et espérer. Au fil des mois, d’autres questions se substituent à la stupeur blanchâtre matinale.
16Différentes stratégies permettent de fournir une partie des signes que l’on attend de moi à l’école, et je n’écris plus dans mes cahiers. Demeure mon intérêt pour l’histoire et la géographie, la géologie et la théorie des ensembles, le grec. Je suis obsédé par le son et le sens des mots, et surtout par la question pourquoi vivre ? qui engendre des réflexions compliquées sur tout ce que je vois d’une vie dont la nécessité n’apparaît nulle part. Les mots, il me suffit de les prendre comme un géologue une pierre, les faire sonner, les creuser pour en extraire le contenu et l’énoncer à voix intérieure. Mes journées sont consacrées à quantités d’échantillons, ainsi examinés puis définis jusqu’à ce que l’énoncé soit satisfaisant, c’est-à-dire le plus ramassé et le plus clair possible tout en demeurant conforme à ce que dit l’investigation de la masse dévoilée par le son.
17 1966. Les frondaisons des platanes de la fontaine Médicis déposent des ombres filigranées sur l’eau du bassin, que je regarde. Le matin, pour la composition française de l’examen d’entrée au lycée, j’ai raconté ma topographie de la gare Montparnasse : les hautes voûtes de ses couloirs bordés de vitrines et leurs trésors – jouets, bois, outils, pâtisseries ; les premières séances au Cinéac et les actualités Pathé – Krouchtchev posant sa chaussure sur son pupitre aux Nations unies, Nehru accueilli à Bandoeng avec des colliers de fleurs ; les vastes escaliers qui montent au premier étage où arrivaient les trains, une disposition architecturale qui me plongeait dans une perplexité justifiée par la photo de la locomotive jaillie du haut de la façade éventrée, lors du fameux accident de 1895 – elle figurait dans un de mes premiers livres scolaires ; une somme de mon enfance à l’échelle d’une gare, dont la vision flottait dans la poussière d’une destruction suivie de jour en jour, avec fascination, pendant des mois, sur le chemin de l’école. En juillet, la surprise d’être reçu, en voyant mon seul nom sur la liste des admis en troisième, affichée sous le porche à l’entrée du cloître.

18 « Vous êtes les derniers lycéens à étudier la littérature médiévale dans le texte. » Notre professeur de français, monsieur Charlot, milite pour le maintien des programmes. Avec notre recueil de textes en ancien français, je suis en pays de connaissance. « Alt sunt li cuens et li val tenebreus… » : ainsi, un soir, mon père avait-il récité le début de la Chanson de Roland, pour commenter la géographie des Pyrénées sur lesquelles je l’interrogeais. Il citait régulièrement la Vita Karoli Magni et soulignait, avec une emphase que je ne comprenais pas, l’importance de l’Appendix Probi.
19 1967. Le corrigé de ma version latine est long de deux pages manuscrites. Monsieur Clément, chartiste, concluait en comparant l’entrée des troupes de César à Bourges avec celle des chars russes à Prague en 1945. En composition française, il nous a demandé de commenter l’action du personnage principal de Don Sanche d’Aragon, de Corneille. Pris de passion par la pièce, un mercredi entier, j’isole les répliques où se modifient les intentions des protagonistes, qui s’éclairent les unes les autres ; il m’apparaît que la volonté du héros évolue au cours de l’intrigue. Quelques jours plus tard, monsieur Clément demande à rencontrer ma mère. Elle put le convaincre que j’avais travaillé seul. Le commentaire de mon devoir, auquel il attribua la meilleure note, est toujours présent en ma mémoire.
Le texte seul est utilisable sous licence Licence OpenEdition Books. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.
L’exercice de la pensée
Machiavel, Leopardi, Foucault
Alessandro Fontana Jean-Louis Fournel et Xavier Tabet (éd.)
2015
Ethnographie, pragmatique, histoire
Un parcours de recherche à Houaïlou (Nouvelle-Calédonie)
Michel Naepels
2011
