Au cœur de l’université 2005-2011
p. 69-95
Texte intégral
1En mai 2005, je fus élue par la commission de spécialistes de l’université Paris IV-Sorbonne à l’UFR de Langue française, à un poste dont le profil était ainsi intitulé au Journal officiel : « Histoire et diffusion du français ; programmes internationaux ». Sous l’impulsion du président Jean-Robert Pitte, Paris IV venait de s’engager dans un processus accéléré de développement international et la direction de l’UFR de Langue française souhaitait, en concomitance avec des enseignements d’Histoire de la langue et de Variété des français – chaire créée l’année précédente –, renforcer une dynamique d’internationalisation de sa recherche.
2À la rentrée 2005, je quittai donc l’agence CampusFrance, tout en demeurant conseillère de son directeur général. Mes enseignements se répartirent en Variété des français et Histoire de la langue, mais je conservai, à ma demande, deux travaux dirigés d’ancien français en troisième année de licence. Seul l’enseignement de la Variété était pour moi une nouveauté, bien que je m’y sois préparée de longue date grâce à l’étude de la mouvance des manuscrits. Nous nous répartîmes la matière avec le collègue qui occupait cette chaire : il assurerait l’enseignement des variétés de français hors de France et j’assurerais la variation à la fois diachronique puis synchronique en France. Pour le suivi des étudiants de master, mon périmètre s’élargissait au français du Maghreb.
3J’ai continué à assurer le cours magistral de phonétique historique à l’Institut catholique de Paris jusqu’en 2008. Une fois cette expérience terminée, j’ai souhaité, pendant trois ans, donner des conférences d’histoire de la langue et de la variation à l’université inter-âges de la Sorbonne. Je garde un très vif souvenir de cet enseignement. Je retrouvais chaque semaine un public de quatre cents personnes, bienveillantes mais exigeantes et d’une curiosité insatiable. Dans le souci de les satisfaire, je composai des séries, jamais suffisantes, de documents vidéo complémentaires et je créai une adresse électronique de forum. Grâce à ces échanges, qui m’apportaient chaque semaine des témoignages très vivants de dialectes et de patois de toutes les régions de France, j’enrichis considérablement le stock lexical qui me servait à élaborer mes cours. Il ne faut pas imaginer qu’en France, les susceptibilités des parlers régionaux soient des combats du passé. Il me fallut parfois beaucoup de pédagogie pour convaincre mon auditoire que « patois » n’était pas une insulte et que tel ou tel parler d’une vallée des Pyrénées ne pouvait pas être considéré comme une langue régionale. Tant chez mes étudiants de licence que chez ceux de l’université inter-âges – une fourchette d’âge entre vingt et soixante-quinze ans, par conséquent – m’a souvent été donnée la joie de voir renaître, au détour d’un exposé, à la lecture d’un texte ou à l’écoute d’un enregistrement, des petites madeleines de sons qui ramenaient avec elles des émotions liées aux couches les plus profondes d’histoires singulières.
4Dans le domaine des programmes internationaux, les collègues de l’UFR se montrèrent extrêmement concernés. Il s’agissait de faire le point sur les accords existants et d’en créer de nouveaux, qui ne soient pas que des conventions de papier. Une équipe s’était formée et se réunissait régulièrement pour dégager les priorités. Une veille pour les programmes européens fut aussi organisée et les premières prospections furent lancées pour un programme Erasmus Mundus (Paris IV, Rome La Sapienza et Barcelone). Il peina à se mettre en place, en raison de difficultés que toutes les universités rencontraient à cette époque pour l’harmonisation des pratiques, malgré le processus de Bologne.
5Quelques mois après mon élection, le président Pitte proposa au conseil d’administration de me confier la responsabilité de la délégation aux Relations internationales. Je pris mes fonctions en mars 2006. Le dossier le plus lourd du moment était la création de Paris-Sorbonne Abu Dhabi. En septembre 2005, le conseil d’administration avait approuvé le projet. L’ouverture de la Sorbonne, dans ses locaux provisoires, était prévue pour la rentrée 2006. Je garde un souvenir très contrasté de sa réalisation.
6J’avais contribué à faciliter un rapprochement entre la Sorbonne et le MAEE, car ce dernier considérait que l’université avait agi dans son dos et il était hostile à un accord « sauvage » entre une université et les Émirats arabes unis parce que d’autres enjeux politiques étaient à l’ordre du jour dans cette zone. Les résistances avaient fini par tomber et Gilles de Robien, alors ministre de l’Éducation nationale, avait fait en sorte que l’accord soit signé en février 2006. Mais tout restait à faire : d’une part, parce qu’un travail considérable était demandé aux UFR pour transplanter leurs maquettes, d’autre part, parce que notre communauté, insuffisamment informée, était divisée sur un projet qui alimentait une formidable production de fantasmes. Les bruits les plus extravagants ont circulé durant cette période, mais il m’est encore très récemment arrivé d’entendre au détour de quelque cabinet ministériel que Abu Dhabi, pour la Sorbonne, cela avait été surtout un gros chèque. C’est une myopie qui me consterne de la part de professionnels de la mondialisation. Cependant, dans le même temps, j’ignore si à plus de trente ans d’intervalle, au moment où je m’impliquais dans cette entreprise, je ne me retrouvais pas dans la situation de déficit de décodages que j’avais vécue lors de mon arrivée à Censier.
7Peut-être ma propre myopie d’alors était-elle en question ? Celle qui me représentait qu’au milieu du désert, dans un État sous le régime de la charia, nous parvenions à imposer une université totalement mixte et totalement laïque, qui enseignerait strictement nos programmes et dont la bibliothèque qui posséderait une collection de plus de 100000 livres, 150 revues imprimées, 80000 livres électroniques et 23 bases de données donnant accès à des milliers de revues électroniques, ne subirait absolument aucune censure ? Que dans une zone ne pratiquant que l’anglais comme langue étrangère l’implantation de la langue française était un défi à relever ? Que pour une poignée d’étudiants émiriens qui paieraient leurs études, des centaines de boursiers de tout le Proche et le Moyen-Orient, et d’ailleurs, pourraient se former en sciences humaines et seraient logés et nourris tout au long de leur cursus ? Que nos propres étudiants qui souhaiteraient vivre une expérience peu commune auraient un accès direct à ces cursus ? Que les gains générés par cette implantation seraient réinvestis dans l’amélioration de la vie des étudiants à Paris ?
8Je n’ai jamais eu le sentiment que Paris IV se vendait. Le nom de Sorbonne – qui appartient d’ailleurs à la Chancellerie et non à Paris IV – accolé à celui d’Émirats arabes, produisait dans certains esprits un cocktail qui interdisait l’accès à toute rationalité. Je pense aujourd’hui qu’il s’est agi d’un immense quiproquo et surtout d’une immense occasion manquée. Car, tout ce qui choquait certaines sensibilités, la mienne y compris, pouvait être entendu et renégocié. Tout pouvait être remis à plat dans le contrat initial provisoire. Au lieu de quoi, alors qu’au fil des ans d’autres universités françaises faisaient le pari de la délocalisation de par le monde, sans états d’âme et selon diverses modalités qui ne provoquaient aucun remous dans la sphère universitaire, la réalisation précurseur de Paris IV fut maintenue sous le poids du soupçon, ternie, malmenée, tandis que les présidences successives et leurs équipes, tout comme les enseignants, se sont à qui mieux mieux disputé les missions dans un lieu par ailleurs officiellement décrié. Une situation de catastrophe qui aurait pu être stimulante pour un vrai débat se transforma en schizophrénie ordinaire. Si les enjeux étaient éthiquement inadmissibles pour ses repreneurs institutionnels dans les dix ans qui ont suivi, il fallait avoir le courage de renoncer à l’entreprise ; mais tout aurait mieux valu que le mélange malsain de la bien-pensance idéologique et du cynisme pragmatique qui a suivi.
9La responsabilité scientifique de la délégation aux Relations internationales représentait un engagement assez lourd, car je voulus comprendre les dossiers de l’intérieur et en partager réellement la gestion. Il s’agissait d’un service de six personnes, pour un budget annuel de quelque 800000 euros. En m’appuyant sur cette équipe administrative très compétente, j’organisai la création de zones géographiques dont furent responsables des collègues volontaires, dans les UFR qui le souhaitaient. Des réunions trimestrielles de responsables de zone définissaient les priorités à soumettre au conseil d’administration.
10Outre la gestion de l’accueil et du départ d’étudiants ainsi que la création et le suivi des conventions internationales, j’évoque rapidement et sous forme de simple liste les principales réalisations qui furent menées à bien entre mars 2006 et le printemps 2008, date à laquelle la présidence de l’université changea et où j’avais annoncé que je quitterais mes fonctions : mise en place du doctorat européen Les mythes fondateurs européens (Paris, Bonn, Florence) et de formations co-diplômantes ; mise à l’étude du collège doctoral franco-chinois ; mise à l’étude du collège doctoral franco-chilien ; collaboration avec l’Institut français d’Athènes et soutien aux formations de Paris IV à Athènes ; collaboration avec l’Institut français de Budapest et soutien à notre master de géographie à Budapest ; création de bourses de Mécénat-Entreprises-Paris-Sorbonne ; cellule de recherche de fonds propres ; création, en partenariat avec les cours de civilisation française de la Sorbonne, d’une mise à niveau linguistique pour étudiants étrangers ; cellule de fusion entre les Relations internationales, le Service culturel et le Service des sports ; partenariat avec le Centre international d’études pédagogiques et le Service des examens de langue française pour étudiants étrangers pour les tests de français dans le Cadre européen commun de référence pour les langues ; création d’une cellule de veille pour les appels d’offres de la Commission européenne ; création de stages de formation aux programmes Tempus et Erasmus Mundus pour la communauté universitaire ; formation des coordinateurs Erasmus de l’établissement ; création de l’association étudiante de Paris-Sorbonne, Parismus, pour l’accueil des étudiants étrangers ; partenariat avec la Cité internationale universitaire de Paris.
11Au moment où je fus nommée déléguée pour les Relations internationales, j’intégrai également le Bureau du président. Entre autres dossiers particulièrement sensibles au cours de ces deux années, j’ai le souvenir de longues concertations au sujet d’une éventuelle fusion avec Paris III, car la naissance des PRES (pôles de recherche et d’enseignement supérieur) se profilait et, surtout, la mise en place du « passage à la LRU », la loi relative aux libertés et responsabilités des universités, avec toutes les interrogations et les difficultés que l’on sait. Au cours des premiers mois de mon mandat, la France connut les mouvements d’opposition au CPE (contrat première embauche). La contestation, qui fut très forte à Paris-Sorbonne, eut des conséquences collatérales sur le sort de centaines d’étudiants étrangers et la gestion de la situation se révéla fort délicate.
12Au printemps 2008, tout en quittant mes fonctions aux Relations internationales, je gardai mes responsabilités dans ce domaine à l’UFR de Langue française et fus élue au conseil d’administration de Paris IV. Il est impossible ici – et il serait ennuyeux – de rappeler toutes les questions qui animèrent cette période de responsabilités scientifiques et administratives. Je suis heureuse d’avoir pu participer aussi intensément à la vie d’une université à laquelle je dois tout. La difficulté, au cours de cette même période, fut de maintenir un rythme dans mes activités personnelles de recherche. Mais j’étais habituée, depuis toujours finalement, à plusieurs vies menées de front ; et je pense que ma recherche qui, certes, aurait pu être plus intense si je n’avais eu que des charges d’enseignement (j’avais souhaité ne bénéficier d’aucune décharge pour la délégation) n’en a pas souffert de manière trop dommageable.
13Avant d’en revenir à ma recherche, je voudrais évoquer une expérience que je fis en 2010, à la demande du MAEE. L’Arabie saoudite ayant décidé de fonder une université pour femmes, l’université princesse Noura, l’ambassade de France à Ryad avait été contactée pour fournir une expertise sur une filière de Langue et littérature française. Le conseiller de coopération et d’action culturelle en poste à Ryad me proposa de la mener. Je passai une semaine à Ryad et rencontrai l’équipe de collègues qui seraient en charge de ces enseignements. Nous travaillâmes intensément, car elles devaient remettre leur projet au recteur après mon expertise. Ce séjour me fit découvrir un monde à la limite du surréel par la masse des moyens techniques investis dans le projet, à peine imaginables pour un enseignant français, par la culture, l’ouverture, la liberté intérieure de ces collègues qui avaient toutes fait des séjours en Europe et aux États-Unis, par le souci qu’elles avaient de leur mission et l’espoir que cette université puisse améliorer le statut de leurs consœurs, car des échanges internationaux étaient prévus. Toutes ces observations se confrontaient aux contraintes vécues par ces femmes : je passai avec elles tout mon séjour en abaya, voire, dans certains quartiers, en niqab intégral, et elles n’avaient évidemment ni le droit de conduire, ni la possibilité de contester des décisions d’une hiérarchie masculine spécialement obtuse. L’université fut fondée en 2011 et on m’invita à l’inauguration. Je ne voulus cependant pas retourner dans un pays où j’avais failli me faire kidnapper dans un taxi que j’avais eu la folie de prendre seule et surtout où, le vendredi à l’heure de la prière, sur une place à deux pas du centre, avait eu lieu une lapidation « exemplaire ».
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14Mon doctorat relevait de l’école doctorale « Mondes anciens et médiévaux », mais les champs d’investigation que j’avais choisis me semblaient mieux correspondre à l’école doctorale qui deviendrait « Concepts et langages » et je fus accueillie dans l’EA 3560, « Lexicographie et linguistique romane », dirigée par Claude Thomasset. Elle devint EA 2568, « Sens et texte », puis EA 4089, « Sens, texte et histoire », dirigée sous ses deux intitulés par Olivier Soutet, devenue aujourd’hui l’EA 4509, « Sens, texte, informatique, histoire » (STIH), dirigée par Joëlle Ducos1. Dans l’univers des Affaires étrangères, les évaluations sont incessantes. Les agents du Ministère, à tous les niveaux, s’en acquittent avec fatalisme, ne les prenant le plus souvent que comme un ticket d’accès à la pérennité de la dotation qui leur est allouée pour mener leurs missions. J’appartiens à une génération qui a vécu la multiplication des évaluations dans le domaine de la recherche et qui les a ressenties, dans des époques où elles se sont faites à la fois pesantes et stériles, comme une atteinte à un contrat tacite, fondé sur l’intégrité du chercheur, qui distinguait excellence et rendement. Je n’ai eu qu’à me féliciter d’avoir traversé cette période et de m’y être, finalement, installée aux côtés de collègues – dans mon équipe comme dans toutes celles que j’ai visitées – qui ont su faire de ces contraintes des ferments de dynamisme intellectuel et qui ont su transformer des critères de quantification souvent myopes, pour ne pas dire aveugles, en outils d’analyse.
15À l’automne 2005, ma première préoccupation était d’éditer ma thèse. Jacqueline Cerquiglini-Toulet souhaita la soumettre au comité de lecture de la collection « Classiques français du Moyen Âge » qu’elle codirige toujours chez Honoré Champion, aujourd’hui en compagnie de Joëlle Ducos et Francine Mora. La refonte que j’avais opérée pour la librairie Droz se révéla infondée pour Champion. Nous tombâmes d’accord sur tous les aspects de mon travail.
16Entre-temps, j’avais toutefois continué mon enquête sur le manuscrit Phillipps 3660, que j’avais été la première à retrouver dans une collection privée après une trentaine d’années de disparition. Son possesseur était décédé, mais je restais en relation avec son fils. La direction du Musée d’art et d’histoire de Genève – qui organisait une exposition intitulée Chypre, d’Aphrodite à Mélusine. Des royaumes anciens aux Lusignans – m’avait contactée, me demandant le résultat de mon travail à propos du Phillipps 3660, devenu au moment de mes investigations le manuscrit Coll. Comites Latentes 102 de la Bibliothèque de Genève. Je rédigeai donc un mémoire sur son histoire, que je reproduis ici tel quel. Il devait faire l’objet d’un article plus étoffé dans la Romania, mais le projet fut finalement abandonné dans la mesure où Richard et Mary Rouse s’étaient également penchés, après moi, sur le volume.
Un manuscrit retrouvé
L’ex ms. Phillipps 3660
Le manuscrit Phillipps se trouvait à la Bibliothèque de Cheltenham sous la cote 3660. Depuis sa vente par Sotheby’s le 21 novembre 1972, ce recueil du plus grand intérêt et de la plus grande beauté n’avait plus pu être consulté. Il fait aujourd’hui partie d’une collection privée au sein de laquelle il porte la cote 102.
L’ouvrage mesure 355 × 255 mm. Il est composé de 366 feuillets de vélin, numérotés d’une main ancienne de j à iijcxvj. En outre, un des premiers feuillets contient, au verso, une table incomplète, en vermillon.
Le propriétaire actuel du recueil a fait exécuter une très belle restauration de la reliure, en veau lisse de couleur violine. Deux feuillets de garde, non numérotés, ont été ajoutés au début et à la fin du volume. Un tampon de l’atelier de restauration note : 102. SSANasce a guisa di rampollo a pié del vero il dubbio ; ce qui laisse supposer que la reliure originale a été scrupuleusement reproduite.
Une foliotation moderne, incluant cette fois-ci la table vermillon, numérote les feuillets de 1 à 367 et se trouve donc en décalage d’un chiffre avec la foliotation ancienne de j à iijclxvj. Le premier cahier du volume est un quaternion, suivi de sénions réguliers jusqu’au feuillet d’explicit. On remarque trente réclames. Le texte se répartit sur deux colonnes de quarante-deux lignes avec une justification bien visible, tracée à la mine de plomb.
Le manuscrit renferme quatre-vingt-six vies de saints en prose, et une version du Pastoral de saint Grégoire ; f. 1 : L’avenement Nostre Seigneur, c’est assavoir l’annonciation de Nostre Dame ; f. 1c : C’est la nativité Nostre Seigneur ; f. 3a : Si comme l’estoile s’aparut aus iij rois ; f. 3d : C’est la purification Nostre Dame, si comme elle offri son enfant au Temple ; f. 4c : Ci commance le parlement de la traïson Nostre Seigneur, comment il fu vendus et traïz ; f. 9d : Ci commance comment s. Pere fu assis en la chaiere a Rome ; f. 10b : C’est la conversacion (corr. conversion) monseigneur saint Poul ; f. 10d : C’est la desputoison de monseigneur saint Pere et de monseigneur saint Pol ; f. 15 : Comment saint Pere fu crucefiez ; f. 18d : Si comme sainz Polz fu decolez ; f. 22 : Si commance la vie monseigneur saint Jehan l’euvangeliste ; f. 25d : Si commance la vie monseigneur saint Phelippe, le beneoit apostre Nostre Seigneur ; f. 26c : Ci commance la vie monseigneur saint Barthelomeu l’apostre ; f. 29c : Ci commance la vie et le martire monseigneur s. Andriu l’apostre ; f. 38b : Ci commance la passion et le tourment monseigneur saint Andrieu l’apostre ; f. 40c : Ci fenist la passion saint Andrieu et commance la vie monseigneur saint Jehan Baptiste ; f. 44d : Ci commance la vie monseigneur saint Jasque ; f. 57d : Ci commance la vie monseigneur saint Mathie ; f. 62d : Vie des saints Simon et Jude ; f. 68 : Vie de saint Thomas l’apostre ; f. 71b : Vie de saint Barnabé ; f. 71d : Vie de saint Luc ; f. 72d : Vie de saint Marc l’euvangeliste ; f. 74b : Vie de saint Etienne ; f. 75 : Vie de saint Vincent ; f. 79 : Vie de saint Denis ; f. 88d : Vie de saint Clement ; f. 90d : Vie de saint Valentin ; f. 92 : Vie de saint Jacques le Mineur ; f. 93 : Vie de saint Eustache ; f. 98b : Vie de saint Georges ; f. 102b : Vie de saint Christophe ; f. 109c : Ci commance comment la vraie croiz fut trouvee ; f. 111d : Vie de saint Quiriace ; f. 112c : Vie des saints Come et Damien ; f. 116c : Vie de saint Laurent ; f. 119 : Vie de saint Hippolyte ; f. 121 : Vie de saint Lambert ; f. 125b : Vie de saint Longin ; f. 126d : Vie des saints Sebastien et Fabien ; f. 129c : Vie de saint Thomas de Cantorbery ; f. 132 : Vie de saint Julien de Brioude ; f. 141 : Vie de saint Silvestre ; f. 151b : Vie de saint Gregoire ; f. 156b : Le purgatoire de saint Patrice ; f. 162c : Vie de saint Eloi ; f. 163 : Vie de saint Nicolas ; f. 167 : Vie de saint Felix ; f. 167c : Vie de saint Hilaire de Poitiers ; f. 168b : Vie de saint Antoine ; f. 169c : Vie de saint Remi ; f. 171 : Ci commance la vie a j autre saint Felix ; f. 172 : Vie de saint Arsene ; f. 172c : Vie de saint Brandan ; f. 182 : Vie de saint Martin ; f. 193d : Vie de saint Brice ; f. 194 : Vie de l’abbé saint Maur ; f. 199d : Vie de saint Alexis ; f. 203 : Vie de saint Benoit ; f. 212d : Vie de saint Paul l’ermite ; f. 215d : Translation de saint Benoist ; f. 218b : Vie de saint Julien, évêque du Mans ; f. 220c : Vie de saint Siméon ; f. 222d : Vie de saint Jérôme ; f. 224c : Vie de saint Fursi ; f. 226c : Vie et moiracles de saint Martial ; f. 238 : Vie de saint Gilles ; f. 241c : Le Pastouriau s. Gregoire, commençant partie III, 2 de la Regula pastoralis par « En une maniere doit l’en amonester les povres, et en autres les riches. L’en doit conforter les povres pour alegier lor souffraites, les riches dost l’en amonester qu’il abessent lor orgueilz… » ; f. 264d : Vie de saint Bernard ; f. 301c : Vie de sainte Madeleine ; f. 305c : Vie de sainte Marie l’Egyptienne ; f. 310c : Vie de sainte Catherine ; f. 316d : Vie de sainte Genevieve ; f. 331 : Vie de sainte Agnés ; f. 334b : Vie de sainte Foi ; f. 336 : Vie de sainte Marguerite ; f. 339c : Ci commance la vie et la passion des xj mil virges de Coloingne ; f. 342c : Vie de sainte Christine ; f. 347c : Vie de sainte Marine ; f. 348d : Vie de sainte Marthe ; f. 352b : Vie de sainte Agathe ; f. 354c : Vie de sainte Luce.
Le travail d’enluminure est particulièrement remarquable et place le manuscrit F à égalité avec le manuscrit C parmi les sept qui composent le corpus grégorien. Le premier feuillet comporte une miniature de 200 × 150 mm, représentant vraisemblablement saint Grégoire écrivant. Le fond est à damier or, bleu et rose. Le cadre est composé de feuillages gris clair sur fond bleu et orangé et de rinceaux noir et or. La scène est particulièrement expressive. Le pape porte tiare blanche, rochet or, étole blanche et mantelet bleu doublé de rouge. Le rouleau sur lequel il écrit est blanc, en train de se dévider, marqué de signes noirs et orangés.
Chaque chapitre est ouvert par une très belle initiale historiée, mesurant 55 × 60 mm, qui illustre un aspect du texte en regard et révèle un art d’un grand achèvement. Tous les fonds sont d’or et de couleur bleue et/ ou orangée, losangés ou quadrillés, accompagnés de rinceaux.
L’écriture est du premier ou du second quart du xive siècle. L’explicit (Explicit vita plurimorum sanctorum apostolorum martirum confessorum atque virginum) est suivi de la signature du copiste, Galterus de Virduno me scripcit ; il y a toute chance qu’il s’agisse de Verdun-sur-Meuse.
En haut du premier feuillet, plusieurs notes donnent des informations sur les différents possesseurs du manuscrit. Il aurait appartenu aux Jésuites de Nancy : Collegii Nanceiani Societ. J. catalogo inscriptus ; c’est un certain « C.L.D. Grandjean » qui l’aurait donné aux Jésuites en 1755, date écrite à la même place. Le manuscrit a été acquis, par la suite, par sir Thomas en 1828, à la vente Lang, pour le prix de 19 livres sterling. Il a été conservé à la Bibliothèque de Cheltenham sous la cote 3660. Au Department of Special Collections and Western Manuscripts de la Bodleian Library, le catalogue des manuscrits Phillipps indique que le manuscrit 3660 a été vendu dans le lot 543 par Sotheby’s le 21 novembre 19722. Depuis cette date, ce recueil d’un grand intérêt n’avait plus pu être consulté. Il fait aujourd’hui partie d’une collection privée, confiée à la Bibliothèque publique et universitaire de Genève3. Un ex-libris, rédigé en italien sur une feuille de correspondance d’un hôtel londonien, livre un ensemble de remarques dénotant, chez son actuel propriétaire, une grande culture et une connaissance technique des qualités du volume qui vient d’être acquis. Les quelques mots qui concluent ce feuillet montrent aussi le type de relation qui lie l’objet à son possesseur : … ad intimo gaudio di mio solitario lontano mirare ormai destinata…
17Bibliographie : Patrologia latina LXXVII, col. 52-121 ; P. Meyer, Notices et extraits des manuscrits de la Bibliothèque nationale et autres bibliothèques, publiés par l’Institut national de France, tome XXXIV, p. 183-196.
18Le Pastoralet fut donc édité en 20074. Il bénéficia, à ma connaissance, de neuf comptes rendus dans lesquels j’eus la satisfaction de voir mon travail compris et reconnu5.
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19À partir de l’année 2006, mes activités de recherche s’organisèrent de la façon suivante : des travaux philologiques au long cours sur des œuvres traduites du latin entre le xiiie et le xive siècle, destinés à devenir des éditions commentées ; le même travail, dans le même but, sur un texte de spiritualité écrit en ancien français au xiiie siècle, dont je parlerai plus avant ; deux conférences ou communications annuelles, suivies d’articles ou de chapitres d’ouvrage. Pour ces interventions, je gardai le principe décrit plus haut, adopté dès 2001 : partir d’un tissu textuel pour une interprétation ou partir d’une thématique en m’appuyant sur un corpus de textes. J’ai toujours été très attentive à deux aspects : que ma recherche ne soit jamais déconnectée de mon enseignement, en sorte que l’une s’enrichisse de l’autre et vice versa ; qu’une attitude d’empathie à l’égard de mes objets d’étude – qui est une pente naturelle – me permette d’en extraire ce qu’une plus grande distance aurait rendu difficile, tout en me gardant d’extrapolations grâce aux appuis philologiques. J’ajoute que l’ensemble du second point nécessite de conjuguer incessamment une approche verticale et une approche horizontale de la matière étudiée.
20Pour soutenir mon orientation transdisciplinaire, je n’ai cessé d’approfondir ma connaissance des mécanismes psychiques ; notamment de 2005 à 2009, en suivant et en animant les séminaires Psychanalyse et lecture dirigés par le professeur Ulysse Coco, psychiatre et psychanalyste, à l’hôpital Pitié-Salpêtrière de Paris.
21Je posai à cette époque les fondements d’une méthode pour laquelle je devrais créer, quelque temps plus tard, le néologisme de « psychalinguistique ». J’en ai donné ailleurs une courte définition :
La psychalinguistique est une méthode d’interrogation des textes, c’est-à-dire d’un langage qui s’est construit en discours et a été mis par écrit – ici en discours de type « littéraire » entendu au sens large, dans la mesure où les Bibles médiévales françaises peuvent s’observer au xxie siècle comme des textes littéraires. Cette méthode, dont nous avons créé l’appellation, est mise au point pour nous démarquer, dans ce qu’elles ont parfois de trop contraignant, de la psycholinguistique et de la psychanalyse, lorsque cette dernière se prévaut de telle ou telle école. C’est une méthode que nous avons voulu humble et qui, tout en conjuguant ces deux approches, se fonde en premier lieu sur une démarche philologique qui est le plus sûr garant contre le risque de dérives interprétatives6.
22Il me faut, à ce point, revenir un instant sur ce néologisme de « psychalinguistique » que mon travail m’a, empiriquement, amenée à proposer. Je le dis d’emblée : une démarche psychalinguistique ne signifie pas que je me considère linguiste, au sens « dur ». Cependant, en tant que philologue formée à l’abord freudien et lacanien des énoncés, je ne peux non plus tout à fait me considérer comme une littéraire qui se pique de linguistique.
23Dans ce néologisme donc, la part de la linguistique doit s’entendre surtout comme l’observation du langage dans sa mouvance, dans sa variété et ses variations : son étude en situation de transfert d’une langue à l’autre ou d’un dialecte à l’autre, en diachronie comme en synchronie. Elle doit s’entendre aussi – et parfois surtout – comme l’étude des accidents de ce langage.
24Sur un autre versant, cette création terminologique m’est apparue nécessaire, car ma démarche – je l’ai dit – entend se garder de certaines dérives de la psychocritique qui ont été engendrées par une absence de soubassement tant philologique que linguistique. Ces faiblesses épistémologiques ont marqué durablement, peut-être moins d’ailleurs les littéraires que les psychanalystes eux-mêmes se penchant sur les textes littéraires.
25À l’opposé du type de questionnement psychocritique, la psycholinguistique relève de domaines pour lesquels je ne me reconnais pas de compétences, comme les théories linguistiques ou la psychologie expérimentale. Mes réflexions convergent parfois avec la semanalyse élaborée par Julia Kristeva, très stimulante, mais dans laquelle la philologie, au sens où les médiévistes l’entendent, n’a pas sa place. J’avoue que, comme pour certains aspects des postulats lacaniens que je laisse de côté, comme pour la linguistique pure, la semanalyse nécessite trop souvent une opération pour laquelle mon cerveau fut hélas rebelle de manière définitive : la mise en chiffres et en équations ; le schéma maximum auquel il n’ait jamais pu atteindre étant celui du stemma codicum.
26Il me restait donc à tenter un mariage, si possible heureux, entre deux perspectives de recherches qui, par tradition, avaient tendance au mieux à s’ignorer, au pire à se trouver de fort mauvaise compagnie. Cette démarche est parfois contestée par mes collègues philologues, car elle peut nécessiter certains partis pris, comme celui du choix ponctuel d’éditer des manuscrits réputés aberrants.
27Pour en finir, provisoirement, avec le terme de psychalinguistique, j’insiste sur le second degré de cette création, qui entend aussi marquer les limites de tout outil d’analyse. Disons que la conjugaison de ces approches ne peut que mener à l’humilité et j’accepte bien volontiers de me trouver parfois dans la position de Monsieur Jourdain, en proposant telle ou telle clé de lecture qui relève d’une école dont j’ignore sinon l’existence, du moins les raffinements. J’ai observé chez mes étudiants des intuitions magnifiques qui ne pouvaient découler que d’une telle situation d’innocence et je leur en ai toujours su gré plutôt que de m’en offusquer.
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28Avant d’aller plus avant dans les applications de cette méthode, je souhaite illustrer, d’un exemple, l’enrichissement mutuel entre recherche et enseignement qui a indéfectiblement marqué mon parcours. Jusqu’alors, dans le cadre de mes cours, je ne m’étais guère aventurée dans des œuvres écrites au-delà du xiiie siècle. À la faveur d’un renouvellement de l’équipe de médiévistes à l’UFR, il fut décidé de mettre au programme de nos étudiants de troisième année de licence une œuvre en ancien français au premier semestre et une œuvre de la fin du Moyen Âge – en moyen français, donc – au second. Autant il m’avait passionnée, dans le cadre de ma recherche, d’observer les transferts intralinguaux sur ces périodes, autant j’avais quelques préventions concernant l’étude sur le long terme d’un texte du xve siècle. À l’issue des préparations de cours et, surtout, des remises en question suscitées par telle ou telle curiosité de mes étudiants sur le Jehan de Saintré7 – dont Julia Kristeva a pu dire qu’il était « le premier récit en prose à pouvoir porter le nom de roman8 » –, non seulement ces préventions étaient tombées, mais l’expérience me donna accès à un plus vaste champ d’investigation9.
29Que s’était-il donc passé ? Cette période d’enseignement m’a permis de faire le tri entre réticences scientifiques fondées et inquiétudes travesties en réticences. Ces inquiétudes venaient du fait que les débats entre historiens de la langue sur une délimitation chronologique poreuse me paraissaient difficiles à évoquer sur des bases suffisamment sûres. Elles avaient également pour objet la prolifération de graphies qu’a connue le xve siècle, qui ne manquerait pas de déconcerter mon public. Sur le plan lexical, je ne me sentais pas à l’aise, dans le cadre d’un cours, avec la tendance de cette époque aux emprunts et autres calques. Je pensais avoir du mal à faire partager le charme de la langue, de ses étrangetés et de ses sonorités, de tout ce que j’avais toujours goûté depuis ma rencontre avec l’ancien français ; goût qui avait été le ressort d’une transmission réussie, car je peux dire, avec le recul, que rares sont les étudiants qui ne se prirent pas, au pire, d’intérêt, au mieux, de passion pour les textes médiévaux que nous avons sillonnés. Toutes ces inquiétudes tombèrent. Restaient les réticences plus fondées, qui se sont maintenues, mais qui m’ont permis, à ce moment précis de mon parcours, d’élargir mon champ d’investigation. Pour un chercheur qui s’intéresse aux mouvements psychiques et à leur expression traduite du latin au français, la langue des xiie, xiiie, début du xive siècle – parce qu’elle préfère le plus souvent, dans ce domaine de la psyché, la métaphorisation et les analogies, pour compenser un déficit lexical, au calque ou au néologisme – reste de loin la plus riche, car la plus instable, tâtonnante, colorée.
30C’est pourtant grâce à l’enseignement d’œuvres du xve siècle que je m’aventurai, un peu en amont, à la cour de Charles V et y rencontrai Jean Golein et Raoul de Presles. Ces deux auteurs me permirent d’entrer dans des traductions qui, au gré d’une langue en mutation, parfois écartelée entre des contraires, mettaient des œuvres a priori destinées aux méandres de l’âme – ou, pour le moins, à une réflexion d’ordre religieux – au service d’un dessein politique.
31Entre 2007 et 2011, j’ai commencé à transcrire et à éditer, dans le même temps, la traduction des Collations de Cassien par Jean Golein10 et celle de la Bible par Raoul de Presles, toutes deux effectuées pour leur sage monarque. Il me semblait important que les deux éditions soient menées conjointement pour mieux saisir les enjeux d’un programme de traduction de textes religieux auxquels Charles V accorda l’importance que l’on sait.
32Que traduit Golein, à la demande du roi ? Une Bible pour la reine, la chronique de l’ordre des Carmes, la Vie de sainte Agnès (Charles V naquit le jour de la Sainte-Agnès), les Fleurs des chroniques de Bernard Gui11, divers opuscules historiques du même frère prêcheur. En 1370, Golein s’attaque à un travail de longue haleine : la traduction des Institutions cénobitiques et des Conférences de Cassien. En 1372, il traduit le Rational des divins offices de Guillaume Durand. Vers la fin de son règne, Charles V lui commande la traduction d’un traité anonyme sur l’Information des princes, jadis composé en latin pour le prince Philippe, fils de Philippe IV le Bel. Il faut encore citer les Chroniques d’Espagne ou de Burgos, ainsi que les Intitulacions des festes nouvelles traduites à partir de Vincent de Beauvais, la dernière des productions conservées de Golein. Avec Oresme, Corbechon et Bauchant, Jean Golein fut un des traducteurs les plus prolifiques de Charles V – le premier même par le nombre. Pourtant, sa véritable célébrité, il la doit à une œuvre originale insérée dans le Rational : le Traité du sacre, car il est largement et unanimement décrié comme traducteur. L’ouvrage est le fruit d’une collaboration avec Raoul de Presles ; il est supervisé par Charles V et annoté de sa main. Il s’agit d’une œuvre dont la thématique est éminemment présente dans les Collations.
33Qu’en est-il de Raoul ? Les idées répandues dans le Compendium morale de re publica, que Raoul de Presles écrit aux environs de 1363 sur le conseil de Jean d’Augerant, répondent aux préoccupations de Charles V, peu après son avènement en 1364. Et le roi s’intéresse à l’auteur. Vers 1365, Raoul compose, toujours en latin, et adresse au roi son deuxième ouvrage : la Musa. Séduit par la vaste érudition, tant profane que religieuse, de Raoul et sensible à sa sagesse, Charles V le retient auprès de lui comme avocat et conseiller. En 1369, Raoul compose son Discours sur l’oriflamme. Le premier novembre 1371, à la demande du roi, il commence la traduction des vingt-deux livres du De Civitate Dei d’Augustin. La traduction est accompagnée, jusqu’au livre XI, d’un commentaire ou Exposicion. Un long prologue reprend les thèmes de l’origine et du caractère du pouvoir royal. Cette tâche occupe Raoul jusqu’au premier septembre 1375. Vers cette époque, toujours à la demande du roi, il traduit les deux textes essentiels de la querelle de Philippe le Bel contre le pape Boniface VIII : le Rex pacificus et la Quaestio in utramque partem : à la bulle Ausculta fili qui proclamait la suprématie pontificale, Philippe le Bel avait fait répliquer par ces deux textes en latin. La version française de ces traités répond à la préoccupation de Charles V sur la répartition des pouvoirs. La traduction du De Civitate Dei à peine terminée, Raoul se voit commander la traduction de la Bible. Malgré la maladie et l’usure du temps, il obéit au roi et mène sa tâche jusqu’à sa mort, qui survient le 10 novembre 1382.
34Sur un plan historique et dans un cadre général, ces traductions, éditées et étudiées de conserve, me permettaient d’explorer des enjeux politiques à une époque où la langue française devenait arme idéologique. Sur le plan individuel, l’enquête rendait justice à deux traducteurs dont le premier fut très décrié et le second incessamment suspecté de remploi, voire de plagiat. Sur le plan de l’histoire de la langue et des mentalités, ces œuvres sont un réservoir remarquable et inédit d’informations12.
35Dans le courant de l’année 2011, par une forme de nostalgie d’une langue plus précoce et d’un texte de spiritualité non détourné de ses fins, je souhaitai enrichir ce pan de mes activités philologiques. J’entamai et menai à bon terme une première transcription d’un texte manuscrit : Les Filz Israel. Composé au xiiie siècle, Le Livre des enfants d’Israël est un traité allégorique en deux parties (I. « De l’aingnelet qui pour nos fu rostis » ; II. « De cele issue d’Egypte et de la manne dou desert ») sur les dangers et les secours que l’âme rencontre au cours de son voyage vers la Terre promise. C’est un texte du plus haut intérêt pour qui se penche sur les réseaux métaphoriques tissés autour des nourritures du corps et de l’âme. Ces deux parties sont les deux premières d’un traité sur les « Trois refections que Dieu donna a son peuple », dont la troisième n’a pas été écrite, mais dont le mouvement général se perçoit sans mal : agnelet rôti, ou componction ; manne du désert, ou dévotion ; fruit de la tendresse, ou contemplation. J’ai lu et transcrit ce texte à partir du manuscrit Paris, BnF, fr. 1802, f. 122r-225v. Copié dans le deuxième quart du xive siècle, ce volume fit partie de la « librairie » de Charles d’Orléans ; il est cité dans la liste des manuscrits qu’il rapporta d’Angleterre. Il entra par la suite dans les collections de son frère, Jean d’Angoulême. La base Jonas signale six témoins des Filz Israel. À ma connaissance, le nombre de manuscrits se monte plutôt à une douzaine.
36Au cours de cette période, mes interventions dans des colloques ou des séminaires se sont poursuivies. Pour ce type de travail, j’ai tâché, jusqu’à aujourd’hui, en cercles concentriques, d’aller toujours plus avant dans l’approfondissement, d’une part, de tel ou tel aspect des textes que j’étais en train d’éditer, d’autre part, de thématiques que je soumettais à la méthode « psychalinguistique ». J’insiste encore ici sur le second degré que contient ce mot-valise, attendu que de mon point de vue, pour être appréhendé dans son intègre globalité, aucun « corps de texte » ne peut se suffire de telle ou telle méthode ; exactement comme on ne saurait soumettre la palpitation d’un corps vivant à une description qui se suffise du langage. J’ai le sentiment toujours plus aigu, à chaque abord de l’étude d’un texte, à la fois de pouvoir m’appuyer sur les deux cursus que j’ai souhaité accomplir pour me donner quelques outils et de devoir m’en remettre avec humilité à une irréductibilité qui, au fond, fait toute la valeur et, bien sûr, la beauté de l’œuvre.
37Les thèmes sur lesquels se porte mon attention dans la production médiévale et parfois au-delà, depuis maintenant plus d’une vingtaine d’années, peuvent se regrouper autour de trois axes :
Les âges de la vie, l’histoire de l’éducation13.
La femme, en tant que commanditaire, inspiratrice, voire écrivain (Blanche de Navarre14, Agnès d’Harcourt, Isabelle de France15) ; la femme en tant que personnage initiateur et « clairvoyant » (Agar16, Claire d’Assise17, les femmes de Méditerranée18).
La relation au corps (nourriture et sexualité, problématique des pulsions et des contenants19).
38Aux articles produits s’ajoute un long travail, en cours de refonte ; il a fait suite à une communication donnée dans le cadre du séminaire de Claude Thomasset, La Prison dans la littérature et la civilisation médiévales, et s’intitule : « Le corps prison ». Son premier axe de recherche concerne le thème de l’incarcération du corps dans le désert pour la libération de l’âme avec, comme support, les Vitae patrum20, traduites pour Blanche de Navarre par un anonyme champenois au xiiie siècle. Son second axe concerne le thème de l’âme libérée dans les rêves avec, pour support, les rêves décrits par Guibert de Nogent dans son De vita sua21. L’ensemble fait l’objet d’une réflexion à partir des travaux d’un psychanalyste pionnier et peu connu, quoique lumineux, Géza Róheim.
39Pour compléter la présentation de mes activités au cours de ces cinq années, il me faut rappeler la rédaction de la notice de Transmédie22 sur la traduction française de la Regula pastoralis.
40Dans cette même période, j’eus à m’acquitter de multiples rapports, soit sur des questions relatives à des choix scientifiques auxquels était confrontée l’université, et ils furent très nombreux : les enseignements à Paris-Sorbonne Abu Dhabi, le développement de nos enseignements en langue anglaise, les destinées des cours de civilisation française en Sorbonne, notre antenne à Athènes, le développement de diplômes conjoints, etc. ; soit pour des candidatures à des postes de maître de conférences, tant dans notre UFR qu’en vue de comités de sélection dont j’ai fait partie. J’ai toujours considéré cet exercice comme un engagement difficile et une occasion de remise en question.
41Tant dans mes fonctions de déléguée aux Relations internationales que dans celles de conseillère du directeur général de CampusFrance, ou encore dans le cadre de la vie internationale de notre UFR, j’ai régulièrement présenté, lors de congrès à l’étranger ou de salons de l’enseignement supérieur, l’offre de formation et les activités scientifiques de Paris-Sorbonne. Conjointement ou lors des missions spécifiques, j’ai donné dans des universités étrangères (université du Vietnam à Hanoï, Laval à Québec, La Sapienza à Rome, Zaghouan à Tunis, La Laguna à Tenerife, UBA de Buenos Aires, UniBo à Bologne, etc.) des conférences sur l’histoire de la langue française. J’ai aussi régulièrement dispensé des cours de grammaire, de linguistique et de poétique à Paris-Sorbonne Abu Dhabi.
42J’ai accompagné de nombreux étudiants dans la préparation de leur master de Variété des français, qu’ils proviennent de programmes d’échange ou soient originaires de Paris-Sorbonne.
43Enfin, j’ai fait partie chaque année, pour les épreuves écrites d’ancien français comme pour l’oral d’explication de textes, du jury du CAPES de Lettres modernes. Les réunions d’harmonisation pour les corrections des épreuves écrites furent de grands moments de mise en abyme et les quelque quatre semaines de retour au vaste champ de notre littérature française et francophone, partagées avec des collègues toujours soucieux d’aller au plus près d’une évaluation respectueuse de futurs pairs, ont été des temps de réel ressourcement.
Notes de bas de page
1 À l’automne 2015, Jacques Dürrenmatt a succédé à Joëlle Ducos.
2 L’ex-libris de Thomas Phillipps, qui figure dans presque tous les manuscrits qui lui ont appartenu (un lion rampant, accompagné de la souscription « Sir T. P. Middle Hill » et de la cote du manuscrit), n’est plus visible aujourd’hui.
3 Nous remercions très sincèrement le propriétaire actuel de ce manuscrit, ainsi que sa famille et la fondation Comites Latentes. Nous remercions également, pour leur aide dans notre recherche, Peter Kidd, commissaire chez Sotheby’s, ainsi que Clare Brown, conservatrice au Department of Special Collections and Western Manuscripts de la Bodleian Library.
4 Martine Pagan, Le Pastoralet. Traduction médiévale française de la Regula pastoralis. Édition critique du manuscrit 868 de la Bibliothèque municipale de Lyon. Édition en vis-à-vis du manuscrit Cotton Vitellius F VII de la British Library de Londres, Paris, Champion (Classiques français du Moyen Âge, 154), 2007.
5 Comptes rendus de M. Cavagna, Cahiers de recherches médiévales et humanistes, 2008, en ligne ; S. D’Imperio, Medioevo latino, 29, 2008, p. 183 ; F. Duval, Bibliothèque de l’École des chartes, 166, 2008, p. 243-245 ; J.-C. Lemaire, Scriptorium, 62, 2008, Bulletin codicologique, 454, p. 167 ; M. Ott, Le Moyen Âge, 114, 2008, p. 729-730 ; B. Judic, Cahiers de civilisation médiévale, 52, 2009, p. 41*-42* ; B. Ferrari, Studi francesi, 54, 2010, p. 528-529 ; T. Matsumura, Revue critique de philologie romane, 11, 2010, p. 8-16 ; J. A. Moorhead, Studi medievali, 52, 2011, p. 1005-1006.
6 Une Babel indécise. Mutations de la Genèse en langue d’oïl, p. 368, mémoire d’HDR, à paraître.
7 Antoine de La Sale, Jehan de Saintré, éd. par J. Misrahi et C. A. Knudson, Genève, Droz (Textes littéraires français, 117), 7, 1965.
8 J. Kristeva, Le texte du roman. Approche sémiologique d’une structure discursive transformationnelle, La Haye, Mouton, 1970, p. 23.
9 Dans les deux années qui suivirent, l’équipe se détermina pour Les. xv. Joies de mariage, éd. J. Rychner, Genève/Paris, Droz/Minard, 1963, qui eurent les larges faveurs de notre public.
10 Les deux traductions des Collations connues à ce jour sont conservées chacune dans un seul manuscrit ; celle de Golein se trouve dans le manuscrit Paris, BnF, fr. 175.
11 Original annoté de la main du roi, Paris, BnF, NAF 1409.
12 M. Pagan, « La traduction de la Bible par Raoul de Presles, mise en perspective avec trois traductions antérieures se trouvant dans la “librairy” de Charles V : enjeux religieux, enjeux politiques », dans O. Bertrand (dir.), Sciences et savoirs sous Charles V, Paris, Honoré Champion, 2014, p. 235-256 ; Ead., « Les deux traductions en ancien français (xive-xve siècle) des Conférences de Cassien. Quelles stratégies ? Pour quels enjeux ? », Le Moyen Âge. Revue d’histoire et de philologie, 120, 2014, p. 79-94 ; Ead., « Traduire ? Adapter ? Réécrire ? Les Conférences de Jean Cassien pour Charles V : le défi de Jean Golein », dans J. Ducos et M. Goyens (éd.), Evrart de Conty et la vie intellectuelle à la cour de Charles V, Paris, Honoré Champion, 2015, p. 293-312.
13 Ead., L’Adolescence n’existe pas…, op. cit. ; Ead., Adolescents : halte aux clichés !, op. cit. ; Ead., « Éducation, dissimulation », dans M. Pagan et C. Thomasset (dir.), Cacher, se cacher au Moyen Âge, Paris, Presses de l’université Paris-Sorbonne (Cultures et civilisations médiévales, 52), 2011, p. 253-269 ; Ead., « Conclusion », dans M. Pagan et C. Thomasset (dir.), Cacher…, op.cit., p. 257-258 ; Ead., « La pierre, mesure de la vie morale », dans D. James-Raoul et C. Thomasset (dir.), La Pierre dans le monde médiéval, Paris, Presses de l’université Paris-Sorbonne, 2010, p. 277-298.
14 Ead., Le Pastoralet…, op. cit. ; Ead., « Le Barlaam et Josaphat, version champenoise, une commande de Blanche de Navarre ? » (en préparation).
15 Ead., « Les Légendes françaises de Claire d’Assise (xiiie-xvie siècle). II. Édition du plus ancien manuscrit de la version longue (BnF fr. 2096) », Études franciscaines, nouvelle série, 7, 2014, p. 221-272.
16 Ead., « Manuscrits inédits pour rencontre d’amitié inédite », dans Estudios franceses en homenaje a Berta Pico, Tenerife, Servicio de Publicaciones de la Universidad de La Laguna, 2012, p. 229-240.
17 Ead., « Les Légendes françaises de Claire d’Assise (xiiie-xvie siècle). I. Inventaire et classement des manuscrits », Études franciscaines, nouvelle série, 7, 2014, p. 5-35 ; Ead., « Les Légendes françaises de Claire d’Assise (xiiie-xvie siècle). III. Édition et commentaire du manuscrit 663 de la bibliothèque de l’Institut de France », Études franciscaines, nouvelle série, 8, 2015, p. 5-25.
18 Ead., « Lieux du corps féminin : les enjeux d’un langage », dans P. Brunel et G. Dotoli (éd.), La Femme en Méditerranée. Actes du colloque de Bari, 8 juin 2007, Bari/Paris, Schena Editore (Biblioteca della ricerca Bari-Paris, 5)/Alain Baudry & Cie Éditeur, 2008, p. 97-108.
19 Ces thématiques se retrouvent dans plusieurs articles ; seul n’a pas encore été mentionné G. Hasenohr et M. Pagan, « Umplirse et sonbreondar : dire la participation au divin en langue d’oc. Le Liber divini amoris (xive siècle), substrat biblique, élaboration théologique, lecture psychanalytique », dans La Parole sacrée. Formes, fonctions, sens (xie-xve siècles), Toulouse, Privat (Les Cahiers de Fanjeaux, 47), 2013, p. 487-515.
20 Ces Vitae constituent la première partie du manuscrit Lyon, Bibliothèque municipale, 868, qui contient le Pastoralet. Marie-Geneviève Grossel en a établi la transcription diplomatique, qu’elle m’a fait l’amitié de me communiquer.
21 Guibert de Nogent, Autobiographie, éd. par E.-R. Labande, Paris, Les Belles Lettres (Les Classiques de l’histoire de France au Moyen Âge, 34), 1981.
22 « 266. Grégoire Ier le Grand (saint), Regula pastoralis (vie siècle) – Pastoralet (xiiie siècle) », dans C. Galderisi (dir.), Translations médiévales. Cinq siècles de traductions en français au Moyen Âge (xie-xve siècle). Étude et répertoire, vol. 2, Le Corpus Transmédie : Répertoire, « purgatoire », « enfer » et « limbes », t. 1, Langues du savoir et Belles Lettres, Turnhout, Brepols, 2011.
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