Que vienne un temps dont on s’éprenne
p. 179-184
Texte intégral
« On mange pas »
1James C. Scott est allé en Malaisie ; mais pas besoin de voyager si loin pour saisir ce qu’il a décrit : on ne sait fondamentalement pas grand-chose d’un couple d’ouvriers licenciés si l’on sait seulement qu’ils sont pauvres et sans ressources. À Poix-du-Nord, Jocelyne et Serge Klur ont perdu leur emploi quand le groupe LVMH, sous l’égide de Bernard Arnault, a délocalisé ses usines en Bulgarie. Dans Merci patron !, tous deux racontent tranquillement leur vie. Après trente ans passés à l’usine, il et elle n’ont plus rien. Leur maison – une pièce et un petit jardin – va être saisie. Jocelyne et Serge ne sont jamais partis en vacances, n’ont jamais vu la mer non plus, s’étaient bien promis d’aller à Péronne, mais non : trop cher, trop loin. « Des vacances à Péronne ?! »« C’est une journée de passée pour se changer les idées. » Serge sillonne les environs afin de retrouver du travail, quand il a cinq euros pour l’essence, économisés vaille que vaille. Le couple se présente à tous les emplois, écrit des courriers, accepterait beaucoup et peut-être même n’importe quoi ; mais les réponses, fins de non-recevoir, s’empilent sur le buffet. Serge et Jocelyne ont travaillé dur dans leur maison où il n’y avait rien, aménagé le jardin, des toilettes et la salle de bains ; tous leurs loisirs y sont passés. Et maintenant, tous deux sont prêts à la brûler pour que les huissiers ne la prennent pas. La séquence me fait pleurer chaque fois : comment fait-on pour vivre avec quatre cents euros par mois ? « On mange pas. » Comment ? « On mange pas. »« On a fait Noël avec une tartine de fromage blanc. » Heureusement que François Ruffin est là pour parler de régimes amincissants… Le pathos, pas question : pas une once dans Merci patron ! Mais il a beau faire et beau dire, il est bouleversé lui aussi ; on le serait à moins. Poix-du-Nord, je connais bien ; c’est là que vit ma famille, oncles, tantes et cousins. Serge et Jocelyne nous empêchent de baisser les bras – puisque, eux, ne le font pas2.
2Alors, s’engager, même si notre temps est morcelé, pris dans les rets de l’accélération et de la compétition. Cette division nous paralyse, nous épuise et conduit à la pensée soulagée que d’autres sont là pour gérer. Mais ces autres-là sont loin : loin, avec leurs promesses oubliées ; loin, avec leurs mots de passe et de passe-passe – « courage de réformer », « réalisme », « flexisécurité » ; loin, avec leurs chauffeurs attitrés, leurs résidences surveillées, leurs restaurants gastronomiques parfois aux frais de la République. Travailler plus et plus longtemps ? Qu’en savent réellement ces gens ? Le « dialogue », social ou pas, n’a ni rime ni raison face au cortège des régressions. Lorsque j’étais enfant, dans les années 1980, les écoles primaires participaient à un concours national : je m’en souviens comme si c’était hier. Nous étions en CM2 et nous devions faire mine d’acheter des actions ; je suivais leurs cours avec frénésie, et une certaine exaltation. Ce jeu de la bourse et du hasard me plaisait bien. Il se coulait dans l’air du temps : celui des patrons jeunes et fringants, qui chantaient à la télévision. À cette époque, Bernard Arnault lançait ses premières OPA et supprimait, dans la foulée, des milliers d’emplois.
La réaction
3Les années 1980 ont fermé le temps de la contestation ; elles ont été une réaction, dans tous les sens que le terme revêt, le sens strict et le sens politique. En tournant la page des « années 1968 », cette époque nouvelle a paru amorcer le début de la fin : fin prétendue de l’histoire ou du moins de l’optimisme historique, fin du futur imaginé, fin présumée des idéologies. Le « néolibéralisme » s’est imposé. Adossé à la puissance postulée des marchés, il engendre une modification des structures de production, le bouleversement du travail et de l’emploi, la mise en cause de certains droits. Le chômage de masse est une menace sur les destinées de la majorité : nul ne peut vraiment se sentir épargné, que ce soit par la peur de perdre son travail ou par la crainte de le voir régresser. Une concurrence exacerbée s’impose entre les individus, entre les entreprises et entre les nations. La loi de la performance trouve sa légitimation et parfois même son obsession dans une division du travail elle-même mondiale. L’extension des précarités autorise à considérer qu’en cette pointe extrême de la modernité se loge aussi une régression : un retour en arrière vers ce xixe siècle où l’on vivait « au jour la journée ».
4Le tout a été justifié par des responsables politiques qui se disaient de gauche. On reste frappé·e par ce qu’expliquait alors Jacques Delors, au mitan des années 1980 : il faut mener la « bataille économique joyeuse et sauvage » ; « une société progresse aussi grâce à ses inégalités » ; les malades doivent être « moins examinés et analysés », mais « plus entourés et aimés » ; le « tabou de la protection sociale absolue et pour tous » doit être enfin brisé ; il est des « réalités aussi souveraines et immuables que les étoiles dans la nuit » : la compétition, l’entreprise et le marché ; « c’est la gauche au pouvoir, au prix d’une stupéfiante et cruelle révolution, qui rétablira les profits3 ». La révolution, décidément, était mise à prix ; le mot même se laminait, déchiqueté dans ses contre-emplois.
5Mais, depuis le milieu des années 1990, ces certitudes se craquellent. Le libéralisme économique et parfois le système tout entier voient leurs adversaires se multiplier. Le renouveau de la pensée et des pratiques critiques est réel. Une partie réfléchit aussi à de « premières mesures révolutionnaires », à une société du « commun », des projets4.
Que le goût des fêtes nous revienne
6Leur enthousiasme me donne envie d’aller voir de plus près. Tant il est vrai que « les esprits historiens »« ne regardent en arrière que pour comprendre le présent à la lumière du chemin déjà parcouru et pour apprendre à convoiter plus ardemment l’avenir »5. Cette histoire des futurs du passé m’attire. Le commun s’écrit au présent comme au passé composé : il « est déjà là, dans tout ce qui permet à une société comme telle d’exister », dans les solidarités ordinaires et le plaisir de s’associer, dans l’entraide et la réciprocité6. Zones à défendre, associations de quartier, syndicalisme de terrain, assemblées de grève, places occupées : l’aspiration à la participation de politique est évidente et déterminée. Cela ne va pas sans difficulté, tant il est mal admis que le politique puisse se situer en dehors des hautes assemblées. Il aurait pu en être autrement, pourtant. En 1848, rien n’était joué. Pour les hommes et les femmes de ce temps, les possibles étaient ouverts : la démocratie pouvait être directe et la République, révolutionnaire. En faire fidèlement l’histoire c’est aussi revenir à cet avenir espéré auquel ces femmes et ces hommes travaillaient7.
7Les imaginations ne se sont pas taries. Refaire désir de politique, c’est élaborer des projets, où le commun, l’appropriation collective de ce dont nous avons besoin, serait notre quotidien. L’utopie n’est pas irréelle, chimérique ou lunaire : si elle rêve, c’est les yeux grands ouverts. Elle n’est pas fictive, elle s’active et invente une vie autre, délestée des passions tristes et de la course au rendement. Elle interroge nos pratiques, nous bouleverse en les affectant. Elle offre de se réapproprier des lieux et des places, pour les protéger mais aussi les rendre vivants. Voir autrement, voir enfin, les bocages, les bois et les chemins. « Chaque marée noire, chaque plaine stérile, chaque extinction d’espèce est une image de nos âmes en lambeaux. » L’utopie n’est pas hors du monde, elle est de ce temps, elle décille les yeux sur ce qui a été infligé à cette planète et à ses habitants. Elle est constat, hypothèse, création – s’expérimente maintenant. André Gorz l’écrivait dans Misères du présent : « L’utopie convie à juger ce que nous faisons à la lumière de ce que nous pourrions ou devrions faire8. » Pour que le goût des fêtes nous revienne, que vienne un monde dont on s’éprenne. Il est temps.
Notes de bas de page
2 François Ruffin, Merci Patron !, Fakir-Mille et Une Productions-Les 400 clous, 2016, 19’00 et suiv.
3 Philippe Alexandre, Jacques Delors, En sortir ou pas, Paris, Grasset, 1985, cité dans Bruno Amable, Stefano Palombarini, L’illusion du bloc bourgeois. Alliances sociales et avenir du modèle français, Paris, Raisons d’agir, 2017, p. 71-73.
4 Éric Hazan & Kamo, Premières mesures révolutionnaires, Paris, La Fabrique, 2013 ; Pierre Dardot, Christian Laval, Commun…, op. cit.
5 Friedrich Nietzsche, « Vom Nutzen und Nachteil der Historie für das Leben » (1874), trad. fr. « De l’utilité et des inconvénients de l’histoire pour la vie », Considérations inactuelles, II, Paris, Gallimard, 1990, p. 101.
6 Patrick Marcolini, Le mouvement situationniste. Une histoire intellectuelle, Montreuil, L’Échappée, 2012, p. 328.
7 Samuel Hayat, Quand la République était révolutionnaire. Citoyenneté et représentation en 1848, Paris, Seuil, 2014 et Michèle Riot-Sarcey, Le procès de la liberté. Une histoire souterraine du xixe siècle en France, Paris, La Découverte, 2016. Voici en particulier ce qu’écrit Samuel Hayat : « Faire l’histoire de la révolution de 1848 est alors un moyen pour mettre en lumière un moment crucial de la lutte pour la définition de notre vocabulaire politique. De cette manière, on peut espérer à la fois dénaturaliser les significations contemporaines des concepts politiques qui légitiment les pouvoirs en place et, peut-être, trouver dans les sens oubliés de ces concepts des armes pour lutter contre ces pouvoirs et pour repenser une politique de l’émancipation » (p. 15).
8 André Gorz, Misères du présent…, op. cit., p. 180.
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