Sans engagement ?
p. 173-178
Texte intégral
1 Bien avant de découvrir la « pensée critique », j’ai découvert Ludovic. À seize ans, il était déjà marxiste et – j’en suis persuadée aujourd’hui – il le sera toute sa vie. Sa constance ne l’empêche pas de changer mais lui forge une solidité rare. Son engagement est désintéressé. Celles et ceux qui sont de toutes les réunions, de toutes les manifestations, de toutes les grèves, devant les usines ou les hôpitaux, avec les sans-papiers et les réfugiés, ces donneurs de temps, de tout leur temps parfois, où peuvent-ils et elles trouver l’ardeur qui ne leur offre rien en retour, ni place ni poste ni honneurs ? Plus tard, je comprendrais mieux les « rétributions du militantisme », ces petites satisfactions, ces douces heures, qui permettent de ne pas sombrer devant un monde si lent à changer, si violent et parfois terrifiant : « la solidarité, la cohésion, la communauté des goûts et des sentiments, l’identification à un groupe, les joies de la victoire, les réconforts mutuels dans les défaites et dans les malheurs individuels, les risques et les épreuves affrontés en commun, les réunions où se retrouvent les vieux amis et où s’égrènent les souvenirs, les controverses passionnées, les longues discussions poursuivies au café, l’affection, la complicité, l’amitié… », ces « composantes sensibles » de l’engagement1.
2 André Breton détestait pourtant le mot d’« engagement », qui selon lui se prive de poésie. Le mot « politique » n’est pas davantage poétique ; il souffre en outre d’être trop souvent rabougri dans les usages qui en sont faits. Mais je l’aime beaucoup, comme j’aime la manière dont le définit Jacques Rancière : non une modalité de gouvernement, mais une manière d’être sujet et de créer du commun. Le politique est la pratique de l’émancipation et de l’égalité. Il prend forme et sens au cœur de moments qui sont autant de brèches dans les évidences du présent. Non seulement il concerne mais il implique tout un chacun : il est « exercice de la capacité commune à tous 2 ».
3 C’est à cette vision du politique, dans sa mise en œuvre historique et présente, que je suis attachée. Howard Zinn n’est pas un « modèle » ; il n’aurait d’ailleurs pas aimé ce maître mot, ce mot de maître et de parangon, ce mètre étalon. Il est plutôt une boussole, d’autant plus précieuse quand viennent les critiques et les dos tournés. En 1969, Zinn, avec quelques autres, propose à l’American Historical Association de prendre position sur la guerre du Vietnam en cours. John Fairbanks, le recteur national des historiens sinologues, leur rétorque : « La vocation de l’AHA est purement professionnelle. » Zinn répond alors : « Imaginons que la guerre ne nous touche pas en tant qu’historiens. Qu’elle ne nous touche qu’en tant que citoyens. Soit, mais quand au juste avez-vous l’occasion de vous rassembler avec d’autres citoyens pour vous exprimer sur les questions décisives de notre époque ? […] Que veut dire la démocratie sinon la possibilité donnée aux individus, dès lors qu’ils sont regroupés, pour quelque raison que ce soit, d’exprimer leurs préférences sur les grands problèmes du moment ? S’ils ne l’ont pas, la démocratie est une imposture, car cela signifie que les dirigeants politiques ont réussi à tenir à l’écart l’ensemble des citoyens en occupant leur temps par divers emplois, ce qui leur permet de décider de la politique, tandis que leurs administrés, pendant 99 % de leur existence, restent silencieux 3 . » Zinn souhaitait, dans son enseignement, non seulement informer les étudiantes et étudiants, mais encore les « préparer à rejeter la sécurité que confère le silence 4 ».
4 Nous pouvons au moins tenter cette chance de ne pas rester muets. Je ne veux pas l’être. Je n’ai pas le temps du silence ou de l’indifférence, pas le temps de grillager les champs : la recherche d’un côté et l’engagement de l’autre, séparés. Car le temps presse : celui du monde et, tout en bas, le mien. Je n’ai plus tant d’années ; je souhaite consacrer celles qui restent à explorer des expériences politiques alternatives, des pensées et pratiques d’un monde où le marché ne serait pas un grand totem, où la concurrence cesserait de nous accabler, où l’exploitation ferait place à l’émancipation. Est-ce comme historienne que je m’exprime publiquement ? Oui et non. Oui, parce que ce métier et cette formation ont forgé mes positions, dans l’étude du passé et de ses possibilités, dans ses futurs imaginés. Non, parce que ces engagements me dépassent : ce sont ceux de tout un chacun sur ce qui nous est commun.
5On connaît le fonctionnement choral des médias : un texte signé ici appelle une sollicitation là ; une intervention dans telle émission incite d’autres invitations. De fil en aiguille et de mois en mois, sans l’avoir recherché et encore moins désiré, je me suis retrouvée en situation d’intervention publique. Je sais bien ce qui est attendu par ces médias : un profil à n’en pas douter, une position sur le spectre politique. Cet ancrage est tellement inséré dans une représentation spatiale que je me suis un soir retrouvée, sur un plateau de télévision, à l’extrémité d’un arc de cercle très strictement symétrique : il allait jusqu’à l’économiste attitré du Front national en passant par l’écologiste radicale, le philosophe humaniste, le vétéran socialiste, l’éditorialiste de droite libérale et l’ancienne égérie gaulliste5.
6 L’« extrême gauche », donc : la terminologie manque de justesse voire de justice. On sent évidemment ce qu’elle a de disqualifiant : l’« extrême » relève non seulement des confins mais encore de l’excès, du radical mais encore du brutal. Le mot porte l’outrage du stigmate : attribution du discrédit, écrasement du dénigrement. Erving Goffman, dans la liste qu’il dressait des stigmatisés, y logeait d’ailleurs l’individu « mentalement dérangé, emprisonné, drogué, alcoolique, homosexuel, chômeur, suicidaire ou d’extrême gauche 6 »… Cette figure de l’« extrême » renvoie à une inscription dans un espace géométrique, dessiné tel un échiquier. Je ne me reconnais pas dans cet ordonnancement. La qualification d’« extrême gauche » relève d’une nomination extérieure. Celles et ceux qui se revendiquent du marxisme comme de l’anarchisme et de la pensée libertaire ne s’en réclament pas. Je ne me sens en rien « extrême » : j’ai foi en une société plus juste, plus démocratique et plus humaine. Et sans couteau entre les dents.
7 Les interventions médiatiques sont toujours une épreuve : j’en suis éprouvée parce que j’y vois chaque fois une responsabilité. Cette mince brèche qui m’est laissée est celle d’une position trop peu présente dans les médias. C’est un fardeau même s’il est léger : sa légèreté vient du plaisir que je prends à l’échange vif. Un historien, qui sait combien je l’apprécie, m’a interpellée sur la pertinence à signer comme « historienne » des textes d’intervention : sur les gouvernements en place, les guerres menées par l’État français, l’état d’urgence, les violences policières ou bien encore l’espérance d’un monde différent, une vision non capitaliste de la vie. Sa critique m’a fait réfléchir et nous en avons discuté, pied à pied. Une auditrice aussi l’a un jour écrit, dans l’un de ces commentaires laissés sur le site des radios et, pire encore, des journaux – « pires », parce que là c’est souvent l’hallali, le grand déversoir, le dégorgeoir de la calomnie, dans l’abri protégé de l’anonymat. Cette auditrice, donc, fulminait : « Elle se dit historienne mais elle est engagée. » Il me semble en réalité que toute contribution, qu’elle émane de journalistes, d’éditorialistes, de chercheuses et chercheurs, d’auditrices et auditeurs aussi, d’ailleurs, est toujours politique. Peut-être le perçoit-on davantage dans certaines positions parce qu’elles sont moins souvent entendues à la radio ou la télévision. C’est pour laisser cette sensibilité s’exprimer que deux journalistes m’ont conviée à intervenir régulièrement dans leur émission7. J’essaie de le faire en mobilisant le fruit de mes travaux et de ma formation. Je ne crois pas beaucoup en la neutralité du savoir ; en revanche, je crois en l’intégrité de la démarche scientifique, comme dans la nécessité de l’articuler, posément et honnêtement, avec un engagement social, pratique et politique.
8 Un autre historien, auprès de qui je déplorais le caractère uniquement masculin d’un colloque qu’il organisait, m’a adressé une réponse à couper le souffle par son niveau d’indignité : « Je partage totalement vos préoccupations et j’ai naturellement fait tout mon possible pour respecter la diversité de notre société mixte et multiculturelle. J’ai donc cherché les collègues homosexuels, bisexuels et transsexuels et sans genre ; j’ai scruté aussi les CV et physiques des collègues afin de trouver des chercheurs issus de l’immigration en nombre adéquat. finalement, toutes les proportions n’étant pas respectées, et pour ne pas favoriser une communauté plutôt qu’une autre, je me suis contenté de retenir le critère de la compétence plutôt que celui du militantisme, pour choisir les chercheurs qui travaillaient sur le sujet arrêté. » De toute évidence, il était piqué… Il semble pourtant qu’il faille relever sans relâche les petites dominations auxquelles à un moment donné, toutes et tous, nous participons. Celle-là en était une : pas une femme dans une journée d’études. Mais la riposte est plus révélatrice encore que ce fait dont elle émanait : celle d’un homme méprisant à l’égard des luttes contre toutes les discriminations et imbu de ce petit pouvoir – tellement masculin et tellement blanc. Quant à l’implication, voilà : je l’assume joyeusement, loin des passions tristes. Ce monde mérite qu’on s’y engage – ce qui n’empêche pas de bien faire son métier.
Notes de bas de page
1 Daniel Gaxie, « Économie des partis et rétributions du militantisme », Revue française de science politique, 1, 1977 ; Id., « Rétributions du militantisme et paradoxes de l’action collective », Swiss Political Science Review, 11/1, 2005, p. 157-188.
2 Jacques Rancière, « Politique, identification, subjectivation » (1991), dans Jacques Rancière, Aux bords du politique, op. cit., p. 112 ; Jacques Rancière, Moments politiques…, op. cit., p. 9 ; « Le plaisir de la métamorphose politique », ibid., p. 204.
3 Howard Zinn, Se révolter si nécessaire…, op. cit., p. 95.
4 Howard Zinn, You Can’t Be Neutral on a Moving Train (1994), trad. fr. L’impossible neutralité. Autobiographie d’un historien militant, Marseille, Agone, 2006, p. 319.
5 Il s’agissait de Philippe Murer, Geneviève Azam, Bernard Stiegler, Henri Weber, François de Closets et Marie-France Garaud dans l’émission Ce soir ou jamais présentée par Frédéric Taddeï, le 21 mai 2016.
6 Erving Goffman, Stigma (1963), trad. fr. Stigmate. Les usages sociaux du handicap, Paris, Éditions de Minuit, 1975, p. 14.
7 Il s’agit d’Hervé Gardette, producteur et présentateur du Grain à moudre sur France Culture, et d’Élisabeth Quin, qui présente 28 minutes sur Arte.
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