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    Plan

    Plan détaillé Texte intégral Grands principes du jugement des urines Cartographier un fluide ? La notion de « régions » Le critère dominant de la couleur Les problèmes linguistiques posés par la transmission ou le transfert de listes De l’énumération à la schématisation : la représentation visuelle des listes Migrations des listes et Questions d’universitaires sur l’urine Notes de bas de page Auteur

    Le pouvoir des listes au Moyen Âge - II

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    La logique des listes dans les traités de médecine

    À propos des « catalogues » d’urines (xiie-xve siècle)

    Laurence Moulinier-Brogi

    p. 45-60

    Texte intégral Grands principes du jugement des urines Cartographier un fluide ? La notion de « régions » Le critère dominant de la couleur Les problèmes linguistiques posés par la transmission ou le transfert de listes De l’énumération à la schématisation : la représentation visuelle des listes Migrations des listes et Questions d’universitaires sur l’urine Notes de bas de page Auteur

    Texte intégral

    1Dans le vaste champ de la littérature médicale du Moyen Âge latin, deux domaines ont de longue date retenu mon attention pour leur volonté d’épuiser une totalité en recourant aux inventaires : totalité des signes possibles du corps souffrant tels qu’on pouvait les lire dans un flacon, d’une part, dans le cas des traités sur l’urine, et totalité des médications à proposer, opposer ou imposer face à telle ou telle pathologie, d’autre part, dans le cadre des recettes médicales. Mais comme « qui trop embrasse mal étreint », je me concentrerai sur le domaine des traités relatifs aux urines, ou écrits uroscopiques, littérature dans laquelle se joue une mise en échantillon du corps par un double effet de miniaturisation et de synecdoque, la partie – en l’occurrence le flacon ou urinal – représentant le tout. En un sens, les listes d’urines blasonnent le corps.

    2Sans vouloir faire de mauvais jeu de mots, il est clair que l’objet liquide qui me retient ne relève pas de la liste sèche et que les urines font l’objet de listes diégétiques dans les traités qui leur sont consacrés, au point qu’on peut parler d’une rhétorique des listes d’urines. Quelques figures de style centrales sont l’anaphore, l’énumération, la gradation ou encore le parallélisme, voire la répétition, au point que certaines de ces listes prennent l’allure de litanies1. L’énumération est en effet ordonnée de manière à ce que chaque terme soit moins fort (gradation descendante) que le précédent ; quant au parallélisme qui consiste à faire se succéder des groupes de mots construits sur le même modèle syntaxique, il est ici également pleinement représenté. Une certaine historiographie a même baptisé ces listes « catalogues », à savoir un courant de l’histoire de la médecine allemande, la seule pendant longtemps à s’être souciée de cette littérature.

    3Je tâcherai donc ici de souligner l’intérêt de ces fragments de discours médical que sont ces listes, en rappelant d’abord, le plus synthétiquement possible puisque je me suis abondamment exprimée ailleurs sur le sujet2, les principes et le rôle du jugement des urines dans la médecine du Moyen Âge occidental ; je chercherai ensuite à mettre en évidence la logique présidant à ces énumérations, avant de mettre l’accent sur une de leurs caractéristiques singulières, à savoir les représentations visuelles dont elles ont fait l’objet.

    Grands principes du jugement des urines

    4Rappelons brièvement pour commencer les grands principes commandant le jugement des urines au Moyen Âge, puisque c’est le terme judicium qui sert le plus souvent à qualifier ce que nous nommerions plus volontiers « examen ». En ce qui concerne l’origine de l’urine, on l’expliquait par l’existence supposée de trois digestions successives dans le corps, dans l’estomac, dans le foie, puis dans les tissus, productrices de superfluités ; l’urine était censée provenir de la seconde digestion, dans le foie, et par sa sortie hors du corps, ce fluide donnait des renseignements sur l’état des humeurs à l’intérieur du corps pour qui savait les lire.

    5Le système des quatre humeurs fondamentales ayant été intégré dans cette physiologie des digestions, conçues comme autant de « coctions », la valeur sémiologique de l’urine fut étendue de l’appareil uro-génital au corps tout entier, et très tôt les urines furent distinguées et classées selon leur couleur, leur texture et leurs sédiments, et parfois aussi selon leur odeur. Aux différentes étapes du processus de coction, les humeurs étaient différenciées et le degré de cuisson était rendu manifeste par la couleur de la substance ainsi « cuite » : s’il n’y avait pas assez de chaleur dans le foie, par exemple, l’urine serait blanche. La couleur, résultante du mélange des humeurs, était ainsi un premier indice sur l’état des pouvoirs digestifs du corps, et donc une clé ouvrant sur les excès humoraux, à laquelle s’ajoutaient d’autres clés, telles la consistance de l’urine (tenuis ou au contraire crassa) ou ses contenta.

    6Dans un cadre nosologique donné, une urine dotée d’une couleur et d’une consistance données renvoyait à des maladies bien précises. Mais pour établir un diagnostic et un pronostic, on prêtait également une grande attention à la connaissance des différents types de sédiments, c’est-à-dire la substance qui paraissait séparée de l’urine et dont on observait les caractéristiques, y compris la couleur, soit à la surface, soit au milieu, soit au fond du flacon dans lequel était recueilli le fluide, l’urinal ou matula. Ces sédiments – hypostasis en grec, rendu en latin par sedimenta, subjecta, residentia, etc. – pouvaient revêtir divers aspects, d’où les qualificatifs de petaloides (en forme d’écailles), oroboides (en forme de grains), crimnoides (semblables à de la farine), furfureae (semblables à du son), etc., autant de termes issus du champ lexical de l’alimentation qui firent leur entrée dans le vocabulaire médical latin. On interrogeait notamment les rapports de proportion entre urine et hypostase en liaison avec ce qui avait été ingéré, solide ou liquide ; l’entrée et la sortie des fluides, ainsi que leurs transformations dans le corps, était un des fils d’Ariane pour qui voulait tenter de percer le mystère de l’intérieur.

    Cartographier un fluide ? La notion de « régions »

    7Au xiie siècle, Maurus de Salerne, en particulier, avait introduit une « anatomie de l’urine3 », liée à la pathologie humorale. Se fondant sur ses prédécesseurs Théophile et Isaac, Maurus observait lui aussi la couleur, la densité, la quantité et les contenta de l’urine ; mais en outre, il distinguait dans l’urine quatre régions correspondant à quatre zones du corps humain, réactivant une vieille idée et lui donnant une formulation systématique. Hermogène, par exemple, un auteur sur lequel on ne sait rien mais dont on suppose qu’il vécut au haut Moyen Âge, distinguait pour sa part trois zones horizontales dans le flacon, nube, procidentes et splanationes, rappelant les trois loci individualisés par Galien4.

    8Maurus en isolait quatre : la région de la tête, celle des membra animata, qui se donnait à voir dans le circulus ; le thorax, zone des membra spiritualia, c’est-à-dire cœur et poumons, qui se reflétait dans la superficies ; la région de l’abdomen, membra nutritiva, à savoir l’estomac, les intestins, le foie, la rate, etc., dont l’urine située dans la panse de l’urinal renvoyait une image ; et enfin, la région des organes génitaux, membra generativa, qui incluait reins, uretères et vessie, et sur laquelle l’urine au fond du flacon livrait des informations.

    9Gilles de Corbeil (m. v. 1224) ne suivit pas sur ce point le maître salernitain que pourtant il révérait et ne retint que trois zones, superficie, milieu et fond, revenant en cela, comme la plupart de ses homologues, à l’enseignement de Galien, ce que synthétisent ces vers salernitains :

    Urinae fundo, medio, summa, tria constant ;
    Hypos.[tasis], ene.[orema], neph.[ele] sedimen genus omnibus istis5.

    10Gentile de Foligno (m. 1348), en revanche, qui commenta aussi bien Maurus que Gilles de Corbeil, reprit au premier l’idée que quatre zones dans l’urine renvoyaient à quatre régions dans le corps humain6 et, à la fin du xve siècle, Pierleone da Spoleto (m. 1492), le suivit7.

    11Quoi qu’il en soit, avec la partition de l’urine et l’introduction de correspondances avec les parties du corps, l’urinal devenait aussi pour longtemps, selon le mot d’Ann Carmichael, une sorte de « totem du corps8 » : « l’homme tout entier » pouvait être considéré comme « contenu dans le flacon de sa propre excrétion9 », pour citer Marie-Christine Pouchelle, et une telle conception eut ses répercussions les plus étonnantes dans l’histoire matérielle de l’époque moderne.

    12On sait certes qu’un Paracelse (1493-1541), désireux de rompre avec l’uroscopie médiévale et la pathologie humorale, y introduisit le savoir et les méthodes alchimiques, posant ainsi les bases d’une urologie « spagyrique » ; il est pourtant frappant de constater qu’un de ses disciples comme le médecin Gerhard Dorn (v. 1530-1584) renouait avec la théorie des correspondances entre parties du corps et zones de l’urine dans l’appareil à forme humaine qu’il proposait, la fornax anatomica dotée de graduations, où la montée et la descente des nuages formés dans l’urine par la chaleur dans telle ou telle région du flacon humanoïde indiquaient le siège de la maladie à l’intérieur du corps10.

    13Pour le dire en d’autres termes, l’urine s’était déployée très tôt dans toute sa dimension de signum et se donnait à voir à la fois comme élément d’un système, dans une relation paradigmatique avec tout un « réservoir de formes semblables » dont elle se distinguait par la plus petite différence nécessaire à un changement de sens, comme sa couleur ou sa position dans l’urinal, et dans une relation syntagmatique, associée à d’autres éléments, en l’occurrence les symptômes accompagnant tel ou tel état morbide, ainsi la fièvre ou un écoulement de sang.

    Le critère dominant de la couleur

    14Pour simplifier grossièrement, les couleurs des urines étaient donc censées refléter un état de la couleur attachée à l’une des quatre humeurs, elle-même reliée à l’un des quatre éléments : aux différentes teintes était attribuée une signification relative aux transformations subies à l’intérieur du corps par les qualités élémentaires et les humeurs. Une sorte de palette canonique se mit en place entre xiie et xiiie siècle, largement diffusée par les vers du médecin Gilles de Corbeil eux-mêmes objets de nombreux commentaires, et l’on considérait que les urines pouvaient revêtir entre dix-neuf et vingt teintes, l’urine noire pouvant être comptée deux fois, selon qu’elle succédait à une urine verte, ou au contraire livide.

    15Une fois que deux nouveaux textes fondamentaux sur la science des urines, le Peri Ouron du Byzantin Théophile et le Kitab al-Baul d’Isaac Israeli eurent été mis en latin, au xie siècle, les traités d’uroscopie qui prirent leur essor en Occident assignèrent aux couleurs des urines un nouveau rôle, celui de principe classificateur. Dans différents domaines, la fonction première de la couleur est d’associer, d’opposer et de hiérarchiser, et de fait, la valeur hautement signifiante revêtue par les couleurs se lit désormais dans le plan adopté par certains ouvrages de médecine, où les maladies sont souvent présentées non dans l’ordre de capite ad calcem mais selon les teintes des urines. Depuis les traductions latines du De urinis du xie siècle, la gamme des urines était généralement déclinée d’alba à nigra et Albert de Montpellier – un auteur du xve siècle dont on ne connaît qu’un De urinis, conservé dans plusieurs manuscrits, mais qui est cité comme une autorité en matière d’uroscopie par exemple dans le ms. Pal. lat. 1177 de la Bibliothèque vaticane – est l’un des rares à envisager d’abord l’urine noire. Son traité, composé de dix-neuf chapitres, comprend deux sections consacrées respectivement aux couleurs puis aux contenta, et il se singularise également par son choix de réunir certaines teintes en un même chapitre, réduisant ainsi à 10 le nombre des notices qui, chez ses homologues, oscillait entre 19 et 20.

    16Pourtant, au livre II de son Canon de la médecine traduit par Gérard de Crémone au xiie siècle, Avicenne (m. 1037) avait affirmé que les déductions fondées sur les couleurs et leur observation ne pouvaient avoir une valeur nécessaire : face à une substance blanche, par exemple, il n’était pas facile selon lui de savoir s’il s’agissait du dernier degré de froid ou du premier degré de chaleur11, et l’on peut rappeler ici que dès la fin du xiie siècle, les Questions salernitaines abordaient la question de l’ambivalence de la couleur verte12 ou que Michel Savonarole (†1445), dans ses Dubitationes de urinis, remit en cause plusieurs principes établis, notamment le fait que la couleur verte soit causée par le froid. Il rappelait qu’on ne pouvait parler d’une couleur verte causée soit par une chaleur brûlante soit par un froid intense, mais qu’il fallait considérer deux verts, l’un, plus intense, dû à la chaleur, et l’autre, moins soutenu et tendant vers la blancheur, causé par le froid13. Le médecin padouan n’était pas pour autant hostile à toute sémiologie des couleurs de l’urine : il reconnaissait qu’il y avait des débats sur l’origine de la couleur et préférait laisser cette disputatio aux théoriciens14. Il admettait par ailleurs qu’il était plus aisé au médecin d’observer la couleur que l’hypostase, bien que cette dernière garantisse un jugement plus efficace, car « la première s’offre au regard alors que la seconde ne se révèle que par accident ».

    17En dépit donc de ces réserves sur la fiabilité de l’évidence sensible, ou des variations sur le nombre de couleurs constituant le canon à observer dans l’urine, la couleur imprima dans la littérature médicale d’Occident une sorte de nouvel ordre. Son importance se lit aussi dans la composition de traités annonçant que leur objet est non pas l’urine mais ses couleurs.

    Les problèmes linguistiques posés par la transmission ou le transfert de listes

    18Les successeurs latins de Théophile avaient complété quelque peu son nuancier et celui de Maurus, qui est déjà, peu ou prou, celui qui sera en vigueur jusqu’à la fin du Moyen Âge, peut constituer un bon observatoire des difficultés liées aux dénominations des couleurs. Chacune d’elles est désignée par un adjectif et pour l’expliciter, les auteurs recourent fréquemment à des comparaisons, qui sont elles-mêmes le reflet de conditions géographiques et linguistiques données :

    Le blanc est comme l’eau claire, le lacté est comme le sérum du lait, le glauque est comme une corne blanche brillante, le karopos est comme la couleur des poils des chameaux, le pâle est comme le jus d’une viande à moitié cuite, le « sous-pâle » est le même en moins soutenu, le citrine est comme la couleur du citron, le citrine pâle est le même en moins soutenu, le roux est comme la couleur du meilleur or, le roussâtre est le même en moins soutenu, le rouge est comme la couleur du sang, le rougeâtre est le même en moins soutenu, le rubicond est comme la couleur du safran, le vermeil (« rubicond pâle ») est le même en moins soutenu, l’inopos est comme un vin trouble, tourné et noir, le kyanos est comme la couleur de la poudre qu’on obtient en mélangeant le blanc et le noir, le vert est comme la couleur du chou ou du poireau, le livide est comme le plomb, le noir est comme une corne noire et brillante15.

    19Deux groupes d’adjectifs sont ici en présence : des adjectifs catégorisateurs, établissant des distinctions classificatoires dans le domaine de la couleur (par exemple rouge, vert, noir, etc.) et des adjectifs de caractérisation générale, ayant pour rôle soit de donner des indications sur la clarté, la saturation, la brillance, d’une couleur (comme clair, foncé, sombre, etc.), soit de la caractériser par rapprochement avec une autre (ainsi rouge pâle ou rougeâtre, roux pâle ou roussâtre, etc.), et qui se combinent avec les premiers, en général grâce au préfixe sub-, lui-même héritier du grec hypo-, qui se trouvait déjà chez Homère pour les termes chromatiques.

    20Il ressort aussi ici un sous-ensemble de noms d’objets susceptibles d’être utilisés pour identifier une couleur, par comparaison entre celle d’un objet, et celle, donnée comme typologisante, du référent de l’un de ces noms. Si la couleur du poireau ou du safran ne pose pas a priori de difficultés, il entre en revanche une part de subjectivité ou d’imprécision dans des comparaisons avec une corne de telle ou telle teinte, une viande à demi cuite ou encore un vin trouble et gâté, sans parler du parallèle avec les poils de chameau, qui ne se trouvent pas sous toutes les latitudes.

    21Les réalités concrètes n’ont rien d’universel, et outre l’espace, il faut prendre en compte le facteur temps : lorsque Savonarole, dans l’Italie de la seconde moitié du xve siècle, entreprend à son tour d’énumérer les couleurs des urines, il fait appel à des réalités qui ne pouvaient être aussi familières à tous ses contemporains ou prédécesseurs, comme l’orange, la cerise, le safran ou l’écarlate16. La question des dénominations des couleurs des urines rejoint donc celle, plus vaste, de la valeur référentielle des signes.

    22Les objets pris comme comparants et les adjectifs employés dans les listes d’urines pouvaient donc poser des problèmes tant d’interprétation que de traduction. C’est ce que montre entre autres un Livre des orines conservé dans un témoin du xive siècle, le ms. Sloane 3525 de la British Library ; dans l’extrait ci-dessous, la plupart des comparaisons des traités latins sont conservées alors que les adjectifs de couleur sont pour beaucoup laissés tels quels, bien que la langue vernaculaire disposât d’équivalents.

    Color d’orine blanche est comme eve pure, est en latin latinie [?] come let cler la[c]ine, jaunice come cor [?], cler perse come poil de chamoe, pale come le jus de char demie crue, suppallidus un pou plus remise. Citrinus est de tel color come pome grenate. Succitrinus est un pou meins colorée ; rufus de tel color come ors purs ; subrufus de tels colors come ors naient purs ; rubeus de tele color come saffran d’Orient ; subrubeus de tel color come safran de cortil. Rubicundus de tel color come pur sanc ; subrubicondus de tel colore come garance ; sinopos de tel color come noir vin ; kianos noir come porpre ; verz come la foille de chol. Lividus si come plon17.

    23On relève plusieurs phénomènes dans cette liste : le décalque pur et simple de comparaisons invoquant des réalités exogènes, comme le poil de chameau ou le safran d’Orient ; le maintien de termes dans leur langue d’origine, en l’occurrence le latin et le grec ; la francisation de l’adjectif remissus qui désigne, dans les traités latins, la nuance plus pâle d’une des couleurs principales ; l’introduction de comparants indigènes, comme le safran « de cortil » ou la garance ; et enfin le traitement inégal réservé aux adjectifs de couleur issus du grec : karopos est rendu par « cler perse », kianos n’est pas traduit et inopos est déformé en sinopos.

    24Autant de procédés que l’on observe plus généralement, avec des variantes, dès que les listes d’urines classées par couleur passent d’une aire linguistique à l’autre : dans le domaine anglais par exemple, plusieurs traités en langue vernaculaire rendent remissus par le néologisme « remisse », et en ce qui concerne les comparants, si certains reprennent « le poil de chameau » « camelys skyne », ou « la viande à demi-cuite » (« flesche brothe ny sothin inow »), on peut aussi rencontrer « fox rede » pour concrétiser citrinus, ou encore « poisson bouilli » (« fysche sode ») pour illustrer subpallidus [figure 1].

    25Ce dernier terme, comme subruber, subrubicundus ou subrufus existait déjà en latin ; mais l’uroscopie a créé subcitrinus, « citrine pâle », et a introduit tels quels des mots grecs pris à Théophile pour lesquels le latin manquait d’un équivalent exact. Un lexique comme le Liber Alphita, daté des dernières années du xiie ou des premières du xiiie siècle, constitue un bon observatoire des passages du grec au latin. Le Liber de urinis de Théophile est une de ses sources et l’Alphita renvoie une image assez fidèle du vocabulaire technique alors employé à Salerne et dans sa mouvance, attestant que différents termes chromatiques employés par Théophile avaient trouvé leur synonyme latin18 ; en outre, des lexiques ou glossaires postérieurs, tels les Pandectae medicinae de Matthaeus Silvaticus ou la Clavis sanationis de Simon de Gênes, témoignent que le terme grec latinisé put parfois coexister dans la langue d’accueil avec son synonyme latin.

    26Il n’en est rien en revanche pour trois termes que le latin prit directement à Théophile, soit faute d’équivalent, comme pour charopos, « gris cendré », et inopos, « rouge vineux », soit parce que le mot avait dans la langue source un autre type d’emploi, comme kyanos, « rouge tirant sur le bleu, pourpre ».

    27Ces trois termes qui avaient résisté à toute traduction latine ont souvent à leur tour été laissés en l’état par les vulgarisateurs. Dans le ms. Sloane 7 de la British Library par exemple, un codex anglais du xve siècle décrivant 20 matules, deux sont représentées au fol. 59v et surmontées respectivement à gauche par le mot kyanos, et à droite par inopos, sans autre forme de traduction si ce n’est une paraphrase mêlant latin et anglais comme « color aquae as black wyne » pour kyanos [figure 1]. Un phénomène semblable, mais encore plus poussé, s’observe au vu de la liste des couleurs dans le Liber uricrisiarum d’Henry Daniel, liste dans laquelle la majorité des dénominations ont été gardées en latin ou en grec, deux seulement ayant été rendues en anglais, bla, et whyte, en 2e et 3e positions d’une liste qui s’ouvre sur niger19.

    28Le langage des couleurs de l’urine a donc pu soulever des difficultés lors du passage du latin au vulgaire, mais parfois aussi, hors de toute traduction, offrir des obstacles à la compréhension ; j’en veux pour preuve une « roue des urines » conservée dans le ms. NKS Fol. 84b de la Bibliothèque royale de Copenhague, qui figure seule, indépendamment de tout texte, au fol. 4, et présente un manque significatif : le terme inopos n’apparaît pas dans la légende, ce qui reflète peut-être un doute quant à sa signification – un doute dû à l’ignorance de l’origine grecque du mot, oinopos, « vineux », « couleur de vin ». Dans une autre de ces rote urinarum figurant dans un manuscrit du xve siècle conservé à Bruxelles (Bibliothèque royale, 5876), le traducteur ou le scribe a adapté à son propre environnement les termes visant à expliciter les couleurs et on y trouve ainsi « rousseastre comme or qui est matte », « rousse comme fin or », « rougeastre comme safran d’Occident », « vermeille comme flambe de feu demise », « vermeille comme flambe de feu », « rouge comme moyent d’oef », « verde comme colles », etc.20. Ce qui nous conduit à nous tourner à présent vers l’imagerie uroscopique, dont font partie les « roues des urines » que nous venons de nommer.

    De l’énumération à la schématisation : la représentation visuelle des listes

    29Ce n’est pas se payer de mots que parler d’une imagerie uroscopique : dès la circulation de traités sur les urines en langue latine, des images tentant de représenter l’urinal et son contenu ont vu le jour et l’on peut distinguer trois grands types de représentations du flacon riche de sens. L’urinal à la mode occidentale (pansu et non cylindrique comme dans le monde byzantin) peut d’abord faire l’objet d’une vignette correspondant à un type d’urine décrit par le texte en regard, avec plus ou moins de bonheur, de la part de l’illustrateur, dans le rendu des zones de l’urine et de ses contenta (figures 2 et 2 bis). Le dessin peut aussi être un portrait de groupe et l’on peut voir figurées plusieurs matules dans une figuration différentielle, et jusqu’aux 20 teintes canoniques dans le ms. Harley 5311, section FD (figure 3). Enfin, avec l’apparition des roues des urines, la liste verticale, scalaire, passe à une représentation circulaire et la question des rapports entre visuel et textuel ou syntaxique reçoit ici une réponse originale.

    30On peut supposer que le développement des illustrations colorées, des urine wheels, put compenser l’imprécision, l’ambiguïté ou l’obscurité du langage écrit des couleurs de l’urine ; cette forme pouvait se passer de texte et prit très certainement son essor dans un but didactique mais sans qu’on sache au juste quel emploi en était fait. Les exemples de roues sont en tout cas assez nombreux, plus ou moins réussis et plus ou moins complets – comparer ici le ms. Digby, 29, fol. 129r, avec seulement 6 matules (figure 4), et le ms. Pal. lat. 1325, fol. 1 (figure 5) – et suggèrent que la gamme des couleurs transmise par de nombreux textes semble avoir excédé les possibilités d’application pratique du public auquel s’adressait l’uroscopie.

    31Il exista en outre des traités d’uroscopie comprenant des matules dessinées en noir et blanc, que l’acheteur pouvait colorier lui-même pour s’en servir comme aide-mémoire, et le phénomène a perduré dans les premiers livres imprimés. Je renvoie ici par exemple à la roue des urines non coloriée dans le ms. San Marino (Californie), Huntington Library, HM 64 (xve siècle), f. 38 et f. 39-47v, et à un exemplaire du Speculum videndi urinas hominum publié à Nuremberg en 1506 à la suite des Epiphanie Medicorum d’Ulrich Pinder ayant appartenu à un médecin et dans lequel les flacons d’urine ont été coloriés à la main (figure 6).

    32Un des principaux apports de l’uroscopie médiévale et de ses listes d’urines classées selon leur teinte me semble donc résider dans l’invention de ces roues des urines, véritables ancêtres du cercle chromatique mettant en évidence le processus graduel, continu, par lequel on passait d’une couleur à une autre. Elles eurent manifestement une postérité ou une influence inattendue dans l’œuvre de Robert Fludd (1574-1637). Ce philosophe mystique, érudit occultiste et médecin à Oxford, publia ses travaux sur les couleurs dans un livre qui aurait dû jeter les bases d’une Medicina catholica mais dont ne parut qu’un seul volume, en 1631. Dans la continuité de la médecine médiévale, en un sens, Fludd tenta d’y établir des modèles de diagnostic fondés sur l’examen des urines, notamment de leur couleur et de leur consistance. Il élabora à cet effet un colorum annulus, un anneau divisé en sept secteurs, dans la lignée de la représentation d’Aristote, mais en lui substituant la circularité. Le noir et le blanc s’y touchent comme deux extrêmes d’une ligne qu’il aurait repliée sur elle-même, le rouge leur est diamétralement opposé et quatre autres teintes sont réparties de part et d’autre de ce milieu : de rubeus à niger, dans l’ordre, viridis et coeruleus, et de rubeus à albus, croceus et flavus21.

    33Par sa forme et par le type d’écrit dans lequel il prend place, le cercle chromatique de Fludd confirme à sa manière que les « roues des urines » médiévales constituent une étape importante dans l’histoire des théories de la perception des couleurs et de la lumière et que les séries de matules, elles-mêmes résultat d’une tentative de représentation visuelle de listes, permettent de prendre la mesure de ce qui nous sépare de l’homme médiéval en matière de couleurs : les diverses représentations de séries de flacons d’urines sont une preuve de plus du caractère non spectral des systèmes et classements de couleurs jusqu’à la publication d’Optics par Isaac Newton en 1704.

    Migrations des listes et Questions d’universitaires sur l’urine

    34L’urine, sa formation et ses caractéristiques avaient donc partie liée au Moyen Âge avec l’explication du monde physique, en particulier à cause des liens entre humeurs, éléments et couleurs. Ainsi s’expliquent l’influence de l’uroscopie et la propagation des listes d’urines hors du domaine strictement médical, à quoi je voudrais faire allusion pour terminer. On trouve trace de cette migration, de ce réemploi ou nouvel emploi de telles listes dès la première moitié du xiiie siècle, au sein d’un ouvrage destiné aux étudiants ès arts, un commentaire anonyme aux Questions de Craton datable de 1240-1260. Les Questions elles-mêmes forment une partie du De disciplina scholarium longtemps attribué à Boèce et composé en réalité dans les années 1230-1240, ou plus précisément une partie d’un exemplum figurant dans le texte composé par le Pseudo-Boèce. Ces Questions se répartissent en trois domaines, cosmographie, astro-météorologie et histoire naturelle, et leur commentaire devait, selon Olga Weijers, faciliter l’enseignement de cette dernière à la Faculté des arts pendant que l’interdiction des libri naturales d’Aristote était encore en vigueur22.

    35Deux manuscrits du commentaire aux Questions de Craton contiennent une longue réponse à une question – la dernière – sur les couleurs, plus précisément la concretio colorum, à laquelle il est répondu en deux temps. Est d’abord invoqué le septénaire de couleurs exposé par Aristote dans son traité De la sensation et des sensibles, dans lequel il construisait la variété des couleurs du monde par des mélanges, hiérarchisés à différents degrés : selon lui, le noir et le blanc donnaient naissance à cinq couleurs intermédiaires de sa gamme chromatique (jaune, rouge écarlate, pourpre, vert feuille et bleu foncé), qui pouvaient à leur tour se mélanger. La réponse traite ensuite en détail des couleurs de l’urine et de leurs significations, après avoir souligné que la position des médecins rend la question plus difficile à cause du plus grand nombre de couleurs qu’ils distinguent. C’est là, nous semble-t-il, une utilisation des plus intéressantes des listes d’urines hors de sa matrice originelle, à savoir dans les questions débattues à l’université.

    36Les listes d’urines s’imposent dans leur fonction cognitive et mnémonique, cette dernière étant encore renforcée, me semble-t-il, par leur mise en images sous forme de roues.

    37De telles listes devaient servir à guider l’action du médecin : la frontière entre pronostic et prédiction est ténue et le pas entre les deux paraît franchi quand la parole du médecin devient en quelque sorte performative, grâce notamment à ces catalogues. Si l’on veut saisir à quoi et à qui servaient de tels textes, la notion de connaisseur, d’intuition acquise, un peu comme actuellement en matière de vin, est à avoir présente à l’esprit, à réintroduire en amont. Faith Wallis, en particulier, attentive à la polysémie du terme causa, pouvant désigner aussi bien le procès que la maladie, a récemment commenté les similitudes existant entre le jugement des urines et le jugement en général, particulièrement au haut Moyen Âge où l’ordalie était en vigueur, et elle suggère de lire les « catalogues » d’urines comme un code juridique permettant au médecin de poser un pronostic-verdict23.

    38Il s’agit en effet somme toute d’un genre très formalisé, impliquant un début et une fin obligés, et dont les variantes sont rares et d’autant plus remarquables, qu’il s’agisse de l’œuvre d’Albert de Montpellier, encore à étudier de plus près, ou des différentes tentatives pour repousser les limites de la liste initiale en 19 ou 20 items.

    39Il nous paraît, enfin, que ces listes ont pleinement joué leur rôle à la fois dans la pratique, comme une sorte de vademecum24, mais bien sûr et surtout dans histoire de l’incorporation des savoirs, sans oublier leur apport à l’histoire de la perception des couleurs.

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    Figure 1 – Urinaux avec bandes de couleurs dont les noms sont en grec, kyanos et inopos, et particules en suspension, Londres, British Library, ms. Sloane, 7, f. 59v (1er quart du xve siècle).

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    Figure 2 – Flacons d’urine mis en série : Londres, British Library, ms. Sloane, 1313, f. 79v (xve-xvie siècles).

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    Figure 3 – Flacons d’urines : Londres, British Library, ms. Sloane, 783B, f. 223v- 224 (xve siècle).

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    Figure 4 – Flacons d’urines et maladies dans un almanach de médecin pliable : Londres, British Library, ms. Harley 5311, section F (vers 1406).

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    Figure 5 – Roue des urines peu élaborée : Oxford, Bodleian Library, ms. 29, fol. 129r (xve siècle).

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    Figure 6 – Roue des urines : Vatican, B.A.V., ms. Pal. Lat. 1325, f. 349r (c. 1500).

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    Figure 7 – Roue pliable dans le livre de ceinture d’un médecin : Philadelphia, Free Library of Philadelphia, ms. 1004/29 (a. 1364).

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    Figure 8 – Roue coloriée à la main dans un manuel de médecine imprimé : Ulrich Pinder, Epiphanie medicorum, Nuremberg, 1506.

    Notes de bas de page

    1  Parmi de très nombreux exemples, voir le Compendium de urinis d’Urso de Salerne (xiie siècle) : Urina alba et tenuis summam et ultimam indigestionem significat. Urina alba et tenuis multa et sepe mincta diabetem significat. Urina alba et tenuis in acutis febribus frenesim significat. Urina alba et tenuis longo tempore egritudinis precedente ydropisin significat. Urina alba et tenuis multa mincta in fine febrium amfimeram deficientem significat, id est cotidianam de flegmate vitreo. Urina alba et tenuis quasi livens albis granulis et circulo plumbeo superius epialam significat. […] Urina pallida vel subpallida, karopos, glauca, lactea vel alba in susbtantia spissa flegma naturale sine febre habundare significat. Urine pallida vel subpallida, karopos, glauca, lactea vel alba in substantia per totum tenuis naturalem melancoliam sine febre habundare significat, etc. (Compendium Magistri Ursoni de urinis, éd. par P. Giacosa, dans Magistri Salernitani nondum editi, Catalogo ragionato della esposizione di Storia della medicina aperta in Torino nel 1898, Turin, 1901, p. 283-289, p. 283-284).

    2  On nous permettra de renvoyer à L. Moulinier-Brogi, L’uroscopie au Moyen Âge. « Lire dans un verre la nature de l’homme », Paris, Honoré Champion, 2012.

    3  Voir à ce sujet H. Christoffel, « Grundzüge der Uroskopie », Gesnerus, 10, 1953, p. 89-122.

    4  Voir L. Stroppiana (éd. et trad.), « Ermogene. Liber medicine orinalibus (codice Cassinese 69V-secolo IX) », dans Corpus scriptorum medicorum infimae latinitatis et prioris medii aevi, t. 1, Rome, 1958, p. 343-362.

    5  Flos medicinae scholae Salerni., éd. par S. De Renzi, Naples, 1859, p. 65, v. 2275.

    6  Voir Gentile da Foligno, Carmina de urinarum iudiciis et pulsibus. Un trattato trecentesco di nefrologia e cardiologia, éd. par M. Timio, D. Di Lorenzi, Pérouse, Fabrizio Fabbri, 1998, p. 66 : de quatuor regionibus : notantur quatuor esse regiones in urina, quae in humano corpore quatuor regionibus attestantur.

    7  Pierleone da Spoleto, De urinis, cité par M. Rotzoll, Pierleone da Spoleto : Vita e opere di un medico del Rinascimento, Florence, Olschki, 2000, p. 75 : His quattuor variis sitibus membrorum proportionabiliter […] in urina quattuor situs, que regiones appellantur a medicis. Prima igitur regio proportionatur membris animalibus et […] dicitur circulus, etc.

    8  Voir A. G. Carmichael, « Epidemics and State Medicine in Fifteenth-Century Milan », dans R. French, I. Arrizabalaga, A. Cunningham, L. Garcia-Ballester (dir.), Medicine from the Black Death to the French Disease, Aldershot, Ashgate, 1998, p. 221-247, ici p. 234.

    9  M.-C. Pouchelle, Corps et chirurgie à l’apogée du Moyen Âge. Savoir et imaginaire du corps chez Henri de Mondeville, chirurgien de Philippe le Bel, Paris, Flammarion, 1983, p. 230.

    10  Illustration dans M. H. Haber, « Pisse Prophecy : A Brief History of Urinalysis », Clinics in Laboratory Medicine, 8, 1988, p. 415-430, ici p. 424-425, et J. Cheymol, Le mireur d’urines, Rueil-Malmaison, s. d. (extrait des Annales médicales de Nancy, 11 [1972]), p. 22. Sur Gerhard Dorn, qui naquit à Malines et étudia à Heidelberg, voir D. Kahn, Alchimie et paracelsisme en France (1567- 1625), Genève, Droz, 2007, notamment p. 143-149, 196-199 et 207-213.

    11  Voir Avicenne, Canon medicinae, II, 1, 3, « De cognitione virtutum medicinarum singularium per ratiocinationem », Venise, 1527, 2 vol.

    12  Voir The Prose Salernitan Questions edited from a Bodleian Manuscript (Auct. F. 3. 10), éd. par B. Lawn, Londres, 1979, N 39 : quare viridis color in plantis non signat adustionem, cum in humiditatibus et urinis adustionem portendat ?

    13  Michaelis Savonarola de urinis summa, dans Practica canonica de febribus Io. Michaelis Savonarole, eiusdem de pulsibus, urinis, egestionibus, vermibus, balneis, Venise, 1552, p. 728 : Dubitatio IIII, utrum color viridis causetur a frigido : nam supra de colore viridi dictum est. Quandoque calore durente, quandoque frigido mortificante causari posse et est expresse textus Avic. Sed differunt in hoc quod viridis a calido causatus, est magis intensus, a frigido vero, magis remissus, ad albedinem tendens, et quod dictum est patet experientia. Videmus enim tempore veris fortificato calore solis, ad bonum intellectum virescunt plante et herbe. Et in tempore hyemali aquae stagni virides fiunt, que non sunt tales tempore aestatis.

    14  Michel Savonarole, De urinis, p. 661 : Sed hec bene in se habent dubia, que theoricis relinquo.

    15  Maurus, Regulae urinarum, éd. par S. De Renzi, Collectio salernitana, III, Naples, 1854, p. 2-51, p. 6 (notre traduction).

    16  Citrinus, intensioris citrinitatis est, qui est intensior citrino, ut est metrum, et assimilatur pomo arancii non valde citrini. Flavus, qui assimilatur colori castanearum non bene maturarum ; et dicitur castaneatus, et intelligitur de colore castanearum mundatarum a corticibus suis. Rufus, qui est valde citrinus, tendens ad aliqualem albedinem, cuiusmodi est color ceresi dulcis et maturi ; qualis color quandoque reperitur in auro, tendente ad rubedinem, quandoque in pilis leonum, equorum. Citrangularis, qui colori citri tendentis ad rubedinem, vel valde rubei. Igneus est color aque zafrani sive crocei multum zincate Croceus est ultimus in citrinitatis intension, qui capillis croci sive zaferani similatur ; et hic tendit valde ad rubeum. Postea est rubeus clarus, qui assimilatur rosae rubeae clarae valde, ut est scarlata.

    17  Voir P. Meyer, « Manuscrits médicaux en français », Romania, 44, 1915-1917, p. 161-214, ici p. 196.

    18  Alphita, éd. et comm. par A. Garcia Gonzalez, Florence, Sismel edizioni del Galluzzo, 2007, p. 192 : Cloron interpretatur viride, ut in Theophilo ; ibid., p. 277 : Pelithmon, id est, plumbeus color, ut in Theophilo.

    19  Cité dans I. Taavitsainen, P. Pahta, Medical and Scientific Writing in Late Medieval English, Cambridge, Cambridge University Press, 2004, p. 96.

    20  Voir E. Pergens-Maeseyck, « Ein Urinschautafel aus cod. Brux. Nr. 5876 nebst Kommentar », Archiv für Geschichte der Medizin, 1, 1908, p. 393-402.

    21  Voir Robert Fludd (de Fluctibus), Integrum Morborum Mysterium : Sive Medicinae Catholicae Tomi Primi Tractatus Secundus, in Sectiones distributus duas, Francfort, 1631.

    22  Voir O. Weijers (dir.), Les « Questions de Craton » et leurs commentaires, Leyde, Brill, 1981, p. 24.

    23  Voir F. Wallis, « Signs and Senses : Diagnosis and Prognosis in Early Medieval Pulse and Urine Texts », dans P. Horden, E. Savage-Smith (dir.), The Year 1000 : Medical Practice at the End of the First Millennium, Social History of Medicine, 13, 2000, p. 265-278.

    24  Voir le ms. étudié par C. H. Talbot, « A Mediaeval Physician’s Vade Mecum », Journal of History of Medicine, 16, 1961, p. 213-233, et ici, la « roue des urines pliable » (figure 7).

    Auteur

    • Laurence Moulinier-Brogi

      Université Lumière Lyon 2,
      UMR 5648 (CIHAM)
      Professeure d’histoire médiévale à l’université Lumière Lyon 2, UMR 5648 (Ciham). Spécialiste de l’histoire culturelle de l’Occident médiéval, elle s’intéresse tout particulièrement à la médecine médiévale, ainsi qu’à la question de la transmission des savoirs. Elle a publié notamment L’uroscopie au Moyen Âge. « Lire dans un verre la nature de l’homme » (Paris, Champion, 2012) et, récemment, Écritures médicales. Discours et genres, de l’antiquité à l’époque moderne (avec M. Nicoud [dir], Lyon, CIHAM Éditions, 2019).

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    1  Parmi de très nombreux exemples, voir le Compendium de urinis d’Urso de Salerne (xiie siècle) : Urina alba et tenuis summam et ultimam indigestionem significat. Urina alba et tenuis multa et sepe mincta diabetem significat. Urina alba et tenuis in acutis febribus frenesim significat. Urina alba et tenuis longo tempore egritudinis precedente ydropisin significat. Urina alba et tenuis multa mincta in fine febrium amfimeram deficientem significat, id est cotidianam de flegmate vitreo. Urina alba et tenuis quasi livens albis granulis et circulo plumbeo superius epialam significat. […] Urina pallida vel subpallida, karopos, glauca, lactea vel alba in susbtantia spissa flegma naturale sine febre habundare significat. Urine pallida vel subpallida, karopos, glauca, lactea vel alba in substantia per totum tenuis naturalem melancoliam sine febre habundare significat, etc. (Compendium Magistri Ursoni de urinis, éd. par P. Giacosa, dans Magistri Salernitani nondum editi, Catalogo ragionato della esposizione di Storia della medicina aperta in Torino nel 1898, Turin, 1901, p. 283-289, p. 283-284).

    2  On nous permettra de renvoyer à L. Moulinier-Brogi, L’uroscopie au Moyen Âge. « Lire dans un verre la nature de l’homme », Paris, Honoré Champion, 2012.

    3  Voir à ce sujet H. Christoffel, « Grundzüge der Uroskopie », Gesnerus, 10, 1953, p. 89-122.

    4  Voir L. Stroppiana (éd. et trad.), « Ermogene. Liber medicine orinalibus (codice Cassinese 69V-secolo IX) », dans Corpus scriptorum medicorum infimae latinitatis et prioris medii aevi, t. 1, Rome, 1958, p. 343-362.

    5  Flos medicinae scholae Salerni., éd. par S. De Renzi, Naples, 1859, p. 65, v. 2275.

    6  Voir Gentile da Foligno, Carmina de urinarum iudiciis et pulsibus. Un trattato trecentesco di nefrologia e cardiologia, éd. par M. Timio, D. Di Lorenzi, Pérouse, Fabrizio Fabbri, 1998, p. 66 : de quatuor regionibus : notantur quatuor esse regiones in urina, quae in humano corpore quatuor regionibus attestantur.

    7  Pierleone da Spoleto, De urinis, cité par M. Rotzoll, Pierleone da Spoleto : Vita e opere di un medico del Rinascimento, Florence, Olschki, 2000, p. 75 : His quattuor variis sitibus membrorum proportionabiliter […] in urina quattuor situs, que regiones appellantur a medicis. Prima igitur regio proportionatur membris animalibus et […] dicitur circulus, etc.

    8  Voir A. G. Carmichael, « Epidemics and State Medicine in Fifteenth-Century Milan », dans R. French, I. Arrizabalaga, A. Cunningham, L. Garcia-Ballester (dir.), Medicine from the Black Death to the French Disease, Aldershot, Ashgate, 1998, p. 221-247, ici p. 234.

    9  M.-C. Pouchelle, Corps et chirurgie à l’apogée du Moyen Âge. Savoir et imaginaire du corps chez Henri de Mondeville, chirurgien de Philippe le Bel, Paris, Flammarion, 1983, p. 230.

    10  Illustration dans M. H. Haber, « Pisse Prophecy : A Brief History of Urinalysis », Clinics in Laboratory Medicine, 8, 1988, p. 415-430, ici p. 424-425, et J. Cheymol, Le mireur d’urines, Rueil-Malmaison, s. d. (extrait des Annales médicales de Nancy, 11 [1972]), p. 22. Sur Gerhard Dorn, qui naquit à Malines et étudia à Heidelberg, voir D. Kahn, Alchimie et paracelsisme en France (1567- 1625), Genève, Droz, 2007, notamment p. 143-149, 196-199 et 207-213.

    11  Voir Avicenne, Canon medicinae, II, 1, 3, « De cognitione virtutum medicinarum singularium per ratiocinationem », Venise, 1527, 2 vol.

    12  Voir The Prose Salernitan Questions edited from a Bodleian Manuscript (Auct. F. 3. 10), éd. par B. Lawn, Londres, 1979, N 39 : quare viridis color in plantis non signat adustionem, cum in humiditatibus et urinis adustionem portendat ?

    13  Michaelis Savonarola de urinis summa, dans Practica canonica de febribus Io. Michaelis Savonarole, eiusdem de pulsibus, urinis, egestionibus, vermibus, balneis, Venise, 1552, p. 728 : Dubitatio IIII, utrum color viridis causetur a frigido : nam supra de colore viridi dictum est. Quandoque calore durente, quandoque frigido mortificante causari posse et est expresse textus Avic. Sed differunt in hoc quod viridis a calido causatus, est magis intensus, a frigido vero, magis remissus, ad albedinem tendens, et quod dictum est patet experientia. Videmus enim tempore veris fortificato calore solis, ad bonum intellectum virescunt plante et herbe. Et in tempore hyemali aquae stagni virides fiunt, que non sunt tales tempore aestatis.

    14  Michel Savonarole, De urinis, p. 661 : Sed hec bene in se habent dubia, que theoricis relinquo.

    15  Maurus, Regulae urinarum, éd. par S. De Renzi, Collectio salernitana, III, Naples, 1854, p. 2-51, p. 6 (notre traduction).

    16  Citrinus, intensioris citrinitatis est, qui est intensior citrino, ut est metrum, et assimilatur pomo arancii non valde citrini. Flavus, qui assimilatur colori castanearum non bene maturarum ; et dicitur castaneatus, et intelligitur de colore castanearum mundatarum a corticibus suis. Rufus, qui est valde citrinus, tendens ad aliqualem albedinem, cuiusmodi est color ceresi dulcis et maturi ; qualis color quandoque reperitur in auro, tendente ad rubedinem, quandoque in pilis leonum, equorum. Citrangularis, qui colori citri tendentis ad rubedinem, vel valde rubei. Igneus est color aque zafrani sive crocei multum zincate Croceus est ultimus in citrinitatis intension, qui capillis croci sive zaferani similatur ; et hic tendit valde ad rubeum. Postea est rubeus clarus, qui assimilatur rosae rubeae clarae valde, ut est scarlata.

    17  Voir P. Meyer, « Manuscrits médicaux en français », Romania, 44, 1915-1917, p. 161-214, ici p. 196.

    18  Alphita, éd. et comm. par A. Garcia Gonzalez, Florence, Sismel edizioni del Galluzzo, 2007, p. 192 : Cloron interpretatur viride, ut in Theophilo ; ibid., p. 277 : Pelithmon, id est, plumbeus color, ut in Theophilo.

    19  Cité dans I. Taavitsainen, P. Pahta, Medical and Scientific Writing in Late Medieval English, Cambridge, Cambridge University Press, 2004, p. 96.

    20  Voir E. Pergens-Maeseyck, « Ein Urinschautafel aus cod. Brux. Nr. 5876 nebst Kommentar », Archiv für Geschichte der Medizin, 1, 1908, p. 393-402.

    21  Voir Robert Fludd (de Fluctibus), Integrum Morborum Mysterium : Sive Medicinae Catholicae Tomi Primi Tractatus Secundus, in Sectiones distributus duas, Francfort, 1631.

    22  Voir O. Weijers (dir.), Les « Questions de Craton » et leurs commentaires, Leyde, Brill, 1981, p. 24.

    23  Voir F. Wallis, « Signs and Senses : Diagnosis and Prognosis in Early Medieval Pulse and Urine Texts », dans P. Horden, E. Savage-Smith (dir.), The Year 1000 : Medical Practice at the End of the First Millennium, Social History of Medicine, 13, 2000, p. 265-278.

    24  Voir le ms. étudié par C. H. Talbot, « A Mediaeval Physician’s Vade Mecum », Journal of History of Medicine, 16, 1961, p. 213-233, et ici, la « roue des urines pliable » (figure 7).

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    Moulinier-Brogi, L. (2020). La logique des listes dans les traités de médecine. In Étienne Anheim, L. Feller, M. Jeay, & G. Milani (éds.), Le pouvoir des listes au Moyen Âge - II. Paris: Éditions de la Sorbonne. https://doi.org/10.4000/books.psorbonne.88520
    Moulinier-Brogi, Laurence. « La logique des listes dans les traités de médecine ». In Le pouvoir des listes au Moyen Âge - II, édité par Étienne Anheim, Laurent Feller, Madeleine Jeay, et Giuliano Milani. Paris: Éditions de la Sorbonne, 2020. doi:10.4000/books.psorbonne.88520.
    Moulinier-Brogi, Laurence. « La logique des listes dans les traités de médecine ». Le pouvoir des listes au Moyen Âge - II, édité par Étienne Anheim et al., Éditions de la Sorbonne, 2020, https://doi.org/10.4000/books.psorbonne.88520.

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    Anheim, Étienne, Feller, L., Jeay, M., & Milani, G. (éds.). (2020). Le pouvoir des listes au Moyen Âge - II. Paris: Éditions de la Sorbonne. https://doi.org/10.4000/books.psorbonne.88475
    Anheim, Étienne, Laurent Feller, Madeleine Jeay, et Giuliano Milani, éd. Le pouvoir des listes au Moyen Âge - II. Paris: Éditions de la Sorbonne, 2020. doi:10.4000/books.psorbonne.88475.
    Anheim, Étienne, et al., éditeurs. Le pouvoir des listes au Moyen Âge - II. Éditions de la Sorbonne, 2020, https://doi.org/10.4000/books.psorbonne.88475.
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