Chapitre V. « Cette ornière a des bords abrupts et glissants1. » Le temps des remises en question (1978-1985)
p. 145-187
Texte intégral
1Le 23 février 1981, c’est un Brejnev chancelant qui monte à la tribune du XXVIe Congrès du PCUS. La télévision soviétique retransmet en direct le discours du secrétaire général qui ouvre la session en déclarant :
Si l’on demande à n’importe quel Soviétique […] quel est le chemin parcouru, il répondra que ce chemin a été marqué par la préservation de la paix… Les gens de tous âges et de toutes professions disent en chœur : merci à toi, Parti !
2Les applaudissements retentissent dans la salle. Brejnev poursuit : « Aujourd’hui, il est évident que l’URSS et ses alliés… » Il s’interrompt, s’éponge les lèvres d’un mouchoir, puis reprend : « Demeurent les garants de cette paix. » La retransmission s’arrête brusquement et un présentateur gêné apparaît à l’écran2. L’affaiblissement de Brejnev ne peut plus être caché que par des artifices télévisuels qui ne trompent personne. L’homme de la Détente n’est désormais que l’ombre du vigoureux dirigeant qu’il était encore quelques années plus tôt, et ce discours aux accents pacifiques est prononcé dans un contexte international tendu.
3Durant la première moitié des années 1970, malgré un ralentissement de sa croissance économique, l’URSS pouvait rivaliser avec l’Ouest. Jusqu’en 1975, les États-Unis étaient pris dans la spirale d’un conflit vietnamien coûteux en hommes et en crédits, mais également néfaste pour leur prestige international. La contestation de la jeunesse occidentale à la fin des années 1960 avait remis en question le modèle social des Trente Glorieuses. Le choc pétrolier de 1973, la crise économique qui suivit ainsi que le chômage de masse relativisèrent le ralentissement des performances économiques soviétiques. Tirant bénéfice de l’affaiblissement de son rival, l’URSS rechercha alors « la reconnaissance par l’Occident de son statut de puissance mondiale3 », comme l’écrit l’historien norvégien Odd Arne Westad. Washington souhaitait également poursuivre la Détente en raison de l’insécurité grandissante, mais aussi parce que le président américain Nixon et son secrétaire d’État Kissinger étaient à l’époque persuadés que l’URSS serait susceptible de changer si les contacts de part et d’autre du rideau de fer devenaient plus étroits : c’était le principe de convergence4.
4Mais ce dialogue s’essouffla rapidement après 1973 et les tentions se firent croissantes dès 19775. Carter, le nouveau président américain, adopta à l’égard de l’Union soviétique une attitude beaucoup plus intransigeante que celle de ses prédécesseurs, Nixon et Ford. La seconde moitié des années 1970 correspond aussi, aux États-Unis, à ce que Barbara J. Keys appelle « la révolution des droits de l’homme6 ». En réponse au traumatisme national que la guerre du Vietnam causa dans la société américaine, Washington s’érigea en défenseur des droits de l’homme dans le monde, y voyant ainsi un moyen avantageux « de passer de la culpabilité à la fierté7 » et de redorer son image internationale. À partir de 1977, les Américains soumirent de plus en plus la progression du dialogue sur le désarmement à l’abandon par Moscou de la persécution des dissidents et à l’autorisation faite aux citoyens de confession juive de quitter le territoire soviétique. Pour cela, les États-Unis disposaient d’un atout non négligeable pour légitimer leurs positions : la troisième corbeille de l’Acte final d’Helsinki8. Le changement de l’approche américaine vis-à-vis de Moscou était aussi motivé par un réel manque de confiance à l’égard de l’Union soviétique, accusée de contourner les traités SALT et ABM et de rechercher à tout prix la supériorité militaire pour servir des ambitions géopolitiques jugées expansionnistes9.
5On mesurait alors les limites de la Détente telle qu’elle avait été bâtie par les deux superpuissances : la mentalité de guerre froide était toujours bel et bien présente. Ni les échanges économiques et humains, ni les accords de limitation des arsenaux militaires ne suffisaient à apaiser les tensions. En 1977, les Soviétiques profitèrent des failles de l’accord SALT II alors en négociation pour installer des missiles à moyenne portée (RSD-10 Pionnier ou encore appelés SS 20) en RDA. À la fin de l’année 1979, le Sénat américain refusa de ratifier le traité SALT II, pourtant signé en juin, et l’OTAN menaça d’installer en représailles des missiles Pershing en RFA, afin de rétablir l’équilibre stratégique avec l’URSS. En décembre 1979, Moscou intervint en Afghanistan pour y soutenir le nouveau régime socialiste. Après les espoirs de la Détente, venait le temps des désillusions…
6À l’époque, beaucoup d’observateurs occidentaux cherchèrent à comprendre les causes de la fin de la Détente. Les Soviétiques furent accusés de s’être lancés dans un plan d’expansion vers les mers chaudes, dont témoignait leur implication militaire en Afghanistan, et dans une politique européenne agressive10. Aujourd’hui, grâce aux archives disponibles et aux nombreux témoignages oraux11, de nouvelles pistes se dessinent. Elles jettent un éclairage inédit sur ce regain de tension entre l’URSS et les États-Unis : on remet en effet à présent en question l’existence d’une stratégie expansionniste de Moscou vers le sud. En l’occurrence, ce fut plutôt la mission d’assistance du PCUS aux pays frères qui fut exploitée, aussi bien par les mouvements de libération nationale que par les partis communistes, comme en témoigne notamment le cas afghan. La crainte qu’en cas de non-assistance de la part de Moscou, ces espaces ne passent dans l’orbite de Washington, joua également un rôle certain dans l’interventionnisme du Kremlin. L’URSS fut ainsi emprisonnée dans une politique douloureuse de soutien militaire à l’Afghanistan.
7En définitive, la méfiance mutuelle persistait, poussant Moscou et Washington à adopter des attitudes considérées de part et d’autre comme légitimement défensives et qui se traduisaient par une prévention via la surenchère. La crise des années 1977-1985 semblait ainsi valider deux principes essentiels défendus depuis de nombreuses années par les mejdounarodniki et les institoutchniki du PCUS : l’idéologie dynamique, initiée en 1956, et le rejet de la course aux armements. Mais la traduction de ces idées en politique dépendait essentiellement de la réceptivité des hautes sphères à leur égard. Quelles stratégies d’influence les experts du PCUS adoptèrent-ils pour sensibiliser les membres du Politburo au bien-fondé de leurs propositions ?
8Les mejdounarodniki ont souvent été présentés comme agissant de manière autonome, proposant des idées raisonnables, bridées par une équipe dirigeante obtuse12. Mais cette vision pourrait être tempérée car l’action de ces hommes s’inscrit dans le cadre d’une pratique autorisée par le système qui permet, voire encourage, les idées alternatives, à la condition qu’elles répondent à ses intérêts et soient circonscrites à un cadre précis13. Ces hommes sont aussi sollicités par les diverses agences en charge de la politique extérieure pour tester des propositions de déblocage en dehors du champ diplomatique traditionnel. Celles-ci quittent-elles pour autant la sphère de la propagande pour être examinées par le Politburo ? Ce dernier prend-il alors conscience des limites de sa politique ?
Le temps des crises
9La fin de la Détente se traduisit par une série de crises qui marquèrent profondément le camp socialiste et firent naître une perception généralisée de déclin, au regard du relatif optimisme qui présidait lors de la décennie précédente. Il faut, dans un premier temps, s’arrêter sur les deux menaces qui mirent en péril la crédibilité idéologique de Moscou : l’eurocommunisme et le mouvement polonais Solidarité. Quelles réponses les consultants du Département international et les réseaux académiques proposèrent-ils pour éteindre l’incendie qui semblait s’être déclaré chez les frères d’armes socialistes ?
« Et pour qu’on les croit, ils nous rejettent14 »
10Les thèses défendues par le mouvement qui prit le nom d’eurocommunisme et entra en opposition ouverte avec le PCUS dès 1975 étaient déjà anciennes. Elles puisaient leurs racines dans les réflexions des communistes italiens, au premier rang desquels Palmiro Togliatti et Antonio Gramsci, qui avaient proposé une nouvelle stratégie pour mener les PC au pouvoir. S’appuyant sur les théories des deux hommes, les communistes européens s’opposèrent sur certains points à la ligne de Moscou. Pour eux, le processus d’unification européenne, loin d’être un instrument de Washington comme on l’avait longtemps prétendu dans les cercles communistes, était mû par une dynamique propre qu’il était nécessaire de soutenir. D’autre part, la classe ouvrière étant en recul dans les pays ouest-européens, il fallait trouver un langage qui résonnerait favorablement aux oreilles du nouvel électorat à séduire : les couches moyennes.
11Dès 1976, les partis communistes français, italiens et espagnols abandonnèrent le dogme de la dictature du prolétariat au profit d’une marche démocratique vers le pouvoir15. Il fallait se démarquer de Moscou dont l’image, écornée par les révélations d’Alexandre Soljenitsyne et le mouvement des dissidents, révélait le peu de cas qu’accordait le Kremlin aux libertés individuelles. Les PC européens devaient par conséquent se façonner un visage séduisant afin de garantir leur succès, sans toutefois se couper de la patrie des prolétaires, l’URSS, qui les finançait encore généreusement16. Ce fut le Département international qui dut gérer la dangereuse fronde des PC d’Europe occidentale. Zagladine (le premier adjoint de Ponomarev depuis 1975) et Tcherniaïev (le chef du groupe des consultants) furent en première ligne dans ce combat. Toutefois, en ce qui concernait les remèdes prescrits pour contrer l’eurocommunisme, l’approche de ces derniers se démarquait de celle de leur chef, Ponomarev, qu’ils jugeaient inadaptée et peu efficace.
« Nous, nous chantons l’Internationale avec ses vraies paroles, ce qui ne manque pas de sel17 »
12Le printemps de Prague peut être considéré comme l’un des principaux facteurs d’apparition de l’eurocommunisme18. En effet, les positions de Dubcek, son initiateur, furent accueillies avec enthousiasme en Europe occidentale, puisqu’elles faisaient écho à certains arguments que le Parti communiste italien (PCI) défendait de longue date : la diversité des chemins à prendre pour accéder au socialisme et le désir d’une plus grande liberté de discussion au sein du PCI. Pour l’historienne britannique Maud Bracke, l’affirmation de l’eurocommunisme en 1975-1976 s’explique aussi par une conjonction de plusieurs facteurs, offrant alors aux PC du Vieux Continent de réelles perspectives pour accéder au pouvoir : la chute des régimes dictatoriaux en Espagne et au Portugal, la Détente, l’Ostpolitik, et surtout, la crise économique de 197319. Mais loin de s’être accommodée de l’eurocommunisme comme le suggèrent certains auteurs20, l’URSS percevait bel et bien ce mouvement comme une réelle menace21. C’est la raison pour laquelle Tcherniaïev et Zagladine furent chargés d’organiser la conférence de Berlin, les 29 et 30 juin 1976, dont le but était de remettre les PC européens au pas. Peu de temps auparavant, en mai, Tcherniaïev note avec inquiétude dans son journal :
Donc tout ce que l’on connaît en paroles depuis tant d’années devient une politique réelle, une politique chez les Italiens, les Espagnols, les Français, les Anglais, les Belges, les Suédois, sans parler des Roumains et des Yougoslaves […]. Et pour qu’on les croit, ils nous rejettent.
13Afin de définir la position soviétique à Berlin, le Département international s’attelle dès avril 1976 à la rédaction d’une note, supervisée par Tcherniaïev et adressée au Politburo, sur l’attitude à tenir face aux fougueux PC européens. Le document est approuvé en juin 1976 et préconise la stratégie suivante : éviter toute dispute et confrontation publique lors de la rencontre, mais à la suite de celle-ci, publier des articles critiquant de manière anonyme les PC afin d’invalider leur ligne politique. La conférence de Berlin mit en lumière le véritable schisme qui se profilait, bien que le PCUS cherchât à maintenir un consensus de façade. Comme le remarque Tcherniaïev, mieux valait « maintenir le MCI que de rester attaché à des points de vue dogmatiques22 ». Mandatés par Ponomarev, Zagladine et Tcherniaïev devinrent les émissaires du PCUS chargés de dialoguer avec les hérétiques de l’Ouest. Ils devaient donc produire un discours idéologique solide pour contre-argumenter les théories des eurocommunistes, ce à quoi ils s’attelèrent au lendemain de la conférence.
14Zagladine fut extrêmement actif dans la presse soviétique et occidentale et devint le principal pourfendeur de l’eurocommunisme entre 1976 et 197923. Mais contrairement à ce que l’on pouvait penser, les mejdounarodniki du DI, qui appelaient depuis longtemps de leurs vœux un discours plus novateur et adapté au contexte international, n’accueillirent pourtant pas les innovations de leurs camarades occidentaux avec bienveillance, car ils les jugeaient conceptuellement pauvres. Dans son journal, Tcherniaïev porte un regard très sévère sur les eurocommunistes : « Ils n’ont rien inventé de nouveau », écrit-il, et leurs thèses ne sont que les répétitions de celles de Karl Kautsky et d’Eduard Bernstein : « Les eurocommunistes sont très faibles et fragiles et leurs prétentions d’ouverture - ridicules. » Toujours est-il que ce schisme révélait deux réalités incontestables : le désir de nouveauté des PC européens, et la perte de prestige idéologique du PCUS qui ne proposait « rien d’autre que de vieilles citations ». Pour Tcherniaïev, le dictionnaire politique soviétique « devient un rituel, Notre Père… qui n’a d’autre intérêt que d’être fidèle au canon, dont le sens (réel) est aussi oublié ». Le feu révolutionnaire du PCUS s’éteint peu à peu : « Là est toute l’horreur de notre position, une super puissance militaire, et c’est tout », souligne, amer, le chef des consultants24. Zagladine et Tcherniaïev se démarquaient aussi de la politique de Ponomarev à l’égard des eurocommunistes, qu’ils jugeaient contre-productive parce que la posture du PCUS était contradictoire. À quoi bon maintenir un consensus de façade et remettre au pas les PC européens par des « lettres oukazes25 » ?
15Pour les deux hommes, il fallait proposer un discours totalement nouveau pour répondre aux désirs des PC européens et montrer ainsi la supériorité théorique du PCUS. La lumière socialiste devait bel et bien venir de l’Est et c’est ce qui explique aussi l’intransigeance de Tcherniaïev à l’égard des eurocommunistes. À cette fin, Zagladine, Tcherniaïev et Iouri Jiline, qui appartient aussi au groupe des consultants, organisent en octobre 1977, à leur seule initiative, une réunion informelle et secrète. Elle rassemble des experts venus d’agences diverses affiliées au PCUS, parmi lesquels Bourlatski et Kariakine26, et témoigne de la mise en réseau informelle de l’intelligentsia du PC dont les membres ont, pour beaucoup d’entre eux, une concordance de vue certaine. En effet, au cours de cette rencontre, les experts tombent d’accord :
Il faut rapidement affirmer notre autorité – celle du PCUS –, dans le domaine de la théorie, il faut dépasser l’idée reçue (au demeurant justifiée) que nous sommes enferrés dans le dogmatisme […]. Il faut de solides initiatives théoriques de la part du PCUS27.
16Alors que Ponomarev se raccroche aux schémas anciens de direction d’un MCI qu’il dirige depuis 1956, pour les consultants, le contexte n’est plus le même. Il faut s’adapter aux évolutions du moment et être à l’avant-garde des changements, comme le voulait Lénine.
17Nous trouvons une illustration de cette quête d’idées nouvelles chez Tcherniaïev, qui consigne ses lectures les plus intéressantes dans les pages de son journal. Un jour d’octobre 1978, il tombe sur un article de la Pravda, signé par un certain Iouri Joukov, qui critiquait violemment les idées défendues dans un numéro spécial de la revue française Le Point intitulé : « Ne nous trouvons-nous pas à l’orée d’une nouvelle pensée ? » D’après le journal français, les idéologies tendraient à disparaître. L’homme, fatigué des mensonges, de la théorie, du culte de l’homme, de celui de la raison, devrait reconstruire son langage et remodeler sa pensée, en repensant les frontières idéologiques traditionnelles, sans tabous ni préjugés. Joukov a « fait bien sûr un cancan idéologique » autour de cet article, « mais merci à lui pour les citations intéressantes »28, écrit Tcherniaïev.
18Nous voyons bien que les rêves des adjoints de Ponomarev vont à une révision complète de la posture du PCUS. Mais ce dynamisme entre en porte-à-faux avec le projet de stabilité de l’équipe dirigeante et l’attachement de Ponomarev à un mode de gouvernance traditionnel du MCI. Ici, le strict respect du dogme et le refus d’une adaptation du marxisme-léninisme aux nouvelles réalités contredisaient donc les intérêts idéologiques profonds de l’URSS : étendre son rayonnement, maintenir son espace d’influence et sa place dominante au sein du MCI. Au début des années 1980, un autre événement vient mettre en péril la crédibilité du PCUS. Cette fois-ci, il touche l’intérieur même de l’empire.
Le choc Solidarnosc
19La crise polonaise de 1980-1981, au-delà de la fragilisation du bloc oriental qu’elle entraîna - puisque le mouvement Solidarité menaça le rôle dirigeant du Parti en Pologne -, fut surtout symbolique. Alors que les régimes socialistes en place à l’est du rideau de fer se proclamaient des paradis pour les travailleurs, s’érigeant en défenseurs des intérêts du prolétariat, le séisme polonais remit en question ce présupposé. Car ceux qui se dressèrent alors contre le pouvoir en place étaient des ouvriers : ceux du chantier naval de Gdansk. L’effritement de la légitimité du PC polonais, le Parti ouvrier unifié polonais (POUP), pouvait aussi faire craindre à Moscou une contagion des troubles à l’ensemble des démocraties populaires. Or le spectre de l’intervention de 1968 était encore présent dans les mémoires29 et c’était bien par la force que l’Union soviétique avait, douze ans plus tôt, mis un terme aux tentatives de réforme tchécoslovaques. Toutefois, la solution envisagée par le Kremlin pour résoudre le cas polonais dérogea à la tradition. Moscou choisit un règlement local de la situation, avec l’instauration de la loi martiale par le maréchal Jaruzelski en 1981. L’URSS n’envoya pas ses troupes en Pologne. Quelles furent les motivations du Politburo dans ce choix ?
20Le mécanisme de la crise polonaise et les raisons de cette non-intervention ont été mis en lumière par les travaux de Mark Kramer30, Vojtech Mastny31 et Matthew Ouimet32 qui offrent, grâce à un large corpus d’archives déclassifiées, un tableau précis de l’état d’esprit des membres du Politburo durant les années 1980-198133. Ces travaux montrent que l’idée d’une intervention fut très rapidement rejetée par Moscou, qui adopta en l’occurrence une posture plus mesurée : la force devait être employée, mais par les Polonais eux-mêmes et non par le grand frère soviétique. Certes, la pression militaire fut utilisée à plusieurs reprises. En août 1980, alors que le POUP était en train de négocier avec les grévistes, des troupes du pacte de Varsovie stationnèrent le long de la frontière polonaise. Mais elles furent vite retirées une fois les accords signés. En dépit de cette stratégie d’intimidation, le Kremlin ne fut jamais sur le point d’intervenir militairement en Pologne. Le choix s’orienta plutôt vers l’assistance économique, malgré la lourdeur de son coût financier. À l’automne 1980, des accords annulant la dette polonaise à l’égard de l’Union soviétique - elle s’élevait à 260 millions de dollars – furent signés34. Le Kremlin choisit d’accroître la pression politique sur le secrétaire général du POUP Stanislaw Kania en vue de le pousser à instaurer la loi martiale, ce qui éviterait à l’Union soviétique toute intervention militaire. Mais le camarade polonais ne désirant pas prendre la responsabilité du sang versé, le Politburo s’inquiétait de plus en plus de son indécision35. Finalement, ce fut le maréchal Jaruzelski qui prit sa succession et qui instaura la loi martiale dans son pays.
21Comment expliquer ce refus très net d’une intervention ? Plusieurs facteurs semblent avoir joué. Premièrement, se posait la question de sa légitimité. Selon la doctrine Brejnev, l’URSS devait, par son devoir d’assistance aux pays frères, défendre le pouvoir du Parti par la force s’il le fallait. Mais comme Solidarité rassemblait les deux tiers de la population polonaise, c’était presque un pays tout entier qui rejetait le socialisme. Deuxièmement, le facteur afghan peut également expliquer l’attitude de Moscou, qui mesurait à présent les conséquences d’une intervention militaire, même limitée. Troisièmement, les intérêts de puissance de l’URSS paraissent avoir été pris en compte, ce dont témoignent les paroles évocatrices d’Andropov, prononcées au cours d’une session du Politburo le 10 décembre 1981 : « Nous devons concentrer notre attention sur notre propre pays, sur le renforcement de l’Union soviétique. C’est là notre ligne principale. » Car en cas d’intervention militaire, les sanctions économiques occidentales s’abattraient sur l’URSS : « Cela serait très lourd pour nous », souligne Andropov36. Et Souslov d’ajouter que l’investissement soviétique dans la Détente ne leur permet pas d’envisager une intervention qui ruinerait définitivement le dialogue Est-Ouest37.
22Les instituts académiques étaient, eux aussi, largement opposés à l’intervention et étudiaient de près les rebondissements de la crise polonaise. Ce fut le cas par exemple de l’Institut d’économie du système socialiste mondial (IEMSS) dirigé par Oleg Bogomolov38. Le 20 janvier 1980, Andropov reçoit une note rédigée par Alexander Tsipko, chercheur à l’institut, que lui a transmise le directeur de l’IEMSS. Tsipko, de retour d’un voyage en Pologne, remarque que l’opposition n’envisage pas d’y renverser le socialisme mais cherche simplement à attirer l’attention du Parti sur les conditions de vie déplorables des travailleurs. Les Polonais sont mécontents de la hiérarchie dirigeante en place et de la nomenklatura au pouvoir depuis une dizaine d’années. Dans ces conditions, une intervention pousserait et l’armée polonaise, et le Parti, contre l’URSS. Il faut donc restaurer l’autorité morale du POUP, trouver un homme honnête qui ne déçoive pas la population et, par-dessus tout, collaborer avec Solidarité39.
23À cette date, l’Union soviétique semble donc non seulement vouloir maintenir à tout prix la Détente, mais surtout donner la priorité à ses intérêts de puissance, et ce au détriment de sa mission d’assistance aux pays frères. De ce point de vue, si la doctrine Brejnev n’est pas rejetée au plan formel, elle l’est bel et bien dans les faits. La logique à l’œuvre ici est assez similaire à celle adoptée vis-à-vis des eurocommunistes : si la position officielle de Moscou ne change pas, son attitude, elle, évolue. Mais cette politique était porteuse d’un risque insidieux, déjà mis en lumière par la Détente : le discrédit du discours, qui ne serait dès lors plus conforme à la pratique. Ainsi, l’URSS deviendrait-elle une puissance militaire et non plus idéologique. Or au plan international, l’URSS était précisément fragilisée par la mise en péril de la Détente.
La Détente en péril : quand la politique de stabilité déstabilise
24La Détente, malgré les progrès qu’elle avait amenés, n’avait en aucun cas effacé la mentalité de guerre froide, ce dont témoignent les deux grandes crises de la fin des années 1970 et du début des années 1980 : celle des euromissiles et l’intervention soviétique en Afghanistan. La perception de la stabilité, qui est celle de l’équipe au pouvoir au Kremlin, en particulier de Gromyko, semblait ainsi conduire l’URSS dans des retranchements qui donnaient un résultat inverse à celui souhaité : la déstabilisation. Ce contexte ouvre-t-il pour autant une fenêtre d’opportunités aux mejdounarodniki pour invalider la ligne de Gromyko et imposer la leur ?
La crise des euromissiles et les limites de l’équilibre des forces
25La crise des euromissiles ouvrit un nouveau chapitre des tensions Est-Ouest. En 1977, l’URSS avait décidé de remplacer ses vieux lanceurs SS 4 et SS 5, stationnés sur la partie orientale de son territoire, par les plus performants SS 20. Jusqu’ici, dans la logique de la Détente, il n’était pas exclu que les deux parties en présence puissent perfectionner leurs arsenaux, à la condition que l’équilibre stratégique ne soit pas modifié. Or ce fut bel et bien le cas pour les SS 20 qui, d’une portée de 5500 kilomètres, pouvaient toucher la RFA. Modernes et mobiles, ces missiles conféraient aux Soviétiques une supériorité stratégique qui s’ajoutait à leur avantage conventionnel. Initialement, cette décision n’inquiéta toutefois pas les Américains. Ce fut le chancelier allemand Helmut Schmidt qui tira la sonnette d’alarme, suivi par l’ancien secrétaire à la Défense Paul Nitze. Celui-ci développa l’idée d’une poussée soviétique généralisée sur tous les fronts, visant à obtenir la supériorité sur les Américains et dont l’installation des SS 20 n’était que la première étape40. C’est ce qui pourrait expliquer la réponse très ferme de l’OTAN : la décision d’installer en RFA des missiles équivalents aux SS 20, les Pershing. Les sources occidentales à ce sujet sont nombreuses, mais les documents soviétiques susceptibles d’éclairer les raisons du déploiement des SS 20 restent encore assez lacunaires41.
26D’après les témoignages des militaires engagés dans cette décision, il apparaît que ce choix fut motivé par une logique de modernisation, plutôt que par la recherche d’une supériorité. Toujours est-il que cet acte témoignait de la volonté de Moscou de profiter de son avance en termes de conception de missiles pour se prémunir contre une éventuelle supériorité technologique américaine : c’est, encore une fois, la logique de prévention par la surenchère qui semblait être à l’œuvre ici42. Des négociations entre Kossyguine et Schmidt, conduites à partir de l’été 1979, auraient pu amener un climat plus favorable. Mais l’intransigeance du ministre de la Défense Oustinov joua ici un rôle déterminant. Celui-ci poussa en effet Brejnev à adopter une position de force : « Nous avons des missiles, pas eux, pourquoi mener des négociations ? », déclara-t-il fin 197943. En réponse à cette attitude soviétique peu conciliante, l’OTAN décida de déployer ses missiles Pershing en RFA en décembre 1979, par double décision. L’installation des missiles américains était certes prévue, mais elle ne serait toutefois pas immédiate. En parallèle, des négociations seraient lancées pour aboutir à un retrait conjoint des SS 20 et des Pershing. La porte restait donc ouverte pour trouver un règlement de la crise jusqu’à la fin 1983, date à laquelle l’installation commença.
27Les germanistes du MID, Faline et Kvitsinski, alertèrent très tôt Gromyko sur les dangers que recelait une telle stratégie : la totale remise en question de l’Ostpolitik et des liens tissés avec la RFA. Dès 1978, Faline transmet à son ministre une note dans laquelle il évoque les inquiétudes de Schmidt et le risque que les relations entre Bonn et Washington ne sortent renforcées de cette crise. Gromyko lui rétorque de cesser de dramatiser et le met en garde : s’il ne se plie pas aux ordres de ses supérieurs, sa carrière pourrait en pâtir44. En novembre 1981, à Genève, Kvitsinski entame le dialogue avec Nitze45. Une position commune est trouvée par les deux hommes à la mi-juillet lors de leur célèbre « promenade en forêt » dans les montagnes du Jura, non loin de Genève. Mais ce compromis est rejeté, et à Moscou, et à Washington46. Nous mesurons ici les limites de l’influence des mejdounarodniki du MID dont Gromyko, proche de Brejnev, tout puissant et inamovible, étouffe les initiatives dès lors qu’elles ne s’accordent pas avec sa vision politique.
28Comment expliquer les raisons de l’intransigeance de Moscou ? Kvitsinski nous donne quelques éléments de réponses. Il évoque une session du Politburo, tenue à la fin 1982, au cours de laquelle le compromis atteint avec Nitze fut écarté. Brejnev y lut alors un texte préparé par Gromyko, dans lequel il affirmait d’un ton rassurant que les missiles américains ne seraient jamais installés en RFA, du fait des pressions de l’opinion ouest-allemande47 qu’il fallait mobiliser48. Cette crise était révélatrice de la vision radicalement différente qu’avaient de la question allemande Faline et Kvitsinski d’un côté, Gromyko de l’autre. Il faut bien rappeler que le découplage entre Bonn et Washington semblait alors être l’une des principales directions du MID. Pour preuve, voici comment Tcherniaïev décrit la politique allemande de l’URSS dans son journal :
L’idée de tous les matériaux du MID : attirer la RFA et faire en sorte qu’elle choisisse l’URSS et non les États-Unis comme partenaire numéro 1 ; alors la paix pourra être faite jusqu’à ce que la Chine devienne une superpuissance ; sur le plan économique, la proximité avec la RFA présente un grand avantage ; maintenir aussi l’Europe orientale entre nous deux ; mais on ne peut rien donner en échange, et eux veulent la réunification ; et ils pourront réaliser leurs ambitions de grande puissance politique avec nous et non pas avec les États-Unis ; car il existe même une concurrence économique entre eux deux49.
29Pour Tcherniaïev, mais aussi pour Faline, il fallait faire miroiter à la RFA la perspective d’une réunification allemande tout en poursuivant le dialogue et en renforçant les liens économiques avec Bonn. Or cette tactique était vouée à l’échec si l’on raisonnait en position de force, en installant des missiles aux portes de la RFA. La marche à suivre proposée par Gromyko pour découpler Bonn des États-Unis était, à l’inverse, fondée sur la force et représentait un pari assez osé. Le chef du MID pensait en effet que les Américains ne se risqueraient jamais à installer des missiles sur le territoire ouest-allemand, ce qui provoquerait une rupture entre Bonn et Washington. Une fois la double décision prise, Gromyko restait persuadé que les missiles américains ne seraient pas déployés, au vu de la mobilisation des groupes antinucléaires en Allemagne de l’Ouest, ce qui jetterait également une ombre sur les rapports entre la RFA et son protecteur américain. En somme, il s’agissait de découpler en ne faisant aucune concession, tout particulièrement sur la réunification. Le résultat obtenu fut en totale opposition avec le plan initial. Le lien transatlantique se renforçait, aussi sûrement que les perspectives d’un partenariat privilégié entre Moscou et Bonn s’envolaient, alors qu’une autre crise empoisonnait les relations Est-Ouest : l’Afghanistan.
L’Afghanistan : le piège du dogme de l’assistance aux pays frères
30Malgré la décision d’envoyer les troupes soviétiques en Afghanistan en décembre 1979, les débats au Politburo entre 1978 et 1979 témoignent d’une réelle interrogation quant au devoir de soutien aux partis frères. L’intervention militaire soviétique serait plus à mettre au crédit d’une politique défensive de Moscou, en réponse aux troubles causés par la révolution afghane, plutôt que d’un désir d’élargir sa sphère d’influence50. Il faut revenir sur les causes de cette erreur stratégique majeure pour l’URSS et nous pencher sur la perception qu’en ont les mejdounarodniki. En avril 1978, le Parti démocratique populaire d’Afghanistan (PDPA), d’obédience socialiste, renverse le régime du président Daoud. L’URSS, mise au courant du projet seulement vingt-quatre heures auparavant, est donc placée devant le fait accompli et se retrouve de fait dans une situation complexe51. Elle peut soit soutenir le projet socialiste des leaders du PDPA, Nour Mohammad Taraki et Babrak Karmal, ce qui implique un investissement financier très lourd, soit ne pas intervenir, auquel cas ce fragile régime risquerait de tomber pour céder la place à un pouvoir sans nul doute hostile à l’URSS. De plus, l’absence de soutien soviétique aux socialistes afghan ferait subir à l’URSS une perte de prestige importante aux yeux des pays non alignés. Le Kremlin n’a donc d’autre choix que d’accepter ce cadeau empoisonné et de soutenir le nouveau pouvoir afghan.
31Mais très vite, Taraki demande une assistance militaire au Kremlin. Les propos d’Andropov, prononcés au cours de la session du Politburo du 18 mars 1979, montrent bien les réticences du Kremlin à ce sujet. L’Afghanistan n’est pas prêt pour un système socialiste, c’est là le principal argument avancé par les membres du Politburo à Taraki pour légitimer leur refus d’un soutien militaire : « Nous connaissons les enseignements de Lénine au sujet d’une situation révolutionnaire. Quel que soit le type de situation dont nous parlons en Afghanistan, il ne s’agit pas de ce type de situation-là52. » Plus loin, Gromyko soutient les déclarations du responsable du KGB :
Le camarade Andropov a fait remarquer tout à fait correctement que la situation en Afghanistan n’était effectivement pas mûre pour une révolution [socialiste]. Et tout ce que nous avons fait ces dernières années, tous ces efforts en termes de détente des tensions internationales, de réduction des armements - tout cela serait balayé. Bien entendu, ce sera un beau cadeau pour la Chine. Tous les pays non alignés seront contre nous. […] Et il faut aussi se demander : qu’y gagnera-t-on ? L’Afghanistan, avec son gouvernement actuel, avec son économie arriérée, avec son poids inconséquent dans les relations internationales […].
32La prudence est donc de mise à Moscou. En premier lieu, au sujet de la mission idéologique d’assistance du PCUS. Un calcul réfléchi semble l’avoir emporté sur un soutien trop rapide de l’URSS aux révolutions socialistes. Le Kremlin entend également économiser ses ressources économiques et sauvegarder son image : la Détente et la stabilité de la situation internationale prennent désormais le pas sur la mission d’assistance fraternelle de l’Union soviétique. L’appui sera donc diplomatique, économique, et les troupes afghanes seront entraînées par les Soviétiques53. Mais la question d’une intervention militaire est écartée. Comment, dans ces conditions, comprendre la volte-face de Moscou en décembre 1979 ? Plusieurs facteurs semblent avoir joué ici : la détérioration rapide de la situation économique du pays alliée aux divisions internes du PDPA - et le risque de déstabilisation qui pouvait en découler, le double jeu de ses dirigeants qui, afin de pousser Moscou à les soutenir, évoquaient à demi-mot la possibilité de pencher du côté américain, tout ceci sur fond de rapports alarmants du KGB et du renseignement militaire, le GRU. Toujours est-il que la politique soviétique en Afghanistan se dessinait davantage en réaction aux événements sur place qu’elle n’était motivée par un désir d’expansion. L’objectif principal de Moscou était d’éviter que le pays ne glisse vers l’orbite américaine, ce qui aurait signifié la présence d’un régime hostile aux portes mêmes de l’Union soviétique54. Cette politique défensive avait aussi enfermé l’URSS dans l’implacable spirale d’une intervention militaire directe, dont elle avait voulu se prémunir, mais dans laquelle elle avait été contrainte de plonger, avec l’espoir que celle-ci serait courte et limitée.
33Toutefois, de nombreuses voix s’élevèrent, en particulier au sein de l’état-major, contre l’idée d’une intervention. Début décembre 1979, trois haut gradés, Valentin Varennikov, Nikolaï Ogarkov et Sergueï Akhromeïev, se rendent chez le maréchal Oustinov pour le convaincre de ne pas envoyer les troupes soviétiques à Kaboul. Ogarkov avait en effet diligenté des études au sein de l’état-major, dont la conclusion était la suivante : étant donné les conditions particulières du terrain afghan, et à la lumière de l’échec de l’expédition militaire anglaise dans le pays au début du siècle, l’escalade de l’intervention serait incontournable55 : le peuple afghan percevrait les Soviétiques non pas comme des sauveurs, mais bel et bien comme des envahisseurs. Mais les mises en garde des trois hommes furent balayées par Oustinov.
34La décision d’envoyer des troupes en Afghanistan fut aussi une grande surprise pour les mejdounarodniki du PCUS. En effet, ceux-ci n’avaient pas été tenus au courant de l’intervention, preuve de leur mise à l’écart du cœur du pouvoir56. L’académicien Bogomolov, en tant qu’ancien consultant d’Andropov, tente d’alerter ses chefs sur les dangers à long terme de cette décision. Dans une note du 20 janvier 198057, il souligne que la présence des Soviétiques a fait naître en Afghanistan un « seul front antigouvernemental et antisoviétique », offrant aux Américains et aux pays arabes un prétexte inespéré pour soutenir l’opposition. De plus, remarque l’académicien, les effets néfastes d’une telle action prennent largement le pas sur les bénéfices que l’Union soviétique pourrait en tirer, puisqu’un troisième front contre l’URSS s’est ouvert au sud, s’ajoutant aux tensions déjà existantes avec l’Europe et la Chine. Les effets sont en outre dramatiques sur la Détente, et la pression économique pesant sur le pays, du fait de ces nouvelles dépenses militaires, est grandissante : « Le fardeau de l’aide économique à l’égard de l’Afghanistan repose sur l’Union soviétique », écrit alors Bogomolov.
35En somme, à la lumière de la crise afghane, c’est toute la politique soviétique dans le tiers-monde qui est remise en question. Le calcul entre les gains à retirer et les désavantages causés par cette intervention devient une préoccupation récurrente au Politburo qui s’engage, malgré tout, dans cette opération hasardeuse. Mais d’après les mejdounarodniki du PCUS, c’étaient bien l’usage de la force et les dogmes idéologiques figés – la mission d’assistance à tous les mouvements se proclamant de « libération nationale »- qui avaient enfermé l’URSS dans la spirale d’une guerre déstabilisatrice. Pour eux, il fallait radicalement modifier l’approche soviétique des relations internationales et en redéfinir les priorités.
De nouvelles approches pour les relations internationales
36La Détente, telle qu’elle avait été pensée et réalisée, ne répondait plus à la promesse essentielle qu’elle aurait dû tenir. Les limites d’une sécurité uniquement garantie par l’accumulation d’armes et par la quête d’une supériorité quantitative sur l’adversaire furent mises en lumière par les institoutchniki. Mais sont-ils pour autant les seuls à désapprouver la ligne officielle ? Qu’en est-il des cercles militaires dont, nous l’avons vu, certains représentants s’étaient opposés à l’intervention en Afghanistan ? C’est en étudiant la diversité des nouvelles stratégies proposées par différents réseaux que nous pouvons comprendre à quel point les projets de réforme sont alors nombreux dans le secret des appareils de l’État et du Parti.
La sécurité économique et technologique à l’aune des « problèmes globaux »
37Au cours des années 1970, l’étude des « questions globales », ou « problèmes globaux », proposant un nouveau regard sur le monde et ses enjeux, pénètre la presse scientifique soviétique à faible tirage, et tout particulièrement la revue Voprossy Filossofii, alors dirigée par Frolov. De prime abord, on pourrait voir un lien entre ces questions globales soviétiques et la problématique de la mondialisation telle qu’elle est alors pensée en Occident à la fin des années 1970 par le Club de Rome58. Fondé en 1968, ce dernier s’était fixé pour mission d’analyser les problèmes liés à la croissance économique et à l’accès aux ressources, dans un monde devenu de plus en plus interconnecté. Toutefois, ces questions globales sont en grande partie à mettre au crédit de la dynamique de recherche interne à l’Union soviétique.
Les problèmes globaux : aspect philosophique
38Le philosophe Frolov, alors directeur de la revue Voprossy Filossofii, étudiait déjà ces questions depuis de nombreuses années sous un angle marxiste59. Académicien jouissant d’un poids certain, il s’était spécialisé dans la philosophie des sciences, un secteur à l’abri des pressions idéologiques. Son cheminement vers l’étude des problèmes globaux commença tout d’abord par le champ de l’éthique : la science, puissant facteur de civilisation, nécessitait un encadrement éthique, sans quoi elle cesserait d’être au service de l’humanité et deviendrait la cause de sa destruction. Ses recherches l’amenèrent ensuite à s’interroger sur la révolution scientifico-technique (RST) et ses impacts sur l’être humain. Dans un article de 1973, Frolov démontrait que plus le tempo de la RST était élevé, plus les questions humanitaires et éthiques, « communes à l’humanité », devenaient nombreuses60.
39Mais ce n’est qu’au début des années 1980 que les problèmes globaux sont théorisés de manière plus précise par le philosophe. Ces questions « concernent le monde entier et nécessitent, pour être réglées, les efforts conjoints de toute l’humanité » : il s’agit de la menace de la guerre nucléaire, des conditions de vie des travailleurs, de l’économie, de l’accès aux ressources, de la protection environnementale et surtout, « du développement de la coopération mondiale dans le domaine de la recherche scientifique et l’utilisation des découvertes de la RST pour le bien de l’humanité »61. Il faut bien noter que ce nouveau champ de recherche devait demeurer inscrit dans la théorie marxiste-léniniste. Certes, il pouvait apparaître comme relativement hétérodoxe, car la problématique de classe était singulièrement absente des travaux de Frolov, qui semblait lui préférer la thématique d’« enjeux communs à l’humanité ». Mais notre homme savait jouer habilement avec la théorie. En effet, le philosophe s’appuyait sur le concept d’internationalisation, hérité de Marx, selon lequel la tendance historique du développement de l’économie conduirait à la mise en place d’un marché mondial et à une internationalisation de la production.
40Cette idée d’internationalisation, ou de globalisation, fut transposée par Frolov à d’autres sphères comme l’environnement ou la sécurité technologique. De plus, prenant appui sur la philosophie des sciences qu’il avait longtemps étudiée, Frolov liait de manière dialectique, donc marxiste, l’homme et la biosphère : pour le philosophe, le milieu matériel influait donc sur l’identité humaine. Ce marxisme, que l’on pourrait qualifier de créatif, est à inscrire dans la logique d’idéologie dynamique que nous avons évoquée. En effet, Frolov et son équipe adaptent les concepts philosophiques marxistes aux nouvelles réalités mondiales, en élaborant des clés de lecture originales et novatrices. Enfin, les problèmes globaux mettent davantage l’accent sur la coopération (les questions communes à l’humanité) que sur la confrontation (la lutte des classes). Mais il est intéressant de noter que ces réflexions ne sont pas cantonnées à de simples publications scientifiques, puisqu’elles sont aussi examinées sous un angle politique et économique à l’IMEMO et à l’ISKAN.
Les problèmes globaux à l’IMEMO et à l’ISKAN
41L’une des principales missions de l’IMEMO, institut à vocation avant tout stratégique, était prévisionnelle. Les rapports envoyés aux instances dirigeantes pouvaient concerner les effets à court terme d’une décision politique prise par Moscou. Ce type d’analyse fut d’ailleurs inauguré avec succès par Primakov. Mais une partie des travaux de l’institut concernait les tendances à long terme des relations internationales et de la stratégie de développement économique choisie par l’URSS. Ces deux axes de recherche connurent un vrai renouveau à partir du milieu des années 1970 : les chercheurs de l’IMEMO insistèrent alors de plus en plus sur la dimension économique et technologique de la sécurité à l’ère globale, et non plus sur son seul aspect militaire62.
42Le champ de recherche des problèmes globaux à l’IMEMO fut développé en collaboration étroite avec l’équipe de Frolov et le Département international. À partir de 1977, Frolov avait organisé un conseil scientifique au sein de l’Académie des sciences consacré aux questions philosophiques et sociales de la science et de la technique, où un secteur tout entier chapeauté par Zagladine fut dévolu aux problèmes globaux63. En 1981, les réflexions de ce groupe de recherche furent synthétisées dans un ouvrage, Les problèmes globaux du monde contemporain, dirigé par Inozemtsev et qui rassemblait, entre autres, les contributions de Zagladine et de Frolov64. Entre 1976 et 1980, plus de 180 notes analytiques et 17 monographies, dans lesquelles une vision originale de la sécurité est esquissée, sont consacrées à ces questions et envoyées aux instances dirigeantes. Le message général en est le suivant : si un État se coupe des flux globaux, il risque de mettre en péril sa propre sécurité, en restant en périphérie du progrès scientifique et des innovations économiques. Les leçons politiques de ces analyses sont claires, même si elles ne sont pas formulées de manière directe : l’URSS ne doit pas rester à l’écart des processus globaux, auquel cas elle affaiblirait non seulement son économie, mais aussi son rayonnement international65.
43De manière plus concrète, les instituts académiques défendent le maintien et l’approfondissement des contacts économiques entre l’URSS et l’Occident. Un programme de recherche développé entre l’IMEMO et l’université de Stanford, intitulé « Perspectives à long terme du développement des relations économiques entre les USA et l’URSS », est lancé à partir de 1977. Il se concrétise par un certain nombre de conférences et de colloques : visite d’Inozemtsev et de sa seconde épouse Margarita Maximova, qui dirige alors le secteur des problèmes globaux de l’IMEMO, à Stanford en mai 1977 ; séjour de deux semaines du docteur Martinov, spécialiste des problèmes d’alimentation dans le monde, en janvier 1977. Ce programme concerne également l’ISKAN : dans le cadre d’un projet d’observatoire des relations internationales, deux séminaires sont tenus, en mai et juin 1977, à l’ISKAN et à Berkeley66. À cette activité de recherche s’ajoute une action politique plus concrète.
44C’est ainsi qu’Arbatov et son institut cherchent à développer les relations économiques de l’URSS avec l’Occident, en particulier dans le domaine énergétique, afin d’intégrer le pays dans les circuits internationaux d’échanges. Le colonel du KGB Nikolaï Leonov se rappelle avoir rencontré en 1978 l’académicien Arbatov, qui travaillait alors à un projet appelé « Severnoie Siyanie » dont le but était de construire un pipe-line chargé d’acheminer du gaz depuis la Sibérie occidentale jusqu’à Arkhangelsk, puis Mourmansk. Des usines de liquéfaction seraient bâties dans ces villes soviétiques, puis le gaz serait envoyé par tankers vers l’Amérique du Nord. L’objectif était alors d’accroître les relations économiques avec les États-Unis, d’obtenir un financement du projet qui serait remboursé en gaz et d’avoir accès à une technologie de pointe. Arbatov considérait que « Severnoe Sianie » fournirait, à terme, les ressources en devise dont l’URSS manquait cruellement pour sa modernisation, et permettrait une détente économique avec Washington. Mais le KGB était plutôt réticent à ce type de projet qui accroîtrait la « dépendance à l’égard des États-Unis », et le regain de tensions internationales dès 1978 vint l’enterrer définitivement67.
45C’est aussi la Détente qui avait, à l’origine, stimulé ces réflexions sur la nouvelle nature des relations internationales. En 1974, un ouvrage édité par l’ISKAN et dirigé par Arbatov, Vitali Jourkine et Gromyko, portant sur la révolution scientifico-technique et ses répercussions, soulève un certain nombre de questionnements visant à repenser les rapports interétatiques. En effet, les chercheurs participant à la rédaction de cet ouvrage prônent une approche collaborative entre les États sur ces questions, dont le but serait de normaliser les relations intergouvernementales :
La mise en place de contacts professionnels, de travaux collectifs dans les domaines des sciences et de la technologie, ne peut avoir qu’un impact positif sur les relations internationales, renforçant la confiance et la stabilité, conséquences logiques du fait que les États coordonnent leurs programmes scientifico-technologiques68.
46Ces réflexions présentaient néanmoins des arrière-pensées politiques évidentes. En insistant sur les facteurs de coopération plutôt que sur la confrontation, l’Union soviétique se montrerait sous un jour favorable. Il faut également remarquer l’omniprésence des échanges technologiques dans les réflexions sur les problèmes globaux, qui permettaient aussi de profiter des acquis occidentaux dans ce domaine. Enfin, il importe de souligner que la mise en réseau des instituts académiques, des mondes scientifiques et idéologiques (ici, la revue Voprossy Filossofii) dont les activités de recherche sur les problèmes globaux étaient dirigées par le numéro deux du DI, Zagladine, générait une véritable révision des représentations du monde, appuyée par une rhétorique solide. Mais cet outil novateur restait alors circonscrit au seul champ de la recherche, en raison du manque de réceptivité des dirigeants. Toutefois, afin de mieux mettre en avant la spécificité des propositions de l’intelligentsia internationale du Parti, il pourrait être utile de se pencher sur la vision qu’ont d’autres réseaux des réalités internationales du temps. Proposent-ils eux aussi de réexaminer la politique extérieure du Kremlin ? Nous prendrons comme exemple celui de l’état-major qui souhaite revoir les piliers de la sécurité soviétique, mais en proposant cette fois-ci des réponses différentes.
Le retard technologique : une préoccupation pour les réseaux militaires
47Malgré les grands accords de la Détente, les dépenses militaires soviétiques continuèrent de croître. En 1976 déjà, peu de temps avant la mort du maréchal Gretchko et l’accession d’Oustinov à la tête du ministère de la Défense, Brejnev se plaignait de l’augmentation du budget militaire :
Et Gretchko vient chez moi. Ils veulent plus là, menacent d’augmenter ici. Donne-moi, dit-il, encore de l’argent – pas 140 milliards mais 156. Et moi, qu’est-ce que je dois répondre ? Je suis le représentant du Soviet suprême du pays, je suis responsable de sa sécurité. […] Et voilà que je donne, encore et encore. Et les petits sous s’envolent69.
48Les sources orales70 indiquent qu’au sein de l’armée, il existait des approches différentes de celle d’Oustinov et de Gretchko, qui défendaient tous deux une augmentation quantitative des arsenaux militaires. Ces travaux originaux avaient abouti à deux constatations. Tout d’abord, la recherche dans la technologie des armements de pointe était en perte de vitesse en Union soviétique : il apparaissait donc urgent de concevoir de nouvelles armes pour tenir la compétition avec les États-Unis. Ensuite, il fallait totalement repenser la doctrine militaire soviétique que l’apparition d’armes d’un nouveau type, dites intelligentes, venait bouleverser. En effet, un certain nombre d’études produites au début des années 1980 réévaluèrent le rôle des armes conventionnelles au détriment des arsenaux nucléaires qui, en cas de conflit, ne pourraient en réalité pas être employées. Le maréchal Ogarkov était un pionnier dans ces travaux.
49Depuis 1977, Ogarkov est à la tête de l’état-major des armées soviétiques (le Genchtab). À cette époque, sa principale préoccupation est de perfectionner les armes conventionnelles en les rendant intelligentes, c’est-à-dire en les dotant de missiles lasers ou micro-ondes71 et en les informatisant, car cette pratique serait pour lui susceptible de changer la nature même de la guerre72. Or, du côté occidental, on commence précisément à utiliser ce type de technologie : les manœuvres de l’OTAN, conduites à partir de 1981 dans le cadre du programme « Autumn Forge 80 » sur lesquelles nous reviendrons, excluaient non seulement l’emploi des arsenaux nucléaires, mais utilisaient précisément ces nouvelles armes conventionnelles de précision, susceptibles de neutraliser le potentiel militaire nucléaire de l’adversaire. En somme, ce type d’armes induirait une révolution militaire semblable à celle créée par l’invention des chars ou des armes de destruction massive, et requerrait légitimement une redéfinition de la stratégie soviétique. L’outil nucléaire devenait ainsi essentiellement dissuasif73, ce qui signifiait aussi que la compétition devrait désormais se déplacer vers le champ des arsenaux conventionnels. C’est ce que le maréchal Ogarkov soulignait déjà dans un article de 1971 :
Leur effet politique et militaire s’affaiblira [celui des armes nucléaires] alors que l’apparition d’armes nouvelles, nucléaires ou conventionnelles, fondées sur de nouveaux principes physiques, révolutionnera la sphère militaire74.
50En ce sens, Ogarkov considère qu’il faut tout faire « pour augmenter la capacité de défense de l’Union soviétique75 ». Le maréchal propose donc de donner la priorité aux nouvelles technologies et non d’accumuler des armes obsolètes censées combler, par la quantité, le décalage de qualité entre les arsenaux soviétiques et américains. En effet, comme le remarque Vitali Kataïev, alors ingénieur et expert au Département de l’industrie de défense du CC, la production augmentait indépendamment de la demande, ce qui conduisait à l’accumulation d’une technologie coûteuse76, et surtout, à une production de missiles peu efficaces77. Le principal désir d’Ogarkov est de faire en sorte que les militaires reprennent le contrôle des commandes d’armes, alors qu’à l’inverse, Oustinov pensait que cette prérogative était l’affaire du Parti et des industriels78. De fait, Oustinov était à la fois client et producteur, et il avait tendance à distribuer généreusement des crédits aux industriels, même si les programmes de recherches n’étaient pas au point79. Il va sans dire que cette stratégie présentait une limite évidente et conduisait le pays dans un cercle vicieux dans la mesure où, comme le souligne Tcherniaïev, « eu égard aux améliorations techniques, les réductions d’armements nous mettraient dans une situation difficile80 ». Puisque l’URSS compensait ses retards par une supériorité quantitative, une réorientation des priorités des dépenses militaires soviétiques vers la recherche technologique présenterait de nombreux avantages, au premier rang desquels des accords de limitation que l’URSS pourrait signer avec les États-Unis, et l’assurance du maintien de l’équilibre stratégique à plus long terme.
51Un investissement plus raisonné des dépenses militaires est également un souhait partagé, à la fois par une partie du Genchtab, mais aussi par des experts du Comité central, tel Kataïev81. Les dépenses excessives et la production en quantité, au détriment de la qualité, sont également mises en accusation par les exécutants des décisions du ministère de la Défense. Par exemple, le constructeur de chars Alexandre Morozov note dans son journal, et ce dès 1976 :
Hier, le nouveau ministre de la Défense D.F. Oustinov a téléphoné à Litchiaguine et a donné l’ordre pour cette année et les dix suivantes de construire autant de machines que l’on peut. Elles seront prises à l’usine sans aucune limitation de quantité82.
52Il est intéressant de constater que les armes nucléaires sont donc, dans la vision stratégique d’Ogarkov mais aussi du maréchal Akhromeïev qui le soutient, rétrogradées au second plan. Considérant leur rôle, devenu purement dissuasif, il devenait donc essentiel de poursuivre le dialogue sur leur stabilisation, voire leur réduction83.
53L’autre problème venait du fait que Washington cherchait à cette époque à isoler l’URSS de la scène internationale, en réduisant les échanges technologiques essentiels à la modernisation de son économie et de ses arsenaux. Pour contourner cet obstacle, d’autres canaux devaient être trouvés. D’après les experts du Comité central, l’Europe occidentale était pour Moscou un potentiel pourvoyeur en technologie dont il fallait se rapprocher. En témoigne un document rédigé par le Comité pour la science et la technique du CC, consacré à une conférence internationale sur le partenariat industriel Est-Ouest tenue à Varna (Bulgarie), en mai 1982. Malgré les sanctions économiques contre l’URSS et la Pologne, dues aux pressions des États-Unis, les Européens sont prêts à continuer leurs relations avec l’URSS, puisqu’ils souhaitent s’ouvrir à de nouveaux marchés :
Pour les pays socialistes soviétiques […] de tels liens offrent la possibilité de recevoir une nouvelle technologie […] et de la même façon d’élargir le spectre des échanges industriels avec les États capitalistes […]. Il convient de remarquer que la création d’entreprises conjointes peut devenir l’une des formes pleine d’avenir du partenariat industriel entre l’Est et l’Ouest (joint ventures)84.
54L’urgence allait donc à l’acquisition d’une technologie innovante, pour assurer la croissance économique de l’URSS et le développement de son potentiel militaire ; un rapprochement avec l’Europe occidentale pouvait être un atout précieux. Mais la concentration du pouvoir entre les mains d’un groupe restreint au sein du Politburo et l’affaiblissement physique et intellectuel de Brejnev réduisaient considérablement les capacités d’influence de ces propositions alternatives.
L’affaiblissement de Leonid Brejnev
55Dans le contexte soviétique, étant donné l’ampleur de la tâche qui pesait sur les épaules du secrétaire général, le pouvoir pouvait provoquer, si l’on reprend la phrase du célèbre philosophe Bertrand Russell, une menace d’« intoxication » à la dimension double : physique, au regard du rythme de travail - et l’on sait désormais à quel point les attaques cardiaques et les ulcères étaient des maux bien fréquents frappant les hiérarques du Kremlin85 -, mais également psychologique, puisque l’exercice du pouvoir était susceptible de modifier la personnalité des dirigeants86. Dans le cas de Brejnev, l’intoxication du pouvoir eut pour conséquence une dégradation très nette de son état de santé, tenue secrète dans un premier temps, mais devenant de plus en plus visible au fil des années. Fleurirent alors des anecdotes célèbres en URSS sur sa diction déplorable due à de nombreux abcès dentaires, ses discours préparés d’avance, ou encore sur son amour immodéré des décorations. Dès 1973, Brejnev commence à présenter des troubles du système nerveux central, qui se traduisent par des périodes de dépressions et des insomnies. Il les soigne à grands coups de calmants et de somnifères fournis par une certaine infirmière N. – avec laquelle il entretenait des « relations particulières »- et par des proches trop bienveillants, médicaments qui n’ont pour effet que d’accroître son mal87. Mais ce traitement musclé ne semble pas altérer ses capacités de travail.
56C’est en novembre 1974, dans le train qui l’emmène de Vladivostok vers la Mongolie, qu’il est frappé d’une attaque cérébrale et plongé dans un état d’hébétude. Le secrétaire général souffrait d’une athérosclérose des vaisseaux cérébraux88, responsable de cette attaque. Dès lors, il alterne épisodes d’abattement intense et d’activité dont on trouve l’illustration dans le journal de Tcherniaïev de 1975. Celui-ci note que Brejnev, rentré de vacances depuis le 29 août, n’est apparu nulle part depuis deux semaines. Deux mois plus tard, fin novembre, il a de nouveau disparu et n’est même plus joignable par téléphone. En décembre, Brejnev paraît avoir retrouvé toute sa forme. Tcherniaïev, qui est recruté dans l’équipe chargée de rédiger son discours pour le XXVe Congrès, découvre un Brejnev qui badine avec les femmes présentes et plaisante avec son entourage :
Une fois, il est apparu dans le « jardin d’hiver » harnaché d’une ceinture militaire, avec un étui à revolver de type américain (la crosse à l’extérieur). Intrigués, nous l’avons entouré. Il s’est saisi du pistolet de façon théâtrale […] et l’a pointé sur le ventre d’Arbatov qui a eu un haut-le-corps. « N’aie pas peur, l’académicien, je plaisante89 ! »
57Durant le Congrès, il semble aller très bien. En réalité, ses médecins l’avaient « préparé » de manière intensive dès la fin de l’été, d’où sa longue absence. Son médecin personnel, Evgueni Tchazov, raconte que durant la pause dans son discours de près de quatre heures, il trouva un Brejnev prostré dans la salle de repos, sa « chemise mouillée comme s’il s’était baigné dedans ». En parallèle, l’état de Brejnev se dégradait inexorablement, du fait aussi de l’abus de médicaments qu’il prenait par poignées entières90. Ses facultés mentales s’en trouvèrent diminuées et son rythme de travail décrut aussi vite qu’augmentaient ses préoccupations relatives à l’entretien de sa santé ou à son poids. C’est ce dont témoigne un extrait de son journal à l’été 1976 : « 18 juillet – vendredi. Petit-déjeuner. Rasage. […] nagé dans la mer - 15 minutes, après 1 h 05 minutes dans la piscine. À 2 h déjeuner. Repos. À 5 h, je me suis levé - j’ai travaillé91. » Son journal témoigne d’une activité régulière mais limitée ; il délègue de plus en plus de responsabilités à ses principaux interlocuteurs politiques, Andropov et Gromyko. L’affaiblissement du secrétaire général a des répercussions certaines, au premier rang desquelles l’autonomisation des différentes agences impliquées dans l’exécution des décisions politiques, chacune poursuivant sa propre stratégie en l’absence d’une ligne cohérente. L’influence de ses speech writers décroît également, puisque Brejnev, malade, devient de moins en moins réceptif à leurs idées. Toutefois, les activités que ceux-ci conduisent au sein des canaux de diplomatie parallèle leur permettent de tester des solutions de déblocage pour redonner une nouvelle impulsion à la Détente.
La diplomatie parallèle : trouver de nouvelles solutions pour raviver la Détente
58Alors que le dialogue américano-soviétique patine, les mouvements transnationaux contribuent au maintien des contacts avec l’Occident. Toutefois, les acteurs de la diplomatie parallèle du PCUS engagés dans ces mouvements, dont la mission est essentiellement consacrée à la propagande, dépassent, pour les plus influents d’entre eux, leurs assignations. Les réunions auxquelles ils participent sont aussi l’occasion de tester ou de trouver, dans un cadre informel, de nouvelles propositions destinées à réduire les arsenaux nucléaires.
Les efforts soviétiques à Pugwash
59Les ateliers de Pugwash permettent aux Soviétiques et aux Occidentaux de se rencontrer dans un cadre plus confidentiel que celui des conférences plénières du mouvement92 et ce à une fréquence plus importante. Le thème des ateliers du début de l’année 1980 reflète bien la priorité des Soviétiques et des Américains : résoudre la question des forces nucléaires à portée intermédiaire (ou Intermediate Nuclear Forces, INF). C’est en ce sens que trois ateliers concernant « la crise actuelle des forces nucléaires en Europe » sont organisés en 1980 à Genève93. Dans la liste des participants soviétiques pour la réunion de janvier, on trouve cinq membres du réseau international du PCUS : Primakov et deux autres chercheurs de l’IMEMO94, Faline - qui a rejoint le DI en 1978 - et le général Mikhaïl Milstein de l’ISKAN. À l’issue de ces rencontres, les experts aboutissent à la conclusion suivante : une véritable sécurité ne peut être garantie que par un niveau aussi bas que possible des arsenaux95.
60Du côté des organisateurs de Pugwash, et du secrétaire général du mouvement Martin Kaplan96 en particulier, l’objectif est également d’impliquer des membres haut placés de l’establishment soviétique ou américain dans ce type de réunions, afin que les résultats des discussions soient transmis aux cercles politiques. En témoigne cette lettre de Kaplan, adressée à Zagladine et datée de mars 1982 :
Puis-je encore souligner le besoin de la présence d’officiels les plus influents possible du côté soviétique dans la rencontre que nous avons arrangée, en particulier lorsque les problèmes difficiles et sensibles seront discutés en privé […]97.
61Zagladine est un participant fréquent de Pugwash. En tant que numéro deux du DI, l’une de ses missions consiste, à l’époque, à activer la propagande destinée à sensibiliser les pays frères et les États d’Europe occidentale au danger d’une installation des Pershing américains98. Les mouvements transnationaux sont donc utilisés par le Kremlin comme des leviers d’influence, ayant l’avantage de présenter l’Union soviétique sous un jour favorable au dialogue et au compromis. Ils demeurent également des canaux de diplomatie parallèle précieux lorsque les négociations officielles sont rompues. Mais pour les émissaires soviétiques eux-mêmes, ils sont aussi une source de propositions politiques intéressantes qui devraient, selon eux, être considérées au sommet. C’est ce dont témoigne la mission du physicien Evgueni Velikhov.
Le rôle d’Evgueni Velikhov, physicien politique de premier plan
62Evgueni Velikhov est à l’époque vice-président de l’Académie des sciences d’URSS. Né en 1935, physicien spécialisé dans les recherches sur le plasma, il a une position enviée dans la nomenklatura scientifique. De plus, il a déjà depuis le milieu des années 1970 l’expérience d’un partenariat scientifique international. Il avait en effet travaillé avec ses collègues britanniques et français à la conception d’un réacteur thermonucléaire expérimental international, le futur ITER. Son activité devint aussi politique, puisqu’il est inclus dans le réseau international du PCUS grâce à Inozemtsev :
À l’Académie des sciences, je commençais à m’impliquer dans les affaires internationales. D’abord, à l’initiative de N. N. Inozemtsev, qui me demandait de participer à la préparation de propositions pour le CC, au sujet des Congrès ou d’autres événements de ce type. Après la mort d’Inozemtsev c’est moi qui ai pris la tête des représentants soviétiques de la commission99.
63La commission inter-académique soviéto-américaine, dont Velikhov dirige la partie soviétique, continue de se réunir durant la période difficile du début des années 1980. Au cours de ces rencontres, encouragées et encadrées secrètement par le Département international du CC100, les savants soviétiques tentent d’inverser la logique de la surenchère des armements. Voici un extrait du rapport adressé par Velikhov à l’Académie des sciences et transmis au CC, dressant le bilan d’une rencontre tenue du 27 au 30 septembre 1982 à Moscou :
[…] Il a été souligné que la diminution du risque de guerre nucléaire doit être trouvée non avec le renforcement des forces stratégiques, mais avec l’arrêt de la course aux armements nucléaire, leur limitation et leur réduction […]. Évidemment, les Soviétiques sont intéressés par l’interdiction des armes dans l’espace, mais les Américains ne sont pas d’accord. Ils proposent toutefois d’examiner cette question dans le cadre de dialogues bilatéraux101.
64Cette note nous permet d’entrevoir le premier volet de la mission de Velikhov : sonder les positions américaines, ceci dans un cadre en théorie informel mais en réalité très contrôlé par les réseaux politiques, fonctionnant en fait comme des canaux de diplomatie parallèle. Car si les positions soviétiques présentées ont été préparées avec le concours du MID - il faut également noter que le Genchtab participait fréquemment à leur élaboration102 -, pour la partie américaine, la réciproque semble aussi exacte ; dans son rapport, le physicien précise en effet :
La délégation soviétique a défendu la position qui avait été définie à l’avance par des directives. La délégation américaine a signalé qu’elle intervenait ici à titre individuel, mais que sa position était en accord avec les points de vue officiels et qu’elle allait faire un rapport de la rencontre au Département d’État […]103.
65Un autre document, daté de décembre 1980 et signé par Trapeznikov et Tcherniaïev, nous donne plus de précisions sur la mission réelle des scientifiques. La note souligne que l’Académie des sciences doit renforcer ses liens avec le Comité international de sécurité et de contrôle des armements (CISCA)104, qualifié de « cercle progressiste américain » car il défendait la limitation des arsenaux. Dans le cadre des rencontres avec les membres de cet organisme, on pourrait proposer « à la partie américaine une série de questions, dont l’étude par des scientifiques pourrait désamorcer la tension internationale105 ». Il s’agit donc pour les savants de tester de nouvelles propositions, tout en tâchant d’influencer l’opinion publique occidentale pour la ranger à la vision soviétique. C’est ce que montre un autre document assez évocateur, tiré des archives du Département des sciences du CC, témoignant de l’efficacité de la stratégie d’influence soviétique :
Les physiciens soviétiques influencent la société physique européenne qui rassemble près de trente pays. Le comité international des physiciens soviétiques prend en considération les tensions sur la scène internationale et a proposé un projet de « déclaration des physiciens européens contre le danger de la guerre nucléaire » avec l’accord du MID […]. Les scientifiques européens ont pris note du document et en ont fait le document officiel de la déclaration des physiciens européens106.
66L’engagement de Velikhov dans les mouvements transnationaux confirme autant la fonction politique des savants dès lors que l’horizon international s’alourdit, que l’utilité de ce type de mouvements pour la diplomatie soviétique qui s’y implique de plus en plus au début des années 1980. C’est ce dont témoigne l’action d’Arbatov dans les travaux de la commission Palme.
Arbatov à la commission Palme
67La première session de la commission Palme se tint à Vienne en septembre 1980. Ses participants se rencontreront par la suite plus de douze fois entre 1980 et 1982. La commission rassemblait d’anciens dirigeants politiques ou des membres de gouvernement107, comme Cyrus Vance, l’ancien secrétaire d’État du président Carter. Du côté européen, on y trouvait de nombreux socialistes, parmi lesquels Bahr ou Gro Harlem Brundtland108. La partie soviétique était constituée par les deux experts de l’ISKAN, Arbatov et le général Milstein. Leur participation au mouvement fut validée par une décision du Secrétariat du CC, datée du 14 novembre 1980, mentionnant que les « matériaux et les propositions seront préparés par l’ISKAN avec le concours du ministère des Affaires étrangères et du Département international ». Vitali Chapochnikov, du DI, souligne les avantages que Moscou pourrait tirer de cette participation :

Fig. 2. Gueorgui Arbatov (le premier à gauche) au Congrès international des physiciens pour la prévention de la guerre nucléaire, Amsterdam, 18 juin 1983 (photographie de Rob Bogaerts/Anefo, Archives nationales du Danemark).
La « commission Palme » peut offrir des possibilités de contact supplémentaires pour des relations avec les leaders sociaux-démocrates et d’autres partis, pour l’avancement des propositions soviétiques relatives au ralentissement de la course aux armements en direction des cercles politiques influents des cercles non socialistes et pour la dénonciation de la politique militariste des cercles dirigeants américains et de l’OTAN109.
68Mais pour Arbatov, ces rencontres étaient aussi l’occasion de glaner des idées nouvelles, voire de tenter de les diffuser vers les hautes sphères en notant, dans le rapport détaillé au CC dont il devait s’acquitter à l’issue de chacun de ses voyages, les propositions qui lui paraissaient dignes d’intérêt. C’est par exemple le cas de la notion de « sécurité mutuelle »- la sécurité ne peut être assurée qu’avec l’adversaire, en entreprenant des actions communes pour réduire les arsenaux110 - ou de la proposition de dénucléarisation de l’Europe faite par Bahr111. Ce type de rassemblement permettait également des conversations confidentielles avec les dirigeants. Ainsi, au cours de la conférence de juin 1981 à Moscou, Vance rencontre Gromyko et Andropov112 (fig. 2).
69Arbatov, Faline ou encore Zagladine, ces émissaires de la diplomatie parallèle de Moscou dont les noms reviennent très fréquemment dans la liste des participants aux mouvements transnationaux, étaient donc très impliqués dans les forums d’échanges consacrés au désarmement. Mais dans leur manière de conduire les discussions, ils servaient aussi l’image positive du Kremlin. À ce sujet, un passage très évocateur du journal de Tcherniaïev nous informe sur la réalité de la mission qui leur était assignée : « (Andropov) a ordonné de mieux communiquer avec l’Occident (il a complimenté G.A. Arbatov et V.V. Zagladine, et cinq autres, qui savent parler leur langage)113. »
70À la lumière des crises qui marquent la fin des années 1970 et le début des années 1980, le Politburo reconnaît les limites de l’usage de la force pour conduire les relations internationales, de même que celles de deux dogmes inhérents au discours idéologique : la mission d’assistance aux pays frères et la doctrine Brejnev, sans pour autant les remettre en question au plan formel. Les réseaux impliqués dans la diplomatie parallèle sont aussi l’objet d’un regain d’intérêt de la part du Kremlin. Ils sont chargés de défendre sa politique pacifique, tout en testant de nouvelles initiatives, lesquelles correspondent aussi à leur propre vision des relations internationales. Il apparaît que pour relancer la Détente, Moscou devait aller beaucoup plus loin que par le passé et faire des propositions plus audacieuses. Car à la Maison blanche, le nouveau président américain Ronald Reagan était extrêmement intransigeant à l’égard de l’URSS, dont l’idéologie devait selon lui « rester sur le tas de cendres de l’histoire114 ». Comment, dans ces conditions, trouver un terrain d’entente avec Washington ? En novembre 1982, Brejnev s’éteint. Andropov, le nouveau secrétaire général du PCUS, est confronté peu de temps après son entrée en fonction à une nouvelle bombe américaine qui menace d’enterrer définitivement les espoirs de relancer l’arms control : le projet d’Initiative de défense stratégique (IDS), annoncé par Reagan le 23 mars 1983.
Un « tournant Andropov » ? (1983-1985)115
71Entre 1977 et 1983, la trilogie de George Lukas La guerre des étoiles avait remporté un franc succès au box-office américain. C’est en hommage à ce triomphe cinématographique que le projet de bouclier spatial du président américain Reagan fut surnommé « Star Wars » par la presse. Prévoyant d’installer un système de défense antimissile censé protéger les États-Unis d’une attaque nucléaire soviétique, l’IDS risquait de transposer la course aux armements à l’espace, ce qui était interdit par le traité ABM et ce à quoi l’URSS s’opposait activement depuis quelques années déjà116. En somme, ce projet achevait de brouiller les cartes de la Détente telle qu’elle avait été conçue quelques années plus tôt. Quelle solution le nouveau secrétaire général préconise-t-il alors pour réanimer cette dernière tout en renforçant la sécurité soviétique ? Andropov a déjà derrière lui une longue carrière politique. Pendant de nombreuses années, il avait été à la tête des services secrets, gérant le KGB de manière quasi autonome dans la mesure où il n’avait de comptes à rendre qu’à Brejnev lui-même. Impliqué dans les grandes décisions de politique extérieure et dans les affaires militaires, c’est ce personnage énigmatique qui devient le nouveau dirigeant du PCUS le 10 novembre 1982. Son projet politique pour l’URSS s’articule alors autour de trois axes : une réforme économique, le renforcement de l’autonomie de l’Union soviétique à l’égard de l’Occident et la nomination de nouveaux cadres pour discipliner le Parti.
Iouri Andropov et l’esquisse d’un nouveau projet pour l’URSS
72En 1976, Andropov avait adressé une note à Brejnev, qui témoignait de son désir très net de réforme, et s’articulait autour de plusieurs axes. Pour le chef du KGB, il fallait revoir le fonctionnement du PCUS en se référant à l’idéal léniniste :
À chaque nouvelle étape de son développement, devant de nouveaux défis, il [Lénine] préconisait qu’il [le Parti] devait travailler de manière nouvelle. […] Ces recommandations léninistes à l’égard de ses membres, d’un Parti d’un type nouveau, sont toujours d’actualité aujourd’hui […]117.
73Andropov reproche aux responsables du PCUS de négliger leur mission politique, de craindre « d’aller vers les travailleurs pour discuter avec eux », et d’oublier qu’ils sont d’abord et avant tout « des guides pour les masses » : il faudrait donc renforcer la discipline et recruter des cadres honnêtes pour régler les problèmes de « stagnation »118. Fidèle à ses idées, c’est une politique de discipline et de changement de cadres qu’Andropov choisit de mettre en œuvre lorsqu’il arrive à la tête du Parti. Notons que le secrétaire général entend demeurer le principal artisan de la politique extérieure du Kremlin, comme il l’avait déjà suggéré à ses collègues du Politburo en novembre 1982 :
Les questions de défense, de politique extérieure, du commerce international et les autres sujets que j’ai évoqués plus haut, je les examinerai d’abord seul, puis je les proposerai à l’examen du Politburo, du Secrétariat du CC ou du Conseil de la défense119.
74Pour garantir la sécurité soviétique, il propose alors, dans une logique autarcique, de réduire la dépendance soviétique à l’égard de l’Occident : en l’occurrence, il prend le contre-pied des idées défendues par les instituts académiques, plutôt favorables à une amélioration des relations avec l’Ouest.
Réorganiser le bloc socialiste : l’intégration et l’autarcie pour garantir la sécurité de l’URSS
75Le tourbillon inattendu provoqué par le mouvement polonais Solidarité avait déjà fait naître bien des interrogations au sein de l’équipe dirigeante soviétique, en particulier sur le coût économique de l’assistance aux démocraties populaires. Mais c’était aussi en grande partie du fait de la lourde dette de la Pologne à l’égard de l’Occident que l’emploi de la force avait été écarté par Moscou120. Bien entendu, cette même dette engendrait une dépendance jugée dangereuse. Au Politburo, on sentait une réelle inquiétude au sujet de la fragilisation du bloc déjà quelques mois avant la mort de Brejnev. En témoigne le compte rendu d’une session, tenue le 9 septembre 1982, où sont examinées les relations économiques entre l’URSS et les démocraties populaires. Brejnev y souligne :
Ce n’est pas agréable, mais c’est un fait : chez quelques-uns de nos ministères, des pénuries de marchandises en provenance des pays frères sont apparues. Et nos partenaires refusent de s’acquitter de leurs dettes à notre égard121.
76Face à ces difficultés croissantes, il faut absolument réagir. Pour Brejnev, il est urgent de revoir les bases de l’intégration socialiste dont les méthodes de travail, datant de trente ans, sont jugées obsolètes et poussent les démocraties populaires dans les bras grands ouverts de l’Occident. C’est surtout la centralisation trop excessive des relations économiques qui est mise en avant par le secrétaire général : « Le fait de tout réguler depuis le centre devient de plus en plus difficile122 », souligne-t-il. En somme, c’est un projet de revitalisation du Conseil d’assistance économique mutuelle (CAEM), dont les contours restent cependant encore très flous, qui est ainsi proposé. Ainsi, le Politburo est à cette époque confronté à une situation qui semble rappeler les hésitations soviétiques de la fin des années 1920 : poursuivre les emprunts de capitaux occidentaux, au risque d’accroître la dépendance à l’égard de l’ennemi capitaliste, ou bien, à l’inverse, prendre un tournant plus isolationniste. C’est la seconde option qui semble recueillir les suffrages d’Andropov lorsqu’il succède à Brejnev.
77Andropov propose en effet de bâtir les relations entre les pays frères et l’Union soviétique sur de nouvelles bases. En témoigne l’un de ses discours prononcé à Prague, le 4 janvier 1983, lors du sommet du pacte de Varsovie. Pour Andropov, les États-Unis tirent profit des difficultés que rencontre le bloc socialiste pour affaiblir la solidarité interne des pays frères :
Les États-Unis et l’OTAN ont tiré profit des difficultés que nous avons rencontrées à un certain degré dans le développement économique. Je veux dire l’augmentation de la dette, des difficultés de ravitaillement, du retard technologique dans quelques secteurs […]. Tant qu’existeront ces problèmes, les ennemis de classe tenteront d’en tirer avantage […]123.
78Cette position fragile appelle une réactivation de l’intégration socialiste, car, poursuit Andropov, « si nous ne voulons pas nous trouver en situation de dépendance vis-à-vis de l’Occident, nous devons oser développer davantage l’intégration socialiste124 ». Celle-ci serait conduite parallèlement à une restructuration du pacte de Varsovie, où les frais militaires seraient répartis de manière plus équilibrée entre les pays membres et où les découvertes technologiques circuleraient mieux. Le 5 décembre 1983, lors d’une réunion des ministres de la Défense du Pacte, Oustinov présente les principaux axes de la nouvelle politique andropovienne. Pour lui, il convient de stimuler la production d’arsenaux militaires et de technologies nouvelles mais, souligne le maréchal, « l’URSS ne supportera pas seule ce poids125 ». La Pologne pourra par exemple se charger de la production de chars et de technologie aérienne, la RDA des technologies lasers et optiques, la Roumanie et la Bulgarie des chars et de l’artillerie.
79En outre, l’urgence de la situation, « question de vie ou de mort » pour le pacte de Varsovie, donne la priorité aux dépenses militaires au détriment des conditions de vie des travailleurs :
Nous sommes forcés, en raison du besoin urgent de renforcer la défense, de renoncer à l’objectif initial destiné à régler les questions importantes de l’économie civile, en particulier l’amélioration du niveau de vie des populations126.
80Cette question avait d’ailleurs déjà été évoquée par Andropov moins d’un an plus tôt :
[…] Et nous ne pouvons pas ne pas penser aux conditions de vie des travailleurs. Mais malheureusement aujourd’hui, il n’y a pas d’autre issue que de répondre aux mesures de l’OTAN par des contre-mesures qui soient convaincantes127.
81En somme, la sécurité de l’espace soviétique sera garantie par la poursuite de la course aux armements et par une élévation des dépenses militaires : « La situation peut pousser à davantage128 », précise Oustinov en décembre 1983. Mais il est intéressant de remarquer que la mise en commun des potentiels technologiques des pays frères est un élément essentiel de cette stratégie. D’une part, parce que les innovations dans le domaine militaire pourraient à terme être transposées vers l’industrie civile, les secteurs civils et militaires étant fortement intégrés129. D’autre part, parce que ces avancées permettraient de réduire la dépendance technologique à l’égard de l’Occident. Enfin, parce que l’URSS ne serait plus seule à devoir assumer la charge coûteuse de la course aux armements. C’est donc une contribution accrue qui est exigée des pays frères, justifiée par la menace occidentale et le spectre d’un conflit. Étant donné ses propres difficultés économiques, Moscou ne veut plus être seule à nourrir le Moloch militaire du Pacte. Néanmoins, la passivité des pays frères au sujet de ces questions est une source de préoccupation récurrente au Politburo. Cette stratégie présente aussi un second volet, dans la continuité de la ligne brejnévienne : relancer la Détente avec l’Occident tout en continuant, de manière préventive, à augmenter le potentiel militaire du Pacte.
Trouver une nouvelle Détente avec l’Ouest tout en poursuivant la course aux armements
82Face aux menaces qui pèsent sur la Détente, il est indispensable de poursuivre le dialogue avec l’Occident et de proposer des initiatives pacifiques. C’est le sens des instructions données par Andropov au Politburo, réuni à la fin mai 1983 : « mener une lutte contre l’influence des idées militaires revanchistes à l’ouest » et « mobiliser les opinions publiques des pays occidentaux contre l’implantation des missiles en Europe »130. Pour ce faire, Andropov rappelle qu’il est très utile d’étudier les initiatives des réseaux occidentaux opposés à ces mesures, par exemple celles des socialistes allemands ou des mouvements transnationaux. L’activation des contacts avec l’Internationale socialiste pourrait également être fructueuse. « En Suisse et en Espagne », déclare Andropov en janvier 1983 devant les membres du pacte de Varsovie, « le socialisme est victorieux ». « Bien sûr, nous avons nos problèmes avec les socialistes », poursuit-il, « mais nombre de pays européens font partie de l’IS [Internationale socialiste]. Il est mieux d’avoir affaire avec eux pour les questions de paix et de désarmement. En plus, beaucoup de communistes sont au gouvernement », remarque-t-il. De même, il convient d’utiliser tous les moyens d’influence possibles pour pousser les États-Unis à accepter de résoudre la question des euromissiles. La stratégie de découplage doit donc être réanimée :
Camarades, […] lorsque l’objectif était de régler la question de la guerre froide, nous avons commencé à activer nos relations avec l’Europe occidentale. À présent, la situation est à peu près similaire. Un dialogue large et consistant avec les pays d’Europe occidentale, le renforcement de la coopération avec eux peuvent donner un second souffle au désarmement […]131.
83Enfin il semble aussi urgent d’apaiser les relations avec les pays socialistes n’entrant pas dans l’alliance militaire, en particulier avec la Chine.
84La politique andropovienne est donc marquée par une dynamique double. D’un côté, une attitude défensive en raison de l’augmentation de la dette et de la menace militaire occidentale. La réponse envisagée est celle d’un repli autarcique et d’une réorganisation des relations entre les différents pays frères, en vue de rendre plus efficace une alliance dont le potentiel est considéré comme sous-employé. De l’autre, il importe de renouer les fils rompus de la Détente qui serait cette fois-ci plus solide, car l’URSS ainsi renforcée deviendrait moins dépendante vis-à-vis de l’Occident. En somme, il s’agit d’une politique assez semblable à celle de Reagan : prendre conscience de la menace que représente l’adversaire, augmenter la capacité de défense nationale, mais néanmoins négocier. Toutefois, le manque de confiance mutuel conduisit à une véritable psychose de part et d’autre du rideau de fer, qui fut mise en lumière par les événements de l’année 1983, et fournit l’occasion à un homme alors inconnu en Occident de se faire mieux connaître : Gorbatchev.
« Maybe mister Gorbachev132 ? »
85L’année 1983 marqua le point culminant de la tension Est-Ouest. La menace de l’installation des missiles américains en RFA planait toujours sur l’URSS133, perspective d’autant plus effrayante pour Moscou qu’elle était susceptible de perturber l’équilibre stratégique en offrant aux Américains la première frappe désarmante. Dans ce contexte troublé, deux autres affaires causèrent de grandes inquiétudes au sein des cercles dirigeants, de part et d’autre du rideau de fer.
Une mystérieuse disparition et des manœuvres inquiétantes
86Le risque qu’une guerre nucléaire éclate par erreur est évoqué à deux reprises au cours de l’année 1983 et témoigne du fait que les tensions Est-Ouest ont alors atteint un pic certain. Début septembre 1983, un avion de ligne sud-coréen ayant pénétré l’espace aérien soviétique est abattu. Cet incident encore mystérieux – pourquoi l’avion avait-il dévié de sa trajectoire ? – qui reflète la psychose ambiante donna aussi lieu à une exploitation politique. Le 1er septembre à 10 h 45, mis au courant par les Japonais de la disparition de l’appareil134, Reagan tient des propos violents sur la brutalité du gouvernement soviétique. Mais à la Maison blanche, une fois passée l’émotion, on se rend compte qu’il ne s’agit pas d’un acte délibéré de la part de Moscou mais bel et bien d’un accident. L’avion de ligne était en effet entré dans l’espace aérien soviétique sans en avoir informé les autorités et avait été confondu avec un avion de combat.
87La mise en accusation de l’URSS par Washington continue car l’accident est l’occasion de jeter l’opprobre sur Moscou. C’est d’ailleurs ce qu’explique en septembre 1983 Vladimir Krioutchkov, le chef du KGB, à son homologue du ministère de la Sécurité d’État est-allemand (Stasi) Erich Mielke, accréditant la thèse de l’erreur soviétique : « Si nous avions su que c’était un avion civil, nous ne l’aurions pas abattu135 », dit-il. Le facteur de surprise, risquant d’accentuer la tension internationale, est ici bien souligné par Mielke : « Personne ne peut dire à l’avance ce qui va se passer ; si cet accident d’avion pourrait mener à une provocation se transformant en guerre136. » Le 9 septembre, une conférence de presse est organisée par le maréchal Ogarkov. Son bilan est relayé par un article du maréchal Piotr Kirsanov : l’avion sud-coréen était en réalité un « avion espion américain137 ». En somme, les deux superpuissances se livrent une véritable guerre de communication au sujet de cet accident, qui montre bien l’ampleur des dissensions et les risques de dérapage.
88Une autre affaire, restée à l’époque secrète, fut également source de tensions : elle est aujourd’hui connue sous le nom « Able Archer ». Soucieux de la perspective de l’installation des Pershing et de l’accroissement qualitatif et quantitatif des arsenaux de l’Alliance atlantique, les Soviétiques avaient lancé une grande opération138 du nom « VRYaN » (ou « RYaN »)139. Il s’agissait de détecter les signaux d’une éventuelle attaque nucléaire américaine. Selon certains témoignages, les manœuvres des troupes de l’OTAN, conduites du 7 au 11 novembre 1983 dans le cadre plus large de l’opération « Autumn Forge »- et dont « Able Archer 83 » était la phase finale – simulant le passage d’une guerre conventionnelle à une guerre nucléaire généralisée, furent détectées par « VRYaN ». Étant donné leur ampleur, les Soviétiques auraient pu les interpréter comme les prémices d’une attaque surprise de l’OTAN. D’après ces sources, l’URSS aurait ainsi pu se risquer à une première frappe préventive, ce qui aurait conduit à une escalade certaine140. Les chancelleries occidentales, alertées quant à elles par leurs services de renseignement sur les risques d’une réaction soviétique141, auraient également pu attaquer142. L’affaire est aujourd’hui mieux connue grâce à de nouveaux travaux143 qui remettent en question les premiers témoignages : Moscou ne s’apprêtait pas, comme on le pensait alors, à déclencher une guerre par erreur. Nous nous proposons d’ailleurs d’apporter une nouvelle preuve à ce dossier.
89Comme évoqué précédemment, la politique envisagée par Andropov visait à inciter les pays du pacte de Varsovie à prendre une part plus large du fardeau militaire. Or, toute mention d’« Able Archer » est absente du compte rendu de la réunion des ministres de la Défense du Pacte, qui s’était pourtant tenue quelques semaines plus tard144. Il va sans dire que si le risque avait été perçu comme réel, les pays membres du Pacte auraient été mis au courant sur-le-champ et l’événement aurait été longuement évoqué dans les discussions, étant donné les gains que Moscou aurait pu en retirer auprès de ses alliés - les pousser à participer davantage aux dépenses militaires. En l’occurrence, ce ne fut pas le cas. Néanmoins, le spectre de la guerre qui hanta l’année 1983 eut une conséquence politique majeure : il semble que, de part et d’autre du rideau de fer, on souhaitait désormais désamorcer les tensions afin d’éviter qu’un conflit n’éclate par erreur. C’est bien en cela qu’« Able Archer » mérite bel et bien l’attention des historiens : il peut être perçu comme un événement, mesurable par les traces qu’il laisse dans les consciences des cercles politiques soviétiques et occidentaux de l’époque.
90Le 10 avril 1984, Margaret Thatcher tient au 10 Downing Street une réunion consacrée aux « inquiétudes soviétiques relatives à une attaque surprise de l’OTAN » et aux conclusions du comité qu’elle avait diligenté à ce sujet145. Le Premier ministre britannique appelle de ses vœux une embellie internationale : « Il est prévu que le Premier ministre invite sans doute un membre du Politburo pour visiter le pays à la fin de l’année, peut-être M. Gorbatchev146 ? » Car à cette époque, ce dernier est l’étoile montante du Politburo. Il est perçu en Occident comme le possible successeur d’un Konstantin Tchernenko, devenu secrétaire général à la mort d’Andropov en février 1984, et lui-même vieillissant. En décembre 1984, l’avion soviétique avec Gorbatchev à son bord se pose sur le sol anglais. La presse occidentale découvre ce nouveau membre du Politburo qui réussit à charmer le Premier ministre britannique, laquelle écrira à Reagan : « Je trouve que c’est un homme avec lequel on pourrait faire affaire. Je l’apprécie assez147… » Au cours de son déplacement, Gorbatchev est accompagné de Velikhov, Iakovlev et Kovalev148.
91Alors que, comme nous l’avons vu, l’influence des mejdounarodniki et des institoutchniki du Parti s’était vue restreinte par le manque de réceptivité de l’équipe dirigeante, la montée en puissance d’un nouvel homme au Politburo, candidat potentiel au poste de secrétaire général et qu’ils devaient assister en leur qualité de propagandistes ou de speech writers, était examinée avec intérêt. Il leur fallait donc l’approcher et lui apporter une expertise qui orienterait son appréhension des relations internationales dans un sens favorable aux idées que ces hommes défendaient depuis des années. En l’occurrence, ces experts bénéficiaient d’un atout certain : ils appartenaient aux réseaux du Parti et gravitaient déjà dans les hautes sphères. Mais revenons d’abord sur le parcours fulgurant de cet apparatchik d’un genre nouveau, qui semblait être l’incarnation parfaite du bon soldat qu’Andropov appelait de ses vœux, dans la note149 qu’il avait envoyée à Brejnev en 1976…
Mikhaïl Gorbatchev : de Stavropol à Moscou
92Né en 1930 dans la région méridionale de Stavropol, Gorbatchev est issu d’une famille paysanne qui avait été frappée dans sa chair par les crimes du stalinisme, ses deux grands-pères ayant été tués lors des purges staliniennes des années 1930, mais qui conservait une fidélité sans borne à l’égard du Parti. Élève brillant, il obtient une bourse pour étudier le droit à l’université Lomonossov de Moscou. Là, il rencontre celle qui deviendra son épouse, une jeune et belle étudiante en philosophie : Raïssa Maximovna Titorenko. À la sortie de l’université, il renonce à sa vocation de juriste, ce travail ne répondant pas à ses ambitions. C’est alors que se présente à lui une nouvelle opportunité : le Premier secrétaire du kraïkom (comité local) du Komsomol de Stavropol lui propose de seconder le chef de l’Agitprop local. Gorbatchev accepte et quitte les lumières de Moscou pour retourner dans sa région natale.
93Cet homme séduisant, issu du peuple, au discours convaincant, peut exercer à loisir son talent politique au sein du Komsomol. Il gravit rapidement les échelons de l’appareil local du Parti de Stavropol dont il devient le Premier secrétaire en 1970. C’est à cette époque qu’il entre en contact avec les hautes sphères. La région, au climat méditerranéen et aux nombreuses sources d’eaux chaudes, attirait les représentants de la nomenklatura qui venaient s’y refaire une santé. Il revenait donc au dynamique Premier secrétaire de les accueillir. C’est ainsi qu’il fait la connaissance d’Andropov lorsque ce dernier est en villégiature à Jelinovodsk. Les deux hommes sont originaires de la même région et Andropov est séduit par ce bon soldat du Parti : il prend Gorbatchev sous son aile150. Cet intérêt semble se confirmer, puisque c’est Andropov qui convainc Brejnev de faire appel à Gorbatchev pour occuper le poste de secrétaire du CC chargé des questions agricoles en 1978. Voici un extrait de la session du Politburo qui concrétise son entrée dans les hautes sphères :
Brejnev : Nous n’avons pas pour le moment de secrétaire du CC chargé des questions d’agriculture. […] Il nous faut avant tout un homme qui ait une connaissance, une formation agricole, de l’expérience, dans un raïon [district] important au plan agricole. On pourrait, de mon avis, recommander pour le choix de secrétaire le camarade Gorbatchev M. S., Premier secrétaire du Parti du kraïkom de Stavropol. Nous connaissons tous le camarade Gorbatchev comme un homme jeune, énergique, ayant une bonne maîtrise du domaine agricole151.
94C’est aussi Andropov qui lui permet de devenir membre du Politburo, c’est-à-dire de pénétrer le cœur du pouvoir. En novembre 1982, à la mort de Brejnev, la position du protégé d’Andropov gagne en importance. Par décision du Politburo du 2 décembre 1982, il se voit chargé des secteurs suivants : « Département d’agriculture, Département des constructions mécaniques agricoles, Département de l’industrie légère et alimentaire, Département de l’industrie chimique152 ». Mais Andropov le pousse aussi à élargir ses connaissances : « Tu sais, Mikhaïl, ne te limite pas à l’agriculture, essaye de jeter un œil sur tous les secteurs153 », lui avait-il conseillé. Tcherniaïev, qui assiste à une session du Politburo le 25 août 1983, écrit dans son journal « le ton, bien entendu, est donné par Andropov et Gorbatchev154 », témoignant de l’implication croissante de ce dernier dans les affaires du Parti.
95Cependant, le décès rapide de son mentor en février 1984 et l’accession de Tchernenko au poste de secrétaire général affaiblissent le rôle de Gorbatchev, en proie aux attaques de certains membres du Politburo. La santé du nouveau secrétaire général, homme malade et quasi grabataire155, laisse ouverte la route d’une imminente succession et accentue aussi les luttes intestines. Malgré tout, Tchernenko est contraint de déléguer un certain nombre de responsabilités à Gorbatchev, qui commence également à s’impliquer dans les affaires extérieures. C’est ce que montre un document du Comité central synthétisant l’action du Politburo et du CC pour l’année 1984 :
Un grand travail a été fait par les Commissions du Politburo et du CC sur les programmes d’approvisionnement, sur la réforme scolaire, sur la Pologne, la Chine, l’Afghanistan, sur les questions de réalisation et de coordination de la propagande pour la politique extérieure et de la contre-propagande sous la direction des camarades Gorbatchev M. S., Gromyko A.A. et Oustinov D.F.156.
96Durant les années 1978-1985, Gorbatchev est donc déjà au cœur du pouvoir et tente de consolider sa position. C’est au cours de cette période décisive pour sa formation politique qu’il entre en contact avec l’élite des institoutchniki et des mejdounarodniki du PCUS.
Contacts avec les réseaux académiques et les consultants
97La curiosité de Gorbatchev pour les idées originales et sa véritable soif de connaissances sont soulignées par son proche entourage. Le physicien Velikhov note par exemple son attrait pour la science, les nouvelles technologies et les questions de sécurité157. Pour parfaire ses connaissances et son apprentissage des enjeux internationaux, Gorbatchev bénéficiait d’un véritable vivier de conseillers potentiels, en la personne des speech writers, des consultants et des spécialistes des questions extérieures qui gravitaient dans les hautes sphères du Parti. Il les attirait aussi par sa jeunesse et son ouverture, par lesquelles il tranchait sur les gérontes du Parti. Tcherniaïev écrit ainsi dans son journal :
Le 29 avril [1984], encore une session du Secrétariat. Rien de particulier. J’admire de nouveau Gorbatchev : vivant, réagissant dans l’instant mais en même temps, il est visible qu’il se prépare, compétent, sûr de lui […], et avec de la personnalité. En un mot, nous avons « un successeur »158.
98Ou encore, après la visite de Gorbatchev en Italie, Tcherniaïev rapporte une des conversations qu’il a eues avec Zagladine et Arbatov :
Aujourd’hui, Gorbatchev est notre dirigeant le plus populaire à l’étranger. Les journaux le désignent ouvertement comme un « prince héritier », comme l’homme le plus intéressant avec un grand futur. Et c’est très bien, ai-je dit à Zagladine et à Arbatov. Il y a de nouveau de l’espoir pour la Russie159.
99À l’époque d’Andropov, le Parti était en quête d’un projet de relance économique et le secrétaire général avait mobilisé son équipe pour réfléchir à cette question. Dès 1982, il avait nommé l’un de ses protégés, Nikolaï Ryjkov, au Secrétariat du CC chargé des problèmes économiques160, et il prenait en considération les recommandations de la nouvelle génération des Premiers secrétaires locaux qui semblaient remporter un certain succès dans ce domaine. C’était le cas des camarades Egor Ligatchev et Édouard Chevardnadze qu’il montrait souvent en exemple. À la fin de l’année 1982, Andropov déclare ainsi au Politburo :
Hier, j’ai parlé avec le camarade Chevardnadze. Il m’a raconté une expérience de travail très intéressante sur la réunion du complexe agro-industriel dans le raïon abkhaze […]. Le secrétaire de l’obkom de Tomsk Egor Ligatchev était en entretien chez moi. Il m’a dit que nos efforts pour améliorer notre style de travail […] sont déjà appliqués au niveau des obkom161.
100Le physicien Roald Sagdeïev souligne aussi que lorsqu’Andropov accéda au poste de secrétaire général, il avait constitué un certain nombre de groupes informels, pilotés par Gorbatchev, chargés de développer des propositions de réformes pour le pays162 :
Occasionnellement, Velikhov, Gueorgui Arbatov et l’économiste Abel Aganbegyan, que je connaissais depuis Novossibirsk, mentionnaient le nom de Gorbatchev comme quelqu’un d’intéressant et de peu commun. Je découvris bientôt que tous mes vieux amis, et quelques autres connaissances, avaient été invités en tant que membres réguliers à différents groupes de travail parallèles présidés par Gorbatchev. Le point de vue général était que cette activité avait été lancée avec la bénédiction d’Andropov163.
101La consultation fréquente par Gorbatchev des canaux académiques pour les questions d’ordre économique semble avérée dès 1982. Cette même année, il organisa une rencontre au cours de laquelle intervinrent les économistes Tatiana Zaslavskaya et Abel Aganbegyan, connus pour leurs idées réformatrices en matière économique. Gorbatchev n’était pas présent lors de l’intervention de Zaslavskaya, mais il semble qu’il ait lu son texte avec attention, de même que le fameux rapport de Novossibirsk164, diffusé secrètement début 1983 et dont le but était de décrire la situation réelle du pays165.
102Gorbatchev, profitant de sa position de responsable du Parti et de membre du Politburo, tisse également des relations avec les consultants, puisqu’il a lui aussi besoin de plumes qualifiées pour écrire ses discours166. Ainsi, en novembre 1982, Arbatov, Bovine et Alexandrov-Agentov travaillèrent avec Andropov et Gorbatchev sur le rapport du secrétaire général consacré aux nouvelles directions pour la politique extérieure167. Le champ du désarmement nucléaire s’ajouta tout particulièrement aux centres d’intérêt de Gorbatchev. Il semble qu’à l’origine, ce dernier ait été attiré par les technologies de pointe et les ordinateurs, surtout pour leur application aux techniques agricoles. C’est en grande partie pour cela qu’il se rapprocha de Velikhov, lequel le sensibilisa ensuite aux problématiques de désarmement168.
103Ainsi, au début des années 1980, Gorbatchev se constitue un brain trust composé de scientifiques et d’experts en relations internationales : Velikhov, Primakov, avec lequel Gorbatchev entre en relation par le biais du directeur de l’IMEMO, Inozemtsev - ce dernier meurt en 1982169 -, ou encore Arbatov, qu’il avait rencontré en 1978170. Avoir l’oreille de Gorbatchev devient alors un enjeu de taille pour ces hommes qui espèrent lui transmettre les idées et projets qu’ils défendent depuis les années 1960. Arbatov tente par exemple de jouer un rôle de conseiller auprès de Gorbatchev, les deux hommes se connaissant par le biais d’Andropov. Leurs contacts vont croissant depuis la mort de ce dernier ; Tcherniaïev observe, en 1984, qu’Arbatov lui écrit un grand nombre de notes :
Je suis certain que Gorbatchev obtint un nombre considérable d’informations utiles d’Arbatov, beaucoup d’idées fines et pratiques. Gorbatchev le traitait assez ironiquement mais avec respect. Ironiquement en raison de son obstination […] et avec respect et intérêt pour sa pensée pratique, ses visions claires et non dogmatiques, […] et son désir sincère d’aider le pays171.
104Mais la rencontre la plus décisive que fait Gorbatchev au cours de ces années est sans conteste celle de Iakovlev. Celui-ci était depuis une dizaine d’années en poste au Canada, s’y morfondant comme en témoigne Tcherniaïev, sur place en février 1982 pour le congrès du PC local :
Me promenant dans l’aéroport avec Alexandre Nikolaïevitch, - très complexé : neuf ans dans cette « relégation », soi-disant pour un article dans la Pravda critiquant le patriotisme. Plaintes pour revenir à la maison. Un homme qui, à mon grand étonnement, est certain du fait qu’il pourrait faire quelque chose, si on lui offre une réelle latitude d’action172.
105Par la suite, Iakovlev était revenu brièvement à Moscou, à la mi-mai 1983, pour préparer la visite de Gorbatchev au Canada173. Puis il l’avait accueilli à l’ambassade soviétique de Toronto. À la suite de ce séjour, ce dernier rappela Iakovlev à Moscou pour diriger l’IMEMO en septembre 1983 après le décès d’Inozemtsev. Gorbatchev commença dès lors à faire appel à l’institut pour parfaire sa connaissance des affaires internationales174. Iakovlev devint ainsi un fréquent visiteur du soir à partir de 1983, les deux hommes s’entretenant souvent de ces questions175. Iakovlev retrouve son ancienne fonction de speech writer ; et, en tant que directeur de l’IMEMO, il rejoint l’équipe chargée de rédiger le volet international du programme du PCUS pour 1984 que Gorbatchev coordonne. Dans cette équipe, on retrouve aussi Zagladine et Bovine176.
106Ce sont enfin ses liens avec les mondes académiques qui permettent en partie à Gorbatchev d’accéder au poste suprême. En effet, il s’était rapproché du tout-puissant Gromyko, membre du Politburo et ministre des Affaires étrangères par l’intermédiaire du fils de ce dernier, Anatoli, académicien spécialiste de l’Afrique177. L’appui du responsable du MID est déterminant dans son élection au poste de secrétaire général, en mars 1985 : ce fut en effet Gromyko qui proposa la candidature de Gorbatchev. Ce dernier faisait pratiquement l’unanimité, et l’ancienne garde était prête à travailler avec lui, comme l’écrit Iakovlev178. Le 11 mars 1985, Gromyko ouvre la session du Politburo :
Quels traits de caractère sautent aux yeux lorsque l’on envisage la candidature de Mikhaïl Sergueïevitch ? Premièrement - c’est sa permanente énergie créatrice, ses efforts pour faire plus, et mieux. Deuxièmement, ses rapports avec les gens. Or, plus haut un homme est placé, plus son aptitude à savoir y faire avec les gens joue un grand rôle. […] Je n’ai jamais entendu que chez M. S. prévalaient les intérêts personnels. Non, il pose toujours au premier plan ceux du Parti, de la société, du peuple. Troisièmement, il jouit d’une grande expérience dans le travail du Parti, le travail au kraïkom mais aussi au centre [… ]179.
107Après les compliments d’usage des autres membres du Politburo, la session se clôt et Gorbatchev déclare :
Nous vivons une période de transition très complexe. Notre économie a besoin d’un grand dynamisme. Ce dynamisme est nécessaire à notre démocratie, au développement de notre politique extérieure. […] Nous n’avons pas besoin de changer notre politique : elle est bonne, juste […]. Nous devons choisir des thèmes, aller de l’avant, mettre en lumière les insuffisances et les dépasser, voir en plus clair notre avenir radieux […]180.
108Ce 11 mars 1985, le plenum du Comité central du PCUS doit s’ouvrir et Gorbatchev être élu secrétaire général. Cet homme, dynamique et plein d’espoir pour l’avenir de son pays, espère qu’il sera à la hauteur de sa mission : redonner une nouvelle vigueur à l’Union soviétique, en continuité avec la politique traditionnelle du Parti. Près de cinq ans plus tôt, à Moscou, le 22 février 1980, Brejnev avait déclaré devant les électeurs de l’okroug de Baoumansk :
Les années 1970 sont derrière nous, et déjà, une nouvelle décennie arrive et sans doute, chacun d’entre nous se demande : comment seront-elles, ces années 1980 ? Que nous apporteront-elles ? Quel sera, alors, le destin du peuple ? […] Bien sûr, le futur recèle toujours des surprises181…
109La période 1977-1985 fut caractérisée par une tension internationale croissante, dont l’année 1983 constitua sans conteste le point culminant. De prime abord, la politique du Kremlin pouvait sembler dangereusement agressive et motivée par une ambition expansionniste sur tous les fronts : en Europe, avec l’installation des SS 20, en Afghanistan, avec l’intervention des troupes soviétiques en décembre 1979. Mais cette impression initiale doit être tempérée par l’examen plus attentif des archives soviétiques disponibles à ce jour. Le Politburo semble plutôt avoir été enfermé dans la spirale de ses engagements idéologiques et stratégiques que désireux d’une politique d’expansion généralisée. Les débats durant la crise polonaise, ou encore au sujet de la légitimité d’une intervention en Afghanistan, montrent bien que les intérêts de l’URSS semblent prendre le pas sur sa mission idéologique. Il s’agit autant de ses intérêts économiques que de son positionnement international : la Détente et le dialogue avec les États-Unis sont à maintes reprises évoqués dans les discussions, et le risque de les voir définitivement enterrés devient une réelle source d’inquiétude.
110Malgré tout, dans ce contexte difficile, les décisions du Politburo prises au cours de ces années témoignent de remises en question partielles des principaux axes de la politique étrangère soviétique. La première allait à la mission d’assistance aux pays frères. Devait-on soutenir à tout prix les mouvements de libération nationale, au détriment des intérêts propres de l’Union soviétique ? Le cas afghan montrait bien les hésitations du Kremlin à ce sujet. La deuxième concernait l’unité du Mouvement communiste international qui devait absolument être préservée, ce qu’illustre le refus très net du PCUS de provoquer un schisme irréversible avec les hérétiques de l’Ouest. La troisième se rattachait à la doctrine Brejnev, qui fut rejetée dans les faits car la force ne fut pas utilisée en Pologne. Ces remises en cause nous paraissent fondamentales dans la mesure où elles créent une ouverture politique pour de possibles réformes, déjà envisagées sous Andropov.
111Toutefois, au cours de ces années, l’URSS continue à raisonner en position de force, ce dont témoigne sa doctrine militaire inchangée, de même que sa vision d’une sécurité qui ne peut être garantie que par des moyens supérieurs à ceux de l’adversaire. D’où la décision d’installer les SS 20, afin de se prémunir contre une modernisation future des arsenaux américains stationnés en Europe occidentale. D’où, également, le maintien de l’investissement financier très lourd consacré à la production d’armements. Après la mort de Brejnev, son successeur Andropov cherche à repenser les priorités de l’Union soviétique. Son projet pour l’URSS est porté par une dimension autarcique : développer le potentiel économique et militaire soviétique, renforcer l’intégration du bloc de l’Est de manière à pouvoir négocier les conditions d’une Détente avec l’Occident en position de force et de moins dépendre de ce dernier.
112Son protégé, Gorbatchev, parfait son apprentissage politique au cours de ces années, aidé en cela par la nébuleuse des conseillers, académiciens, speech writers et consultants qui gravitent déjà depuis de nombreuses années dans les hautes sphères. Or ces hommes ont une vision politique bien différente de celle des membres du Politburo. Pour eux, l’Union soviétique doit totalement repenser sa stratégie internationale, en raisonnant non pas en position de force, mais à l’inverse, en donnant la priorité au dialogue, afin de ne pas se couper des flux économiques et technologiques essentiels à sa survie, au regard des vastes innovations technologiques qui apparaissent alors à l’Ouest - l’informatique en particulier. Au fil des années, ces hommes ont forgé une rhétorique solide et un discours convaincant, cantonnés jusqu’alors aux champs de la recherche ou de la propagande. Ils disposent d’une bonne connaissance des questions du désarmement et d’une série de propositions innovantes pour réanimer une Détente moribonde. Mais surtout, beaucoup d’entre eux rêvent d’un grand tournant idéologique, qui pourrait harmoniser enfin les voix discordantes du discours et de la pratique, en redonnant au PCUS le souffle révolutionnaire qu’il semble avoir perdu.
Notes de bas de page
1 Vladimir Vyssotski, « L’ornière », poème et chanson de 1972.
2 Institut national de l’audiovisuel (INA), 23 février 1981, journal de 13 heures de TF1, « Discours de Brejnev » (http://www.ina.fr/, consulté le 7 janvier 2014).
3 Odd Arne Westad (éd.), The Fall of Détente : Soviet-American Relations During the Carter-Brezhnev Years, Oslo, Scandinavian University Press, 1997, p. 13.
4 Mario Del Pero, Henry Kissinger and the Shaping of American Foreign Policy, Ithaca, Cornell University Press, 2010, p. 13.
5 Les travaux et conférences conduits par le Carter-Brezhnev Project insistent sur l’érosion progressive de la Détente, de 1977 à 1979 (http://nsarchive.gwu.edu/carterbrezhnev/, consulté le 7 novembre 2014).
6 Barbara J. Keys, Reclaiming American Virtue : The Human Rights Revolution, Cambridge, Harvard University Press, 2014.
7 Ibid.
8 Daniel C. Thomas, The Helsinki Effect : International Rights, Human Norms and the Demise of Communism, Princeton, Princeton University Press, 2001.
9 National Intelligence Estimate (NIE) 11-4-78, « Soviet Goals and Expectations in the Global Power Arena », cité dans Donald P. Steury, Intentions and Capabilities : Estimates on Soviet Strategic Forces, 1950-1983, Washington DC, Central Intelligence Agency (CIA) History Staff, Center for Study of Intelligence, 1996, doc. 38, p. 469-470.
10 Voir la recension de ces divers travaux dans Odd Arne Westad (éd.), The Fall of Détente…, op. cit., p. 3-7.
11 Voir le site du Carter-Brezhnev Project : http://nsarchive.gwu.edu/carterbrezhnev/, consulté le 10 septembre 2013.
12 Robert D. English, Russia and the Idea of the West…, op. cit.
13 Douglas R. Weiner, A Little Corner of Freedom : Russian Nature Protection from Stalin to Gorbachev, Berkeley, University of California Press, 1999.
14 Anatoli Tcherniaïev, Sovmestnyi iskhod…, op. cit., p. 227.
15 Georges-Henri Soutou, La guerre de Cinquante Ans…, op. cit., p. 576, 577.
16 Marie-Pierre Rey, « Le Département international du Comité central du PCUS… », art. cité, p. 191.
17 Anatoli Tcherniaïev, Sovmestnyi iskhod…, op. cit.
18 Maud Bracke, Which Socialism, Whose Détente ? Western European Communisme and the Czecoslovak Crisis of 1968, Budapest, CEU Press, 2007, p. 323.
19 Marco Di Maggio, « PCI, PCF et la notion de “centre”. Enjeux stratégiques et questions identitaires des PC de l’Europe occidentale », Cahiers d’histoire. Revue d’histoire critique, 112-113, 2010, p. 6-8 (http://chrhc.revues.org/2119, consulté le 25 décembre 2013).
20 Olga Narkiewicz, The End of the Bolshevik Dream, Londres, Routledge, 1990, p. 87-90.
21 Marie-Pierre Rey, « Le Département international du Comité central du PCUS… », art. cité.
22 Anatoli Tcherniaïev, Sovmestnyi iskhod…, op. cit., p. 225, 227, 237, 239.
23 Marie-Pierre Rey, « Le Département international du Comité central du PCUS… », art. cité.
24 Anatoli Tcherniaïev, Sovmestnyi iskhod…, op. cit., p. 299, 334, 335, 339.
25 Marie-Pierre Rey, « Le Département international du Comité central du PCUS… », art. cité, p. 188.
26 Voir le chapitre IV.
27 Anatoli Tcherniaïev, Sovmestnyi iskhod…, op. cit., p. 299.
28 Ibid., p. 339.
29 Andrzej Paczkowski, Malcolm Byrne, « The Polish Crisis : Internal and International Dimensions », dans Andrzej Paczkowski, Malcolm Byrne (éd.), From Solidarity to Martial Law : The Polish Crisis of 1980-1981, A Documentary History, Budapest, CEU Press, 2007, p. 1-44.
30 Mark Kramer, « Soviet Deliberation during the Polish Crisis, 1980-1981 », Cold War International History Project, Special Working Paper, 1, avril 1999.
31 Vojtech Mastny, « The Soviet Non Invasion of Poland in 1980-981 and the End of the Cold War », Europe-Asia Studies, 2, 1999, p. 189-211.
32 Matthew Ouimet, The Rise and Fall of Brezhnev Doctrine in Soviet Foreign Policy, Chapel Hill, University of North Carolina Press, 2003.
33 Andrzej Paczkowski, From Solidarity to Martial Law…, op. cit.
34 Matthew Ouimet, The Rise and Fall of Brezhnev Doctrine…, op. cit., p. 136, 140, 173-174.
35 Ibid., p. 147.
36 PHP Archives, « Session du Politburo », 10 décembre 1981.
37 Ibid.
38 Voir le chapitre I.
39 ARAN, fond IEMSS 1933, delo 017s-33, 5 janvier-17 juin 1981, cité dans Matthew Ouimet, The Rise and Fall of Brezhnev Doctrine…, op. cit., p. 173-174.
40 William Richard Smyser, From Yalta to Berlin : The Cold War Struggle over Germany, New York, Saint Martin’s Griffin, 1999, p. 279-288.
41 Jonathan Haslam, « Moscow’s Misjugment in Deploying SS-20 Missiles », dans Leopoldo Nuti, Frédéric Bozo, Marie-Pierre Rey, Berndt Rother (éd.), The Euromissile Crisis and the End of the Cold War, 1977-1987, Stanford, Stanford University Press, 2015.
42 PHP Archives, Archives du ministère des Affaires étrangères (AMZV, Prague), C.j. 018.564/79, p. 2, « Discours d’Andreï Gromyko », 5 décembre 1979 ; PHP Archives, Archives fédérales allemandes (direction militaire, BA-MA), Freiburg i. Br., DVW 1/71036 et DVW 1/71037, « Mesures des forces militaires unies en accord avec l’initiative de la paix proposée dans le discours de L. I. Brejnev du 6 octobre 1979 », « Discours de Koulikov, Berlin 3 décembre 1979 », p. 63-64.
43 Grigori Kornienko, Kholodnaya Voïna, svedetel’stvo ee outchastnika, Moscou, Olma Press, 1994, p. 241-242.
44 Wjatscheslaw Keworkow, Der Geheime Kanal, Berlin, Rowohlt, 1995, p. 192-224.
45 Paul Nitze (1907-2004) est à l’époque le chef des négociateurs en charge de la question des forces nucléaires intermédiaires en Europe.
46 William Richard Smyser, From Yalta to Berlin…, op. cit., p. 296-297.
47 Il semble que les campagnes menées en RFA par les mouvements écologistes, antimilitaristes et antinucléaires furent très largement soutenues par Moscou, mais par le biais des PC plutôt que par le KGB. Voir John Prados, How the Cold War Ended : Debating and Doing History, Washington, Potomac Books, 2011, p. 164.
48 William Richard Smyser, From Yalta to Berlin…, op. cit., p. 297.
49 Anatoli Tcherniaïev, Sovmestnyi iskhod…, op. cit., p. 319.
50 Artemy Kalinovsky, « The Blind Leading the Blind : Soviet Advisors, Counter-Insurgency and Nation-Building in Afghanistan », CWIHP Working Paper, 60, janvier 2010 ; Vladimir Snegirev, Valery Samunin, The Dead End : The Road to Afghanistan, Washington, National Security Archive, 2012 (http://nsarchive.gwu.edu/, consulté le 23 avril 2013).
51 Vladimir Snegirev, Valery Samunin, The Dead End…, op. cit., p. 1-10.
52 RGANI, Fond 5, opis 63, delo 193, l.33, « Session du Politburo », 18 mars 1979, CWIHP e-dossier 4, « Documents on the Soviet Intervention in Afghanistan », p. 70.
53 Vladimir Snegirev, Valery Samunin, The Dead End…, op. cit., p. 71-72.
54 Artemy Kalinovsky, « The Blind Leading the Blind… », art. cité, p. 2 ; Vladimir Snegirev, Valery Samunin, The Dead End…, op. cit., p. 584, 619, 621, 628, 660, 663.
55 Vladimir Snegirev, Valery Samunin, The Dead End…, op. cit., p. 660, 674.
56 Anatoli Tcherniaïev, Sovmestnyi iskhod…, op. cit., p. 386.
57 Archives du Cold War International History Project (CWIHP), « Some Ideas About Foreign Policy Results of the 1970s (Points) of Academician O. Bogomolov of the Institute of the Economy of the World Socialist System sent to the CC CPSU and the KGB », 20 janvier 1980.
58 Le Club de Rome est un groupe de réflexion réuni à partir de 1968 et qui connut une renommée internationale en publiant en 1972 son rapport sur les limites de la croissance.
59 Vadim Zagladine, « I.T . Frolov i razrabotka filossofii global’nyh problem », dans Vladislav A. Lektorski (éd.), Ivan Timofeïévitch Frolov, Moscou, Rosspen, 2010, p. 244-252.
60 Ivan Frolov, « Na pouti novoï naouke o jizn’i », Priroda, 9, 1973, p. 22-26.
61 Id., « Filossofii global’nykh problem », Voprossy Filossofii, 2, 1980, dans Vladislav A. Lektorski (éd.), Ivan Timofeïévitch Frolov, op. cit., p. 211, 239.
62 Piotr Tcherkassov, IMEMO…, op. cit., p. 399.
63 Vladimir N. Ignatiev, « 20 let v naoutchnom soviete po filossofskim i sotsial’nym problemam naouki i tehniki », dans Vladislav A. Lektorski (éd.), Ivan Timofeïévitch Frolov, op. cit., p. 36, 227.
64 Nikolaï Inozemtsev (éd.), Global’nyie problemy sovremennosti, Moscou, Naouka, 1981.
65 Piotr Tcherkassov, IMEMO…, op. cit., p. 399.
66 Archives de l’International Research and Exchange Board (IREX), IREX Report, 1976- 1977, p. 61.
67 Nikolaï Leonov, Likholetie, Sekretnye Missi, Moscou, Terra, 1997, p. 113-114.
68 Gueorgui Arbatov, Anatoli Gromyko, Vitali Jourkine, SSHA : naoutchno-tehnitcheskaya revoloutsiya I tendentsii vneichniei politiki, Moscou, Mejdounarodnye otnochenia, 1974, p. 209.
69 Anatoli Tcherniaïev, Sovmestnyi iskhod…, op. cit., p. 200.
70 Voir les témoignages collectés accessibles sur le site de l’université George Washington, http://www.nsarchive.gwu.edu (consulté le 2 mars 2012) : John Hines, Ellis Mishulovich, John Shull (éd.), BDM Soviet Intentions, 1965-1985.
71 Thierry Malleret, Murielle Delaporte, L’Armée rouge à l’épreuve de la Perestroïka, Bruxelles, Complexe, 1991, p. 99.
72 Krasnaya Zvezda, 23 septembre, 1983, p. 2.
73 Thierry Malleret, Murielle Delaporte, L’Armée rouge…, op. cit., p. 31.
74 Nikolaï Ogarkov, « Teorititcheskii arsenal voïennogo roukovoditela », Krasnaya Zvezda, 3 septembre 1971.
75 Izvestiya, 9 mai 1982.
76 Interview avec Vitali Kataïev, mai 1993, dans John Hines, Ellis Mishulovich, John Shull (éd.), BDM Soviet Intentions, 1965-1985, 2, Soviet Post-Cold War Testimonial Evidence, op. cit., p. 97.
77 Interview avec Boris Strogonov, mars 1993, dans ibid., p. 133.
78 Interview avec Gélii Viktorovitch Baténine, 6 août 1993, dans ibid., p. 8-9.
79 Interview avec Andrian Danelevitch, 21 et 24 septembre 1992, dans ibid., p. 36.
80 Anatoli Tcherniaïev, Sovmestniy iskhod…, op. cit., p. 269.
81 AGF, Fond 10, opis 2, « Interview avec V. L. Kataïev ».
82 Alexandre Morozov, Tanki i liudi, dnievnik glavnogo konstrouktora, Moscou, 2008, 6 mai 1976, http://militera.lib.ru/db/morozov_aa/index.html.
83 Interview avec Andrian Danelevitch, 21 et 24 septembre 1992, dans John Hines, Ellis Mishulovich, John Shull (éd.), BDM Soviet Intentions, 1965-1985, op. cit., p. 36.
84 RGANI, Fond 5, opis 88 delo, 152,1. 9, « Lettre du Comité pour la science et la technique au CC sur la participation de représentants soviétiques dans le symposium international sur le partenariat industriel entre l’Est et l’Ouest », 2 juin 1982.
85 Evguenyi Tchazov, Zdorovie i vlast’, Vospominania « kremlevskogo vratchia », Moscou, Novosti, 1992.
86 Owen David, In Sickness and in Power : Illness in Heads of Government During the Last 100 Years, Londres, Methuen, 2008.
87 Evguenyi Tchazov, Zdorovie i vlast’…, op. cit., p. 113, 115, 128.
88 Ibid., p. 126, 128, 129.
89 Anatoli Tcherniaïev, Sovmestnyi iskhod…, op. cit., p. 192. Il s’agit du jardin d’hiver de la datcha de Brejnev, à Zavidovo, où se réunissaient les speech writers.
90 Evguenyi Tchazov, Zdorovie i vlast’…, op. cit., p. 126, 139, 140.
91 Archives Volkogonov, Reel 17, papka 43, « Fragments du journal de Brejnev », 15 juillet 1976.
92 Voir le chapitre I.
93 OSCBL, Ms Eng. c. 5682, G. 68. « Atelier de Pugwash sur la crise actuelle des forces nucléaires en Europe, 1980 ».
94 OSCBL, Ms Eng. c. 5680, G. 47, « Atelier sur la crise actuelle des forces nucléaires en Europe ».
95 OSCBL, Ms Eng. c. 5682, G. 69, « Atelier de Pugwash sur la crise actuelle des forces nucléaires en Europe, Genève, Suisse », 19-20 janvier 1980.
96 Martin Kaplan (1917-2012), vétérinaire américain, est membre du mouvement Pugwash depuis 1958, dont il est le secrétaire général à partir de 1976.
97 OSCBL, Ms Eng. c. 5682, G. 71, « Lettre de M. Kaplan à V. Zagladine », 17 mars 1982.
98 Anatoli Tcherniaïev, Sovmestnyi iskhod…, op. cit., p. 477.
99 Evgueni Velikhov, Ia na valenkah poedou v 35-yi god, Vospominania, Moscou, Astrel’, 2010, p. 62.
100 RGANI, Fond 89, opis 49, delo 75, « Sur les discussions préalables de l’Académie des sciences avec l’Académie des sciences américaine », 16 décembre 1980 ; « Note de S. Trapeznikov, responsable du Département des sciences et établissements scientifiques et d’A. S. Tcherniaïev, adjoint du directeur du Département international », décembre 1980.
101 RGANI, Fond 5, opis 88, delo 152, l. 25, 26, 27, « De l’Académie des sciences au CC, sur la seconde rencontre des scientifiques de l’Académie des sciences de l’URSS et de l’Académie des sciences des USA sur les problèmes de sécurité internationale et le contrôle des armements », 3 novembre 1982.
102 Evgueni Velikhov, Ia na valenkakh poedou…, op. cit., p. 73.
103 RGANI, Fond 5, opis 88, delo 152, doc. cité, l. 25.
104 Ce comité a été créé en 1980 au sein de l’Académie des sciences américaine.
105 RGANI, Fond 89, opis 49, delo 75, l. 2, « Note de S. Trapeznikov responsable du Département des sciences et établissements scientifiques, et d’Anatoli Tcherniaïev, adjoint du responsable du Département international au CC », décembre 1980.
106 RGANI, Fond 5, opis 88, delo 152, l. 16, l. 17 « Sur la déclaration des physiciens européens contre la guerre », 20 juillet 1982.
107 Matthew Evangelista, Unarmed Forces…, op. cit., p. 161.
108 Geoffrey Wiseman, « The Palme Commission, New Thinking about Security », dans Ramesh Thakur, Andrew F. Cooper, John English (éd.), International Commissions and the Power of Ideas, New York, United Nations Press, 2005, p. 46-48.
109 Archives Boukovski, Soviet Archives, CT/2337/54, « Sur la participation de représentants soviétiques dans le travail de la commission internationale sur le désarmement et la sécurité », 14 novembre 1981, l.1, 5-6.
110 Detlev Wolter, Common Security in outer Space and International Law, Genève, United Nations Publications, 2006, p. 117.
111 Archives Boukovski, Soviet Archives, « Sur la participation à la conférence de la commission internationale sur le désarmement et la sécurité », 3-9 décembre 1981, l. 23.
112 Gueorgui Arbatov, Jizn’, Sobytia, Lioudi, op. cit., p. 264.
113 Anatoli Tcherniaïev, Sovmestnyi iskhod…, op. cit., p. 527.
114 Discours d’investiture de Ronald Reagan du 20 janvier 1981.
115 Bien qu’Andropov ne fût au pouvoir que de novembre 1982 à février 1984, nous verrons dans quelle mesure les nouveautés qu’il a initiées pourraient avoir eu des répercussions jusqu’en 1985, d’où le choix de ces bornes chronologiques.
116 Evgueni Velikhov, Ia na valenkakh poedou…, op. cit., p. 73.
117 Archives Volkogonov, Reel 17, Andropov Papers, « Lettre de Iouri Andropov à Leonid Brejnev », 8 janvier 1976, l. 6.
118 Ibid., l. 11, 12, 15.
119 Archives Volkogonov, Reel 17, Andropov-Tchernenko Files, « Session du Politburo », 18 novembre 1982, p. 458.
120 Stephen Kotkin, Jan T. Gross, Uncivil Society : 1989 and the Implosion of the Communist Establishment, New York, Modern Library Edition, 2009, p. 25-26.
121 Archives Volkogonov, Reel 17, « Session du Politburo », 9 septembre 1982, p. 348-349.
122 Ibid.
123 PHP Archives, SAPMO, DC/20/I/3/1908, « Discours de Iouri Andropov à Prague », 4 janvier 1983, doc. 98, p. 45.
124 Ibid., p. 62.
125 PHP Archives, Archives fédérales d’Allemagne (DBA), département militaire (BA-MA), Freiburg i. Br DVW 1/7104, « Discours du ministre de la défense Oustinov à Sofia à la 16e session du comité des ministres de la défense du pacte de Varsovie », 5 décembre 1983, doc. 102, p. 94.
126 Ibid., p. 93.
127 PHP Archives, SAPMO, DC/20/I/3/1908, « Discours de Iouri Andropov à Prague », 4 janvier 1983, doc. 98.
128 PHP Archives, DBA, BA-MA, Freiburg i. Br DVW 1/7104, « Discours du ministre de la Défense Oustinov à Sofia à la 16e session du comité des ministres de la Défense du pacte de Varsovie », 5 décembre 1983, doc. 102, p. 92.
129 Irina Bystrova, « Voienno promychlennyi kompleks SSSR na mejdounarodnoï arene », Otechestvennaya istoriya, 2, 2006, p. 56-73.
130 CWIHP, bulletin 4, 1994, « Session du Politburo », 31 mai 1983, p. 77, 79.
131 PHP Archives, SAPMO, DC/20/I/3/1908, « Discours de Iouri Andropov à Prague », 4 janvier 1983, doc. 98, p. 56, 60.
132 Archives du ministère de la Défense britannique (FCO Archives), « Soviet Concerns about a surprise NATO attack », 10 avril 1984, p. 1, documents transmis par Peter Burt au Nuclear Info Service (http://nuclearinfo.org/, consulté le 20 avril 2014).
133 Leur installation débutera en novembre 1983.
134 Robert Gates, From the Shadows : The Ultimate Insider’s Story of Five Presidents and How They Won the Cold War, New York, Simon and Shuster, 2007, p. 267.
135 « Stasi Note on Meeting Between Minister Mielke and KGB Deputy Chairman Kryuchkov », 19 septembre 1983 (BStU), MfS, ZAIG 5306, p. 1-19 (http://digitalarchive. wilsoncenter.org, consulté le 23 mai 2013).
136 Ibid.
137 Pravda, 20 septembre 1983. La zone survolée par erreur par celui-ci était en effet hautement stratégique et pouvait abriter des installations nucléaires.
138 Oleg Gordievsky, Christopher Andrew, KGB : The Inside Story, Londres, Hooder and Stoughton, 1990 ; Instructions from the Center : Top Secret Files from KGB Foreign Operations, 1975- 1985, Londres, Frank Cass, 1992.
139 Acronyme russe pour « attaque nucléaire surprise », RYaN en anglais.
140 Oleg Gordievsky, Christopher Andrew, KGB : The Inside Story, op. cit.
141 Danish Institute for International Studies (éd.), Danemark under den kolde krig : Den sikkerhedspolitiske situation, 1945-1991, Copenhague, Danish Institute for International Studies, 2003, vol. 3, p. 503-516.
142 Voir à ce sujet Oleg Gordievsky, Christopher Andrew, KGB : The Inside Story, op. cit.
143 Voir à ce sujet les publications en ligne de l’université George Washington (http://nsarchive.gwu.edu/, consulté le 22 décembre 2014), ainsi que Dmitry Adamsky, « Not Crying Wolf : Soviet Intelligence and the 1983 War Scare », dans Leopoldo Nuti, Frédéric Bozo, Marie-Pierre Rey, Berndt Rother (éd.), The Euromissile Crisis and the End of the Cold War, 1977-1987, Stanford, Stanford University Press, 2015 ; Vojtech Mastny, « How Able Was “Able Archer” ? Nuclear Trigger and Intelligence in Perspective », Journal of Cold War Studies, 11/1, 2009, p. 108-123.
144 PHP Archives, DBA, BA-MA, DVW 1/71041, « Déclaration du ministre de la Défense Dmitri Oustinov à la réunion du Conseil des ministres de la Défense du Pacte de Varsovie », Sofia, 5 décembre 1983, doc. 102.
145 FCO Archives, « Soviet Concerns about a surprise NATO attack », 10 avril 1984, p. 1, documents transmis par Peter Burt au Nuclear Info Service (http://nuclearinfo.org/, consulté le 2 mars 2015).
146 Ibid., p. 2.
147 Margaret Thatcher Fondation Archives, PREM19/1394 f 9, « Message de Margaret Thatcher à Ronald Reagan », 22 décembre 1984, p. 1.
148 Andreï Gratchev, La chute du Kremlin. L’Empire du non-sens, Paris, Hachette (Vie quotidienne), 2004, p. 51.
149 Archives Volkogonov, Reel 17, Andropov Papers, « Lettre de Iouri Andropov à Leonid Brejnev », 8 janvier 1976.
150 Mikhaïl Gorbatchev, Mémoires…, op. cit., p. 65-83, 86, 92, 130.
151 RGANI, Fond 89, opis 42, delo 68, l.1, « Session du Politburo », 27 novembre 1978.
152 Archives Volkogonov, Reel 17, « Andropov-Tchernenko Files », « Protocole no 87 de la session du Politburo du CC PCUS », 2 décembre 1982.
153 Mikhaïl Gorbatchev, Mémoires…, op. cit., p. 195.
154 Anatoli Tcherniaïev, Sovmestnyi iskhod…, op. cit., p. 537.
155 Mikhaïl Gorbatchev, Mémoires…, op. cit., p. 204-207.
156 Archives Volkogonov, Reel 17, « Andropov-Tchernenko Files », Rapport du département des affaires courantes du CC PCUS : « Bilan de l’activité organisationnelle du Politburo et du secrétariat du CC PCUS pour l’année 1984 », p. 133.
157 Stephen Cohen, Katrina Van Den Heuvel, Voices of the Glasnost : Interviews with Gorbachev’s Reformers, New York, W. W. Norton, 1989, p. 160.
158 Anatoli Tcherniaïev, Sovmestnyi iskhod…, op. cit., p. 560.
159 Ibid.
160 Alexandre Iakovlev, Omout Pamiati, op. cit., p. 229.
161 Archives Volkogonov, Reel 17, « Session du Politburo », décembre 1982.
162 Vetchernyaya Moskva, 51, 21 mars 2002.
163 Roald Sagdeev, The Making of a Soviet Scientist : My Adventures in Nuclear Fusion and Space from Stalin to Star Wars, New York, Wiley, 1994, p. 264.
164 Le rapport de Novossibirsk porte sur le perfectionnement de la production socialiste et les objectifs de la sociologie économique ; il fut présenté par Tatiana Zaslavskaya à un chercheur de l’Institut de Novossibirsk en 1983. Confidentiel, il faisait un tableau très sévère de l’économie du pays.
165 Stephen Cohen, Katrina Van Den Heuvel, Voices of the Glasnost…, op. cit., p. 118.
166 Andreï Gratchev, Le mystère Gorbatchev. La terre et le destin, Monaco, Éditions du Rocher, 2001, p. 101-102.
167 Mikhaïl Gorbatchev, Mémoires…, op. cit., p. 187.
168 Stephen Cohen, Katrina Van Den Heuvel, Voices of the Glasnost…, op. cit., p. 160.
169 Nikolaï Inozemtsev, « Outchenyi, roukovoditel’, tchelovek », MEiMO, 4, 1991, p. 106.
170 Stephen Cohen, Katrina Van Den Heuvel, Voices of the Glasnost…, op. cit., p. 312.
171 Anatoli Tcherniaïev, My Six Years with Gorbachev, University Park, Pennsylvania State University Press, 2000, p. 14-15.
172 Id., Sovmestnyi iskhod…, op. cit., p. 474-475.
173 Ibid., p. 534.
174 Alexandre Iakovlev, Omout Pamiati, op. cit., p. 221, 222.
175 Valeri Boldin, Ten Years That Shook The World : The Gorbachev Era as Witnessed By His Chief Of Staff, New York, Basic Books, 1994, p. 43 ; Alexandre Iakovlev, Omout Pamiati, op. cit., p. 229.
176 Anatoli Tcherniaïev, Sovmestnyi iskhod…, op. cit., p. 566.
177 Mikhaïl Gorbatchev, Mémoires…, op. cit., p. 219.
178 Alexandre Iakovlev, Omout Pamiati, op. cit., p. 443.
179 RGANI, Fond 89, opis 36, delo 16, l.3, « Réunion du Politburo », 11 mars 1985, l. 13.
180 Leonid Ilitch Brejnev, Nach kurs : mirnoe sozidanie, Moscou, Izdatel’stvo polititcheskoïliteratoury, 1980, p. 14.
181 Discours de Brejnev devant les électeurs de l’okroug de Baoumansk, 22 février 1980.
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