Eroupe(s)
Europe du Nord, Europe du Sud
p. 182-185
Texte intégral
1En 1995, l’historien allemand et grand comparatiste Harmut Kaelble dressait pour Actes de la recherche en sciences sociales une « liste des ouvrages et articles comparatifs européens en histoire sociale de l’Europe aux xixe et xxe siècles ». L’Allemagne figurait dans près des deux tiers des comparaisons (soit 90 des 139 travaux citant nommément les territoires comparés, sur 219 travaux au total). La Grande-Bretagne, la France et, dans une moindre mesure, les États-Unis servaient fréquemment de point de comparaison, tandis qu’apparaissaient plus ponctuellement l’Autriche, les Pays-Bas, la Suède, la Suisse, la Belgique, le Danemark, la Bohême/Tchéquie et la Russie. En dehors de l’Italie (mentionnée dans quatre travaux comparatifs), l’Europe du Sud était en revanche pratiquement absente : aucune mention n’était faite ni de l’Espagne, ni du Portugal, ni de la Grèce (ou de l’Empire ottoman), ni d’aucune de leur ville ou région.
2Selon Kaelble, ces décalages tenaient aux traditions historiographiques des différents pays : alors que les historiens allemands étaient portés à la comparaison pour comprendre les origines sociales du nazisme, d’autres, comme les Espagnols par exemple, n’en avaient pas acquis l’habitude. Pourtant, l’historiographie post-franquiste avait bel et bien recours à la comparaison même si elle restait implicite. Dans les années 1970 à 1990, « l’échec » du pays à l’époque contemporaine était constamment référé aux modèles britannique ou français. Plus qu’à d’improbables traditions historiographiques, la faible présence du sud de l’Europe dans la liste de Kaelble devrait donc probablement être imputée aux inégales capacités des historiographies européennes à s’exporter, c’est-à-dire à être lues par les historiens d’autres pays en version originale ou traduite. Dans les années 1990, il était visiblement plus difficile pour les spécialistes du sud de l’Europe contemporaine de faire connaître leurs travaux, même s’ils étaient comparatistes, que pour ceux qui travaillaient sur les trois premières puissances européennes. Vingt-cinq ans après les propos de Kaelble, alors que les intégrations de l’Espagne, du Portugal ou de la Grèce à l’Union Européenne remontent déjà loin, peut-on dresser un constat différent ? Les récits non nationaux des xixe et xxe siècles permettent-ils désormais aux Européens d’accéder aussi facilement à l’histoire contemporaine du Portugal qu’à celle de l’Allemagne ?
3Une recherche sur la carte mentale de l’Europe qui sous-tend quelques grands travaux historiques montre que la situation a bel et bien évolué depuis l’article de Kaelble (cartes 1 et 2). En 1996 déjà, dans Histoire des intellectuels en Europe au xixe siècle, Christophe Charle partait de l’historiographie centrée sur la triade Allemagne/France/Grande-Bretagne (en mettant l’accent sur les deux premiers pays), mais il intégrait à la comparaison les territoires d’Europe du Sud et de l’Est. Pour un indice 100 de citation pour la France, l’Italie était mentionnée 64 fois dans le livre et l’Espagne 44 fois. En 2018, dans un ouvrage qu’il codirigeait avec Daniel Roche (L’Europe. Encyclopédie historique), cette triade restait dominante mais laissait davantage de place encore aux autres territoires européens. L’Italie était désormais citée 73 fois pour un indice 100 pour la France, et l’Espagne 55 fois.
4Depuis les années 1990 cependant, c’est moins l’histoire comparée de l’Europe que l’histoire globale qui s’est affirmée comme méthode dominante pour dépasser le cadre national en histoire contemporaine. Or l’histoire globale ne contribue pas nécessairement au rééquilibrage nord-sud de l’histoire européenne. Un historien espagnol des empires comme Josep M. Fradera a récemment tenté de le faire en comparant l’empire espagnol du xixe siècle avec ses équivalents français, britannique et nord-américain, mais rien ne dit qu’il sera écouté. Les grandes synthèses de Bayly et d’Osterhammel sur l’histoire du monde au xixe siècle ont quant à elles accentué le poids du Royaume-Uni et de l’Irlande au sein du récit sur l’histoire de l’Europe, comme le montrent les cartes 3 et 4 (qui minorent pourtant le phénomène car les entrées d’index par territoires coloniaux ont été exclues du décompte, et que l’Inde britannique y occupe une énorme place). Le collectif français Le monde au xixe siècle dirigé par Pierre Singaravélou et Sylvain Venayre corrige en partie ce tropisme en maintenant la France aux premières loges, mais il relègue pour ce faire l’Allemagne à un rôle secondaire (citée 66 fois pour un indice 100 pour la France et 95 pour la Grande-Bretagne, carte 5).
5Les pays du sud de l’Europe restent marginaux dans ces récits de la mondialisation. La péninsule Ibérique (Espagne et Portugal compris) n’apparaît que 34 fois au total dans le livre de Bayly pour 100 citations de la France, alors que l’Italie et ses États sont tout de même mieux traités (indice 75). Dans le livre d’Osterhammel, l’Espagne et l’Italie n’atteignent pas la moitié des citations de la Grande-Bretagne (indice 43 chacune), le Portugal le tiers (29) et la Grèce le quart (23). Même constat avec le collectif français qui laisse à l’Italie la place d’une demi-France (indice 49), tout comme à l’Espagne (47) ; à la Grèce autour du tiers (32) et au Portugal le quart (25).
6Dans leur effort louable pour dépasser le cadre national du récit historique, les historiographies transnationales butent sur des difficultés opposées. Les histoires sociales comparées de l’Europe contemporaine rééquilibrent le récit traditionnel de la modernité – centré sur les révolutions politiques françaises et sur la « révolution industrielle » britannique – par une comparaison systématique avec l’Europe germanique, et dans une moindre mesure avec l’Europe du Sud et de l’Est. Focalisées sur l’Europe continentale, elles ont souvent tendance à minorer l’importance des liens avec le reste du monde, territoires coloniaux ou non. Critique envers l’européocentrisme de cette historiographie, l’histoire globale intègre l’Asie, l’Afrique et l’Amérique à la comparaison. Mais elle tend pour ce faire à restreindre à nouveau l’histoire de l’Europe contemporaine à la Grande-Bretagne et à la France. Or une histoire « à parts égales » de la mondialisation contemporaine devrait tenir compte non seulement du rôle des sociétés non européennes, mais aussi de celui des Suds européens massivement présents par exemple dans les migrations mondiales. De même, elle devrait analyser les déséquilibres spécifiques qu’elle a provoqués tant sur les sociétés coloniales que sur celles du sud ou de l’est de l’Europe. Elle pourrait dès lors proposer un récit de l’époque contemporaine qui remette l’Europe à sa place dans le monde, tout en tenant compte de la diversité intra-européenne et de la domination exercée par les pays du Nord sur le reste du continent.
*Décompte dans les index. Les entrées de certains territoires (comme Allemagne, Empire allemand, Saxe, etc.) ont été additionnées, sauf pour les pages qui se répétaient.

Bibliographie
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Format
Indications bibliographiques
Christopher A. Bayly, The Birth of the Modern World, 1780-1914. Global Connections and Comparisons, Oxford, Blackwell, 2004.
Christophe Charle, Histoire des intellectuels en Europe au xixe siècle, Paris, Fayard, 1996.
Christophe Charle, Daniel Roche (dir.), L’Europe. Encyclopédie historique, Arles, Actes Sud, 2018.
10.3406/arss.1995.3136 :Harmut Kaelble, « La recherche européenne en histoire sociale comparative (xixe-xxe siècle) », Actes de la recherche en sciences sociales, 106-107, mars 1995, p. 67-79.
Jürguen Osterhammel, Die Verwandlung der Welt. Eine Geschichte des 19. Jahrhunderts, Munich, Beck, 2009 [consulté dans la traduction de Planeta, 2018].
Pierre Singaravélou, Sylvain Venayre (dir.), Histoire du monde au xixe siècle, Paris, Fayard, 2017.
Auteur
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Jeanne Moisand
Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
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