Racisme
L’Internationale raciologique fin-de-siècle
p. 162-164
Texte intégral
1Dans les années 1850-1890, une véritable « internationale raciologique » se constitue en Europe, aux États-Unis, jusqu’en Amérique latine et au Japon : des sociétés savantes, des cours, des chaires sont créés, des revues et des ouvrages publiés, des musées exposent des collections de crânes, des cerveaux momifiés aux côtés d’objets archéologiques et ethnologiques. Animée par une approche classificatoire, l’anthropologie se définit comme la « science des races » ; elle se dote de méthodes et d’outils anthropométriques afin d’appréhender la diversité physique et culturelle de l’homme, s’institutionnalise, obtient la reconnaissance des pouvoirs publics et académiques, diffuse ses enseignements dans l’espace public.
2Son importance se mesure aisément à travers le nombre de ses publications, son insertion dans les réseaux intellectuels et politiques nationaux, le dynamisme de ses échanges internationaux. La précocité de sa dimension internationale, l’importance de ses congrès et leur visibilité, la mise en place d’un Institut international attestent une dynamique transnationale. Cette nouvelle science s’est en effet construite grâce à un ensemble d’échanges savants et de pratiques de sociabilité entre les différentes communautés nationales : échanges de livres et de revues, traductions, comptes rendus, conférences et congrès internationaux, réseaux de correspondances et de sociétés savantes, circulation des étudiants et des savants, médiateurs, etc. Les processus d’interaction culturelle, passant par une multiplicité de contacts entre communautés savantes nationales, ont directement participé à la construction d’un savoir, à la mise au point de méthodes, d’outils, à la production d’une doxa commune, autant d’éléments constituants qui ont largement circulé au sein de la communauté internationale.
3Cependant, cette élaboration d’un savoir n’est qu’en partie le fruit d’une république transfrontalière de savants car d’autres logiques ont interféré, celle de la domination de certains centres intellectuels ou encore celle de rivalités scientifiques entre États. Tout savoir national se construit au sein de son propre espace national en se confortant auprès des savoirs des autres nations mais aussi en s’opposant à ceux-ci, donnant lieu à de fortes tensions entre les dimensions internationale et nationale, entre l’aspiration à construire une Internationale des savants et la volonté de conforter les ambitions scientifiques nationales. La construction transnationale de ce savoir anthropologique n’échappe pas non plus aux tentatives de domination intellectuelle de certains pays : des centres intellectuels dominants s’affirment, repérables par la direction des mobilités des étudiants, la forte présence de certaines communautés nationales dans les congrès, les langues utilisées.
4L’espace transnational est non seulement stimulant pour éclairer les mécanismes de construction d’un savoir, il constitue aussi un cadre pertinent d’étude des usages politiques différenciés d’une notion savante. C’est bien cette capacité à répondre aux différents enjeux politiques qui a assuré à la raciologie un succès dans des États aussi divers que la France laïque et républicaine, les monarchies constitutionnelles, la Russie tsariste puis communiste ou encore la Turquie kémaliste. Dans un contexte marqué par les fortes rivalités entre nations, l’anthropologie raciale a pu apporter sa contribution à la grande quête des origines et à l’affirmation des identités nationales qui traversent alors les sociétés européennes, des vieilles aux jeunes nations, des empires multiculturels aux nationalités en éveil. Son succès réside dans sa capacité à répondre à l’exacerbation des rivalités entre sociétés impériales, en revivifiant et « scientifisant » les vieux mythes des origines. Les nations se sont efforcées de prouver la spécificité de leur ethnogénèse, ont cherché à se rattacher aux plus glorieux ancêtres et, dans cette entreprise, les enquêtes anthropométriques étaient censées pallier les insuffisances des textes historiques. L’anthropologie raciale a ainsi, pendant quelques décennies, participé à la construction de cette « communauté politique imaginaire » (Benedict Anderson) que fut la nation.
5Pour une ancienne nation comme la France, remise en cause et menacée par l’affirmation de puissances rivales, la scientifisation du mythe gaulois a permis de chasser les doutes et les complexes. Contrairement à une légende bien installée dans l’historiographie, cette racialisation des identités collectives n’est pas un emprunt à une tradition allemande ; elle ne provient pas d’influences venues d’outre-Rhin auxquelles n’auraient pas su résister quelques intellectuels. Il y a bien une tradition française, solidement établie, qui a largement imprégné les sciences humaines, et qui a été nourrie par une rayonnante école française d’anthropologie. La dimension raciale des fondements de l’identité nationale a cohabité avec une dimension civique et politique qui, depuis la Révolution française, a aussi fait de la volonté d’adhésion à la nation un des éléments fondateurs de l’identité nationale. Loin de s’opposer, les deux logiques ont cohabité dès l’origine, cohabitation que déjà Sieyès incarnait en défendant à la fois la souveraineté populaire et l’origine gauloise de la nation française. Ces deux approches ont continué à coexister chez les penseurs du xixe siècle, comme l’illustrent notamment les écrits de Renan.
6Dans les nations en pleine expansion comme l’Angleterre, l’anthropologie raciale a nourri le vieux mythe anglo-saxon qui conforta les sentiments de supériorité et de grandeur d’une nation qui cumulait succès économique et expansion coloniale ; elle voulut aussi apporter sa contribution à la question de l’identité des régions périphériques du Royaume-Uni. L’« anglo-saxonnisme » américain se situe dans la lignée de son homologue britannique : sa racialisation au xixe siècle fut un moyen de crédibiliser un mythe nécessaire aux rêves de grandeur et de puissance d’une jeune nation, mais la pensée raciale trouva également un terrain fertile pour des raisons plus spécifiques au territoire américain. Pour résoudre la contradiction entre les idéaux révolutionnaires de liberté, d’une part, et l’esclavage des Africains et l’extermination des
7Indiens, d’autre part, il fallait, à l’âge de la Science, démontrer que leur altérité s’inscrivait dans une inégalité naturelle et biologique. La science des races fournit, enfin, à la jeune et dynamique Allemagne des arguments pour conforter son désir d’unification. C’est quelques décennies plus tard qu’elle fit la jonction avec les théories eugénistes et nationalistes pour apporter des réponses à une nation en proie à de profondes difficultés économiques et sociales, ainsi qu’à de brûlantes humiliations politiques.
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Bibliographie
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Format
Christophe Charle, Jürgen Schriewer, Peter Wagner (dir.), Transnational Intellectual Networks. Forms of Academic Knowledge and the Search for Cultural Identities, Francfort/New York, Campus Verlag, 2004, p. 9-14.
Christophe Charle, « Micro-histoire sociale et macro-histoire sociale. Quelques réflexions sur les effets des changements de méthode depuis quinze ans en histoire sociale », dans Christophe Charle (dir.), Histoire sociale, histoire globale ?, actes du colloque des 27-28 janvier 1989, Paris, Éditions de la MSH, 1993, p. 45-57.
Christophe Charle, Les intellectuels en Europe au xixe siècle. Essai d’histoire comparée, Paris, Seuil (L’univers historique), 1996.
Johan Heilbron Johan, Nicolas Guilhot, Laurent Jeanpierre, « Toward a Transnational History of the Social Sciences », Journal of the History of the Behavioral Sciences, 44/2, 2008, p. 146-16 [repris en français dans Gisèle Sapiro, L’espace intellectuel en Europe. De la formation des États-nations à la mondialisation xixe-xxie siècle, Paris, La Découverte, 2009].
10.1002/jhbs.20302 :Carole Reynaud-Paligot, De l’identité nationale. Science, race et politique en Europe et aux États-Unis. xixe-xxe siècles, PUF, 2011.
Auteur
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Carole Reynaud-Paligot
Docteure HDR en histoire contemporaine
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