Philosophie
La réception de Hegel en France et en Chine
p. 159-161
Texte intégral
1Dans les années 1820, lorsque Hegel acheva la construction de son ambitieux système philosophique, il avait en France un impact très limité. Nous avons compté la fréquence de l’apparition du mot « Hegel » dans la littérature française de la période 1800 à 2000 présente sur Google. Si, aux alentours de 1840- 1845, l’apparition du terme « Hegel » marque une nette tendance à la hausse, cela correspond à la période au cours de laquelle Victor Cousin s’efforça de réformer les programmes d’études philosophiques dans l’enseignement secondaire. Cependant, de 1851 à la fin de la Première Guerre mondiale, en dehors d’un petit pic en 1861, le terme apparaît généralement moins fréquemment. En 1861, Augusto Vera publia le premier ouvrage consacré à la philosophie de Hegel, L’hégélianisme et la philosophie. Ses traductions de Hegel devinrent aussi la principale voie d’accès au philosophe allemand en France. Si l’obscurité de la pensée hégélienne, conjuguée à la médiocrité des traductions, a probablement eu à cette époque une influence négative sur la propagation de la philosophie de Hegel en France, la principale raison de cette relative absence réside sans doute dans l’aggravation des conflits nationalistes entre la France et la Prusse dans la seconde moitié du xixe siècle. Deuxièmement, la philosophie positiviste d’Auguste Comte dominait les milieux universitaires français depuis la seconde moitié du xixe siècle, et par la suite, le fondement idéologique de la IIIe République française coïncida avec la doctrine durkheimienne et le néokantisme. En 1930, Alexandre Koyré dut ainsi s’excuser de n’avoir rien à dire dans un rapport intitulé « Rapport sur l’état des études hégéliennes en France », qui fut présenté au congrès de l’Association hégélienne internationale tenu à La Haye.
2Cependant, les universitaires français sont depuis lors et jusqu’aux années 1960 classés comme la génération des 3H (Hegel, Husserl et Heidegger) par Vincent Descombes. Selon lui, il y a deux raisons qui expliquent ce phénomène, à savoir l’intérêt renouvelé pour le marxisme et la pensée hégélienne après la révolution russe, ainsi que le séminaire « Introduction à la lecture de Hegel » d’Alexandre Kojève dans les années 1930, suivi passionnément par les acteurs principaux de la génération des 3H, comme Jacques Lacan, Maurice Merleau-Ponty, Raymond Aron et Georges Bataille, entre autres. Après les années 1960, la génération des 3H est passée à la génération de trois « maîtres du soupçon » (Marx, Nietzsche, Freud), mais l’influence de Hegel est tellement omniprésente que Michel Foucault déclare que « toute notre époque, que ce soit par la logique ou par l’épistémologie, que ce soit par Marx ou par Nietzsche, essaie d’échapper à Hegel ».
3Le processus de diffusion de Hegel en Chine s’y déroula dans le contexte de l’introduction des savoirs occidentaux. Après les défaites au terme des guerres de l’opium et de la guerre sino-japonaise en 1895, les intellectuels chinois commencèrent à se réveiller de leur rêve d’Empire céleste, et à considérer que la Chine ne pouvait être sauvée que par l’apprentissage de l’Occident. Ils étudièrent d’abord la technologie occidentale, en particulier la technologie militaire, puis la culture politique occidentale, le système juridique et enfin la philosophie occidentale. Selon Yang He et Deng Anqing, le développement de la philosophie hégélienne en Chine a connu quatre phases.
4La première phase débute avec la réforme des Cent Jours de 1898 et finit avec le mouvement du 4 mai 1919. Ainsi, en 1903, Ma Junwu, militant politique et alors étudiant chinois au Japon, publia un article dans le Sein Min Choong Bou (新民丛报) pour présenter et analyser pour la première fois la philosophie de Hegel. La deuxième phase commence après le mouvement du 4 Mai et s’achève en 1949. Un certain nombre de jeunes spécialistes hégéliens, diplômés d’universités étrangères de renom, sont rentrés en Chine et ont obtenu des postes dans des établissements d’enseignement supérieur chinois. La traduction des œuvres originales de Hegel a alors été organisée et menée à bien de manière efficace et ordonnée. Le centenaire de la mort de Hegel en 1931 fut l’occasion de la parution d’une quantité importante d’articles sur Hegel. Selon des statistiques incomplètes, entre 1928 et 1937, cent articles sur Hegel ont été publiés, soit trois fois plus que sur Kant, et plus que tous les autres philosophes occidentaux.
5La troisième phase commence avec la fondation de la République populaire de Chine, et se prolonge jusqu’à la fin de la Révolution culturelle. Alors que le marxisme est devenu l’idéologie dominante, la philosophie de Hegel, qui en est une source importante, a été largement diffusée. Mais la théorie marxiste a été utilisée pour transformer l’hégélianisme de manière critique, ce qui a également nui à l’indépendance académique des études hégéliennes. La quatrième phase a commencé en 1976. Après le baptême du Mouvement de libération des idées, les études hégéliennes de Chine ont été relancées et ont connu un développement relativement indépendant.
6En comparant la propagation de la philosophie de Hegel en France et en Chine, nous constatons de nombreuses similitudes. En premier lieu, après les années 1930, la diffusion de Hegel en France et en Chine a considérablement progressé. Le centenaire de la mort de Hegel (1931) a été dans les deux cas une occasion historique importante. Mais, évidemment, pour les deux pays, la fièvre de l’hégélianisme remonte à l’intérêt théorique pour le marxisme suscité par la Révolution d’octobre. Deuxièmement, au sein du système complexe de la philosophie de Hegel, les universitaires français et chinois s’intéressent sans exception à sa dialectique et à sa philosophie de l’histoire. Troisièmement, il existe un certain nombre de malentendus au cours du processus de réception de son œuvre. Ces malentendus sont parfois dus à des erreurs de traduction, et parfois inextricablement liés aux choix subjectifs des traducteurs et des chercheurs. En France, nous pouvons citer l’exemple de Kojève et son interprétation existentialiste et marxiste de Hegel. En Chine, afin que les intellectuels chinois puissent comprendre le concept de Geist de Hegel, Yan Fu l’a mis en rapport avec le concept d’« esprit » de la philosophie chinoise.
7La subjectivité des chercheurs et traducteurs soulève à son tour la question du contexte de leur compréhension en tant qu’intermédiaires. En replaçant respectivement la diffusion de Hegel en France et en Chine dans leurs contextes sociaux et culturels, nous pouvons constater une nette différence. L’articulation entre la philosophie française et la philosophie allemande est relativement aisée du fait de leur origine commune. En raison des nombreuses différences entre la tradition philosophique chinoise et les philosophies occidentales, les savants chinois, au début de la propagation de la pensée de Hegel, l’interprètent en revanche souvent avec les concepts du confucianisme. Après le mouvement du 4 Mai, le retour progressif en Chine des étudiants chinois en provenance d’Europe et des États-Unis, représentés par Zhang Yi et He Lin, entraîne une réception plus objective de la pensée hégélienne, puisque ces penseurs ont à la fois été formés à la philosophie traditionnelle chinoise et ont soigneusement étudié les écrits de Hegel.
8La philosophie de Hegel a été connue plus tôt en France qu’en Chine, mais les idéologies dominantes françaises et la nature relativement fermée de la production de la philosophie professionnelle, principalement par le biais de l’agrégation et de l’École normale supérieure de Paris, n’étaient pas favorables à la diffusion de l’hégélianisme. La Chine a introduit la philosophie occidentale dans le but de sauver le pays et d’éclairer le grand public à un moment où elle avait à peine commencé à créer un système universitaire moderne, fondé sur des disciplines bien distinctes. L’introduction de la philosophie hégélienne en Chine a ainsi rencontré moins de résistance, en particulier dans le système universitaire.
9En comparant le processus de la réception de la philosophie de Hegel en France et en Chine, nous constatons, comme l’a dit Pierre Bourdieu, que la vie intellectuelle n’est pas automatiquement internationale. La circulation internationale des idées est soumise à certains facteurs structurels. Le contexte de la compréhension, les mécanismes de production académique, les revendications politiques et idéologiques des différentes époques ont une influence déterminante sur la réception et la diffusion des idées étrangères.
Indications bibliographiques
Bibliographie
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Format
Pierre Bourdieu, « Les conditions sociales de la circulation internationale des idées », Actes de la recherche en sciences sociales, 145, 2002, p. 3-8.
10.3406/arss.2002.2793 :Randall Collins, The Sociology of Philosophies : A Global Theory of Intellectual Change, Boston, Harvard University Press, 2009.
10.1177/004839310003000201 :Vincent Decombes, Le même et L’autre : quarante-cinq ans de philosophie française (1933-1978), Paris, Éditions de Minuit, 1979. 杨河、邓安庆 : 《康德、黑格尔哲学在中国》,北京,首 都师大出版社,2004年.
Auteur
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Qi Xiao
East China Normal University
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