Pèlerinage
Le pèlerinage, lieu de la comparaison
p. 156-158
Texte intégral
1Le récit de pèlerinage, comme tout récit viatique, est un lieu où, par définition, s’opère un classement, une hiérarchisation, une comparaison entre les lieux visités, les étapes franchies, les personnes rencontrées. Le voyageur, ici pèlerin, n’arrête pas de recenser et de méditer les différences qu’il observe et d’en chercher le sens. La mise en série de ces récits offre l’opportunité de saisir les différences significatives dans le regard des voyageurs. Non seulement ils ne sélectionnent pas forcément les mêmes « curiosités », mais sur celles qui sont communes aux divers récits, ils portent des jugements qui peuvent être contraires (ainsi sur les ex-voto).
2La comparaison peut être, au premier degré, simplement triviale. Le voyageur compare par exemple la propreté des hôtelleries ou des hôpitaux dans lesquels il est reçu : le luxe que représente un lit en fer par rapport à un lit de bois où les punaises prospèrent, la propreté (ou la saleté) des draps, l’usage fréquent des cheminées des auberges pour y satisfaire ses besoins naturels, d’où des odeurs insoutenables, ou bien il note, tel un guide de voyage avant la lettre, les distances parcourues, la qualité de l’accueil reçu et les tavernes à éviter parce qu’elles « ne donnent pas volontiers aux pauvres frères » pèlerins. S’il est prêtre ou religieux, les vicissitudes de l’itinéraire sont moins accusées puisqu’il peut bénéficier de l’hospitalité ecclésiastique : il compare alors les niveaux d’excellence du vivre et du couvert reçus dans les couvents de son ordre (ou d’autres ordres) et dans les presbytères des curés chez lesquels il est accueilli. En tout état de cause, la réception à l’hospice de la Sainte-Trinité à Rome est un moment particulièrement intense, remémoré non seulement en raison de la qualité exceptionnelle des repas et des lits, mais du fait de l’inversion des valeurs mondaines que représente, à l’accueil au terme du périple, le lavement des pieds, service dont s’acquittent les membres de la cour pontificale.
3Le pèlerinage étant un voyage de piété, il est usuel que les voyageurs établissent des indices des ferveurs et dévotions qu’ils côtoient et dont ils soulignent les différences par rapport aux coutumes de leur propre pays. Lors de son voyage en Suisse et en Italie, qui est aussi un pèlerinage à Rome et à Lorette, Michel de Montaigne note, lors de son passage dans la ville de Baden (Argovie), que « ceux qui tiennent de la religion catholique y sont beaucoup plus tendus et devotieux par la circonstance de l’opinion contraire ». Au début de son séjour à Rome, au mois de mars 1581, constatant qu’il y a « force particulières dévotions et confréries où il se voit de grands témoignages de piété », il lui semble que le « commun » est « moins devotieux qu’ès bonnes villes de France, plus ceremonieux bien : car en cette part là ils sont extrêmes ». Cette remarque est liée à son observation des offices de la semaine sainte, au spectacle des imposantes processions aux flambeaux des confréries et de « l’extrême presse d’hommes et de femmes » lors de l’exposition des reliques de la Passion : la « principale grandeur » de Rome est « en apparence [importance] de dévotion. Il fait beau voir l’ardeur d’un peuple si infini à la religion, ces jours-là ». Mais les cortèges de flagellants aux corps ensanglantés par les meurtrissures demeurent pour lui une « énigme » qu’il contemple « sans enchantement » et il finit par conclure, au cours d’une discussion avec le jésuite Maldonat, « que le menu peuple était, “sans comparaison” plus dévot en France qu’ici ». En revanche, à Lorette, où il « rend » le vœu qu’il a fait en déposant un ex-voto à l’intérieur de la Santa Casa, « il y a là plus d’apparence de religion qu’en nul autre lieu que j’aie vu ».
4La comparaison peut s’effectuer à l’intérieur du sanctuaire lui-même. L’un des topoi récurrents des récits du Grand Voyage à Jérusalem est la description des offices qui se déroulent du jeudi au samedi saint au Saint-Sépulcre, support visible du mystère pascal qui devrait rassembler dans l’unité tous les chrétiens : or celle-ci est altérée par la diversité qui sépare les rites de chaque « secte » (c’est-à-dire chaque Église), qui officie dans la chapelle qui lui est réservée à l’intérieur de cette basilique de la Résurrection, toutes portes étant par ailleurs fermées et gardées par les Turcs. La découverte de l’hétérogénéité des sept liturgies chrétiennes présentes et actives au même lieu est source d’interrogation du fait de la dissonance qui s’y déploie : ce n’est pas forcément « chose plaisante » que d’entendre psalmodier et chanter les autres communautés chrétiennes « selon leurs rites et usages » et c’est alors l’occasion pour les scripteurs de relever toutes les indications qu’ils ont pu se procurer tant sur leurs étranges coutumes que sur leurs erreurs doctrinales et de tenter des classifications (non dépourvues d’ailleurs de confusions) : grecs, jacobites, nestoriens, arméniens, géorgiens, syriens. Le rêve d’unité eschatologique se brise sur ce constat d’un éclatement de la chrétienté orientale en multiples rameaux, chaque confession étant persuadée que sa propre manière de faire est la seule valable : devant ce scandale du vacarme de Babel aux lieux de l’Incarnation et le trouble profond qu’il suscite chez eux au moment même où l’ancienne Chrétienté se divise en Occident, les auteurs de récits croient nécessaire de réaffirmer leur profession de foi : Dom Loupvent, bénédictin de Saint-Mihiel qui se rend en Terre sainte en 1531, éprouve, après son esquisse, le besoin d’écrire que « les lecteurs ont eu tout le loisir de considérer le peu d’importance représenté par toutes ces variétés de chrétiens, en considérant au fond d’eux-mêmes que la meilleure religion et la plus avérée est bien celle qui nous est enseignée et dont la vérité nous est démontrée par le magistère de la cour de Rome ». À l’inverse, lorsque le pèlerin russe orthodoxe Vasilij Grigorovič Barskij passe en 1727 au Saint-Sépulcre, il note, lui aussi, la concomitance des offices de toutes les sectes « hérétiques » : « Tous chantent tant qu’ils peuvent selon leur tradition, surtout les Romains qui, de leur orgue sans âme, couvrent toutes les voix et les assourdissent, cependant que les Arabes de foi grecque […] répètent à toute force aux Romains : “La seule foi est celle des chrétiens orthodoxes”. »
5 Un dernier aspect, qu’il n’est pas aisé de documenter, est la comparaison et la hiérarchie que les pèlerins établissent entre les sanctuaires qu’ils visitent : les pèlerins au long cours ont bien à l’esprit toute une géographie sacrale qu’ils déroulent au fil de leurs itinéraires, et dont nous n’avons plus aucune conscience en ces temps de sécularisation rapide. Les médiévistes ont mis au jour les spécificités thaumaturgiques attribuées aux corps des saints, les flux et les reflux de renommée de tel ou tel sanctuaire en raison de l’arrivée ou de la dévaluation soudaine de telle ou telle relique, les compétitions et les concurrences entre abbayes, évêques et chanoines, les vols effectués pour s’emparer de la puissance sacrale des trésors, les « humiliations » infligées à telle ou telle statue ou relique si le saint ne se conforme pas aux obligations que les fidèles s’estiment en droit d’exiger de lui. Si tous ces traits peuvent à première vue paraître étranges à nos yeux contemporains, il serait hâtif de conclure à leur totale disparition : l’enquête que mena Alphonse Dupront sur les pèlerinages ruraux de proximité dans les années 1960 manifestait que le 1er mai, entre plusieurs destinations possibles du voyage à un même saint (saint Marcou), les pèlerins du pays chartrain et du Blésois sélectionnaient leur but en fonction de la force attribuée à celui de tel lieu qu’ils venaient conjurer ; il note ainsi : « “Le Poislay est meilleur que Charray” ai-je entendu […] sur les lèvres serrées et conjuratrices d’une paysanne encore jeune mais ravagée de la tension d’obtenir les grâces que ses passions contenues exigeaient. »
Indications bibliographiques
Bibliographie
Alphonse Dupront, « Tourisme et pèlerinage. Réflexions de psychologie collective », Communications, 10, 1967, p. 97-121.
Marie-Christine Gomez-Géraud, Le crépuscule du Grand Voyage. Les récits de pèlerins à Jérusalem (1458-1612), Paris, Champion, 1999.
Vassili Grigorovitch-Barski, Pérégrinations (1723-1747), Genève, Éditions des Syrtes, 2019.
Journal de voyage de Michel de Montaigne, éd. par François Rigolot, Paris, PUF, 1992.
Dom Loupvent, Le voyage d’un Lorrain en Terre sainte au xvie siècle, Nancy, Éditions Place Stanislas, 2007.
Auteur
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Dominique Julia
Centre de recherches historiques (CNRS/ EHESS)
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