Mémoires
Comparer les mémoires
p. 146-148
Texte intégral
1Personnelles ou collectives, les mémoires sont perçues par ceux qui les portent comme uniques : liées à des expériences personnelles souvent existentielles, souvent marquées également par une forte dimension émotionnelle, elles sont de fait identitaires et perçues par là même comme essentielles, intouchables et incomparables. D’où les réactions généralement négatives et scandalisées suscitées, pour ne prendre qu’un seul exemple, par les propositions de comparaison de la Shoah et de sa mémoire avec d’autres massacres de masse et leurs mémoires, cette comparaison étant en effet soupçonnée d’être l’amorce d’une relativisation de l’unicité de la Shoah ou – pour citer Jean-Michel Chaumont – d’une « concurrence des victimes ».
2Pour compréhensibles qu’elles soient, ces réactions n’en sont pas pour autant convaincantes. Loin d’exister par elles-mêmes, toutes les mémoires en effet, y compris celles qui se définissent comme uniques et incomparables, n’existent que par comparaison. Cette réalité paradoxale vaut d’abord pour les mémoires personnelles, dont la meilleure définition reste celle de saint Augustin dans ses Confessions, à savoir « le présent du passé ». Toute la littérature mémorielle, à commencer par l’extraordinaire Recherche du temps perdu de Proust, repose effectivement sur la dynamique et la dialectique de la comparaison du présent et du passé.
3Cette réalité comparatiste vaut encore plus pour les mémoires collectives, dans la mesure où ces dernières sont déterminées non seulement par la comparaison du passé, du présent et du futur, mais tout autant par la comparaison avec d’autres mémoires collectives contemporaines et proches. J’ai vraiment compris cela lorsque, dans les années 1980, je cherchais à analyser la réalité concrète de la cohabitation, sur la base d’une pleine égalité des droits, des protestants et catholiques dans la ville libre d’Augsbourg, entre la paix de Westphalie et le début du xixe siècle. Plus j’avançais dans la comparaison des ressemblances et différences entre ces deux communautés confessionnelles, ainsi que dans l’analyse de conditions expliquant le caractère apaisé de leur coexistence, plus je me suis rendu compte que leurs mémoires collectives jouaient en la matière un rôle déterminant et ne pouvaient par ailleurs se comprendre que dans leur volonté commune de se séparer l’une de l’autre – et donc dans leur détermination réciproque.
4La comparaison entre elles des mémoires collectives s’impose donc. Et ce d’autant plus qu’elle aide à se protéger contre les dangers de l’approche « impressionniste », qui est trop souvent la nôtre en la matière. Toute comparaison exige en effet un minimum de rigueur, tant dans la problématique de départ que dans les méthodes utilisées pour ce faire. Elle implique pour commencer une définition précise de ce que l’on entend par mémoire : « mémoire communicative » liée à des expériences personnelles, et de ce fait surdéterminée émotionnellement et en compétition avec d’autres pour l’interprétation du temps présent, ou au contraire « mémoire culturelle » portée institutionnellement et plus consensuelle, pour reprendre la différenciation proposée par Jan Assmann ? Mémoire correspondant au « poids du passé », et donc déterminante a priori, ou au contraire mémoire relevant du « choix du passé » et donc élaborée a posteriori pour légitimer un choix social, politique ou culturel, pour reprendre la différenciation proposée par Marie-Claire Lavabre ? Elle implique également une approche multidimensionnelle, qui ne se limite pas à une histoire des représentations, mais fasse également une place encore plus importante à l’étude des pratiques. Elle implique de la même manière une approche sociale analysant précisément les acteurs et porteurs des mémoires collectives – jusqu’aux « entrepreneurs de mémoire ». Elle implique, enfin, une approche contextualisée et réflexive cherchant à comprendre pourquoi ces mémoires ont été créées, pourquoi elles ont été en un temps dominantes et crédibles, pourquoi et comment elles se sont modifiées, et pourquoi, enfin, elles ont pu aller jusqu’à perdre leur crédibilité et à disparaître. Relativement rares au départ, de telles études sont devenues plus nombreuses récemment, l’exemple le plus convaincant étant celui des « lieux de mémoire germano-polonais », qui analyse aussi bien des lieux de mémoire communs que des lieux de mémoire partagés et enfin des lieux de mémoire parallèles.
5À leur tour, cependant, ces comparaisons ne se réduisent pas à la mise en lumière de ressemblances et de différences. Elles aident tout autant à mieux saisir et comprendre les relations et déterminations réciproques de ces mémoires dans un contexte plus général et toujours asymétrique, qu’il s’agisse de confrontations ou d’appropriations, de circulations ou de transferts. Deux enquêtes, elles-mêmes liées à des expositions organisées au Musée historique allemand par Monika Flacke et auxquelles j’ai eu la chance d’être invité à participer, m’ont paru à cet égard particulièrement éclairantes. La première, réalisée en 1998, porte sur les constructions mémorielles des principales nations européennes dans la seconde moitié du xixe siècle et permet à la fois de mieux comprendre leur volonté de se singulariser, leurs influences réciproques et leur appartenance à une même structure. La seconde, réalisée en 2004, analyse et compare, pour un nombre encore plus élevé de pays européens, les mémoires de la Seconde Guerre mondiale depuis 1945 jusqu’à nos jours, dans leurs évolutions et transformations, leurs similitudes et leurs dissociations, mais aussi dans leur passage d’une structure avant tout nationale à une structure de plus en plus transnationale. C’est grâce à elles, finalement, qu’en partenariat avec Thomas Serrier et avec l’aide de plus d’une centaine d’auteurs (pour un quart français, pour moitié européens et pour un dernier quart extra-européens), j’ai entrepris, en complémentarité avec l’encyclopédie historique sur l’Europe de Christophe Charle et Daniel Roche, de mieux comprendre dans notre livre Europa. Notre histoire la dynamique et la dialectique, l’extraordinaire diversité et l’appartenance réciproque des mémoires européennes à l’échelle du monde.
6Dans de telles entreprises de comparaison et d’analyse de transferts dans un contexte élargi, nous sommes confrontés à un quadruple défi : faire de nos mémoires, qui sont de fait toutes impliquées les unes dans les autres, des mémoires partagées et partageables, pour reprendre l’expression de Luisa Passerini ; créer pour cela des publications et des institutions transnationales (tels les manuels d’histoire franco-allemand et germano-polonais, l’historial franco-allemand du Hartmannswillerkopf inauguré en 2017 ou encore la Maison de l’histoire européenne de Bruxelles) ; pratiquer systématiquement le « jeu des échelles » (Jacques Revel) pour mettre en œuvre ce que nous ont appris Marc Bloch (« Il n’y a pas d’histoire de France, il n’y a qu’une histoire d’Europe ») et Fernand Braudel (« Il n’y a pas d’histoire d’Europe, il n’y a qu’une histoire du monde ») ; ne pas oublier, enfin, que quels que soient nos efforts pour comparer et analyser méthodiquement et scrupuleusement les mémoires, nous n’en restons pas moins, en tant qu’historiens, dépendants d’elles.
Indications bibliographiques
Bibliographie
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Format
Jean-François Chaumont, La concurrence des victimes. Génocide, identité, reconnaissance, Paris, La Découverte, 1997.
10.3917/dec.chaum.2010.01 :Monika Flacke (dir.), Mythen der Nationen. Ein europäisches Panorama, Berlin, Deutsches Historisches Museum, 1998.
Monika Flacke (dir.), Mythen der Nationen : 1945. Arena der Erinnerungen, Mayence, Phlipp von Zabern, 2004, 2 vol.
Étienne François, Thomas Serrier (dir.), Europa. Notre histoire, Paris, Les Arènes, 2017.
Hans-Henning Hahn, Robert Traba (dir.), Deutsch-polnische Erinnerungsorte, Paderborn, Schöningh, 2012-2015, 5 vol.
Paul Ricœur, La mémoire, l’histoire, l’oubli, Paris, Seuil, 2003.
Auteur
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Étienne François
Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, Université libre de Berlin
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