Magnétisme
Le magnétisme animal en France et en Allemagne
p. 143-145
Texte intégral
1En 1814 paraît à Berlin le Mesmerismus, l’ouvrage le plus complet et le plus abouti du médecin Franz Anton Mesmer, le fondateur du magnétisme animal. Ce texte a la particularité d’être publié en allemand, alors qu’il a été écrit presque entièrement en français. Dans sa préface, Wolfart, le traducteur, explique que Mesmer pensait en fait en allemand et qu’il a été obligé par les circonstances d’écrire dans une langue qui lui était étrangère. La traduction serait donc, selon lui, la restauration dans sa langue originelle de sa pensée authentique. Ce dernier épisode de la vie de Mesmer, qui meurt l’année suivante, résume la complexité du lien croisé que le magnétisme animal et son fondateur ont toujours entretenu avec la France et l’Allemagne.
2Mesmer est né en 1734 dans le sud de l’Allemagne, au bord du lac de Constance. Il est parti étudier la médecine à Vienne, où il s’installe et « découvre » en 1774 le magnétisme animal, un fluide universel qui agirait sur le corps humain en suscitant sur ses parties des mouvements de flux et de reflux. Il en tire une méthode de soin consistant à supprimer par des passes les blocages à la circulation du fluide et à rétablir ainsi l’harmonie des nerfs, synonyme pour lui de santé. Les cures magnétiques donnent lieu à des crises et des convulsions spectaculaires, qui sont censées précéder la guérison.
3Mesmer se fait d’abord connaître en Allemagne. Certains voient dans son magnétisme animal l’annonce d’une révolution thérapeutique, d’autres dénoncent une pure et simple charlatanerie. À Munich, il est élu à l’Académie des sciences, mais à Vienne, il est traité comme un escroc, après avoir tenté en vain de soigner une jeune pianiste aveugle, protégée de l’Impératrice, Maria Theresia Paradis. À la suite de cet échec, Mesmer décide de partir pour la France, où il espère que l’Académie des sciences reconnaîtra sa découverte. C’est à Paris qu’il publie désormais ses ouvrages, toujours écrits en français. C’est là aussi qu’il devient célèbre. Après des débuts difficiles, il rassemble peu à peu des malades et des partisans. Pour traiter ses nombreux patients, il met au point des cures collectives et invente le baquet magnétique.
4Inquiet de ce succès, le gouvernement décide en 1784 de faire évaluer la doctrine de Mesmer. Au terme de leurs enquêtes, les deux commissions officielles, composées de médecins et de savants, déclarent que le magnétisme animal n’existe pas et que ses prétendus effets ne sont que le fruit de l’imagination des malades. Après cette condamnation, Mesmer se retire et retourne peu avant la Révolution dans sa région d’origine, autour du lac de Constance. Lorsque Wolfart le retrouve, en 1812, et traduit en allemand son dernier ouvrage, le Mesmerismus, il est depuis longtemps oublié.
5Cependant, le magnétisme animal n’a pas disparu. Dès 1784, des disciples de Mesmer en France, en particulier le marquis de Puységur, ont mis en avant les effets extraordinaires du somnambulisme magnétique, c’est-à-dire de ce qu’on appellera plus tard l’hypnose. Dans cet état, les patients révéleraient des dons de clairvoyance extraordinaires, diagnostiquant leur maladie et souvent celle des autres. Si Mesmer lui-même ne croit pas dans les vertus thérapeutiques du somnambulisme, beaucoup de ses anciens partisans s’y rallient. Ils voient dans le magnétisme animal non plus un fluide physique, comme Mesmer, mais une faculté supérieure de l’esprit, voire l’expression d’une force spirituelle autonome. À la veille de la Révolution, ce nouveau magnétisme animal, à caractère spiritualiste, voire occultiste, est particulièrement implanté à Lyon et à Strasbourg. De là, il se diffuse aussi en Suisse et dans le sud de l’Allemagne, où il trouve des partisans, parmi lesquels Lavater, et s’insère dans les courants en plein essor de l’ésotérisme européen.
6La Révolution marque une rupture. Le magnétisme animal semble passé de mode. Revenu à Paris sous le Directoire, Mesmer y connaît un échec complet. Personne ne s’intéresse à ses idées. Découragé, il renonce à publier la synthèse de ses travaux et se retire de nouveau dans son pays natal, cette fois définitivement. À partir de cette date, le magnétisme animal connaît deux destins parallèles en Allemagne et en France. Jusqu’alors, les écrits et les hommes ont circulé d’un pays à l’autre, Strasbourg et la Suisse servant de plaques tournantes entre les deux aires culturelles. Ainsi, les premiers textes de Mesmer, écrits en allemand, ont été traduits aussitôt en français et, de même, tous ses textes ultérieurs, écrits en français, l’ont été en allemand. En revanche, son chef-d’œuvre, le Mesmerismus, publié en allemand, ne sera jamais retraduit en français, la langue dans laquelle il a été écrit.
7En France, les premières années du xixe siècle voient la renaissance du magnétisme animal, sous la conduite de Puységur et de son disciple Deleuze, l’auteur de la première Histoire du magnétisme animal. Les « fluidistes », fidèles à l’enseignement de Mesmer, sont désormais marginalisés, face aux adeptes spiritualistes du somnambulisme magnétique, qui croient dans la suggestion et l’explication psychologique. Sous cette nouvelle forme, le magnétisme animal connaît un nouveau succès : il influence les écrivains, comme Balzac et Hugo, et impressionne les médecins. Cela n’empêche pas l’Académie de médecine de répéter en 1837 la condamnation de 1784. Car si le magnétisme animal attire, il suscite aussi l’hostilité de la grande majorité des savants et des philosophes, qu’ils soient spiritualistes ou positivistes. En 1861, Mesmer lui-même est cruellement portraituré en imposteur par le grand vulgarisateur Louis Figuier.
8Il faut attendre les années 1880, avec Richet et Charcot à Paris et Bernheim à Nancy, pour que le somnambulisme magnétique, rebaptisé entre-temps hypnotisme, trouve grâce dans le monde hospitalo-universitaire français, ouvrant la voie à l’expérimentation hypnotique et, finalement, à l’invention d’une psychologie des profondeurs, d’où sortira, à Vienne comme un juste retour des choses, la psychanalyse. Au xxe siècle, le souvenir du mesmérisme originaire s’efface en France, où il ne retient plus guère l’attention que de quelques magnétiseurs attardés et amateurs d’ésotérisme, et cela jusqu’à sa redécouverte par l’historien américain Robert Darnton en 1968, cette fois comme un objet d’histoire culturelle. Mais celui-ci n’accorde qu’une place réduite à Mesmer lui-même : ce sont ses partisans français qui l’intéressent avant tout.
9En Allemagne, le destin posthume du magnétisme animal est tout autre. La redécouverte de Mesmer par Wolfart et la publication de son Mesmerismus en font d’un seul coup le grand précurseur de la Naturphilosophie (« philosophie de la nature »). En 1819, Josef Ennemoser replace le mesmérisme dans la filiation de l’ancienne magie et du paracelsisme et, dans sa biographie publiée en 1856, le poète médecin romantique Justus Kerner recueille pieusement les traces du fondateur du magnétisme animal autour du lac de Constance. La figure de Mesmer est désormais étroitement associée dans l’historiographie allemande au paranormal. Le théosophe Carl Kiesewetter lui accorde une place majeure dans ses recherches érudites sur l’histoire de l’occultisme. Au xxe siècle, Rudolf Tischner, le promoteur en Allemagne des médecines parallèles, renouvelle l’étude de Mesmer en publiant en 1941, avec l’aide de l’historien communiste Karl Bittel, la première biographie savante du fondateur du magnétisme animal. Jusqu’à aujourd’hui, l’intérêt pour Mesmer et l’histoire du mesmérisme reste étroitement associé en Allemagne à celui pour l’ésotérisme, la médecine romantique et la Naturphilosophie, dans une perspective assez traditionnelle d’histoire des idées.
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Bibliographie
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Format
David Armando, Bruno Belhoste, « Le mesmérisme entre la fin de l’Ancien Régime et la Révolution : dynamiques sociales et enjeux politiques », Annales historiques de la Révolution française, 391, 2018, p. 3-26.
Bruno Belhoste, Nicole Edelman (dir.), Mesmer et mesmérismes. Le magnétisme animal en contexte, Paris, Omniscience, 2015.
Robert Darnton, Mesmerism and the End of the Enlightenment in France, Cambridge, Harvard University Press, 1968 [trad. fr. 1984].
10.2307/j.ctvk12q6m :Claire Gantet, « Entre secret, privé et publics : les paradoxes de la diffusion du somnambulisme magnétique (années 1780) », dans Claire Gantet, Markus Meumann (dir.), Les échanges savants franco-allemands au xviiie siècle. Transferts, circulations, réseaux, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2019, p. 277-297.
F. Anton Mesmer, Mesmerismus oder System der Wechselwirkungen. Theorie und Anwendung des thierischen Magnetismus als die allgemeine Heilkunde zur Erhaltung des Menschen, éd. et trad. par Karl Christian Wolfart, Berlin, 1814.
Rudolf Tischner, Karl Bittel, Mesmer und sein Problem, Stuttgart, Hippokrates Verlag, 1941.
Auteur
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Bruno Belhoste
Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, IHMC
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