Artistes
Colonies d’artistes
p. 135-136
Texte intégral
1Entre 1870 et 1914, près de deux cents colonies d’artistes ont été actives en Europe. Deux innovations techniques ont été déterminantes pour ces communautés installées généralement dans des villages : le tube de peinture, commercialisé à partir du milieu du xixe siècle, et le chemin de fer. Le premier permet la peinture de plein air ; le second donne la possibilité de trajets rapides entre ville et campagne. Mais c’est en rejet de la modernité industrielle et urbaine que ces colonies d’artistes proposent de réinventer l’art et la vie. Contre les institutions et les hiérarchies établies, les colonies d’artistes promeuvent la convivialité, l’affranchissement des conventions et la libération de la création. Les femmes n’y sont pas exposées aux mêmes exclusions ou limitations que dans les académies et ateliers. Comme à Barbizon, groupement matriciel, des peintres sont le plus souvent au départ de ces colonies, qui attirent aussi des écrivains et des intellectuels, parfois des musiciens. Certains s’installent durablement, beaucoup séjournent temporairement, surtout l’été quand les ateliers sont fermés. Structures informelles, les colonies d’artistes ne sont pas des écoles et elles accueillent simultanément ou successivement des créateurs pratiquant des styles et des genres divers. Certaines sont lancées par des étrangers (les peintres américains de Pont-Aven, les Scandinaves de Grez-sur-Loing). Les circulations de personnes et les échanges d’idées sont fréquents dans l’espace national et international qu’elles dessinent, ce qui participe à l’essaimage du modèle. Au début du xxe siècle, il s’étend aussi aux États-Unis et à l’Australie.
2La comparaison entre les colonies d’artistes fait apparaître un substrat commun – le retour à la nature, au monde rural – et des variantes dans les développements artistiques et idéologiques. Les peintres prennent souvent pour thèmes les paysages, les paysan.nes en costumes de fête ou de travail, les coutumes et fêtes, les activités agricoles ; l’intérêt pour le rustique et la tradition n’exclut pas le traitement avant-gardiste des sujets. Ces créations alimentent les nouvelles représentations identitaires, régionales et nationales. Fréquemment, la valorisation de l’authenticité contre l’artificialité imputée à l’industrialisation s’inscrit aussi dans les perspectives du mouvement Arts and Crafts développées par William Morris. À Gödöllő, en Hongrie, à Abramtsevo en Russie, des artistes créent des textiles ou des meubles s’inspirant des productions artisanales locales. Le double objectif affiché est de concevoir des objets beaux et authentiques pour l’ère industrielle et de fournir aux artisans des modèles pour une activité leur évitant l’exode rural. Les objets paysans collectés par les artistes alimentent les musées d’ethnographie dont l’essor est contemporain. Ce nouveau design est présenté à une clientèle urbaine aisée par des revues comme Le Studio ou dans les expositions nationales et internationales. Dans de nombreuses colonies, les artistes sont unis par la croyance dans les pouvoirs et les devoirs de l’art pour la transformation et l’amélioration de la vie. La communauté est pensée comme cellule d’expérimentation et de rayonnement. La quête d’idéaux humanistes, voire mystiques, suscite des recherches inspirées par la théosophie ou l’occultisme, comme dans la colonie d’Amden en Suisse alémanique. Dans l’espace germanophone, en référence au mouvement de Lebensreform (littéralement « réforme de la vie »), les membres de nombreuses colonies adoptent un mode de vie qui doit favoriser la communion avec la nature : végétarianisme, nudité ou port de vêtements tissés à la main, bains de lumière. L’amour libre, l’égalitarisme et le refus de l’économie capitaliste participent à ces recherches d’une « vie alternative ». Le centre européen de ces utopies concrètes est la colonie de Monte Verità dans le Tessin. Fondée par le fils d’un entrepreneur d’Anvers et sa compagne, elle est un haut lieu de rencontres et d’expériences : y séjournent des peintres (Paul Klee), des anarchistes (Erich Mühsam), des danseurs (Rudolf von Laban et Isadora Duncan), des écrivains (Herman Hesse, James Joyce), des intellectuels (Otto Gross, Max Weber). Au nord de l’Allemagne, la colonie de Worpswede, titre et sujet d’un ouvrage de Rilke en 1903, a été fondée par des peintres (notamment Fritz Mackensen et Otto Modersohn) et fréquentée par des écrivains (Gerhardt Hauptmann, Thomas Mann). Heinrich Vogeler, un des fondateurs, veut mettre en œuvre des idéaux socialistes ; après la Première Guerre mondiale, il travaille fréquemment en URSS où il finit sa vie.
3Le développement des colonies d’artistes est interrompu par la Première Guerre mondiale et peu d’entre elles restent actives par la suite. De ce grand mouvement transnational reste non seulement un riche ensemble de créations artistiques, mais aussi l’invention d’une contre-culture fondée sur l’idéal communautaire, la préservation de la nature, la libération morale et sexuelle, l’égalité sociale.
Indications bibliographiques
Bibliographie
Nina Lübbren, Rural Artists’ Colonies in Europe 1870-1910, Manchester, Manchester University Press, 2001.
Claus Pese (dir.), Künstlerkolonien in Europa. Im Zeichen der Ebene und des Himmels, Nuremberg, Germanisches Nationalmuseum, 2001.
Monte Verità, film documentaire, réalisé par Henry Colomer, France, 1997.
Freak out, film documentaire, réalisé par Carl Javér, Suède/Allemagne/Danemark/ Norvège, 2014.
Auteur
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Anne-Marie Thiesse
Cnrs
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