Écrivains
L’usage social du grand écrivain (en Occident)
p. 76-78
Texte intégral
1L’évolution historique du rapport à la figure du grand écrivain dans les sociétés occidentales, telle que permet de la saisir l’étude des clubs, sociétés et associations ayant pris nom d’auteur (Shakespeare Society, Goethe Gesellschaft…), offre un point d’observation idoine sur la pertinence de la perspective comparatiste et les modalités de sa mise en œuvre.
2Vu de France, ce que l’on nomme, à défaut d’expression mieux appropriée, « sociétés d’amis d’écrivains » semble un épiphénomène. L’histoire de leur émergence signale pourtant que, des années 1880 à 1914, elles se fondent par imitation des institutions anglaises et allemandes analogues – lesquelles occupent une place centrale dans leur espace national respectif – et constituent donc des « transferts culturels », inaboutis voire ratés en quelque sorte, puisqu’elles connaîtront un développement moindre.
3Ce constat impose, sous peine de manquer complètement l’intérêt et la profondeur historique de l’analyse à mener, de ne pas s’enfermer dans un cadre national, français en l’occurrence ; mais, après avoir pris conscience de l’ampleur du véritable sujet que manifestent les « transferts » constatés, de s’efforcer de construire l’histoire globale, transnationale, de cette forme sociale singulière, commune à plusieurs espaces nationaux. Il faut en somme tenter, comme y invitait Christophe Charle voilà déjà vingt-cinq ans, de faire une « macro-histoire sociale des microphénomènes sociaux » au moyen d’une « micro-analyse de microphénomènes ». Il s’agit en l’espèce de faire la micro-histoire sociale de chacun de ces groupements, pour pouvoir les comparer (du point de vue de leurs finalités, de leurs initiatives, de leurs compositions sociales et géographiques, etc.) et analyser les liens, notamment interpersonnels, qui les unissent ; cela, afin de mettre en évidence les configurations, structurelles et conjoncturelles, propices à leur apparition et à leur essor.
4S’en tenir là – c’est-à-dire à une étude globale de ces institutions érudites effectivement liées les unes aux autres – ne serait déjà pas si mal, mais il est possible d’aller plus loin ; et, sensible aux sirènes de Marcel Detienne, il faut plaider ici pour une histoire sociale et culturelle ambitieuse, sur les voies ouvertes par l’anthropologie et l’ethnologie, au risque donc de justifications méthodologiques parfois incertaines, plus malaisées à fonder théoriquement en tout cas. Car le bien-fondé de l’usage de la comparaison comme moyen heuristique a pu être à raison réfuté, au motif qu’il conduisait à mettre artificiellement en rapport des éléments sans lien entre eux, la conceptualisation, par Michel Espagne notamment, des « transferts culturels » étant née, comme l’on sait, de la constatation de cette aporie.
5Or, ce qu’il s’agit d’explorer, à travers la question en apparence mineure (d’un point de vue français, il faut y insister) des associations prenant nom d’écrivain, c’est l’évolution générale du rapport à l’auteur qu’elles manifestent depuis leur genèse, soit la fin du xviiie siècle. L’enjeu est d’identifier ce moment singulier de l’histoire où pour la première fois un groupe de personnes a recours au nom d’un écrivain pour se désigner collectivement et tenter ainsi de s’imposer dans l’espace social ; puis de déterminer ce que disent du rapport à l’auteur les nouvelles associations libres, chaque fois qu’elles sont fondées, et ce, quels que soient leurs finalités et leur caractère formel ou non.
6Dès lors, l’étude, sans exclusive, de tout groupement se revendiquant du nom d’un auteur, permet d’établir une typologie, de distinguer les grandes scansions, diachroniques et synchroniques, selon les aires ethnolinguistiques considérées, de leur développement et, par ce biais, de mieux cerner l’évolution du rapport à l’écrivain, tour à tour (selon des modalités développées dans L’écrivain éponyme auquel je me permets de renvoyer) : héros (le nom est fait symbole, situation propre aux communautés nationales en formation) ; classique (l’œuvre, prise pour modèle, a vocation à entrer dans le canon littéraire national et à incarner en tout ou partie une identité collective en affirmation) ; mortel (l’homme, derrière l’écrivain, est offert en exemple à une communauté de fidèles et médiatise la nostalgie d’un monde perdu dont ne demeurent plus que des traces pieusement conservées).
7Cette élaboration pragmatique propose in fine un cadre interprétatif global dans lequel il est possible, à défaut de rendre compte de la situation de tous les cas, de les y situer, y compris s’agissant d’une aire géoculturelle délibérément écartée, sinon de la réflexion et de la construction du modèle, du moins de l’analyse d’ensemble finalement articulée. Avec un humour familier à tous ceux qui le connaissent et dont il me plaît de penser que c’est le lieu de l’évoquer ici, Christophe Charle, utilisant ce travail pour un chapitre de La dérégulation culturelle – qu’il veuille bien me pardonner de citer ce qu’il m’écrivait alors, lui qui avait été mon directeur de thèse – déplorait cette lacune : « Je peste bien évidemment contre mon laxisme qui vous a permis de laisser de côté les Russes et les Scandinaves ! »… Dont acte !
8Le recours au comparatisme, on le voit, ne relève pas toujours d’un choix de départ, mais s’impose quelquefois, à mesure de l’étude, comme une nécessité. À l’origine d’une recherche, il y a l’éveil de la curiosité pour un objet, avec la découverte de chaque fil qui le relie à tous les autres dont le monde social est tissé ; et dans l’effort visant à en débrouiller patiemment l’écheveau, à mesure que progresse la recherche, la comparaison s’impose comme une évidence : plutôt qu’une fin en soi, elle est alors un moyen utile, un outil précieux pouvant être mis au service de l’approche globale, transnationale, d’un phénomène social, pour mieux le cerner et le comprendre. Le comparatisme est un pragmatisme et donc avant tout – osons le mot ! – un artisanat.
Indications bibliographiques
Bibliographie
Pierre Boudrot, L’écrivain éponyme, Paris, Armand Colin, 2012.
Christophe Charle (dir.), Histoire sociale, histoire globale ?, actes du colloque des 27- 28 janvier 1989, Paris, Éditions de la MSH, 1993.
Christophe Charle, La dérégulation culturelle. Essai d’histoire des cultures en Europe au xixe siècle, Paris, PUF, 2015.
Marcel Detienne, Comparer l’incomparable, Paris, Seuil, 2000.
Michel Espagne, « Sur les limites du comparatisme en histoire culturelle », Genèses. Sciences sociales et histoire, 17, septembre 1994.
Auteur
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Pierre Boudrot
Centre d’histoire du xixe siècle
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