Global
Mondialisations
p. 53-56
Texte intégral
1L’histoire comparée des mondialisations n’existe pas encore. Du moins, elle ne semble pas à l’horizon des multiples programmes de recherche ayant contribué, sous différentes étiquettes (global history, world history, histoire transnationale, histoire connectée, histoire croisée, histoire à parts égales, etc.), à dénationaliser depuis trois décennies les historiographies. Pourtant, plusieurs travaux permettent d’en envisager l’éventualité, voire la nécessité.
2Ces travaux ont montré en effet qu’il n’y a pas eu « une mondialisation », mais plusieurs – à l’échelle du temps ainsi qu’à celle des espaces et des milieux sociaux, mais aussi du point de vue des objets de recherche. À l’échelle du temps, les historiens ont souligné que la mondialisation que nous vivons depuis les années 1990 n’était pas la première, et qu’on pouvait qualifier aussi de « mondialisation » le phénomène d’accélération des échanges commerciaux, des circulations des personnes et de diffusion des informations depuis la généralisation des machines à vapeur à la fin du xixe siècle. Cette « première mondialisation » du train, du bateau à vapeur, du télégraphe et du téléphone, que certains datent des années 1890-1900, n’est, elle-même, pas la première, soulignent régulièrement les spécialistes des colonisations hispaniques en Amérique du Sud à l’époque moderne. Et pourquoi dès lors ne pas parler de « mondialisation » lorsqu’il s’agit d’étudier les circulations mondiales des épices dans l’Antiquité ?
3Considérer la mondialisation du point de vue géographique et social est aussi une manière de décliner le phénomène au pluriel. Plusieurs crises sociales ont rappelé depuis quelques années que certaines régions et certaines couches sociales des pays du Nord global ont moins accès aux bénéfices de la mondialisation que d’autres – un phénomène dont on avait pu penser qu’il ne concernait, pour les perdants, que les régions méridionales du globe terrestre. Enfin, il y a des mondialisations différentes selon les domaines, les objets. Nous sommes peut-être tous vêtus de vêtements fabriqués dans le même atelier chinois, mais nos langues, nos livres, nos systèmes politiques répondent à des logiques dont le mondial n’est pas le critère déterminant. Pourquoi, alors, ne pas comparer historiquement ces mondialisations, lorsqu’elles sont comparables ?
4Accepter l’horizon scientifique d’une histoire comparée des mondialisations suppose d’abord de s’écarter du présentisme qui a, dans un premier temps, traversé un discours souvent glorieux de la mondialisation consécutif à la fin du bloc soviétique. Cette approche pouvait omettre ou, au contraire, naturaliser la régularité des phénomènes d’intensification des circulations internationales, dans l’histoire strictement contemporaine comme dans la longue durée. Plusieurs synthèses ont au contraire montré, à la lumière des travaux les plus récents, comment se sont structurés en pratique des espaces-mondes variés au xve siècle ou au xixe siècle. L’approche présentiste de la mondialisation pouvait aussi réifier un peu trop l’opposition entre mondialisation et nationalisation – à l’époque des guerres de Yougoslavie et du Rwanda, où l’on prenait conscience des effets pervers du nationalisme, la mondialisation semblait sauver la donne. Or des travaux multiples ont mis en lumière, dans la lignée d’Anne-Marie Thiesse en particulier, le lien effectif entre naissance du national et internationalisation.
5Une histoire comparée des mondialisations se devrait ensuite de partir d’un questionnement de l’eurocentrisme et de l’occidentalo-centrisme qui ont longtemps prévalu dans les histoires transnationales. Il s’agirait ainsi d’inclure, dans le périmètre idéal de la recherche, les divergences autant que les convergences, les espaces-temps intégrés des mondes arabes, africains ou asiatiques et plus largement ceux qui se développent entre les civilisations et les aires non occidentales. Sortir de l’euro-centrisme implique en particulier de varier les points de vue autant que les méthodes, comme y appellent les penseurs de la décolonialité qui nous invitent à sortir d’une « pensée abyssale » (Boaventura de Sousa Santos, Eurozine, 2007) qui limiterait au rationalisme européen tout exercice de pensée. Les tentatives pour ce faire, comme celles de Romain Bertrand dans L’histoire à parts égales. Récits d’une rencontre Orient-Occident, xvie-xviie siècle (Seuil, 2011), peuvent être sujettes à débat dans la mesure où elles plaquent parfois sur le passé des questionnements politiques contemporains, et ne peuvent faire l’économie d’une approche de type occidentale, où l’historienne pratique l’administration de la preuve par la source et s’oriente, malgré tous les relativismes, vers la recherche d’une certaine objectivité.
6Formuler le projet d’une comparaison des mondialisations, c’est aussi reconnaître la pluralité des domaines de circulation (culture, religion, population, gouvernement, sciences et techniques, maladies, climat, etc.) au-delà de la sphère économique qui, depuis la percée de Fernand Braudel, a polarisé les travaux se situant à cette échelle. C’est dans cette diversité que se joue la « discordance des temps » chère à Christophe Charle, quand certaines régions du monde semblent vivre culturellement à une heure différente, alors que leurs conditions économiques semblent les mêmes.
7Si une histoire comparée des mondialisations dans le temps et dans l’espace est donc aujourd’hui possible, c’est parce que l’historiographie a déjà établi que les mondialisations ont été multiples au fil des époques, qu’elles ont un caractère polycentrique et que leurs vecteurs ou leurs véhicules sont pluriels, autant que leurs vitesses. Aussi englobante soit-elle, une telle ambition de recherche, même si elle n’est encore qu’imaginaire, ne saurait être assimilée à une version actualisée de l’histoire universelle ou, pire, d’un système de l’histoire. Elle devra au contraire déconstruire le terme même « mondialisation » pour reconstruire la variabilité et la diversité des frontières, des rythmes, des divisions et des asymétries qui limitent et structurent les circulations qu’elle étudie. L’histoire comparée des empires et des sociétés impériales (telle que la pratiquent par exemple aujourd’hui Jane Burbank et Frederick Cooper, Sanjay Subrahmanyam ou Jean-Frédéric Schaub) et de leurs relations internes et externes fournit sans doute un premier socle empirique stable, inscrit de surcroît dans la longue durée, pour l’élaboration d’une telle histoire comparée (et connectée) des circulations transnationales ou plutôt transrégionales. L’existence de tendances impériales ou centripètes, et de compétitions entre les centres des espaces-temps variés de transnationalisation est d’ailleurs l’une des questions léguées par l’histoire des empires à l’enquête contemporaine sur les phénomènes de mondialisation.
8Prendre ce problème sous le prisme de la diversité et des concurrences serait une bonne manière de déconstruire aussi les termes mêmes « centres » et « périphéries », trop associés aux idées de domination/sujétion et de prescription/épigonisme à sens unique. Réfléchir aux questions de rythmes et d’asymétries pousserait à ne plus penser les mondialisations en termes d’homogénéisation, mais à examiner les effets de transferts culturels et de resémantisation des objets lorsqu’ils circulent d’un point à l’autre du globe. L’étude des variétés de mondialisations rappellera ici que l’opposition scolastique entre histoire comparée et histoire connectée est sans fondement : les agents de la circulation pratiquent, dans leurs déplacements mêmes, des comparaisons entre les différents espaces qu’ils traversent, offrant ainsi à l’historien.ne une matière première fondamentale.
9Quelques objets précis, qui ont circulé mondialement, permettraient aussi d’oser une enquête sur la longue durée dans des espaces mondialisés. Ainsi, la question des images et de leur rôle dans les mondialisations est un angle porteur, quoique difficile, puisqu’on sait mal ce qui fait qu’une image ou un style circule et se diffuse. De grandes enquêtes articulées à des études de cas permettraient de mieux distinguer ce qui fait qu’une simultanéité peut devenir connexion – preuve encore que l’histoire comparée n’a pas de sens sans l’histoire connectée, et réciproquement. Il serait intéressant aussi de savoir, sur la longue durée, et à l’échelle mondiale, quelles furent les vitesses et les canaux possibles de circulation des objets, des personnes, des textes, des images et peut-être des idées – afin d’adosser un peu plus le projet d’une histoire des mondialisations à une histoire des transports et des techniques.
10Se posera aussi immédiatement la question des indicateurs à retenir, et de ce que les méthodes métriques permettront ou pas de conclure. L’histoire comparée des mondialisations ouvre ainsi vers une pluridisciplinarité nécessaire, interne et externe à la discipline historique – qu’il s’agisse d’inclure les humanités numériques, la géographie, la sémiologie, la linguistique, les études visuelles ou même les sciences cognitives dans l’analyse.
11Tâche titanesque, l’écriture de l’histoire comparée des mondialisations, à l’instar de l’histoire comparée des sociétés impériales ou des cultures européennes, ne pourra sans doute être qu’une œuvre collective rassemblant des chercheurs plurilingues formés au sein de différentes traditions nationales, capables de manier les archives dans plusieurs pays, et sensibles, non seulement aux approches circulatoires et comparatistes, mais aussi aux jeux d’échelle de la reconstruction historique. Une telle histoire peut sembler moins improbable aujourd’hui qu’elle ne l’était hier, avec la diffusion des nouveaux paradigmes de l’historiographie globale ou mondiale et l’augmentation du nombre de profils cosmopolites parmi les chercheurs.
Indications bibliographiques
Bibliographie
Caroline Douki, Philippe Minard, « Histoire mondiale, histoires connectées », Revue
d’histoire moderne et contemporaine, 54-4bis, 2007.
Christian Grataloup, Géohistoire de la mondialisation. Le temps long du monde, Paris, Armand Colin, 2007.
Pierre Singaravélou, Sylvain Venayre (dir.), Histoire du monde au xixe siècle, Paris, Fayard, 2017.
Alessandro Stanziani, Les entrelacements du monde. Histoire globale, pensée globale, Paris, CNRS Éditions, 2019.
Auteurs
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Laurent Jean-Pierre
Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
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Béatrice Joyeux-Prunel
Université de Genève, Faculté des Lettres, chaire des Humanités numériques
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