URL originale : https://books.openedition.org/psorbonne/87175
Genre
La comparaison systématique des femmes et des hommes : un outil épistémologique incontournable
p. 50-52
Texte intégral
1Au commencement est Le deuxième sexe. Simone de Beauvoir qui récuse toute détermination biologique, et a fortiori tout dessein divin, rompt avec les explications naturalistes de la subordination féminine. D’où l’impact de sa formule choc : « On ne naît pas femme, on le devient. » Mais le slogan vaut pour tous, hommes et femmes, car « Être, c’est être devenu, c’est avoir été fait tel qu’on se manifeste ». Simone de Beauvoir historicise ainsi d’emblée la situation de l’un et l’autre sexe. L’histoire des femmes qui émerge à la fin des années 1960 en est l’héritière directe. Mais dès 1976, Natalie Davies plaide pour l’élargissement du champ de recherche : « Nous devrions, explique-t-elle, nous intéresser à l’histoire aussi bien des hommes que des femmes et nous ne devrions pas travailler seulement sur le sexe opprimé » (p. 93). C’est ainsi que commence une nouvelle étape de l’histoire de la différence des sexes qui, pour reprendre la formule de John Tosh et de Michael Roper dans leur livre Manful Assertions. Masculinites in Britain (1991), se propose également « de rendre les hommes visibles comme sujets sexués ». L’histoire des hommes et des masculinités couronne ainsi une démarche engagée un demi-siècle plus tôt.
2Mais il ne suffit pas d’étudier l’histoire des femmes et, en miroir, l’histoire des hommes. Il faut explicitement fonder la recherche sur une approche comparative des femmes et des hommes, quel que soit le thème étudié. Après la phase qui visait à redonner aux femmes une place dans l’histoire et à dénoncer l’oppression qui les frappait, leur sort a ensuite été mis en relation avec la situation faite aux hommes. Comment, en effet, parler des militantes sans mesurer ce que font et disent les militants ? Comment évoquer le travail sans étudier les postes assignés aux uns et aux autres, les qualités professionnelles exigées des unes et des autres, les salaires et promotions distribués aux unes et aux autres ? Pour ne prendre qu’un exemple, celui des OS des Trente Glorieuses, une lecture sexuée conduit à revisiter les images véhiculées par les grandes grèves d’immigrés. L’OS, en effet, est en premier lieu un ouvrier d’origine rurale, une femme ou un jeune ensuite, un étranger enfin. Les femmes sont bien l’un des segments les plus exploités de la main-d’œuvre mais à l’égal des jeunes, dont le sort a été occulté, de même que la prolétarisation des perdants de la modernisation agricole. Le genre et la comparaison s’avèrent ainsi particulièrement pertinents pour remettre en question les taxinomies concernant la classe ouvrière. On ne saurait faire non plus l’histoire du capitalisme des xixe et xxe siècles sans étudier la domination exclusive exercée par les hommes sur les entreprises et, de là, sur l’économie, puisqu’aujourd’hui encore plus de 95 % des PDG des grandes sociétés cotées sont des hommes. On pourrait en dire autant de l’histoire de la construction européenne qui, malgré l’accès de Simone Veil à la tête du Parlement en 1979, s’est élaborée dans un entre-soi masculin. La mondialisation elle-même a un « sexe » et la masculinité transnationale du business, selon l’expression de Rayna Connell, informe sur les nouvelles divisions internationales du travail, à l’intersection de la classe, de l’appartenance nationale et du genre. Bref, l’histoire ne peut plus ignorer la dialectique qui lie féminin et masculin sauf à fausser ses conclusions. Elle a beaucoup à gagner également à élargir cette démarche à la comparaison des historiographies, car les mutations épistémologiques sont internationales. La « catégorie utile d’analyse » qu’est le genre est née aux États-Unis et ce sont les anglophones qui, les premiers, se sont intéressés à l’histoire des masculinités. Le concept de « culture de guerre » porté par l’Historial de Péronne et l’irruption des historiennes dans un champ longtemps pré carré des hommes ont permis, pour leur part, d’internationaliser les apports d’une histoire militaire rénovée et ouverte au genre.
3La démarche, toutefois, n’a rien de naturel. Elle implique une vigilance a priori. Le problème est aggravé par la nature de la discipline historique. La domination masculine structure, en effet, les sources tant quantitativement que qualitativement. La documentation est à la fois bavarde sur les femmes, sans pour autant leur donner directement la parole, et muette sur les ressorts de la masculinité. Or, les historiens ne créent pas leurs archives qui sont forcloses. Y débusquer le genre exige ainsi, en sus de la critique historique classique, un travail minutieux pour déconstruire les textes. Il faut, en effet, débusquer le féminin, souvent sous-entendu, et surtout l’isoler du masculin lorsque le genre grammatical ou la statistique ne le livrent pas préconstruit. Or, l’accord pluriel en français peut conduire inconsciemment à oublier qu’« ouvrier » ou « lycéen » se décline au masculin et au féminin, que les « salariés à temps partiel » sont depuis les années 1990 à 85 % des femmes. Le masculin grammatical risque ainsi de se muer en masculin automatique, voire en généralisations universelles. Les termes neutres, souvent des adjectifs substantivés tels « les jeunes », de même que les mots épicènes recèlent des pièges identiques. Seule la comparaison permet d’échapper aux analyses routinières qui occultent la différence des sexes. Mais surtout, en décentrant le regard, elle favorise le renouvellement des questionnements historiques.
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Natalie Zemon Davies, « “Women’s History” in Transition. The European Case », Feminist Studies, 3/3-4, 1976, p. 83-103.
Christine Delphy, Sylvie Chaperon, Cinquantenaire du Deuxième sexe, Paris, Syllepse, 2002.
Jules Falquet, Helena Hirata, Danièle Kergoat, Brahim Labari, Nicky Le Feuvre, Fatou Sow, Le sexe de la mondialisation. Genre, classe, race et nouvelle division du travail, Paris, Presses de Sciences Po, 2010.
Joan Scott, « Gender : A Useful Category of Historical Analysis », The American Historical Review, 1986 [ « Genre, une catégorie utile d’analyse historique », Les cahiers du GRIF, 37-38, Le genre de l’histoire, 1988, p. 128-153].
Anne-Marie Sohn, Une histoire sans les hommes est-elle possible ? Genre et masculinités, Lyon, ENS Éditions, 2013.
Juliette Rennes (dir.), Encyclopédie critique du genre, Paris, La Découverte, 2016.
10.3917/dec.renne.2021.01 :John Tosh, Michael Roper, Manful Assertions. Masculinities in Britain, Londres, Routledge, 1991.
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Dictionnaire historique de la comparaison
Ce livre est cité par
- Osterhammel, Jürgen. (2024) Rethinking Global History. DOI: 10.1017/9781009444002.002
- Filles en conflits : les liens familiaux à l'épreuve des vocations religieuses féminines (France et Espagne années 1830 - années 1900). DOI: 10.70675/ba78f99ezbfedz4f2ezad91z40ebe2ae2744
- À la peine : une histoire sociale des interactions carcérales : (France, années 1910-années 1930). DOI: 10.70675/dffc1779zfceaz4364za60az1d5bcfd8df24
- Le crédit et la contrainte. L’emprisonnement pour dette à Paris dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. DOI: 10.70675/cf684aa7ze12cz4920z8491z152ca443af93
- « La leçon qu’ils n’oublieront pas » ? : expériences scolaires dans les établissements du secondaire et du primaire supérieur au regard de la Grande Guerre. Angleterre, Pays de Galles – France. 1914-1940. DOI: 10.70675/adb1e925z2ac6z4270zbde2zd0c8d56ffeda
Ce chapitre est cité par
- À la peine : une histoire sociale des interactions carcérales : (France, années 1910-années 1930). DOI: 10.70675/dffc1779zfceaz4364za60az1d5bcfd8df24
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