Transnational
Le concept de transnational
p. 38-40
Texte intégral
1Le terme « transnational » est devenu assez courant après la Seconde Guerre mondiale pour désigner des phénomènes empiriques qui débordent les frontières des États-nations : institutions politiques et administratives, associations, groupes, entreprises, individus. Dans ce sens (référé à des propriétés de l’objet), il est souvent employé par des juristes, des politologues et aussi par des historiens, notamment à propos de réalités perçues comme « transnationales » : capitalisme, colonialisme, migrations, féminisme et autres « mouvements », crime organisé, etc.
2Mais l’on ne peut parler d’un tournant théorique que depuis le début des années 1990, lorsque le label « histoire transnationale » commence à désigner la mise en cause du cadre national comme catégorie analytique, en faisant émerger les flux, les réactions et les échanges à travers lesquels se sont façonnées les frontières géopolitiques et culturelles des États-nations. Ainsi ce n’est pas un paradoxe si les premiers exemples significatifs d’histoire transnationale se sont attachés à réécrire l’histoire nationale de deux pays, les États-Unis et l’Allemagne, caractérisés par le mythe de l’exceptionnalité, en reconstituant le rôle que les rapports avec d’autres réalités ont joué dans le processus de construction de ces nations.
3« Bien loin que l’objet précède le point de vue, on dirait que c’est le point de vue qui crée l’objet » (Saussure, p. 23) : l’histoire transnationale est une conversion du regard s’inscrivant dans la révolution épistémologique que Saussure a accomplie en introduisant dans les sciences humaines le mode de pensée relationnel propre aux sciences modernes. En effet, le concept d’histoire transnationale demande à l’historien de mettre en cause de manière programmatique non seulement le « nationalisme méthodologique » mais, plus généralement, les formes d’essentialisme qui survivent dans nos habitudes de pensée lorsque nous traitons les configurations territoriales et ethniques comme des entités stables et autonomes.
4Les promoteurs de l’histoire transnationale ne l’ont pas perçue comme un « paradigme nouveau » et n’ont publié aucun manifeste, conscients qu’ils ont été précédés par un ensemble de recherches qui ont contribué à dénationaliser le regard, notamment les cultural studies, les postcolonial studies, les analyses consacrées aux processus de construction nationale et/ou identitaire, les translation studies, les études des transferts, la world history, la global history. Les directeurs du Palgrave Dictionnary of Transnational History, paru en 2009, ont rassemblé la plupart de ceux qui, sous des dénominations diverses, partagent leur perspective, et leur attitude fédératrice est sans doute pour beaucoup dans le succès du label. Par rapport à d’autres, ce dernier présente l’avantage de désigner explicitement la mise en cause du cadre national et, en même temps, il s’applique à tout objet, alors que l’histoire « globale » ou « mondiale » semble impliquer des visées planétaires qui peuvent intimider.
5Comme l’avaient fait quelques tenants de la connected history et de l’« histoire croisée », certains auteurs associés à l’approche transnationale ont mis en cause l’histoire comparée et la notion même de comparaison, en prétendant qu’elle implique une vision essentialiste et statique. En fait la comparaison, comme le rappelait Durkheim, est la condition même de l’accès à une connaissance plus générale, et plusieurs comparatistes ont contribué à ouvrir la voie à l’histoire transnationale, en reconnaissant dans leurs objets des états de processus historiques connectés et constamment en évolution. Leurs recherches permettent de constater que la démarche comparative et l’analyse des connexions, loin d’être inconciliables, sont complémentaires.
6La diffusion du label « histoire transnationale » ne saurait autoriser aucun triomphalisme. D’une part, le nationalisme méthodologique a encore pour lui, dans tous les pays, la plupart des agents et des institutions qui, dans l’enseignement, les champs culturels, les médias et la politique concourent à forger et à transmettre la manière de penser et d’écrire l’histoire nationale. De l’autre, le concept de transnational risque d’être discrédité par la qualité très inégale des recherches qui s’en réclament. Nombre de ces travaux s’inscrivent dans le discours optimiste sur la globalisation comme histoire de progrès, en privilégiant l’étude de formes de connexion bienfaisantes et vertueuses : mouvements d’émancipation, organisations de défense des droits humains, échanges culturels et scientifiques. La plupart de ces recherches ne s’occupent pas des mauvais côtés des flux et des échanges humains, et omettent de prendre en compte les obstacles, les échecs, les luttes, les conflits, les hiérarchies, les contraintes, les mécanismes d’exclusion, les rapports de pouvoir, d’inégalité et de violence. En outre, elles tendent à négliger une tâche fondamentale : la reconstitution des effets des flux et des transferts.
7Des lacunes et points aveugles sont certes inévitables, étant donné la nouveauté, l’ampleur et la complexité de la tâche qu’implique la perspective transnationale. Le flou théorique, s’il a favorisé le dialogue entre positions diverses, constitue par ailleurs une faiblesse, comme le reconnaissent plusieurs bilans, qui ont entamé une réflexion critique (par exemple, Saunier, Haupt, Patel). Pierre-Yves Saunier a résumé ses propositions en deux « leçons ». La première récuse la conception territoriale qui pense en termes de niveaux le local, le national et le global : les connexions entre les réalités sociales ne suivent aucune progression spatiale, comme l’ont montré des recherches pionnières sur les capitales culturelles (Charle). La deuxième souligne l’exigence de ne pas ignorer les contraintes structurales qui peuvent contrôler et orienter les flux et les échanges, les favoriser ou les rendre difficiles. Ces contraintes sont le produit de l’histoire et peuvent être remises en cause par des dynamiques historiques, mais il ne suffit pas de les ignorer pour les abolir. Au contraire, il faut connaître les déterminations qui s’exercent sur le monde social, et d’abord sur les catégories cognitives, pour cerner les conditions qui favorisent les connexions et les échanges.
8 Les travaux de Christophe Charle, Pascale Casanova, Gisèle Sapiro et de maints autres chercheurs montrent que l’histoire transnationale peut intégrer de manière heuristique les suggestions théoriques d’auteurs comme Immanuel Wallerstein et Pierre Bourdieu, fondées sur une image du monde social comme structure de positions concurrentes, hiérarchisées par la distribution inégale de formes différentes de capital. La théorie des champs aide à préciser et à affiner l’analyse, en ce qu’elle prend en compte l’enchevêtrement de l’économique, du politique et du symbolique, ainsi que la différenciation historique des univers sociaux, les oppositions et les logiques qui les structurent, les propriétés des produits, des agents et des institutions concernées. C’est un mode de pensée réflexif, qui demande d’objectiver les conditions du travail d’objectivation, y compris les limites mentales qui tiennent aux traditions disciplinaires nationales et au fait que tout « point de vue » est historiquement et socialement situé. Parmi les principaux terrains explorés par ces recherches, notons l’histoire transnationale des intellectuels, des universités, de l’enseignement, des disciplines, des concepts, notamment le rôle des traductions et des échanges dans la construction des identités et des littératures nationales, ainsi que dans l’historiographie littéraire et dans la critique. Plusieurs travaux ont recours à l’analyse quantitative des flux et au travail prosopographique sur les agents pour asseoir la recherche de tendances générales.
9Grâce à la posture ouverte et « modeste » de ses promoteurs, la perspective transnationale rompt avec la logique distinctive dont procèdent les guerres des étiquettes. Elle pourrait sans doute contribuer à une véritable révolution : l’émergence de quelque chose comme une communauté de recherche transnationale et transdisciplinaire dans le domaine des sciences sociales et des humanités, des disciplines qui jusque-là, à la différence des sciences de la nature, n’ont jamais réussi à fonctionner comme un champ unitaire, permettant le progrès de la connaissance, grâce au dialogue rationnel et au cumul des acquis.
Indications bibliographiques
Bibliographie
Christophe Charle (dir.), Capitales européennes et rayonnement culturel, xviiie-xxe siècle, Paris, Éditions rue d’Ulm, 2004.
Heinz-Gerhard Haupt, « Une nouvelle sensibilité : la perspective transnationale », Société d’études jauressiennes, 200/2, 2011, p. 173-180.
Kiran Klaus Patel, « An Emperor without Clothes ? The Debate about Transnational History Twenty-five Years on », Histoire@Politique, 26, mai-août 2015, en ligne : http://www.histoire-politique.fr/index.php?numero=26&rub=pistes&item=32.
Pierre-Yves Saunier, Transnational History, Basingstoke, Palgrave MacMillan, 2013.
Ferdinand de Saussure, Cours de linguistique générale, édition critique par Tullio de Mauro, Paris, Payot, 1972.
Auteur
-
Anna Boschetti
Université de Venise
Le texte seul est utilisable sous licence Licence OpenEdition Books. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.
« La modernité dure longtemps »
Penser les discordances des temps avec Christophe Charle
François Jarrige et Julien Vincent (dir.)
2020
Faire société
La philanthropie à Genève et ses réseaux transnationaux autour de 1900
Thomas David et Alix Heiniger
2019
Les Russes en France en 1814
Des faits, des imaginaires et des mémoires
Marie-Pierre Rey (dir.)
2019
Dictionnaire historique de la comparaison
Nicolas Delalande, Béatrice Joyeux-Prunel, Pierre Singaravélou et al. (dir.)
2020
Sororité et colonialisme
Françaises et Africaines au temps de la guerre froide (1944-1962)
Pascale Barthélémy
2022
Des histoires, des images
Mélanges offerts à Myriam Tsikounas
Sébastien Le Pajolec et Bertrand Tillier (dir.)
2021
À bas l’armée !
L’antimilitarisme en France du XIXe siècle à nos jours
Éric Fournier et Arnaud-Dominique Houte (dir.)
2023
