Historiographies
Comparer les comparatismes
p. 35-37
Texte intégral
1À première vue, il semblerait que le comparatisme soit une méthode univoque, base de toute approche scientifique puisqu’on ne peut guère établir de règle sans collecter des données et mettre en regard les similitudes et les différences. Le comparatisme, historique, littéraire ou linguistique, résulterait d’une analyse de ces parallélismes. Pourtant force est de constater que le terme « comparaison » revêt des sens différents dans les différentes langues ou plutôt qu’il a des connotations différentes selon les langues. Le terme allemand Vergleich signifie par exemple « accord de compromis entre des parties opposées », alors que dans le terme italien confrontare le moment de l’opposition domine clairement sur celui de l’accord. Le terme russe ravnenie évoque une égalisation, une façon de gommer les aspérités. En grec moderne, le mot singkrisi, qui inclut la racine krino, « juger », implique le rapprochement de deux objets en vue d’obtenir un jugement synthétique. Dans des langues plus lointaines, les sens sont également révélateurs. En chinois, l’idéogramme qui désigne la comparaison, 比Bǐ, évoque, sous sa forme primitive, deux personnes qui marchent côte à côte dans la même direction.
2Confronté à cette variété de sens différents, on ne peut que s’interroger sur l’unicité du terme « comparatisme » lui-même lorsqu’il désigne une méthode. L’origine est probablement linguistique, avec la grammaire comparée des langues européennes de Franz Bopp, qui vise à la reconnaissance d’un sous-bassement commun de la majorité des langues parlées en Europe et pense le trouver dans une langue non conservée, parlée sur les côtes de la mer Noire et proche du sanskrit. Par un déplacement de la linguistique à l’anthropologie, le comparatisme indo-européaniste a fini par suggérer une sorte d’origine ethnique commune.
3Dans son célèbre article de 1928 paru dans la Revue de synthèse historique (« Pour une histoire comparée des sociétés européennes »), Marc Bloch, qui présente sa méthode comparative en histoire comme le pendant de la méthode comparative en linguistique, se méfie des comparaisons sur une trop large échelle comme celle qu’opère l’anthropologue Frazer, en faisant entrer dans un même système monotone l’ensemble du monde habité. Au demeurant le comparatisme n’implique pas à ses yeux qu’on se concentre seulement sur les ressemblances. La méthode comparative n’est justifiable aux yeux de Marc Bloch que si elle s’applique à des sociétés qui ont eu entre elles des contacts, fussent-ils particulièrement lointains ; elle se fonde sur ces imbrications oubliées. Encore l’historien est-il confronté au fait que les terminologies historiographiques sont différentes selon les pays entre lesquels on tente de mettre en évidence des imbrications. L’histoire des concepts, chère à Reinhart Koselleck, et l’histoire des historiographies s’inscrivent en creux dans l’article de Marc Bloch sur le comparatisme, qui accorde une importance centrale à la question des textes transmis et des langues utilisées pour en faire la critique. Au fond, on serait tenté de dire que le comparatisme de Marc Bloch ouvre la voie à une étude des imbrications en histoire et des phénomènes de resémantisation qui les accompagnent.
4De ce point de vue, la comparaison selon Marc Bloch semble assez éloignée du comparatisme de Jürgen Kocka qui, pour explorer les bourgeoisies européennes, se fonde avant tout sur la valeur cognitive de leur juxtaposition, créant ainsi le problème de la position exacte de l’auteur des comparaisons. Hartmut Kaelble, autre représentant d’une histoire transnationale principalement fondée sur le comparatisme, considère de son côté que le comparatisme se serait banalisé, devenu une sorte de relation désormais incontournable de l’historien à son objet. Mais cette banalisation qui dépasse le cadre des sciences sociales pour devenir une attitude spontanée dans la société et la vie quotidienne aurait elle-même un effet en retour sur le comparatisme : « Ce n’est plus le comparatisme pur des débuts, il est désormais combiné avec d’autres approches et est plus réfléchi dans le choix des sources, des méthodes, des emprunts aux autres disciplines » (Kaelble, p. 10).
5Marc Bloch s’inquiétait des tendances à comparer à travers l’ensemble du monde des objets culturels sans lien historique démontrable, sur la base d’une sorte de psychologie sociale générale à la recherche de stades primitifs du développement humain. Ce modèle de Frazer ou de Tylor est curieusement celui qui prédomine parfois encore dans l’histoire sociale comparée comme dans le comparatisme littéraire tel qu’il reste pratiqué dans nombre de pays. Pourtant des contre-modèles existaient dès le xixe siècle, en lien avec l’histoire des langues et des religions. Lorsque l’indianiste Theodor Benfey cherche dans son Panchatantra à comparer les fables de Pilpay, le plus ancien recueil de fables connu, il ne s’agit en aucune façon de juxtaposer les différentes versions mais d’en montrer la circulation, les traductions et les réinterprétations. C’est sur cette base que s’est développée l’anthropologie américaine fondée par l’Allemand immigré Franz Boas. Les mythologies et traditions religieuses sont à ses yeux les marqueurs d’une route archaïque allant de l’Eurasie à l’Amérique du Nord. Et si l’anthropologue compare l’organisation sociale de tribus, c’est uniquement sur la base d’un recensement de leurs interactions.
6Il y a là une nouvelle variante du comparatisme. Elle a en partie inspiré l’école russe du comparatisme dont le fondateur serait Alexandre Veselovski, auteur d’une vaste et inachevée Poétique historique. Il s’agit pour ce dernier de mettre au jour pour les textes religieux ou simplement littéraires les plus anciens des unités élémentaires, sortes d’atomes narratifs mais également anthropologiques, les « motifs ». Ces motifs sont regroupés en « sujets » qui constituent, sur la base de circulation tant linguistique qu’anthropologique, des récits. De Veselovski à Marc Bloch penché sur les traditions textuelles d’aires culturelles imbriquées, la distance n’est pas si grande. Cette convergence fait au demeurant justice des préventions contre l’outil philologique dans la compréhension de l’histoire transnationale, tentative d’éclairage d’une imbrication entre aires culturelles.
7Ces quelques observations doivent seulement attirer un instant l’attention sur la pluralité des orientations méthodologiques et des formes cognitives que recouvre le terme « comparatisme », lequel à tout le moins ne saurait être utilisé sans précisions sur ses contenus. La critique constructive que l’on peut en faire tend à montrer qu’il peut recouvrir soit une juxtaposition soit une imbrication, et que dans ce dernier sens il n’acquiert sa pleine dimension que si l’on tient aussi compte du poids écrasant des textes et des langues dans l’historiographie transnationale. Dans son livre de 2015, La dérégulation culturelle, où il plaide très opportunément pour un décloisonnement des disciplines ressortissant à une histoire de la culture, Christophe Charle rappelle qu’on ne peut pas mettre en regard des entités closes : « Là où les contemporains de Darwin recherchaient une “origine des nations”, comme le célèbre naturaliste recherchait une “origine des espèces”, nous savons maintenant combien d’artifices, de reconstructions, de bricolages, de détournements, d’emprunts, de syncrétismes, de mutations à partir d’éléments disparates et souvent non nationaux, les “cultures nationales” et leurs expressions symboliques ont été construites » (p. 16). Nul doute que la polysémie du comparatisme a joué un rôle dans ce vaste chantier.
Bibliographie
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Format
Indications bibliographiques
Marc Bloch, « Pour une histoire comparée des sociétés européennes », Revue de synthèse historique, 46, 1928, p. 15-50.
Christophe Charle, La dérégulation culturelle. Essai d’histoire des cultures en Europe au xixe siècle, Paris, PUF, 2015.
10.3917/lci.005.0009 :Hartmut Kaelble, « Les mutations du comparatisme international », Cahiers d’Irice, 2010/1, p. 9-19.
Auteur
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Michel Espagne
Cnrs/ens
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