Échelles
Les échelles de la comparaison
p. 32-34
Texte intégral
1La question des échelles de la comparaison reste aujourd’hui largement sous-explorée. En histoire, la comparaison s’est d’abord principalement concentrée sur les sociétés nationales, conséquence du lien intime entre la construction de la discipline au xixe siècle et l’émergence du concept moderne de nation. À cela s’ajoute qu’en dépit de quelques interrelations transnationales, les historiographies se sont constituées dans des cadres nationaux. Elles portent toujours la marque de cette institutionnalisation et des conditions d’exercice du métier imposées par l’organisation nationale de la recherche. Enfin elles véhiculent, de ce fait même, leur lot de nationalisme méthodologique qui colorie fortement les catégories d’analyse et les modes d’explication transmis par la discipline.
2La vertu principale du comparatisme en histoire à l’échelle nationale a été de relativiser ces cadres et de mettre à profit l’impact heuristique résultant de leur confrontation. Mais si elle a ainsi pluralisé les références, l’histoire comparée n’en a pas pour autant fait disparaître l’ancrage national. On peut même avancer qu’à certains égards, avec la focale exclusive sur les entités nationales, elle l’a aussi consolidé. Exposer des sociétés nationales à l’investigation comparative ouvre certes de nouveaux moyens à leur compréhension, mais comprend également le risque de les considérer comme un pré-donné, à l’existence évidente qui n’est pas mise en question.
3À côté du national, la comparaison a investi bien d’autres échelles : régions intra-nationales, villes, villages d’un côté, empires, continents, civilisations et monde de l’autre. Pour les premières, la comparaison cible des objets qui sont certes étudiés à partir de caractéristiques propres. Mais dans des configurations trans-frontières (villes/villages, groupes sociaux dans des pays différents par exemple), la place respective dans l’espace national reste un élément déterminant tant au niveau de la sélection de l’objet que de son analyse. Pour les secondes, les échelles plus larges, le national semble en retrait. Il reste cependant présent au moins dans les déterminations du poste d’observation, les découpages des espaces et les catégories analytiques mises en œuvre. Les comparaisons à grande échelle menées par Max Weber et les chercheurs dans son sillage portent toutes la trace de ce positionnement qui, tout en se voulant critique et réflexif, se fonde sur le postulat d’un universalisme du raisonnement sociologique historiquement situé dans un cadre national. On peut faire des constats similaires pour la grande entreprise de la Völkerpsychologie de Wilhelm Wundt ou encore, à un tout autre niveau, pour l’élargissement du questionnement comparatif proposé par Marcel Detienne à partir d’une confrontation des démarches historiques et anthropologiques.
4L’avènement de l’histoire globale et de la microhistoire dans les années 1990 semble avoir produit une désaffectation pour les démarches comparatives. À première vue, l’histoire globale s’intéresse davantage aux interrelations et connexions qu’à la comparaison entre les éléments qui composent le tableau « global ». Mais à y regarder de plus près, elle déploie ses thématiques souvent à partir d’un questionnement d’ordre comparatif. Ainsi, pour ne prendre qu’un exemple, Jürgen Osterhammel interroge-t-il le développement des villes, les mondes du travail, les moyens de communication, la distribution des savoirs, etc. en comparant différents sites et différents moments, produisant ainsi une vision en relief des phénomènes étudiés. De son côté, la microhistoire, en pénétrant l’épaisseur empirique des phénomènes, semble à son tour se détourner de la comparaison. Pourtant, elle tire son potentiel heuristique de la possibilité d’une montée en généralité qui implique une mise en relation avec d’autres échelles ou d’autres terrains d’enquête. Dans tous les cas, cette mise en relation procède d’une hypothèse comparative, implicite ou explicite. On voit donc que ni l’élargissement ni le rétrécissement des échelles d’analyse ne peuvent se départir d’un regard comparatif. Et inversement, les tentatives récentes de produire une « microhistoire globale », en faisant l’impasse sur une problématisation des incidences de la comparaison, affaiblissent le socle épistémologique de l’approche visée. Car s’il a abandonné son statut de principe méthodologique affiché, le comparatisme continue d’opérer puissamment à l’intérieur même des démarches proposées, à la fois aux niveaux micro et macro.
5Ce qui conduit à poser, à nouveaux frais, la question du rapport entre échelles et comparaison. Manifestement, les manières de comparer mises en œuvre dans des analyses fondées sur des variations d’échelle ne relèvent plus des comparatismes classiques de l’histoire sociale. Quelques points parmi beaucoup d’autres me paraissent ici à retenir.
61. Les variables que les comparaisons à échelles croisées extraient des objets d’observation sont intrinsèquement labiles et doivent être constamment reconfigurées en fonction des terrains fréquentés. Il en résulte un travail constant sur les catégories d’analyse, leur construction et leur adéquation aux situations étudiées.
72. Tout comme les catégories de la comparaison, les échelles ne sont pas, elles non plus, établies d’avance, mais choisies, précisées et adaptées lors du processus de recherche. Leur choix et, le cas échéant, leurs adaptations ne sont certes pas arbitraires, car elles doivent garder leur évidence intersubjective. Mais elles font à leur tour l’objet d’un travail d’ajustement permanent.
83. Ni le global ni le local ni, a fortiori, tous les niveaux intermédiaires ne constituent des échelles en soi. D’une part, ils se définissent par rapport à d’autres échelles possibles avec lesquelles ils entretiennent des liens variés d’interdépendance. D’autre part, les différentes échelles s’ordonnent selon une logique de gradation. Du micro au macro, du local au mondial, de l’instantané à la longue durée, de l’individuel à différents niveaux de collectif. Elles postulent donc un certain ordre (sans cependant hiérarchiser les niveaux). Ici aussi il y a donc interrelation.
9 4. La pluralité des échelles possibles ainsi que leur variation, dans le cadre d’une approche multiscalaire, ouvrent des possibilités spécifiques à la comparaison. D’abord dans l’analyse des visions produites par l’observation à des focales différentes. Dans ce cas, la comparaison peut renseigner sur des spécificités de l’objet qui échapperaient à une vision monoscalaire. Ensuite par le croisement des résultats de ce type de comparaison avec un autre qui ciblerait les effets de la variation d’échelle sur l’observateur lui-même. Car celui-ci n’est pas dans une position stable, indépendante de la dynamique de la variation. Les jeux d’échelle font inévitablement bouger ses lignes interprétatives.
105. L’intérêt principal de la notion d’échelle en sciences sociales est de proposer au chercheur un dispositif analytique permettant d’interroger son rapport à l’objet selon une grille ordonnée. Qu’il s’agisse de la distance (géographique, sociale, intellectuelle, culturelle) séparant le chercheur de son objet – auquel cas il appose une grille établissant des degrés de proximité/éloignement – ou de la focale utilisée pour son observation – auquel cas il fait intervenir une grille grossissement/réduction –, le travail sur les échelles implique un retour réflexif sur le processus de recherche. En articulant échelle d’observation et échelle d’analyse, il peut, par ailleurs, rendre compte des modalités de leur entrecroisement. Il ouvre enfin des pistes nouvelles à des démarches comparatives qui ne visent plus seulement les objets en tant que tels, mais aussi les différents niveaux d’analyse et les interactions qui se produisent entre eux.
11Le croisement du raisonnement comparatif avec les dispositifs de la variation d’échelle conforte ainsi le rôle fondamental, à la fois empirique et épistémologique, de la comparaison en sciences sociales, souligné en son temps avec force par Jean-Claude Passeron.
Indications bibliographiques
Bibliographie
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Format
Harmut Kaelble, Der historische Vergleich. Eine Einführung zum 19. und 20. Jahrhundert, Francfort, Campus, 1999.
10.1007/978-3-658-27798-7 :Jean-Claude Passeron, Le raisonnement sociologique. L’espace non poppérien du raisonnement naturel, Paris, Nathan, 1991.
Jürgen Osterhammel, Die Verwandlung der Welt. Eine Geschichte des 19. Jahrhunderts, Munich, Beck, 2011.
10.17104/9783406615016 :Jacques Revel (dir.), Jeux d’échelles. La micro-analyse à l’expérience, Paris, Gallimard/ Seuil, 1996.
Dossier « Micro-analyse et histoire globale », Annales. Histoire, sciences sociales, 73/1, 2018, p. 1-159.
Auteur
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Michael Werner
EHESS, Centre Georg-Simmel (UMR 8131)
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