Bloch
Marc Bloch et la comparaison historique
p. 13-15
Texte intégral
1L’historien médiéviste Marc Bloch n’a pas inventé l’histoire comparative, tant s’en faut. Pourtant, quand il s’agit de présenter et de promouvoir une telle approche, on cite presque toujours un de ses articles programmatiques intitulé « Pour une histoire comparée des sociétés européennes ». Il s’agit en l’occurrence d’une communication présentée au VIe Congrès international des sciences historiques tenu à Oslo en 1928 et que Bloch publia peu après dans en version plus longue dans la Revue de synthèse historique. Mais même si le titre et la thématique de l’article y sont pour beaucoup, la fréquence des renvois à ce texte semble également dûe au statut particulier que Marc Bloch occupe aujourd’hui dans l’historiographie, à la fois en tant que représentant d’une histoire novatrice et en tant que héros de la Résistance, assassiné par la Gestapo en 1944.
2Tandis qu’un certain comparatisme faisait partie de la méthodologie de l’histoire dès ses débuts comme discipline scientifique, ce n’est que vers la fin du xixe siècle que le terme lui-même reçoit sa consécration. Ainsi, le Ier Congrès international, tenu à Paris en juillet 1900, se nommait explicitement d’« histoire comparée ». Mais, malgré cette étiquette, qui renvoyait aussi à des disciplines reconnues comme la linguistique générale ou le droit comparé, le comparatisme en histoire ne faisait nullement l’unanimité parmi les professionnels de Clio. La discipline était encore largement dominée par l’histoire nationale, et même par une perspective nationaliste, si bien que les rares exceptions sérieuses comme le projet d’histoire universelle de Karl Lamprecht à Leipzig ou celui de la Revue de synthèse historique, qu’Henri Berr présenta au Congrès de 1900, faisaient l’objet de vives polémiques, notamment en Allemagne. Ainsi Georg von Below, un des directeurs de la première revue d’histoire économique et sociale, la Vierteljahrschrift für Sozial- und Wirtschaftsgeschichte, qui publiait des articles en quatre langues et fut un modèle pour les Annales de Bloch et de Febvre, ne cessa de critiquer une telle histoire trop proche de la sociologie, tandis qu’en France ce fut précisément l’école dite « méthodique », plutôt minoritaire par rapport aux historiens traditionnels, qui défendit une perspective comparative.
3Marc Bloch se souvient d’ailleurs de cette préhistoire quand il insiste dès les premières lignes de son article qu’il ne vient pas « en “découvreur” d’une panacée nouvelle » et que l’histoire comparée, bien évidemment, « n’est plus à inventer ». En note il renvoie alors au discours d’ouverture d’Henri Pirenne au précédant Congrès international intitulé « De la méthode comparative en histoire » (1923) ainsi qu’à un article plus ancien de Charles-Victor Langlois dans la English Historical Review comparant le Moyen Âge en France et en Angleterre. Ce qui rend cependant son approche très différente est sa réflexion aiguë sur les conditions méthodologiques et sur les risques et problèmes posés par un comparatisme ambitieux, ce qui ne l’empêche pas de souligner que « l’avenir de notre science est à ce prix ».
4Évidemment, la vraie histoire comparative selon Bloch n’est pas celle qui « compare » simplement des phénomènes voisins au sein d’une même société, mais celle qui franchit les frontières nationales en jetant le regard soit sur deux « sociétés séparées dans le temps et l’espace » par de très grandes distances, si bien qu’une influence mutuelle immédiate est à exclure (et Bloch de choisir comme exemple l’histoire antique par rapport au Moyen Âge) ; soit sur des sociétés apparemment proches et même « synchrones », mais néanmoins divergentes. C’est ce deuxième type de comparaison, « plus limité dans son horizon », que lui-même préfère, parce que « scientifiquement le plus riche ». Aussi l’a-t-il déjà pratiqué dans son livre de 1924 sur les Rois thaumaturges et c’est cette approche qu’il veut également prolonger dans ses recherches en cours sur les régimes agraires en France et en Angleterre. Usant de la méthode comparative comme d’une « baguette de sourcier entre toutes efficace », Bloch espère ainsi découvrir les raisons profondes de l’évolution dissymétrique des deux pays.
5Dans la deuxième partie de l’article, après avoir fourni un certain nombre d’exemples pour souligner les embûches de la recherche comparative, qui risque notamment de se méprendre sur les « fausses similitudes » (et « il en est d’insidieuses »), Bloch fait encore un pas de plus. Se référant à Antoine Meillet et à la linguistique historique, il esquisse une sorte de « sémantique historique comparative » qui pourrait fournir des clés à la fois pour remonter le temps (« méthode régressive ») et pour comparer les vocabulaires juridiques, politiques et sociaux utilisés dans différents pays, territoires ou régions. Car « une seule chose » lui apparaît certaine : « On ne rendra jamais compte de l’openfield anglais, du Gewanndorf allemand, des “champs ouverts” français, en ne regardant chaque fois qu’en Angleterre, en Allemagne ou en France. »
6Cependant, l’historien est alors confronté à une difficulté supplémentaire, à laquelle Marc Bloch consacre une attention toute particulière vers la fin de son article (et dans de nombreux autres textes) : les divergences de vocabulaire scientifique. Contrairement, en effet, à la plupart des autres disciplines, et notamment des sciences de la nature, l’histoire ne possède pas de terminologie unifiée, si bien que l’histoire européenne, selon Bloch « est devenue une véritable tour de Babel ». Quand on lit, par exemple, des ouvrages historiques allemands ou français les « mots le plus souvent ne se recouvrent point ». Et cela non pas à cause d’une trop grande fidélité au vocabulaire d’une époque donnée, mais parce que les historiens eux-mêmes ont forgé dans leurs publications des « termes dissonants » et créé ainsi d’innombrables malentendus. C’est pourquoi, conclut Marc Bloch, une des grandes priorités, en tout cas pour tous ceux qui aspirent à une réelle « réconciliation » internationale après la Grande Guerre, devrait consister à « réconcilier » les terminologies et les questionnaires, bref, à constituer « un langage scientifique commun – au sens élevé du mot, à la fois collection de signes et ordre de classement ».
7En attirant l’attention sur les faits historiques divergents, d’une part, et en permettant de dépasser les particularismes, de l’autre, l’histoire comparative pourrait constituer un instrument essentiel : « En un mot, cessons, si vous le voulez bien, de causer éternellement, d’histoire nationale à histoire nationale, sans nous comprendre. Un dialogue entre des sourds, dont chacun répond tout de travers aux questions de l’autre, c’est un vieil artifice de comédie, bien fait pour soulever les rires d’un public prompt à la joie ; mais ce n’est pas un exercice intellectuel bien recommandable. »
Indications bibliographiques
Bibliographie
Hartmut Atsma, André Burguière (dir.), Marc Bloch aujourd’hui. Histoire comparée et sciences sociales, Paris, EHESS, 1989.
Marc Bloch, « Pour une histoire comparée des sociétés européennes » [1928] et « Projet d’un enseignement d’histoire comparée des sociétés européennes » [1933], dans Marc Bloch, Histoire et historiens, éd. par Étienne Bloch, Paris, Armand Colin, 1995, p. 94-123 et 124-129.
Heinz-Gerhard Haupt, Jürgen Kocka (dir.), Comparative and Transnational History. Central European Approaches and New Perspectives, New York, Berghahn, 2009.
Henri Pirenne, De la méthode comparative en histoire, Bruxelles, Weissenbruch, 1923, en ligne : https://fr.wikisource.org/wiki/De_la_méthode_comparative_en_histoire(consulté le 19 juillet 2019).
Peter Schöttler, Die « Annales »-Historiker und die deutsche Geschichtswissenschaft, Tübingen, Mohr-Siebeck, 2015.
Auteur
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Peter Schöttler
Freie Universität Berlin et Max-Planck-Institute for the History of Science, Berlin
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