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    Plan détaillé Texte intégral Compter quoi et pourquoi : l’exemple des Menus Plaisirs et celui de Norwich Mettre en ordre et écrire : les cartulaires médiévaux et leur exploitation Ordonner, classer manipuler. Quelles séries pour quelles finalités ? Formes et contenus : sélectionner les éléments d’information Entre besoin d’autonomie et besoin d’autorité : les privilèges dans l’économie moderne Notes de bas de page Auteurs

    L’évident et l’invisible

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    Table des matières

    Procédures de mise en archive et dispositifs de construction du sens : le travail de l’historien face aux séries documentaires

    Laurent Feller et Dominique Margairaz

    p. 191-208

    Texte intégral Compter quoi et pourquoi : l’exemple des Menus Plaisirs et celui de Norwich Mettre en ordre et écrire : les cartulaires médiévaux et leur exploitation Ordonner, classer manipuler. Quelles séries pour quelles finalités ? Formes et contenus : sélectionner les éléments d’information Entre besoin d’autonomie et besoin d’autorité : les privilèges dans l’économie moderne Notes de bas de page Auteurs

    Texte intégral

    1Le matériau dont se servent les historiens n’est pas un matériau brut. Il est constitué d’éléments déjà élaborés et travaillés, sélectionnés, classés et mis en ordre soit par les producteurs eux-mêmes soit par les institutions qui les ont conservées pour les transmettre. Le travail de réflexion sur ce matériau, le type même de questionnement que l’on peut proposer dépend donc de la nature et de la qualité de ce qui a été fait en amont, parfois plusieurs siècles auparavant. En ce sens, les historiens ne travaillent que sur des artefacts, sur des produits déjà transformés et ayant une histoire. L’appréhension et l’appropriation de ces artefacts rendent possibles le travail de l’historien mais ils l’orientent et aussi le limitent.

    2Nous désirons, dans cette contribution, mettre l’accent sur une étape très particulière du processus de construction des données, celle de la mise en archives, ainsi que sur sa portée pour l’utilisateur final qu’est l’historien ou l’économiste. La production documentaire ne fait sens en effet que si la consultation et l’utilisation sont prévues. L’archivage sert à rendre utilisable le document dans le temps et est donc, par ses modalités même partie prenante de la constitution de l’artefact. Les procédures varient selon les périodes et selon les types de documents concernés. Si l’on peut considérer en effet que tout est document, c’est-à-dire que tout artefact, qu’il s’agisse d’écritures ou d’objets matériels comme ceux que les archéologues inventent, tout n’a pas pour autant vocation à devenir source, c’est-à-dire à avoir une utilité pour l’historien. Des objets non classés et non répertoriés, des écrits non inventoriés et déposés en vrac sont inutilisables et sont, au sens propre, sans intérêt. De ce fait, la « mise en archive » apparaît comme une étape fondamentale de la vie de l’objet et comme une condition préalable à sa mobilisation pour une exploitation, quelle que soit sa nature. Il faut ici distinguer les « archives », lieu matériel où s’organise la conservation des documents, des « archives » considérées comme l’ensemble des documents conservés et classés dans ce lieu particulier pour être transmis et le cas échéant consultés. Il y a là deux réalités concrètes qui se superposent mais ne se confondent pas, les ensembles documentaires ayant une vie propre, distincte de celle du bâtiment qui les abrite, mais profondément liée à la vie de l’institution qui les a fabriquées et a organisé leur conservation. Il serait erroné de penser que le hasard, l’incurie des hommes, leur manque d’intérêt à l’égard des choses du passé soient seuls en cause dans les pertes. Des processus de sélection parfois inconscients ou inavoués, parfois parfaitement assumés sont à l’œuvre : une époque ne conserve que ce qu’elle considère comme utile, sans pouvoir prévoir l’usage que des historiens à venir pourraient faire des documents accumulés1.

    3Nous avons choisi, pour illustrer ces prémisses, de mobiliser deux dossiers très différents par leur nature, leur structure et leur contenu, celui des cartulaires médiévaux et des privilèges économiques accordés, à l’époque moderne, à toute sorte d’acteurs. Le rapprochement de ces deux sources exploitées par les deux auteurs dans leurs autres travaux amène à approfondir et nuancer la réflexion sur l’articulation entre texte – document – archives et leur transformation en sources par le travail de l’historien.

    4La distinction entre texte – ou contenu – et document est communément reconnue comme étant au fondement des bonnes pratiques de recherche, garantes de la part de scientificité qui peut être revendiquée non seulement par l’historien, mais par l’ensemble des sciences sociales. Si un énoncé est le produit d’une intention – individuelle ou institutionnelle – et de règles formelles d’écriture, le document auquel il s’identifie très couramment dans la rhétorique d’exposition des chercheurs s’en distingue pourtant par le fait qu’il est le produit d’une sélection délibérée du chercheur, guidée en amont par une problématique et des hypothèses par rapport auxquelles il est considéré comme pertinent, et par sa matérialité, qui le désigne comme support d’un message, d’un contenu qui délivre des informations considérées comme signifiantes. Un état des foires peut être ainsi considéré comme un texte, qui rassemble sous forme tabulaire (tableau en lignes des marchandises et en colonnes des volumes apportés et vendus à une date donnée) et littéraire (colonne des observations) des informations pertinentes pour le chercheur qui s’intéresse aux conjonctures foraines. Mais il doit être aussi considéré comme un support normé, produit à un moment donné dans un cadre institutionnel précis, par des commis occupant une place dans l’appareil de veille économique, à usage de commanditaires dont il concourt à poursuivre des objectifs généraux et particuliers. En tant que support, il est conformé à des règles d’écriture et de présentation qu’il partage avec l’ensemble des états des foires ou qui l’en distinguent, il appartient à une classe de supports dont la production peut être délimitée dans le temps, qui obéit à des finalités et s’intègre dans une vision du monde à un moment donné. Des observations analogues peuvent être faites sur les documents médiévaux, qu’il s’agisse de polyptyques, de chartes, de comptabilités ou de cartulaires. Ce sont les uns et les autres des formes scripturaires, produits dans des intentions précises, qui ont eu une utilité et un usage et ont rempli des fonctions souvent multiples. La polysémie du texte est l’une des conditions pour qu’il devienne document et puisse également être source.

    5L’impossibilité d’abstraire un énoncé des conditions matérielles et culturelles de son énonciation est aujourd’hui une affirmation largement admise, même si le respect de ses implications méthodologiques peut être au cas par cas pris en défaut. L’attention portée aux supports a même donné lieu à une forme d’auto-nomisation sinon d’un champ, du moins d’un type d’approche d’un inégal intérêt pour l’économiste selon les thématiques auxquelles il s’applique. Si la statistique est un admirable terrain d’illustration du propos et de rencontre entre historiens et économistes, d’autres exemples méritent d’être cités. La cartographie est ainsi passée dans les dernières décennies du statut de simple support d’informations à celui d’objet de recherche, et a donné lieu à des travaux qui en ont exploré les conditions de production, de circulation et d’usage, contribuant à distinguer des configurations intellectuelles, institutionnelles, sociales et culturelles qui informent en aval l’interprétation et utilisation qui peuvent être faites d’un corpus de cartes ou de telle carte en particulier. Plus proches des rivages où l’économiste est susceptible d’aborder, les comptabilités privées et publiques, les brevets d’invention ont fait l’objet de travaux visant à élucider les conditions de production et les caractéristiques formelles de ces supports et à éclairer les systèmes de communication et de relations, économiques, sociales et institutionnelles à l’intérieur desquels ils prennent place et sens. Il en va de même des comptabilités médiévales ou modernes dont la forme, scrutée avec attention, dévoile les modalités d’utilisation et de mobilisation du chiffre et des nombres à partir du xiie siècle2 ou bien des cartulaires qui font l’objet depuis une vingtaine d’années d’interrogations renouvelées ou encore des manuels de marchands étudiés par L. Travaini et St. Lamassé et proposant, au xve siècle, un haut niveau de problématisation, de formalisation et d’abstraction mathématique3. Le métadiscours élaboré par les « manuels » de marchands, qu’on peut ranger dans ce que Michel Armatte a désigné comme « processus parallèles de description des processus d’enregistrement des données », a ainsi fait l’objet d’un programme de repérage et d’analyse à l’échelle européenne, qui concourt à notre compréhension du statut des livres comptables lesquels sont au fondement de nombre de recherches relevant de l’histoire des entreprises ou de celle des dynamiques et des fonctionnements marchands. L’accumulation de travaux sur les comptabilités marchandes permet aujourd’hui de délimiter le champ des questions légitimes qu’on est en droit de leur adresser ainsi que les temporalités dans lesquelles elles s’inscrivent, qui opposent schématiquement l’âge des comptabilités des créances et des dettes (flux de crédit) à celui des comptabilités de coût.

    6L’ensemble des travaux évoqués par ce rapide balisage suggère suffisamment les renouvellements des perspectives historiennes à l’égard de la question des sources, qu’elles intéressent directement ou non le champ de l’histoire économique, et de l’approfondissement de la démarche critique à l’égard des processus de construction des données, depuis l’objectivation des postures au fondement des questions du chercheur jusqu’à celle du statut (la nature produite) des supports matériels que celui-ci érige en documents, au terme d’une opération de sélection, de tri et de mise en corpus.

    7Un angle demeure cependant presque mort dans cette vision critique élargie, celui dans lequel se logent les opérations d’archivage au terme desquelles des traces matérielles, écrites ou archéologiques, de l’activité humaine (productive, commerciale, administrative…) se sont trouvées en position d’être érigées en « documents » par le chercheur, et les énoncés qu’elles contiennent institués par lui en « données ». Ces traces matérielles se retrouvent pourtant rarement de façon fortuite sous la lunette de celui-ci, et leur existence lui est révélée par le détour de signalements divers, qu’il s’agisse de la mise à disposition par une entreprise ou par une famille des traces conservées de son existence ou de son activité passée, ou bien des instruments élaborés par les institutions spécialisées que sont les dépôts d’archives publics ou privés. Or les processus de conservation de ces traces par les acteurs en vue d’usages futurs, comme les opérations de tri et de classement dont elles ont pu faire l’objet au cours du temps, ne sont pas neutres, elles sont au contraire porteuses des significations dont ces traces ont été investies au cours du temps. Un « document » (le terme est ici employé dans le sens courant qui est celui de la langue administrative des institutions chargées de leur conservation et de leur communication) ne se présente au surplus jamais de façon isolée à ce même chercheur, même si la numérisation et la démultiplication des canaux d’accès tendent à l’abstraire de son environnement et à faire éclater la cohérence de celui-ci. Sous la forme de registres ou de liasses, elles-mêmes éventuellement reclassées en dossiers et sous-dossiers, le document sous sa forme matérielle est généralement inclus dans un ensemble qui est le plus souvent construit, la coprésence d’autres documents étant elle-même porteuse de sens. Identifié pour les documents d’archives, qu’ils soient médiévaux ou modernes par les notes dorsales ou les mentions hors-teneurs et, dans le cas d’archives publiques, par des numéros d’enregistrement qui témoignent de sa vie passée, tel acte, tel mémoire, telle feuille d’enquête porte les indices multiples des processus de sa production, de sa circulation à l’intérieur des services et de sa conservation, avant même l’opération de versement aux archives. Les grandes monarchies féodales, les communes italiennes et les principautés qui leur succèdent, tout comme les acteurs privés, monastères ou évêchés, avaient imaginé des systèmes de classement et de mise à disposition des documents nécessaires à l’administration des choses, souvent très imparfaits, mais dont la nécessité était une évidence pour tous ceux qui avaient à gérer dans la continuité des institutions complexes comme les monastères ou des États4. L’époque moderne a vu se multiplier les foyers d’impulsion de ces procédures de conservation et s’autonomiser au sein des administrations naissantes les services voués à les mettre en œuvre. Le versement de ces fonds aux archives (nationales ou départementales) à partir de la Révolution a été souvent éventuellement assorti de reclassements en dépit de l’affirmation du « respect des fonds » érigé en principe intangible, plusieurs logiques contradictoires pouvant orienter les critères de classement.

    8Cette question de la conservation et de la constitution de corpus est entrée jusqu’à présent dans le champ de recherche des historiens, essentiellement par le canal de l’histoire des bibliothèques ou des collections. Quelques études ont néanmoins démontré la place de ces processus dans la genèse des fonctionnements, des structures et de l’identité même des administrations ou des groupements sociaux qui les organisaient, faisant progressivement émerger des fonctionnalités ou des services dévolus à ces opérations de conservation, de classement et de rédaction des instruments d’accessibilité aux documents5. On a ainsi pu montrer que les processus de conservation des traces matérielles de l’action, dans une logique jurisprudentielle de préservation de précédents, se trouvaient au fondement de la genèse de la catégorie « navigation intérieure » et de la délimitation des attributions qui lui étaient relatives, avant que la catégorie ne se réifie en une structure administrative, bureau ou division du ministère de l’Intérieur6. De façon analogue, l’étude attentive des pratiques d’écriture et de classement des documents des villes du Midi de la France est en train de montrer que les pratiques de l’administration royale se sont formées puis consolidées dans la confrontation avec les techniques employées par les communes et les consulats pour élaborer, trier, conserver des documents7.

    Compter quoi et pourquoi : l’exemple des Menus Plaisirs et celui de Norwich

    9En lien avec la genèse des structures et des attributions administratives, les logiques comptables sont elles-mêmes susceptibles d’être affectées par les processus de rassemblement, de classement et de conservation des traces matérielles des étapes et des circuits d’exécution de la dépense. Ainsi, la compréhension des chapitres et rubriques comptables, et donc de la signification des enregistrements qui leur sont associés, de ce qui a été longtemps rangé sous la dénomination de « comptes des Menus plaisirs », une entité connue au xviiie siècle comme « Argenterie, Menus, Plaisirs et affaires de la Chambre du Roi », n’est possible qu’au prix d’une archéologie des états successifs de l’architecture comptable qui révèle, à travers la structure des états de dépenses, mais aussi de l’agencement des registres dans lesquels ils furent collationnés et conservés à des fins de contrôle, assortis de titres et de tables des matières, les processus de scissiparité par lesquels s’autonomise peu à peu, au sein du service de la chambre du roi, un ensemble d’objets, d’actions et de dépenses dont le périmètre et la cohérence évoluent au cours du temps. Agissant simultanément comme une caisse au service d’autres entités nées du démembrement de l’Hôtel et comme une entité administrative et comptable autonome, les Menus ont légué à l’historien un formidable gisement de données dont la signification est proprement illisible et, en aval, les possibilités d’exploitation complètement minées, sauf à déconstruire régressivement les configurations documentaires sous lesquelles il s’offre à lui et à remonter le fil des logiques qui en organisaient l’usage pour les contemporains. Les « Menus » ont beaucoup compté, mais compté quoi et à quelle fin ? Au cours du temps, les métamorphoses des états, chapitres, rubriques et sous rubriques de la dépense ne traduisent pas nécessairement des évolutions de la nature et du volume des consommations princières, mais des déplacements dans les périmètres d’action ou les cibles de dépense prises en charge au titre de l’entité administrative en voie de structuration, ou au titre de son rôle de caisse agissant pour le compte d’autres entités. Les séries de chiffres qui semblent s’offrir à l’historien dans une innocente transparence ne sont en fait utilisables, totalisables ou agrégeables qu’au prix de cette opération de déconstruction-reconstruction qui redouble les processus de construction des instruments de leur gestion par les contemporains, à des fins d’action, de justification auprès de la Chambre des comptes et de légitimation de l’entité administrative vis-à-vis des entités rivales (Garde-Meuble, Bâtiments… )8.

    10Les grandes séries comptables des établissements monastiques anglais offrent des situations analogues aux xiiie et xive siècle9. L’une d’entre elles, celle conservée à Norwich et concernant le prieuré cathédral de cette ville, présente des caractéristiques similaires. Les moines doivent rendre des comptes en permanence d’abord pour des raisons internes : la lutte contre l’appropriation des ressources du monastère par les gestionnaires, ce que l’on appelle les moines propriétaires, le contrôle de l’endettement et la vérification du bien-fondé des dépenses qui doivent être effectuées pour le bien de la communauté. Les raisons externes comptent aussi, et notamment la fiscalité royale qui contraint à connaître, mesurer et évaluer certains paramètres de la vie économique du monastère, dont le revenu net de l’institution. Les moines ont de ce fait développé une pensée comptable particulière dont les catégories déterminent la mise en ordre et la conservation de leurs archives. Toute problématique d’histoire économique reposant sur cette documentation en apparence sérielle doit d’abord passer par un questionnement sur l’organisation, la qualification et la catégorisation de l’information. On s’expose, faute d’un passage par cette étape, à ne pas savoir ce qui est compté, ni à quelles logiques conceptuelles et pratiques répondent les séries accumulées dans les archives de la cathédrale. Ainsi, les comptabilités ne peuvent être comprises en dehors d’une compréhension fine de l’organisation institutionnelle du monastère, beaucoup moins stable sur la longue durée que ce que l’on pourrait penser. L’étude doit aussi rendre compte du développement des outils pratiques que la formalisation des comptes développe et qui permettent de contextualiser l’information. L’apparition et la multiplication des titres, des notes, d’un système de datation de plus en plus précis sont autant de guides qui éclairent la double finalité du document : la description et la justification, dans l’immédiat, de l’état financier du monastère et le soutien à une communication différée, c’est-à-dire à l’archivage comme à la consultation. Bref, les séries comptables permettent de savoir ce que le monastère a, gagne et doit en fonction des sollicitations internes et externes, la connaissance du revenu et l’établissement d’un budget étant des préoccupations secondaires pour la première et absente pour le second.

    Mettre en ordre et écrire : les cartulaires médiévaux et leur exploitation

    11Les cartulaires médiévaux offrent un autre exemple qui permet de saisir la portée des manipulations qui configurent les fonds antérieurement même à leur entrée dans un dépôt public.

    12Les cartulaires sont des registres à l’intérieur desquels sont copiés les documents constituant tout ou partie des archives d’un établissement10. Ils concentrent à eux seuls un très grand nombre des problématiques et des difficultés intéressant notre recherche, dans la mesure où il s’agit de collections déjà classées, destinées à être des instruments d’appropriation, de mise en ordre et de transformation du réel en même temps que des recueils de sources. On y trouve en effet transcrits les uns à la suite des autres des chartes, c’est-à-dire toute sorte de documents écrits, principalement des titres de propriété, actes de vente ou de donation, des « actes d’autorité », privilèges émis par les souverains ou les autorités ecclésiastiques destinés à confirmer des biens ou à étendre des droits, des actes de procédure, destinés au bout du compte à confirmer la possession de biens ou de dignités. Cette définition est limitative : elle exclut toute une série de documents produits expressément dans le but de gérer les biens d’un établissement, c’est-à-dire les comptabilités et aussi, plus rare mais d’une richesse très grande, tout ce qui s’apparente aux livres de raison. Les cartulaires nous donnent de ce fait une vision très statique de la vie économique des monastères, toute la dynamique des acquisitions, de l’endettement, des litiges quotidiens, des actes de gestion n’y trouvant pas leur place, parce que relevant de ce qui ne dure pas.

    13Pour les moines du Moyen Âge, ces documents élaborés permettent cependant souvent, mais pas toujours et pas nécessairement, de mesurer, d’évaluer et de compter de façon à administrer les choses et à gouverner les gens11. Ce ne sont pas les seuls instruments qui soient à leur disposition. Ce sont cependant bien souvent les seuls qui nous aient été transmis. Bien que les usages des cartulaires soient nombreux et que les raisons ayant poussé à leur compilation soient d’une grande diversité, la question de la sûreté et de la stabilité de la propriété d’une part, celle de sa gestion, c’est-à-dire de l’exploitation, de l’autre, y figurent toujours.

    14Les archives monastiques ne conservent pas toute la documentation produite à un moment donné. Seuls sont gardés, classés et rangés dans des dépôts les documents dont les administrateurs pensent que leur institution peut avoir besoin immédiatement ou dans le futur, dans le cadre de conflits portant sur les droits de propriété ou dans celui de la gestion quotidienne des possessions. Le cartulaire est donc un filtre qui nous transmet les documents jugés importants au moment de la rédaction et retenus au cours d’une procédure de sélection dont les finalités ne sont pas toujours explicitées. Il est rare que nous puissions démontrer qu’un cartulaire contient l’intégralité de la documentation conservée dans un monastère au moment de sa compilation. D’autre part, les tris effectués par les moines sont souvent gênants pour l’historien de l’économie. Les titres de propriété et les actes émanés par les autorités religieuses ou politiques étant très souvent favorisés, les contrats agraires ne s’y trouvent que rarement, parce qu’ils sont par définition d’une durée limitée12. La sévérité de la sélection est parfois radicale. Au Mont-Cassin, le cartulariste, Pierre Diacre, actif dans les années 1130, n’a choisi que 600 documents pour les intégrer dans son registre alors que les archives du monastère en comptaient à ce moment certainement plusieurs milliers et sans doute même plusieurs dizaines de milliers.

    15C’est là un premier biais qui oblige à la méfiance. Si, d’un monastère, nous n’avons plus qu’un cartulaire et si l’ensemble de la documentation produite et utilisée au cours de sa vie a disparu, ce qui est assez fréquent, il est presque toujours impossible de savoir quelle est la représentativité des transcriptions parvenues jusqu’à nous grâce à leur copie contenue dans le cartulaire par rapport à la masse utile des archives conservées. D’autre part, les cartularistes s’intéressent parfois à certains types documentaires particuliers en en laissant d’autres de côté, ne donnant ainsi, sur la structure de leurs archives que des informations incomplètes : il en est ainsi du cartulaire de Pierre Diacre qui ne contient aucun contrat agraire, alors que les archives du Mont-Cassin en renferment beaucoup.

    16Cependant, en l’absence de documents originaux, les copies dressées par les utilisateurs des archives apparaissent comme des substituts indispensables permettant d’accéder malgré tout au contenu des documents et donc de disposer d’informations positives et factuelles concernant l’histoire économique, l’histoire institutionnelle voire l’histoire culturelle, puisque les écritures de la pratique en relèvent aussi. Ainsi, les moines ont, en les recopiant, mis matériellement à l’abri leurs titres de propriété et une partie au moins de leurs outils de gestion. Ils les ont sauvés de la dispersion ou de la destruction et ont contribué de la sorte à la préservation ou à la protection de leur patrimoine et se sont aussi donné les moyens de faciliter sa mise en valeur13.

    17Or les cartulaires ne constituent pas du matériau brut, des sources primaires, mais des produits élaborés de manière extrêmement fine et savante, résultant de choix et de sélections. Ils sont en eux-mêmes des objets matériels à interroger et des livres véritables dont la composition et l’écriture sont un problème. Leur compilation répond à des objectifs particuliers de mise en ordre du réel, de fixation de la mémoire, de sauvegarde de la propriété, de gestion des archives et de gouvernement des terres. Cet effort peut être circonstanciel, provoqué par l’émergence d’un problème particulier, un procès par exemple qui oblige à rassembler un dossier destiné à étayer des revendications ou à asseoir une défense. Le cartulaire peut être aussi mémoriel, c’est-à-dire être un instrument de gestion de la mémoire de la communauté et de célébration de son passé. Ce peut être enfin simplement un outil de préservation de la documentation et un moyen de gérer efficacement sinon commodément le patrimoine foncier en rendant plus aisément accessibles le contenu des chartes : les dispositifs matériels de soutien et de guide à la lecture inventés au Moyen Âge facilitent le repérage des informations faisant, ou pouvant faire, du cartulaire un outil pratique. Les abbés se reportent volontiers au cartulaire pour être tout à fait sûrs de leur droit à exiger une redevance ou pour savoir tout simplement s’ils sont ou non propriétaires d’une terre.

    Ordonner, classer manipuler. Quelles séries pour quelles finalités ?

    18Compiler un cartulaire suppose un véritable effort intellectuel qui peut être particulièrement complexe. Partant de chartes, de documents plus ou moins rangés et classés dans un dépôt, le compilateur a d’abord dû choisir celles qu’il désirait intégrer à son recueil. Il lui a fallu les repérer et les lire. Il faut élaborer des listes permettant de repérer les documents dont le cartulariste a besoin afin de se faire une collection particulière à partir du vaste ensemble que sont les archives14. Il faut, enfin, pouvoir déchiffrer des écritures souvent anciennes et différentes de celles en usage du temps du scribe15. Il y a donc un itinéraire particulier allant du matériau brut, une charte, aux informations mises à notre disposition dans les cartulaires et accessibles le plus souvent par la médiation des éditions dont nous nous servons.

    19Un exemple classique, celui de S. Maria di Farfa en Sabine à la fin du xie et au début du xiie siècle, nous permet de réfléchir sur les pratiques archivistiques monastiques et sur les effets qu’elles ont sur le processus de reconstruction historique. Le fonds qui nous est parvenu est composé de deux cartulaires, d’une chronique et d’un index général. Les archivistes de Farfa disposent, à la fin du xie siècle, de plusieurs milliers de documents, dont les plus anciens remontent au viiie siècle, lorsqu’il est décidé par l’abbé et l’archiviste de compiler la documentation, de la copier et de la rassembler dans des registres. Le but de l’opération est d’abord historique : ce qui intéresse alors la communauté, c’est son ancrage dans le temps et la maîtrise de son passé. Les données économiques ont leur importance, mais elles ne sont pas structurantes, alors que la chronologie l’est16. Ce choix implique de changer de support et de passer de feuillets de parchemin individuels, chaque parchemin contenant en général un seul acte et constituant donc un document à lui seul, à un registre qui contiendra une sélection ordonnée des chartes sélectionnées qui devient donc l’unité documentaire de référence, les actes recopiés étant alors des éléments de cet ensemble. Changer de support implique aussi de modifier le classement des actes. Il est très vraisemblable en effet que les documents aient été classés par dossier topographique, domaine par domaine, lieu par lieu. Les cartulaires de Farfa sont, pour leur part, ordonnés chronologiquement, partant du plus ancien document et arrivant au plus récent, ce qui oblige à un travail de catalogage et de manipulation physique des documents afin de les placer dans l’ordre désiré et de reclassement dans l’ordre initial à la fin du processus de transcription. Un second cartulaire dédié aux seuls contrats agraires, appelé communément le Liber Largitorius, fut ensuite compilé, classé lui aussi en ordre chronologique17. Pour donner un sens à ces cartulaires, leur auteur composa aussi une chronique du monastère dans laquelle il résumait les actes de donation et les contrats agraires, traités alors comme des événements18. La chronique a donc pour effet de contextualiser l’ensemble des données et de les replacer dans un entourage politique et institutionnel concret – mais elle ne simplifie en rien le problème né de l’abandon du classement topographique19. Il fallut donc créer un outil supplémentaire, le Liber Floriger, afin de pouvoir naviguer entre ces différents documents. Le Liber Floriger est un index alphabétique des noms de lieux permettant de circuler entre la chronique, le Regeste et le Liber Largitorius et de restituer l’ordre topographique détruit par le classement chronologique20. C’est l’une des premières tentatives d’utiliser l’ordre alphabétique à des fins d’indexation connues en Occident.

    Formes et contenus : sélectionner les éléments d’information

    20La charte médiévale obéit à un formalisme. Il est important de retenir qu’elle n’est pas un simple instrument juridique mais est aussi un moyen de communication, un média, et qu’elle sert de support matériel à la circulation d’une information qui doit être publique, souvent l’aliénation, à titre gratuit ou à titre onéreux, d’un bien foncier. Une fois rédigée en forme, elle est lue et remise aux parties au cours d’un rituel qui permet de faire passer le bien d’une main à une autre, par l’utilisation d’objets symboliques et cela au moins jusqu’au xiiie siècle et souvent au-delà21. Ces éléments rituels complètent le dispositif de la charte qui ne peut donc être limité à un simple instrument juridique mais dont l’action sur l’ensemble du groupe social concerné par la transaction documentée se fait aussi par la lecture à haute voix et en public, face aux témoins, ainsi que par des gestes (remise du parchemin, exhibition d’un encrier et d’une plume, remise d’une motte de terre, d’un gant ou d’un couteau, selon les coutumes nationales).

    21Choisir d’intégrer le document dans une collection (dans un cartulaire) implique presque nécessairement la sélection d’un certain nombre d’éléments. Il est d’abord évident que les objets symboliques n’y ont pas leur place. Le cartulaire est un travail d’écriture, rien d’autre. Plusieurs possibilités s’offrent : copie in extenso de l’acte, y compris les éléments rappelant les aspects cérémoniels (listes de témoin, description de la remise de l’objet symbolique) ou copie partielle, le plus souvent sous forme de résumé (regeste). Si le lecteur du cartulaire comprend très vite qu’il a affaire à une copie intégrale ou abrégée, il ne peut en aucune manière savoir avec certitude qui a abrégé les copies ni, surtout, deviner quels sont les éléments qui ont été omis comme étant moins importants ou ayant cessé d’avoir une pertinence.

    22Autrement dit, alors que le cartulaire contient des séries d’actes de vente donnant a priori des indications sur la valeur des parcelles et celle des exploitations, et chiffrant celles-ci, en réalité il nous livre des éléments tronqués relevant de plusieurs ordres à la fois et qui ne se prêtent que difficilement à des mises en série systématique et à des calculs22. Les résultats obtenus ne font pas nécessairement sens, à moins de procéder à un nouveau tri qui permette d’éliminer tout ce qui fausserait la série. Sa constitution entraîne donc une ultime sélection documentaire, opérée cette fois par l’historien, qui permet de créer un ensemble à la fois continu et homogène de données sur quoi le calcul peut s’effectuer. La légitimité de l’opération repose sur la démonstration préalablement opérée de la robustesse et de la fiabilité du travail opéré par le cartulariste et sur l’hypothèse que celui-ci a effectué ses choix une fois pour toutes et s’y est tenu, son travail manifestant une continuité totale dans l’application de ses décisions éditoriales.

    23La constitution du document copié dans le cartulaire comme source ne se peut à la fin concevoir qu’après avoir analysé les étapes qui ont conduit à sa compilation, en ayant à l’esprit que le hasard intervient, mais de façon finalement moins décisive que les choix opérés par les institutions qui déterminent ce qui vaut la peine d’être gardé, établissent les normes de classement et de rangement ainsi que les formes de conservation. La source, au bout du compte, c’est à la fois ce que l’on peut extraire de matériau brut, d’information, d’un document transcrit après avoir compris toute l’histoire de ce document, celle de ses transformations et de ses manipulations.

    Entre besoin d’autonomie et besoin d’autorité : les privilèges dans l’économie moderne

    24L’objectivation des conditions historiques de constitution des « fonds » qui constituent la modalité sous laquelle les traces matérielles de l’activité humaine sont rendues accessibles au chercheur apparaît comme la condition pour appréhender la délimitation de ce qui est ainsi découpé dans l’ensemble des traces produites, qui ne correspond jamais à l’ensemble des traces conservées par les contemporains, ou ultérieurement par les services ou institutions chargés d’en assurer la sauvegarde et l’intégrité. Commun aux historiens et aux économistes, cet impératif apparaît encore plus évident lorsque le chercheur entreprend, non plus seulement de faire un usage contrôlé de données rangées sous une ou des catégories qui coïncident avec celles de sa recherche (séries de prix comme les prix moyens annuels du blé de Labrousse, séries de salaires du dayly worker du bâtiment anglais…), mais de construire lui-même une série de données à partir de fonds qui n’en objectivent pas l’objet comme tel. Plus familier cette fois aux historiens qu’aux économistes, le défi exige alors de se garder de toute naturalisation des prélèvements opérés non seulement dans les fonds mais encore dans les énoncés, et d’en assumer la qualité d’artefact. L’exemple des privilèges va nous le faire comprendre.

    25On sait de quel poids pèse la notion de « privilèges » dans l’interprétation des dynamiques économiques modernes : le privilège est une institution qui a structuré pendant toute l’époque moderne l’activité économique dans l’ensemble des territoires et des États européens et constitue le cadre à l’intérieur duquel se sont affirmées des réalités diverses, des corporations de métiers aux grandes compagnies de commerce, des premières formes de propriété intellectuelle de l’inventeur aux entreprises capitalistes industrielles ou de services. Appréhendé par les uns comme l’expression de l’imprégnation mercantiliste des sociétés modernes et de la recherche de rentes de monopoles réputée leur être consubstantielle, le privilège aboutit selon eux à une allocation désastreuse des ressources et s’avère coûteux pour la société, en raison des prix de monopole pratiqués par ceux qui en bénéficient et des coûts d’opportunité induits, parmi lesquels les freins à l’innovation. D’autres travaux ont cependant contribué à renouveler l’approche des rapports complexes entre institution et entreprise, et mis en évidence de façon convergente le caractère compatible de l’esprit d’entreprise, de la concurrence et du privilège23. Plus largement, il faut selon eux envisager le privilège comme le cadre à l’intérieur duquel est originellement pensée, par les acteurs comme par les autorités, la spécificité de l’activité du « négoce », entre privé et public, entre besoin d’autonomie et besoin d’autorité24. Dans cette perspective, le privilège prend en charge la particularité de l’activité négociante dans sa dimension de « précarité », aménageant par exemple un droit et des tribunaux spécifiques, ou les modalités d’essor d’activités nouvelles ou d’accueil de nouveaux entrants qui trouveraient difficilement à s’insérer dans les structures corporatives25. Il encadre au surplus l’émergence de dispositifs juridiques ou financiers indispensables à certains types d’activités, notamment dans le domaine des constructions d’infrastructures ou dans celui de l’organisation de services collectifs26.

    26Quelles que soient l’orientation et la valeur des travaux très partiellement évoqués dans ces lignes, leurs conclusions partagent la particularité d’être fondées sur des exemples, que ceux-ci relèvent de monographies d’entreprises ou de la sélection d’un certain nombre de cas considérés comme signifiants à des fins de généralisation. La question se pose alors de la représentativité de ces cas par rapport à la population des événements de même nature. L’objectif d’un recensement des privilèges économiques à une échelle européenne apparaît alors légitime, pour comprendre la manière dont l’institution a pu contribuer dans la longue durée de son existence à la mobilisation et à l’allocation des ressources, à quelles attentes et buts poursuivis, par les acteurs ou la puissance publique, elle a pu répondre, et quelles dynamiques économiques, entrepreneuriales, spatiales, elle a contribué à impulser ou à porter. La question revient alors à collecter les traces matérielles témoignant de l’octroi de privilèges, objectif que le projet PRIVILEGES a tenté de réaliser, au moyen notamment d’une base de données des privilèges d’entreprise collectés à l’échelle d’un ensemble de territoires et d’entité souveraines de l’Europe moderne, ouvrant la voie à une exploitation comparative27. On expose dans les lignes qui suivent quelques enseignements de ce programme, qui vont permettre d’approfondir la réflexion, tant sur les effets des processus de conservation/classement archivistiques que sur la notion d’artefact.

    27À l’échelle de l’Europe, deux cas de figure se présentent à l’enquêteur : dans le premier, qu’on rencontre à Venise, en Toscane, en Saxe, à Nuremberg, les actes portant privilège ont été réunis, dans un passé proche ou lointain, en liasses, registres ou recueils factices, formant des corpus identifiables dans des inventaires sous la rubrique « Privilèges ». Cette possibilité nous ramène à la question du périmètre et de l’exhaustivité des corpus qui appelle, comme on l’a vu, une archéologie des fonds et une réflexion sur la catégorie. Dans le deuxième cas de figure, qui est celui des archives françaises, aucun corpus des actes portant privilège n’a été constitué, ni aujourd’hui, ni par le passé. À qui se pose la question de savoir à qui, pour quelle activité, pour quelle durée et à quelles conditions un privilège a été accordé s’offre pour toute réponse l’océan des actes par lesquels, isolément ou additivement, se matérialisait cet octroi : brevets, arrêts du conseil, lettres patentes. Selon le circuit et la stratégie empruntée par le demandeur, le ou les actes qui se rapportent à sa demande auront – ou non – été rangés dans les recueils factices de minutes ou de copies d’arrêts du Conseil du roi formés soit par les secrétaires du conseil, soit par les commis des secrétariats d’État ou ceux du Contrôle général. Quant aux lettres patentes, dont la collection formée en chancellerie est aujourd’hui perdue, copie de celles-ci en sera retrouvée, si et seulement si le bénéficiaire a pris la précaution de les faire enregistrer, dans l’arrêt d’enregistrement du parlement de Paris ou d’un parlement de province. Il faut ainsi s’en remettre soit à des répertoires d’époque ou des inventaires analytiques ou numériques contemporains, soit aux notes marginales figurant sur les actes eux-mêmes, soit encore, en l’absence de ces deux issues, à un balayage des actes pour identifier ceux qui rentrent dans le champ de la collecte. C’est donc bien, dans le premier comme dans le second cas de figure, la catégorie « privilège » qui est questionnée, une catégorie réifiée par l’historiographie qui ne coïncide pas avec une catégorie diplomatique donnée d’acte, mais est le produit d’une catégorisation tantôt endogène, tantôt exogène : endogène quand le terme « privilège » est employé dans le cours d’un acte pour qualifier la nature de la grâce royale ou rappeler un acte antérieur (dans le cas d’un renouvellement par exemple) ; exogène lorsque telle note ou analyse marginale, tel chapeau inscrit à la tête de la copie d’un acte le qualifie comme tel, lorsque telle version imprimée comprend un faux titre à l’initiative du commanditaire ou de l’imprimeur, du type : « Privilège de la manufacture de… », ou encore lorsque telle mention d’un répertoire d’époque ou d’un inventaire contemporain résume la nature de l’acte par la désignation « privilège de »…

    28Pourquoi un tel flottement – ou ce qui nous apparaît rétrospectivement comme tel ? Le privilège est une notion juridique claire : il consiste dans l’ouverture d’un droit particulier, dans le contexte d’une hétérogénéité du droit où le particularisme juridique est la règle. Si la capacité des souverains à édicter des normes générales et abstraites pour l’ensemble des sujets est le trait par lequel s’affirment les États modernes, le processus d’assujettissement à une loi générale est loin d’être achevé. Chaque disposition particulière solennisée par un acte de la puissance publique constitue un privilège, une faveur, depuis la simple permission d’entreprendre une activité par dérogation aux dispositions coutumières ou à des règlements antérieurs, jusqu’à des exemptions, une clause d’exclusivité, des mesures de soutien financier ou encore un titre de manufacture royale, constituant un véritable avantage, réel ou symbolique, pour le bénéficiaire. Un acte peut renfermer une ou plusieurs de ces dispositions, que l’usage consacre par des emplois linguistiques divers : tantôt on met l’accent sur la permission, assortie ou non d’un avantage désigné dans le cours du texte par les termes « exemption », « droit » ou encore « privilège », tantôt c’est un autre terme qui est préféré pour désigner l’ensemble du dispositif : « concession », « don » ou « privilège ». Tous ces termes, ne sont pas à proprement parler équivalents : « permission », « concession », « don » expriment un contenu performatif considéré du point de vue du monarque, le terme « privilège » renvoie quant à lui à son effet considéré du point de vue du bénéficiaire. Mais l’essentiel du point de vue qui nous intéresse ici réside dans trois constats : d’une part, aucun dispositif de clauses n’est associé avec régularité à une option sémantique ; d’autre part le terme « privilège » peut désigner par métonymie l’ensemble du dispositif de grâces ou seulement l’une ou certaines d’entre elles ; enfin la désignation d’un même dispositif peut varier au cours du temps. Concevoir la série des privilèges d’entreprise octroyés à l’époque moderne, c’est donc prélever des actes dans des séries d’actes hétérogènes (brevets, arrêts du conseil, lettres patentes) et inventer à son tour une nouvelle série. Or celle-ci s’opère sur la base d’une catégorisation produite à des fins de repérage dans les supports de conservation des actes : registres, recueils factices ou simples liasses. La délivrance de copies à l’intéressé, ou à des agents de l’administration royale en cas de contentieux ou contestation, requiert non seulement la conservation des actes, mais leur accessibilité, rendue possible ou au moins plus aisée par une caractérisation de leur contenu matérialisée dans une notation synthétique en marge ou en tête de l’acte ou encore à l’intérieur d’un index. C’est cette mise en forme qui confère un premier degré d’objectivation aux « privilèges d’entreprise », signalés par une caractérisation du ou des effets de droit dont ils sont porteurs et par l’identité nominale du ou des bénéficiaires. On appréhende ainsi un premier niveau de construction de l’artefact.

    29Poussons encore d’un cran l’analyse : ce que le chercheur saisit dans sa base de données, ce sont des segments d’énoncés prélevés dans des traces matérielles qui enregistrent l’expression de la volonté royale à un instant donné, ouvrant (ou modifiant, ou révoquant) pour le bénéficiaire un espace temporaire d’action dans un champ d’activité (production, échanges, services…) que le chercheur qualifie d’économique. Celui-ci ne saisit donc pas un ou des privilèges, mais des mentions de privilèges, soit directes, soit indirectes dans le cas où un acte est seulement rappelé dans un acte postérieur. Ces mentions capturent entre autres indicateurs le contenu performatif des actes, et les coordonnées temporelles de ceux-ci, éventuellement imbriquées dans une séquence temporelle plus longue : un acte de révocation rappellera ainsi un acte d’octroi antérieur en qualifiant la nature de la grâce accordée de façon tantôt identique, tantôt différente de celle dont il a été qualifié dans l’acte primitif. Telle « permission » peut ainsi devenir « privilège » lorsqu’elle est évoquée lors d’une prorogation ou d’une confirmation, tel « don » peut se métamorphoser en « concession », etc. La catégorisation employée exprime ainsi la perception propre à la temporalité de la mention, elle-même incluse dans une temporalité plus longue qui se répercute sur la qualification d’un acte soit directement à l’intérieur de l’acte postérieur qui le rappelle, soit par le biais des mentions marginales ou d’indexation qui accompagnent sa mise en registre ou en recueil à des fins de conservation, comme nous l’avons vu plus haut.

    30Les opérations d’enregistrement et de classement des traces matérielles de l’expression de la volonté souveraine, à des fins de préservation en vue d’usage futurs, se marquent ainsi au cœur même de celles-ci. Loin de se réduire à un texte, le document inclut ces marques. La donnée « privilège » apparaît finalement comme le produit d’un assemblage de mentions, pur artefact construit par le chercheur et par la grâce des potentialités de calcul permis par l’outil informatique. Parler du « privilège de la verrerie de Paris » comme c’est le cas de l’« État des pièces concernant le privilège de la verrerie de Paris », c’est ainsi amalgamer le contenu des lettres patentes accordées à Jean Mareschal en 1606, confirmé par un arrêt du conseil de février 1609, les lettres patentes de confirmation accordées à Eustache Mareschal 1650, suivies de plusieurs arrêts de confirmation28. Cet artefact incorpore les états successifs d’une relation entre acteur et puissance souveraine, c’est-à-dire du temps. Il constitue une unité de sens qui, loin d’être « donnée », est le produit d’une construction qui engage la pleine responsabilité du chercheur.

    *

    31À travers les exemples mobilisés ici, les archives de Norwich, celles des Menus Plaisirs, les cartulaires médiévaux et les privilèges, nous avons voulu illustrer de fait désormais bien connu : les processus de conservation et de mise en archive conditionnent non seulement notre accès à des énoncés jugés pertinents à l’égard des questions qui en ont motivé la quête, mais encore, en aval, les possibilités d’exploitation des données, tout particulièrement dans une perspective comparative. Celle-ci redouble en effet l’exigence critique par l’obligation de mise en regard des systèmes d’objectivation qui structurent la sédimentation des dispositifs de production et de conservation des actes, dont ceux-ci portent la marque dans leur texte ou leur paratexte. De la trace à la mention et de celle-ci à l’artefact, le processus de construction apparaît ainsi comme un ensemble d’opérations non seulement productrices de « données » mais aussi et indissociablement de sens.

    Notes de bas de page

    1 J. Morsel, « Ce qu’écrire veut dire au Moyen Âge… Observations préliminaires à une étude de la scripturalité médiévale », Memini. Travaux et documents, 4, 2000, p. 3-43 ; Id., « Du texte aux archives : le problème de la source », Bulletin du centre d’études médiévales d’Auxerre, hors-série 2, 2008, http://cem.revues.org/4132.

    2 Voir la revue Comptabilité(s). Revue d’histoire des comptabilités, qui existe depuis 2010 et est principalement consacrée à des questions formelles, portant soit sur la matérialité des comptabilités médiévales et modernes, soit sur leurs finalités, soit encore sur les questions cognitives qu’elles posent : http://comptabilites.revues.org.

    3 Voir Revue numismatique, 167, M. Bompaire (dir.), Marchands, mathématiciens et métallurgistes, une culture monétaire au Moyen Âge ?, 2011, p. 15-265.

    4 D’un bibliographie devenue surabondante, on retiendra. M. Clanchy, From Memory to Written Record. England, 1066-1307, Londres, 1979 ; P. Cammarosano, Italia medievale. Struttura e geografia delle fonti scritte, Rome, 1991 ; P. Chastang, La ville, le gouvernement et l’écrit à Montpellier, Paris, 2013 ; P. Bertrand, Les écritures odinaires. Sociologie d’un temps de révolution documentaire (1250-1350), Paris, 2015.

    5 M. Dejoux, Gouverner par l’enquête au xiiie siècle. Les restitutions de Louis IX (1247-1270), Paris, 2014 ; H. Dewez, Connaître par les nombres. Cultures et écritures comptable au prieuré cathédral de Norwich (1256-1344), thèse, université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, 2014 ; F. Hildesheimer, « Exemplaire Parlement… Le fonds du Parlement de Paris aux Archives nationales », Revue de synthèse, 125, Fabrique des archives, fabrique de l’histoire, 2004, p. 45- 81 ; R. Descimon, « Les notaires de Paris du xvie au xviiie siècle : office, profession, archives », dans M. Cassan (dir.), Offices et officiers moyens en France à l’époque moderne, Limoges, 2004, p. 15-42.

    6 D. Margairaz, « L’invention d’une catégorie administrative : la navigation intérieure, xviiie-xixe siècle », Bibliothèque de l’École des chartes, 2009/1, B. Delmas, D. Ogilvie (dir.), De l’Ancien Régime à l’Empire. Mutations de l’État, avatars des archives ; E. Szulman, La navigation intérieure sous l’Ancien Régime. Naissance d’une politique publique, Rennes, 2014.

    7 P. Chastang, La ville, le gouvernement et l’écrit à Montpellier, Paris, 2013.

    8 P. Lemaigre-Gaffier, Administrer les Menus Plaisirs du roi. L’État, la cour et les spectacles dans la France des Lumières, Paris, 2016, voir notamment la deuxième partie.

    9 Je présente ici quelques-unes des conclusions de la thèse de Harmony Dewez : H. Dewez, Connaître par les nombres, op. cit.

    10 La bibliographie de la question des cartulaires et les diverses approches dont leur étude est l’objet a été considérablement enrichie depuis le début des années 1990. Le point de départ de l’intérêt pour ce type documentaire est une table ronde, tenue en 1991 et publié en en 1993 : O. Guyotjeannin, L. Morelle, M. Parisse (dir.), Les cartulaires, Actes de la table ronde des 5-7 décembre 1991, Paris, 1993 ; voir aussi P. Chastang, « Cartulaires, carturalisation et scripturalité médiévale : la structuration d’un nouveau champ de recherche », Cahiers de civilisation médiévale, 49/1, 2006, p. 21-32.

    11 Pour une problématique générale autour de la question de la valeur et des usages de l’écrit médiéval : P. Chastang, « L’archéologie du texte médiéval. Autour de travaux récents sur l’écrit au Moyen Âge », Annales. Histoire, sciences sociales, 63/2, 2008, p. 245-269.

    12 L. Feller, Le cartulaire-chronique de S. Clemente a Casauria, dans O. Guyotjeannin, L. Morelle, M. Parisse (dir.), Les cartulaires, op. cit., p. 261-277. Reprend et synthétise les conclusions d’une thèse de 3e cycle : L. Feller, Le cartulaire-chronique de San Clemente a Casauria, thèse de 3e cycle dactylographiée, sous la direction de Pierre Toubert, université Paris 1, 1987.

    13 P. Chastang, « L’archéologie du texte médiéval », art. cité, p. 258.

    14 P. Chastang, L. Feller, « Classer et compiler : la gestion des archives du Mont-Cassin au xiie siècle », dans D. Boisseuil, P. Chastang, L. Feller, J. Morsel (dir.), Écritures de l’espace social. Mélanges d’histoire médiévale offerts à Monique Bourin, Paris, 2010, p. 345-368.

    15 Voir à ce sujet les pages de P. Toubert à propos des cartulaires-chroniques d’Italie centrale : P. Toubert, Les structures du Latium médiéval. Le Latium méridional et la Sabine, du ixe au xiie siècle, Rome (Bibliothèque de l’École française de Rome, 221), 1973 p. 71-88.

    16 L. Feller, « Écrire l’histoire dans les monastères d’Italie centrale au xie et xiie siècles. Chroniques, cartulaires-chroniques et documents », dans É. Anheim, P. Chastang, F. Mora, A. Rochebouet (dir.), L’écriture de l’histoire au Moyen Âge (xie-xve siècle). Entre contraintes génériques et contraintes documentaires, 2015, p. 189-206.

    17 Liber Largitorius vel notarius monasterii Pharphensis, éd. G. Zucchetti, Rome, 1913.

    18 Il Chronicon Farfense di Gregorio da Catino, éd. U. Balzani, Rome (Fonti per la Storia d’Italia, 33-34), 1903.

    19 Là-dessus : T. Kölzer, « Codex libertatis. Überlegungen zur funktion des “Regestum Farfense” und anderer Klosterchartulare », dans Atti del 9o congresso internazionale di studi sull’alto medioevo, Spolète, 1983, p. 609-653, ici p. 619 ; H. Zielinski, « Gregor von Catino und das Regestum Farfense », Quellen und Forschungen aus italienischen Archiv und Bibliothek, 55-56, 1976, p. 361-404.

    20 Il « Liber Floriger » di Gregorio da Catino, éd. M. T. Maggi Bei, Rome, 1984.

    21 J. Le Goff, « Le rituel symbolique de la vassalité », dans Pour un autre Moyen Âge. Temps, travail et culture en Occident : 18 essais, Paris, 1977, p. 349-420. Le Goff est l’un des premiers historiens français à avoir insisté sur ce point. Pour une exposition détaillée de l’importance des gestes et des objets en complément indispensable de l’écriture, voir M. Clanchy, From Memory to Written Record, op. cit., p. 254-260.

    22 L. Feller, A. Gramain, F. Weber, La fortune de Karol, op. cit., p. 25-41.

    23 Voirpar exemple G. Gayot, « Entreprendreau bon vieux temps des privilèges », Revue du Nord, 57/265, 1985, p. 413-445 ou, plus récemment, C. Maitte, Les chemins de verre, Rennes, 2009, en particulier chap. 6, p. 157-199.

    24 Cette idée est au cœur de l’approche de J.-P. Hirsch, Les deux rêves du Commerce, Paris, 1989.

    25 Sur l’emploi du terme « précarité » dans ce camp précis et la demande d’institutions spécifiques, voir S. Cerruti, « Nature des choses et qualité des personnes. Le Consulat de commerce de Turin au xviiie siècle », Annales. Histoire, sciences sociales, 57/6, 2002, p. 1491-1520.

    26 A. Conchon, « Financer la construction d’infrastructures de transport : la concession aux xviie et xviiie siècles », Entreprises et histoire, 2005/1, p. 55-70 ; D. Margairaz, « Entreprise, privilège et service », art. cité.

    27 Le programme « PRIVILEGES » associait quatre laboratoires, IDHES (Paris 1), LARHRA (ENS-Lyon II), ITC (Paris Diderot), ACP (Paris Est-Marne-la-Vallée) et a bénéficié d’un soutien de l’ANR entre 2012 et 2015. Les territoires sélectionnés étaient la France, l’Angleterre, Venise, le grand duché de Toscane, Mantoue et le Piémont pour l’Italie, la Saxe et Nuremberg pour l’Allemagne. La notion de privilège d’entreprise n’est pas arbitrairement plaquée sur la réalité moderne : la différenciation entre privilège d’invention et privilège d’entreprise apparaît en Angleterre dès le xviie siècle, elle est employée au xviiie siècle en France, et au cœur des débats dans les années 1789-1791, qui vont déboucher sur le vote de la loi du 7 janvier 1791 sur les brevets. Le privilège d’entreprise se différencie en outre de l’ensemble des privilèges économiques en ce qu’ils sont accordés à raison de la personne et non de la chose, à un ou des individus en leur nom propre, et non à une collectivité (privilèges corporatifs par exemple, exclus du corpus).

    28 BnF, Collection formée par Nicolas Delamare sur l’administration et la police de Paris, et de la France, t. CLXXXIX, f. 124.

    Auteurs

    • Laurent Feller

      Lamop (UMR 8589 CNRS, université Paris 1 Panthéon-Sorbonne)

    • Dominique Margairaz

      IDHES (UMR CNRS 8533, ENS Paris-Saclay, université d’Évry, université Paris Nanterre, université Paris 8, université Paris 1 Panthéon-Sorbonne)

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    Du papier à l’archive, du privé au public

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    2005

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    Présentation

    Laurent Feller

    Avant-propos

    Laurent Feller et Agnès Gramain

    Introduction générale

    Sources et données en histoire et en économie

    Laurent Feller

    Introduction

    La légitimité de l’analyse sérielle

    Laurent Feller

    Entre raison pratique et raison mémorielle

    Note sur les écritures du commerce

    Laurent Feller

    Conclusions

    L’histoire du Moyen Âge par-delà nature et culture

    Laurent Feller

    Pauvreté, consommation et culture matérielle

    Laurent Feller

    Laurent Feller, une historiographie en dialogue

    Entretien réalisé en Sorbonne, les 28 et 29 septembre 2022, par Marie Dejoux, Harmony Dewez, Emmanuel Huertas, Cédric Quertier

    Laurent Feller, Marie Dejoux, Harmony Dewez et al.

    Préface

    Laurent Feller

    Des terres et des liens

    Transactions foncières du haut Moyen Âge

    Laurent Feller

    Normes et constructions statutaires à L’Aquila au xive siècle

    Laurent Feller

    Décrire la terre en Italie centrale au haut Moyen Âge

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    1 J. Morsel, « Ce qu’écrire veut dire au Moyen Âge… Observations préliminaires à une étude de la scripturalité médiévale », Memini. Travaux et documents, 4, 2000, p. 3-43 ; Id., « Du texte aux archives : le problème de la source », Bulletin du centre d’études médiévales d’Auxerre, hors-série 2, 2008, http://cem.revues.org/4132.

    2 Voir la revue Comptabilité(s). Revue d’histoire des comptabilités, qui existe depuis 2010 et est principalement consacrée à des questions formelles, portant soit sur la matérialité des comptabilités médiévales et modernes, soit sur leurs finalités, soit encore sur les questions cognitives qu’elles posent : http://comptabilites.revues.org.

    3 Voir Revue numismatique, 167, M. Bompaire (dir.), Marchands, mathématiciens et métallurgistes, une culture monétaire au Moyen Âge ?, 2011, p. 15-265.

    4 D’un bibliographie devenue surabondante, on retiendra. M. Clanchy, From Memory to Written Record. England, 1066-1307, Londres, 1979 ; P. Cammarosano, Italia medievale. Struttura e geografia delle fonti scritte, Rome, 1991 ; P. Chastang, La ville, le gouvernement et l’écrit à Montpellier, Paris, 2013 ; P. Bertrand, Les écritures odinaires. Sociologie d’un temps de révolution documentaire (1250-1350), Paris, 2015.

    5 M. Dejoux, Gouverner par l’enquête au xiiie siècle. Les restitutions de Louis IX (1247-1270), Paris, 2014 ; H. Dewez, Connaître par les nombres. Cultures et écritures comptable au prieuré cathédral de Norwich (1256-1344), thèse, université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, 2014 ; F. Hildesheimer, « Exemplaire Parlement… Le fonds du Parlement de Paris aux Archives nationales », Revue de synthèse, 125, Fabrique des archives, fabrique de l’histoire, 2004, p. 45- 81 ; R. Descimon, « Les notaires de Paris du xvie au xviiie siècle : office, profession, archives », dans M. Cassan (dir.), Offices et officiers moyens en France à l’époque moderne, Limoges, 2004, p. 15-42.

    6 D. Margairaz, « L’invention d’une catégorie administrative : la navigation intérieure, xviiie-xixe siècle », Bibliothèque de l’École des chartes, 2009/1, B. Delmas, D. Ogilvie (dir.), De l’Ancien Régime à l’Empire. Mutations de l’État, avatars des archives ; E. Szulman, La navigation intérieure sous l’Ancien Régime. Naissance d’une politique publique, Rennes, 2014.

    7 P. Chastang, La ville, le gouvernement et l’écrit à Montpellier, Paris, 2013.

    8 P. Lemaigre-Gaffier, Administrer les Menus Plaisirs du roi. L’État, la cour et les spectacles dans la France des Lumières, Paris, 2016, voir notamment la deuxième partie.

    9 Je présente ici quelques-unes des conclusions de la thèse de Harmony Dewez : H. Dewez, Connaître par les nombres, op. cit.

    10 La bibliographie de la question des cartulaires et les diverses approches dont leur étude est l’objet a été considérablement enrichie depuis le début des années 1990. Le point de départ de l’intérêt pour ce type documentaire est une table ronde, tenue en 1991 et publié en en 1993 : O. Guyotjeannin, L. Morelle, M. Parisse (dir.), Les cartulaires, Actes de la table ronde des 5-7 décembre 1991, Paris, 1993 ; voir aussi P. Chastang, « Cartulaires, carturalisation et scripturalité médiévale : la structuration d’un nouveau champ de recherche », Cahiers de civilisation médiévale, 49/1, 2006, p. 21-32.

    11 Pour une problématique générale autour de la question de la valeur et des usages de l’écrit médiéval : P. Chastang, « L’archéologie du texte médiéval. Autour de travaux récents sur l’écrit au Moyen Âge », Annales. Histoire, sciences sociales, 63/2, 2008, p. 245-269.

    12 L. Feller, Le cartulaire-chronique de S. Clemente a Casauria, dans O. Guyotjeannin, L. Morelle, M. Parisse (dir.), Les cartulaires, op. cit., p. 261-277. Reprend et synthétise les conclusions d’une thèse de 3e cycle : L. Feller, Le cartulaire-chronique de San Clemente a Casauria, thèse de 3e cycle dactylographiée, sous la direction de Pierre Toubert, université Paris 1, 1987.

    13 P. Chastang, « L’archéologie du texte médiéval », art. cité, p. 258.

    14 P. Chastang, L. Feller, « Classer et compiler : la gestion des archives du Mont-Cassin au xiie siècle », dans D. Boisseuil, P. Chastang, L. Feller, J. Morsel (dir.), Écritures de l’espace social. Mélanges d’histoire médiévale offerts à Monique Bourin, Paris, 2010, p. 345-368.

    15 Voir à ce sujet les pages de P. Toubert à propos des cartulaires-chroniques d’Italie centrale : P. Toubert, Les structures du Latium médiéval. Le Latium méridional et la Sabine, du ixe au xiie siècle, Rome (Bibliothèque de l’École française de Rome, 221), 1973 p. 71-88.

    16 L. Feller, « Écrire l’histoire dans les monastères d’Italie centrale au xie et xiie siècles. Chroniques, cartulaires-chroniques et documents », dans É. Anheim, P. Chastang, F. Mora, A. Rochebouet (dir.), L’écriture de l’histoire au Moyen Âge (xie-xve siècle). Entre contraintes génériques et contraintes documentaires, 2015, p. 189-206.

    17 Liber Largitorius vel notarius monasterii Pharphensis, éd. G. Zucchetti, Rome, 1913.

    18 Il Chronicon Farfense di Gregorio da Catino, éd. U. Balzani, Rome (Fonti per la Storia d’Italia, 33-34), 1903.

    19 Là-dessus : T. Kölzer, « Codex libertatis. Überlegungen zur funktion des “Regestum Farfense” und anderer Klosterchartulare », dans Atti del 9o congresso internazionale di studi sull’alto medioevo, Spolète, 1983, p. 609-653, ici p. 619 ; H. Zielinski, « Gregor von Catino und das Regestum Farfense », Quellen und Forschungen aus italienischen Archiv und Bibliothek, 55-56, 1976, p. 361-404.

    20 Il « Liber Floriger » di Gregorio da Catino, éd. M. T. Maggi Bei, Rome, 1984.

    21 J. Le Goff, « Le rituel symbolique de la vassalité », dans Pour un autre Moyen Âge. Temps, travail et culture en Occident : 18 essais, Paris, 1977, p. 349-420. Le Goff est l’un des premiers historiens français à avoir insisté sur ce point. Pour une exposition détaillée de l’importance des gestes et des objets en complément indispensable de l’écriture, voir M. Clanchy, From Memory to Written Record, op. cit., p. 254-260.

    22 L. Feller, A. Gramain, F. Weber, La fortune de Karol, op. cit., p. 25-41.

    23 Voirpar exemple G. Gayot, « Entreprendreau bon vieux temps des privilèges », Revue du Nord, 57/265, 1985, p. 413-445 ou, plus récemment, C. Maitte, Les chemins de verre, Rennes, 2009, en particulier chap. 6, p. 157-199.

    24 Cette idée est au cœur de l’approche de J.-P. Hirsch, Les deux rêves du Commerce, Paris, 1989.

    25 Sur l’emploi du terme « précarité » dans ce camp précis et la demande d’institutions spécifiques, voir S. Cerruti, « Nature des choses et qualité des personnes. Le Consulat de commerce de Turin au xviiie siècle », Annales. Histoire, sciences sociales, 57/6, 2002, p. 1491-1520.

    26 A. Conchon, « Financer la construction d’infrastructures de transport : la concession aux xviie et xviiie siècles », Entreprises et histoire, 2005/1, p. 55-70 ; D. Margairaz, « Entreprise, privilège et service », art. cité.

    27 Le programme « PRIVILEGES » associait quatre laboratoires, IDHES (Paris 1), LARHRA (ENS-Lyon II), ITC (Paris Diderot), ACP (Paris Est-Marne-la-Vallée) et a bénéficié d’un soutien de l’ANR entre 2012 et 2015. Les territoires sélectionnés étaient la France, l’Angleterre, Venise, le grand duché de Toscane, Mantoue et le Piémont pour l’Italie, la Saxe et Nuremberg pour l’Allemagne. La notion de privilège d’entreprise n’est pas arbitrairement plaquée sur la réalité moderne : la différenciation entre privilège d’invention et privilège d’entreprise apparaît en Angleterre dès le xviie siècle, elle est employée au xviiie siècle en France, et au cœur des débats dans les années 1789-1791, qui vont déboucher sur le vote de la loi du 7 janvier 1791 sur les brevets. Le privilège d’entreprise se différencie en outre de l’ensemble des privilèges économiques en ce qu’ils sont accordés à raison de la personne et non de la chose, à un ou des individus en leur nom propre, et non à une collectivité (privilèges corporatifs par exemple, exclus du corpus).

    28 BnF, Collection formée par Nicolas Delamare sur l’administration et la police de Paris, et de la France, t. CLXXXIX, f. 124.

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    Feller, L., & Margairaz, D. (2020). Procédures de mise en archive et dispositifs de construction du sens : le travail de l’historien face aux séries documentaires. In L. Feller & A. Gramain (éds.), L’évident et l’invisible. Paris: Éditions de la Sorbonne. https://doi.org/10.4000/books.psorbonne.86314
    Feller, Laurent, et Dominique Margairaz. « Procédures de mise en archive et dispositifs de construction du sens : le travail de l’historien face aux séries documentaires ». In L’évident et l’invisible, édité par Laurent Feller et Agnès Gramain. Paris: Éditions de la Sorbonne, 2020. doi:10.4000/books.psorbonne.86314.
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    Feller, L., & Gramain, A. (éds.). (2020). L’évident et l’invisible. Paris: Éditions de la Sorbonne. https://doi.org/10.4000/books.psorbonne.86179
    Feller, Laurent, et Agnès Gramain, éd. L’évident et l’invisible. Paris: Éditions de la Sorbonne, 2020. doi:10.4000/books.psorbonne.86179.
    Feller, Laurent, et Agnès Gramain, éditeurs. L’évident et l’invisible. Éditions de la Sorbonne, 2020, https://doi.org/10.4000/books.psorbonne.86179.
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