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    Plan détaillé Texte intégral L’émergence de l’« économie de l’environnement »Une préconisation universelle : soumettre l’environnement à la régulation marchandeLa genèse de l’économie écologiqueEntre pluralisme méthodologique et dispersionLa montée de l’environnementalisme pragmatique Notes de bas de page Auteur

    Humanités environnementales

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    Chapitre 9. Économie de l’environnement ou économie écologique ?

    Valérie Boisvert

    p. 201-229

    Texte intégral L’émergence de l’« économie de l’environnement »Une préconisation universelle : soumettre l’environnement à la régulation marchandeLa genèse de l’économie écologiqueEntre pluralisme méthodologique et dispersionLa montée de l’environnementalisme pragmatique Notes de bas de page Auteur

    Texte intégral

    1L’« économie écologique » (ecological economics) s’est développée à partir de la fin des années 1980 depuis l’Europe et les États-Unis, comme projet de rupture avec les approches économiques qui prévalaient alors des pollutions, de l’exploitation des ressources naturelles et de l’appréhension des valeurs de la nature1. L’économie de l’environnement, extension du paradigme économique dominant à la gestion des pollutions, s’était progressivement constituée depuis les années 1960, principalement aux États-Unis, en partie en réponse à une demande publique de rationalisation des politiques environnementales. Tel était le mandat initial de Resources for the Future (RFF), une institution fondée en 1952 à Washington DC pour laquelle a travaillé toute la première génération d’économistes de l’environnement.

    2La gestion des ressources en eau, des sols et des forêts (Gray, 1913 ; Hammar, 1942 ; Bunce, 1942 ; Ciriacy-Wantrup, 1938 ; 1944) avait par ailleurs été au cœur des préoccupations du mouvement conservationniste aux États-Unis dès les débuts du xxe siècle (Pinchot, 1937). Liée à l’économie agricole et à l’économie foncière (land economics) et enseignée en relation avec ces dernières dans les universités américaines dès les années 19202, l’économie des ressources constituait un domaine autonome, dans lequel les régimes de droits – d’accès, d’usage, de propriété –, les modes d’extraction et de répartition de la rente occupaient une place majeure. Essentiellement descriptive et critique, fondée sur l’observation de données historiques et de statistiques, enchâssée dans des réflexions plus larges sur l’organisation de la société et la place de l’État, cette approche paraissait très éloignée des aspirations à la scientificité à travers l’abstraction et la formalisation mathématique de la théorie économique qui dominait alors3. L’économie des ressources était associée à l’institutionnalisme4, un courant hétérodoxe inspiré par l’école historique allemande, s’intéressant aux questions de pouvoir et de contrôle dans l’économie. Le projet de fonder une économie de l’environnement à Resources for the Future traduisait en partie une volonté de rompre avec cet héritage, associé au New Deal et à une gestion des ressources naturelles contrôlée par l’État, dominée par l’ingénierie et une rationalité technique. Il s’agissait d’en finir avec le mouvement conservationniste pour entrer dans l’ère de l’environnement (Hays, 1987 : 13-39) et de proposer les concepts et instruments de la mise en économie de ce dernier. Les priorités de cette nouvelle approche sont ainsi le reflet des préoccupations environnementales aux États-Unis dans les années 1950-1960 : lutte contre la pollution de l’air et de l’eau et préservation du cadre de vie et des sites naturels.

    3Au cours des années 1970, l’environnement s’impose peu à peu comme domaine d’application à part entière de la théorie économique standard. L’académisme, la conformité à la doctrine dominante et les contraintes de forme quelle induit prennent le pas sur l’ambition initiale de guider des politiques publiques, d’orienter et de contenir l’activité économique de façon à ne pas épuiser les ressources, excéder les capacités d’assimilation des milieux et compromettre la régulation de la biosphère (Nordhaus, 1973 ; Solow, 1974 ; Dasgupta et Heal, 1974 ; 1979). L’élégance des démonstrations et la sophistication de la modélisation priment sur le réalisme des hypothèses et la portée analytique et prescriptive des résultats. L’épuisement des ressources naturelles ou la pollution ne sont considérés comme des problèmes que dans la mesure où ils entravent la croissance et affectent le bien-être social, estimé à l’aune du stock global de capital disponible. Ils peuvent être contrés par un progrès technologique soutenu, suscité par l’opportunité de gains à mesure que la rareté s’installe et que les prix augmentent (Nordhaus, 1973), combiné à un taux d’épargne adéquat (Dasgupta et Heal, 1974). Pour paraphraser le titre d’un fameux article de Robert Solow en 19735, les auteurs s’intéressent bien plus aux ressources de l’économie qu’à l’économie des ressources, à l’état de la théorie économique qu’à celui de l’environnement. Ils accordent plus d’importance aux expériences de pensée auxquels ils se livrent – sur la croissance, le progrès technique, l’équité intergénérationnelle, l’incertitude – qu’au domaine particulier sur lequel elles portent ; ils proposent des modèles qui permettent d’englober les champs préalablement distincts de l’économie des ressources et du traitement des pollutions (Dasgupta et Heal, 1979). Ces auteurs occupent des positions prestigieuses dans des institutions anglo-saxonnes réputées, écrivent dans les revues de théorie économique généraliste les plus cotées, ce qui confère une aura particulière à leurs travaux6.

    4Cette évolution marginalise les travaux qui s’inscrivent dans une veine plus empirique ou appliquée, qu’il s’agisse d’économie politique, d’histoire économique, de socio-économie, de bioéconomie étudiant les processus économiques sous l’angle de la thermodynamique, ou encore de sciences de l’environnement au sens large. Compte tenu de la domination institutionnelle très forte de l’économie de l’environnement et des ressources anglo-saxonne, ces approches sont peu diffusées. Le projet de l’économie écologique, qui se construit en réaction à cet économicisme à partir du début des années 1980,est de prendre au sérieux les dimensions et impacts écologiques, matériels et énergétiques de l’activité économique et de remettre l’environnement – dans toute sa complexité – au cœur de son analyse. Les inquiétudes suscitées par les problèmes globaux d’environnement – changement climatique, perte de la biodiversité, dégradation de la couche d’ozone – et le déploiement du développement durable comme nouveau référentiel d’action publique créent alors un contexte favorable à la réémergence et à la consolidation de réflexions menées au cours des décennies précédentes sur la bioéconomie et les limites matérielles et énergétiques à la croissance.

    5Construite largement contre l’économie de l’environnement et l’affirmation de la possibilité d’une croissance continue, l’économie écologique trouve sa cohérence essentiellement dans cette opposition et recouvre par ailleurs une grande diversité d’approches, de questions, de niveaux d’analyse et de méthodes. Développée dans une perspective de plaidoyer pour la conservation de la nature, elle regroupe des chercheurs issus de disciplines diverses, dont les positions diffèrent quant à l’intérêt de développer un programme de recherche critique et radical en économie, au primat à accorder à la rigueur analytique face à la crise écologique et au degré de compromission acceptable pour mener cette stratégie d’influence. C’est dans cette double dimension, critique et engagée, qu’il convient d’aborder l’économie écologique, d’en saisir les tensions internes et d’évaluer ce qu’il est advenu du projet initial après pratiquement trois décennies. L’économie écologique existe-t-elle aujourd’hui comme programme distinct de l’économie de l’environnement ? Quelles sont plus globalement les relations quelle entretient avec la théorie économique ? Que reste-t-il des aspirations à penser et modéliser autrement les relations entre nature et sociétés7 ?

    L’émergence de l’« économie de l’environnement »

    6Aux États-Unis, la guerre de Corée ravive les craintes de pénurie de matières premières, notamment énergétiques, et donne lieu à des mesures de rationnement. Le président Truman établit la Materials Policy Commission – ou Commission Paley, du nom de son rapporteur William Paley –, et la charge de mener une réflexion prospective sur cette question. Son rapport, intitulé Resources for Freedom et paru en 1952, se distingue par l’usage qu’il fait de l’économie – estimations de révolutions des prix des matières premières, des évolutions consécutives de l’offre et de la demande – et par sa forme technique, rompant avec des approches plus dogmatiques des politiques de conservation8. Il recommande la constitution d’un organisme indépendant en charge de l’évaluation des ressources naturelles du pays. La Fondation Ford apporte son soutien financier et permet la création en 1952 à Washington DC de RFF, creuset d’où va émerger l’économie de l’environnement contemporaine et par lequel passeront la plupart des grandes figures de ce nouveau champ9. RFF, en la personne notamment d’Allen Kneese, économiste des ressources qui y a fait l’ensemble de sa carrière, joue ainsi un rôle majeur dans le lancement du Journal of Environmental Economics and Management en 1974 et dans la création de l’Association of Environmental and Resource Economists en 197910. Sa mission initiale, celle d’apporter des résultats mobilisables dans des politiques publiques, façonne l’agenda de l’économie de l’environnement, en l’orientant vers des questions appliquées, méthodologiques et instrumentales.

    7Aux États-Unis, les années 1950 voient l’organisation du mouvement de protestation des scientifiques contre le nucléaire et ses programmes secrets. Barry Commoner11, spécialiste de physiologie des plantes, et le chimiste Linus Pauling s’illustrent particulièrement à cet égard en créant et animant le Committee for Nuclear Information. Les années 1960 sont celles de la parution d’ouvrages qui contribuent largement à la sensibilisation du grand public à la cause écologique : le best-seller de Rachel Carson, Silent Spring, dans lequel elle dénonce les ravages occasionnés par l’usage du DDT, et une série de publications néomalthusiennes qui s’interrogent sur le devenir de la planète et de ses ressources face à la croissance démographique et agitent le spectre de la pénurie. L’ouvrage de l’écologue Paul Ehrlich, The Population Bomb, et le fameux article dans Science du biologiste Garrett Hardin, « The Tragedy of the Gommons », tous deux parus en 1968, en sont emblématiques. Le rapport au Club de Rome de 1972 Limits to Growth propose des scénarios d’évolution de la société sous contrainte de stocks de ressources naturelles finis. Les chocs pétroliers confèrent enfin une actualité brûlante aux débats sur la dépendance des économies aux ressources énergétiques. La mobilisation pour faire interdire le DDT est quant à elle à l’origine du développement d’un répertoire d’action particulier pour les mouvements environnementaux : l’action en justice, qui nécessite des alliances avec des juristes et des économistes pour chiffrer et faire valoir des préjudices écologiques, qui appelle parfois l’articulation du registre de la santé avec celui de la préservation de l’environnement. L’organisation Environmental Defense Fund (EDF) voit le jour dans ce contexte des « guerres du DDT12 ». Robert Stavins, futur artisan du rapport Project 88 présenté en 1988 au Congrès des États-Unis à l’origine de la notion d’instruments de marché (market-based instruments), farouche opposant du command-and-control, autrement dit de l’intervention réglementaire de l’État13, et partisan de la libéralisation des politiques environnementales, y fait ses premières armes d’économiste14. Les marées noires et les estimations concurrentes des dommages causés et des réparations qu’ils devraient appeler sont aussi des moments de mobilisation des économistes et de débats sur les outils d’une telle évaluation.

    8C’est dans ce contexte que se développe l’économie de l’environnement dans les années 1960 et surtout 1970, principalement aux États-Unis (Kneese, 1971 ; Bohm et Kneese, 1971). Elle a par conséquent d’abord une dimension instrumentale et appliquée. Elle entend répondre à des problèmes de gouvernement des pollutions, des ressources naturelles et des territoires, soutenir des actions en justice et orienter des politiques publiques dont les auteurs déplorent qu’elles aient été jusqu’alors aussi peu en phase avec leurs analyses et leurs propositions (Cropper et Oates, 1992)15. En dépit d’un arrière-plan théorique commun et d’instruments similaires, le champ continue à être structuré en domaines distincts – ce qui est attesté dans la production de manuels –, celui de la gestion des ressources naturelles, et celui de l’environnement, par lequel il faut entendre les pollutions (Pearce, 2002)16, auxquels s’ajoutent quelques programmes communs fédérateurs, telle l’évaluation monétaire de l’environnement.

    Une préconisation universelle : soumettre l’environnement à la régulation marchande

    9Le cadre analytique dans lequel s’inscrivent les travaux menés à Resources for the Future est celui de la théorie économique dite standard. Cette dernière est caractérisée par un fort individualisme méthodologique : tous les phénomènes économiques sont considérés comme résultant de comportements individuels d’agents économiques autonomes, rationnels et maximisateurs, à la compréhension desquels il convient donc d’accéder. Le marché constitue par ailleurs le lieu majeur de véridiction sur et par lequel objets et sujets des échanges sont qualifiés et évalués. Ce qui échappe au marché échappe à la régulation économique. L’existence et la persistance des problèmes environnementaux sont expliquées par le fait que valeurs et coûts liés à l’environnement sont largement invisibles pour les agents car ils ne se traduisent pas par des prix, information économique majeure sur laquelle se fondent décisions et anticipations (Cropper et Oates, 1992 : 675). L’externalité est ainsi la catégorie analytique principale mobilisée par l’économie de l’environnement.

    10Les externalités sont des effets non désirés de l’activité économique de certains agents affectant les coûts de production ou l’utilité d’autres agents, sans donner heu à contrepartie. Elles peuvent être négatives et entraîner des surcoûts qui ne sont pas pris en compte par le marché, d’où leur persistance. Tel est le cas des pollutions. Elles peuvent aussi être positives : certaines activités économiques peuvent bénéficier de contributions d’autres activités sans que cela soit rendu perceptible ni comptabilisé17. On distingue en général deux approches majeures des externalités : la première a été proposée par Arthur Cecil Pigou18 en 1920, la seconde par Ronald Coase19 dans son article, « The Problem of Social Cost » (1960). Selon Pigou, les externalités constituent des coûts pour l’ensemble de la société dans la mesure où elles empêchent une allocation efficace des ressources. Les agents à l’origine d’externalités négatives voient leurs coûts artificiellement minorés, car ils en reportent de fait une partie sur l’ensemble de la collectivité ou sur d’autres agents. Ils ont alors tendance à produire plus et à consommer plus de ressources qu’il ne serait socialement optimal. Leurs « victimes », à l’inverse, supportent des surcoûts dus à l’externalité et ont un niveau d’activité plus faible que ce qu’il serait en l’absence de ces coûts. Pigou préconise une intervention correctrice de l’État sous la forme de taxes, pour faire en sorte que chacun supporte les pleins coûts de son activité. Ses travaux sont considérés comme précurseurs du principe pollueur-payeur. Une telle intervention de l’État requiert une estimation préliminaire de l’externalité, pour déterminer les taux de taxation optimaux. L’économie de l’environnement des années 1960 et 1970 menée à Resources for the Future s’inscrit plutôt dans cette tradition pigouvienne : elle entend guider les politiques publiques et renforcer leur assise théorique. L’expression monétaire des valeurs de l’environnement revêt un rôle central dans cette perspective : elle constitue le préalable absolu pour rendre ces valeurs visibles par le marché et permettre leur intégration au calcul économique.

    11Selon Coase, à l’inverse, les externalités – du moins celles dont il traite20 – engagent des acteurs économiques bien identifiés et relèvent donc d’un conflit d’intérêts privés auquel il n’est pas toujours opportun que l’État se mêle. Il insiste sur ce qu’il appelle le caractère réciproque des externalités, à savoir qu’on ne peut accéder à la demande de réparation d’un agent sans créer une obligation de réparer pour au moins un autre. Toute internalisation des externalités revient ainsi implicitement à faire un choix quant aux intérêts à privilégier, qui souvent n’est pas dicté par des critères économiques. L’approche pigouvienne consistant à faire porter systématiquement la responsabilité et le coût de l’externalité à celui qui en est à l’origine lui paraît reposer sur un jugement moral plutôt que sur la rationalité économique. Coase considère que, au moins dans certains cas, les externalités peuvent être résolues par voie contractuelle, à travers une négociation directe entre les parties, sans recourir à un tiers. Cette proposition, reprise sous l’appellation de « théorème de Coase21 », inspire les politiques environnementales depuis le tournant libéral des années 1980. Elle est à l’origine, avec notamment les travaux de Harold Demsetz (Demsetz, 1964 ; Alchian et Demsetz, 1973), un économiste de l’école de Chicago, de la théorie des droits de propriété, qui met l’accent sur le défaut d’appropriation comme problème majeur de gestion des ressources. Elle constitue une forme de récupération libérale, par extension des outils de la microéconomie standard, des thèmes de l’institutionnalisme et de l’économie des ressources du début du xxe siècle, sans faire référence à ces derniers (Randall, 1975). Selon cette approche, ne faisant pas l’objet de droits de propriété bien définis, ce par quoi il faut entendre des droits individuels, exclusifs et transférables (Demsetz, 1964), l’environnement serait négligé par des agents économiques qui ne s’en sentiraient pas responsables, le surexploiteraient ou le pollueraient et ne seraient pas incités à investir dans son maintien (Crocker, 1971 ; Randall, 1974). La préconisation majeure tirée de cette théorie est dès lors de développer des droits sur les ressources. Elle est à l’origine des propositions de marchés de quotas d’émission transférables pour lutter contre les pollutions, avancées à la fin des années 1960 indépendamment par les économistes de l’environnement John Dales de l’université de Toronto et Thomas Crocker, alors doctorant en économie agricole à l’université du Wisconsin à Milwaukee (Dales, 1968 ; Crocker, 1966).

    12Le choix d’instruments de politique publique à privilégier – taxes ou subventions par unité d’émission puis marchés de quotas d’émission, réputés plus flexibles et plus incitatifs – est donc un sujet d’investigation majeure de l’économie de l’environnement à ses débuts. Les économistes de Resources for the Future abordent principalement ces questions dans une perspective appliquée. Ils évaluent les dispositifs existants en matière de politiques environnementales, s’interrogent sur les modifications à apporter au droit de l’environnement afin de créer les conditions propices à un déploiement d’instruments de marché pour gérer les problèmes environnementaux. Une question traditionnelle dans l’analyse des politiques publiques aux États-Unis émerge aussi quant aux niveaux – fédération, États… – auxquels la réglementation devrait être définie et appliquée. C’est enfin surtout d’un point de vue méthodologique et instrumental qu’on observe des développements. Allen Kneese, Robert Ayres et Ralph d’Arge développent les bilans matière pour rendre compte des prélèvements et des rejets imputables à l’activité économique et donc évaluer l’empreinte matérielle de cette dernière, afin de compléter et de nuancer les résultats obtenus à partir de sa seule estimation monétaire (Kneese, Ayres et d’Arge, 1970). Ils proposent toutefois uniquement de recourir à une métrique différente, qu’ils appliquent à des modèles inchangés. Le rapport entre économie et environnement, à la fois source de matières premières et réceptacle de déchets, reste appréhendé sous un angle relativement réducteur.

    13Dans la perspective d’intégrer l’environnement au marché, il faut pouvoir en saisir toutes les valeurs, instrumentales ou non (valeurs d’existence, de legs…). John Krutilla et ses collègues de Resources for the Future s’attachent à dresser des typologies de ces valeurs (Krutilla, 1967 ; Krutilla et Fisher, 1975). Ils développent ensuite des méthodes ad hoc pour pouvoir les estimer, à partir de l’observation des préférences individuelles. Les méthodes dites de coûts hédoniques s’appuient sur l’analyse de marchés existants pour en inférer des valeurs de l’environnement ou les coûts induits par sa dégradation. Les coûts de transport pour se rendre dans un parc naturel sont ainsi considérés comme une approximation de la valeur accordée au site par les visiteurs (Clawson et Knetsch, 1966). Les coûts de l’immobilier peuvent permettre d’estimer la valeur accordée à la jouissance d’un paysage naturel ou au contraire la décote associée à un environnement dégradé (Ridker et Henning, 1967). Quand il est impossible d’observer un marché existant pour se faire une idée des préférences sociales attachées à un aspect de l’environnement, les agents sont interrogés directement sur leur consentement à payer pour sa préservation ou à recevoir pour sa dégradation. C’est à travers une procédure appelée « évaluation contingente » (Cummings, Brookshire et Schulze, 1986) que ces préférences sont révélées – en même temps qu’elles sont définies. Ils s’interrogent enfin sur la question de l’actualisation des valeurs pour prendre en compte dans des évaluations de projets les coûts et avantages futurs qui peuvent être escomptés (d’Arge 1979 ; d’Arge, Schulze et Brookshire, 1982). Ces premiers travaux, plus méthodologiques qu’à proprement parler théoriques, ouvrent un champ de recherche extrêmement foisonnant. La demande d’expertise de la part des pouvoirs publics en la matière augmente rapidement de sorte que formations et départements universitaires dédiés se développent dans les années 1970 et 1980, notamment dans les universités du Wyoming, du Nouveau-Mexique, du Colorado, et à l’université de Californie à Riverside (Røpke, 2004 : 302).

    14Au-delà des praticiens, l’économie de l’environnement attire désormais des chercheurs aux aspirations purement académiques, dont l’intérêt pour la question environnementale est secondaire et qui s’attachent à en renforcer le cadre analytique, en l’ancrant très explicitement dans le paradigme économique dominant. L’objectif de guider les politiques publiques devient moins central face à la mathématisation et à l’abstraction, gages supposés d’excellence et de scientificité.

    15Cette normalisation s’opère en partie en niant les contributions pourtant majeures d’économistes hétérodoxes et d’auteurs aux parcours atypiques n’ayant pas eu les faveurs de l’institution. Les quelques précurseurs cités dans les articles et ouvrages d’économie des ressources sont des auteurs dont les cadres théoriques s’accordent avec ceux de la nouvelle approche en devenir, tel William Stanley Jevons, qui avant de devenir une des figures majeures du courant marginaliste s’interroge dans The Coal Question, un ouvrage de jeunesse paru en 1865, sur les risques d’épuisement de la rente tirée du charbon pour la suprématie économique britannique. La référence majeure pour traiter des ressources épuisables est Harold Hotelling et son article de 1931 dans le Journal of Political Economy, intitulé « The Economics of Exhaustible Resources ». Ce dernier est toutefois passé à la postérité plutôt comme contribution à l’économie mathématique et statistique, domaine d’élection de Hotelling, qu’en raison de son champ d’application. Concernant l’approche des ressources renouvelables, il est presque impossible de ne pas citer Siegfried von Ciriacy-Wantrup, professeur d’économie agricole à l’université de Californie à Berkeley, dont l’ouvrage Resource Conservation : Economics and Policies (1952), est unanimement considéré comme un classique et dont les travaux renferment de nombreuses propositions en matière de politique environnementale22. Les publications sur l’économie des pêcheries qui émaillent les années 1950, notamment au Canada où l’étude interdisciplinaire des pêches est institutionnellement très ancrée (Scott, 1955 ; Gordon, 1954 ; 1958), sont également parfaitement compatibles avec le paradigme dominant.

    16Les travaux qui seront plus tard interprétés comme fondateurs de l’économie écologique, en particulier sur la thermodynamique, le calcul énergétique et l’incommensurabilité des valeurs, émanent de penseurs aux intérêts multiples, socialement engagés et aux parcours académiques hors normes (Martínez-Alier, 1987), et sont en revanche totalement ignorés. Il faut toutefois souligner que la plupart d’entre eux ne sont pas économistes et sont inconnus de ces derniers, ou alors, tel Karl William Kapp, sont associés à l’histoire de la pensée hétérodoxe, en l’occurrence institutionnaliste, plutôt qu’à celle de l’environnementalisme23. Les travaux institutionnalistes sur les droits, la propriété, les politiques, qui traitent de l’accès aux ressources sous l’angle du pouvoir et du contrôle sont totalement passés sous silence. Il en est de même pour les auteurs plus contemporains dont les contributions sont critiques de la pensée économique instituée. Ainsi, ni l’état de l’art de l’économie de l’environnement de Maureen Cropper et Wallace Oates en 1992 ni le manuel de William Baumol et Wallace Oates de 1975 plusieurs fois réédité au cours des années 1980 et 1990 ne citent les noms ou les travaux de Kenneth Boulding, Nicholas Georgescu-Roegen ou Herman Daly, pionniers de l’économie écologique. Il s’agit de traiter les questions environnementales sous un angle scientifique et efficace, qui ne remette pas en cause la doxa de l’économie standard24.

    17Doutes et voix discordantes n’ont pas non plus leur place dans un tel programme. Dans un article consacré à l’histoire de l’économie écologique, Clive Spash (2011 : 350) relate les censures et pressions subies au début des années 1990 par Daniel Kahneman25 et Jack Knetsch autour de la parution d’un article dans le Journal of Environmental Economics and Management dans lequel ils suggèrent que l’évaluation contingente révélerait un consentement à payer pour accéder à une certaine satisfaction morale plutôt que la valeur des biens environnementaux prétendument estimés.

    18Qu’elle soit très appliquée ou au contraire extrêmement théorique et formalisée, l’économie de l’environnement ne traite que de l’environnement visible depuis le marché. La surexploitation de ressources naturelles, la dégradation des milieux et les émissions de polluants divers ne sont pas considérés comme des problèmes en soi ; ils ne sont qualifiés comme tels qu’à l’aune de leur impact sur le bien-être d’agents économiques. Ainsi internaliser une externalité n’est pas synonyme de remédier à un dommage causé à l’environnement, mais de trouver un arrangement acceptable à un différend économique à propos de l’environnement. Il s’agit par exemple de définir et d’atteindre un niveau de pollution économiquement optimal plutôt que de mettre fin à la pollution. Les hypothèses d’information et de rationalité parfaites des agents économiques guident la confiance mise dans leurs décisions et la conviction qu’elles conduisent à une issue optimale. Elles paraissent toutefois difficiles à tenir appliquées à des problèmes globaux d’environnement dont la compréhension et l’analyse sont marquées par des controverses durables dans un contexte d’incertitude radicale. Le poids théorique et symbolique de l’équilibre général avec ce qu’il véhicule de pensée fixiste et d’immanence et l’idée même d’optima sont difficilement compatibles avec la complexité des dynamiques évolutives et avec l’évidence de la finitude de la biosphère et d’un mouvement irréversible d’entropie.

    19L’économie de l’environnement qui se développe à partir des années 1960 aux États-Unis témoigne ainsi d’une prise de conscience de l’urgence des questions environnementales, mais qui conduit pour l’essentiel à les intégrer dans un cadre analytique relativement inchangé. La logique économique est tout au plus projetée sur de nouveaux objets qui lui avaient échappé jusqu’alors. Les prix sont considérés comme de bons indicateurs de rareté, dont l’évolution suffit à produire les adaptations requises ; il faut rendre les valeurs de l’environnement visibles en les exprimant monétairement pour induire des changements de comportement. Il n’est pas utile dès lors de contenir délibérément la croissance. La compatibilité de la croissance et d’une gestion avisée de l’environnement est même positivement revendiquée après la parution du rapport au Club de Rome en 1972, Limits to Growth, en réaction à ce dernier, par des auteurs comme William Nordhaus (1973), James Tobin (Nordhaus et Tobin, 1972) ou encore Robert Solow (1974). C’est en partie en réponse à cette approche jugée inadaptée que se développe l’économie écologique au cours des années 1980.

    La genèse de l’économie écologique

    20Le regain d’intérêt pour l’environnement consécutif à la sortie du rapport Brundtland en 1987 puis au Sommet de la Terre de Rio en 1992 offre un contexte favorable à la résurgence et à l’articulation d’approches critiques en la matière. L’afflux de financements publics comme privés, émanant notamment de fondations, permet de développer la recherche sur les relations entre les sociétés et leurs environnements, y compris dans des perspectives innovantes et interdisciplinaires. La période qui s’ouvre alors est particulièrement favorable à l’émergence et à la consolidation institutionnelle d’initiatives.

    21Le projet intellectuel de ce qui deviendra l’économie écologique est déjà largement esquissé. Le champ se structure tout d’abord autour de références partagées à des figures tutélaires, dont les travaux sont unanimement salués comme précurseurs. Le texte de Kenneth Boulding26 intitulé « The Economics of the Corning Spaceship Earth » (1966) invite à étudier l’activité économique comme métabolisme transformant des ressources à basse entropie – énergie concentrée – en déchets à haute entropie – énergie dispersée – rejetés dans la biosphère. Il souligne la finitude de la biosphère, vaisseau spatial, et non frontière sans cesse repoussée par la colonisation, comme au temps de la conquête de l’Ouest américain. S’il n’en partage ni la forme ni le souffle, tel est aussi le sens de l’ouvrage de Nicholas Georgescu-Roegen27 The Entropy Law and the Economic Process (1971), qui apporte de la substance et une méthode pour traiter l’économie dans ses dimensions biophysiques, en s’appuyant sur la thermodynamique. Il propose d’évaluer l’activité économique en termes énergétiques. Il fait ainsi écho à l’approche développée par les écologues Eugen Odum dans Fnndamentals of Ecology (1953) et Howard T. Odum dans Environment, Power and Society (1971), qui rompent avec l’écologie organiciste et ouvrent eux aussi la voie à des évaluations des flux d’énergie à travers des systèmes, écologiques cette fois28. Au-delà de la diversité de leurs objets, l’ensemble de ces auteurs partagent donc une grammaire liée à la théorie des systèmes complexes, influencée par la cybernétique, mettant l’accent sur les boucles de rétroaction, les propriétés émergentes, les relations de causalité non linéaire ou encore les effets de seuil (Wiener, 1948 ; 1950 ; Shannon, 1948)29.

    22Kenneth Boulding est présent à la conférence fondatrice de la Société internationale d’économie écologique en 1990 à Washington DC. Toutefois le projet de fondation de ce nouveau champ est plutôt porté par la génération suivante. Les inspirateurs de l’économie écologique auraient manqué de compétences relationnelles et d’esprit d’entreprise (Røpke, 2004 : 311)30. Georgescu-Roegen n’aurait pas été d’un commerce très agréable, particulièrement à la fin de sa vie, où il aurait conçu une certaine amertume devant l’absence de reconnaissance dont il aurait été l’objet. Howard T. Odum aurait été complètement absorbé par ses calculs énergétiques. Les combats de Kenneth Boulding auraient été trop variés et la dimension spirituelle de ses engagements liée à sa foi quaker aurait compromis ses capacités à rassembler des chercheurs plus ancrés dans le conformisme académique.

    23Herman Daly rencontre Nicholas Georgescu-Roegen pendant son doctorat d’économie à Vanderbilt dans les années 1960. Il suit assidûment ses cours de statistiques et est fortement impressionné par sa pensée. En 1968, il obtient un poste à la Louisiana State University, où il mène ses recherches dans un relatif isolement. Lors d’une conférence organisée par Resources for the Future en 1976 à laquelle assiste également Georgescu-Roegen31, il prend conscience du rejet radical par l’économie de l’environnement standard de toute critique de la croissance et mesure l’incapacité dans laquelle il se trouve d’exprimer ses positions dans les arènes institutionnelles existantes.

    24Howard T. Odum crée en 1973 le Center for Wetlands à l’université de Floride, où il entend mener un grand programme de recherche interdisciplinaire sur les zones humides. Robert Costanza y participe en tant qu’étudiant de master et, séduit par l’approche qu’il y découvre, il se lance dans un doctorat en écologie systémique et en génie écologique en relation avec le groupe de Howard T. Odum. Il rencontre à cette occasion les spécialistes d’analyse énergétique de l’université d’Illinois, dont Bruce Hannon. Il découvre également les travaux de Herman Daly dans le cadre des recherches menées pour son doctorat, et se rend en 1980 à un symposium organisé par ce dernier intitulé « Energy, Economics and the Environment ». Robert Costanza se présente alors à un poste à la Louisiana State University, la présence de Herman Daly dans cette même université lui semblant pouvoir offrir un environnement favorable aux recherches qu’il envisage. Les échanges se développent alors entre Robert Costanza, son étudiant Cutler Cleveland, qui se spécialisera par la suite en analyse énergétique, et Herman Daly. Ils se retrouvent autour d’une volonté de dépassement des réductionnismes des disciplines dans lesquelles ils ont été formés et d’une revendication de pluralisme méthodologique. Ils se proposent d’articuler une approche nouvelle, entre une économie standard qui n’a rien d’autre à offrir qu’une hégémonie de la rationalité marchande pour penser le rapport à l’environnement et une écologie systémique qui, par contraste ou en réaction, s’attacherait à produire une théorie uniquement énergétique et objective de la valeur.

    25Le projet prend forme notamment grâce à une série d’initiatives et de conférences orchestrées en Suède par AnnMari et Bengt-Owe Jansson, respectivement spécialistes de zoologie et de biologie marine. À partir de 1961, ils sont tous deux impliqués dans la mise en place d’une station de recherche, sur l’île d’Askö, dédiée à l’étude des écosystèmes de la Baltique, où ils développent à la fois des travaux de terrain et des modèles32. Ils rencontrent Howard T. Odum en Suède où il a été invité par les pouvoirs publics à venir présenter son travail dans le cadre d’une réflexion menée sur la pollution marine. Intéressés par son approche qui tranche radicalement avec le type de recherche qu’ils pratiquent et dont ils sont familiers, ils font un séjour à l’université de Floride au début des années 1970. De retour en Suède et profitant des crédits alloués aux recherches sur l’environnement après le premier choc pétrolier, ils se lancent dans un projet de recherche comparable à ce qu’ils ont pratiqué en Floride, qui au fil des années et grâce à des moyens additionnels finit par devenir un véritable laboratoire pour la pratique de l’interdisciplinarité. Ils sont contactés au début des années 1980 par la fondation Marcus-Wallenberg pour la coopération internationale dans la science33, qui souhaite organiser un colloque pour faire dialoguer économistes et écologues sur des questions environnementales. Ils proposent naturellement d’inviter Howard T. Odum et Robert Costanza et des spécialistes de l’analyse éco-énergétique travaillant en lien avec ces derniers, mais aussi Herman Daly, qui a été conseillé par Odum. Le choix des économistes à convier est par ailleurs confié à Karl-Göran Mäler, un économiste de l’environnement standard34, qui fait appel aux chercheurs alors les plus en vue du domaine : Anthony Fisher, Allen Kneese, Ralph d’Arge de Resources for the Future et Partha Dasgupta, économiste des ressources, professeur à Cambridge. Par la suite, AnnMari Jansson organise des séminaires à la station expérimentale de l’île d’Askö où l’ensemble des protagonistes se retrouvent régulièrement (Söderqvist et al., 2011).

    26À la suite de cette première conférence, les rencontres se succèdent et un réseau informel se constitue peu à peu autour des références partagées à l’analyse énergétique, à la bioéconomie et autour d’un désir commun de réformer l’approche scientifique des relations entre économie et environnement. Le Centre européen de coordination de recherches en sciences sociales de Vienne, dont la vocation est de promouvoir les échanges entre Europe de l’Ouest et de l’Est, organise une série de réunions à Prague en 1985, à Stockholm en 1986, à Barcelone en 1987. Cette dernière est proposée par Joan Martinez-Alier, économiste catalan familier des écrits de Georgescu-Roegen et de l’histoire de l’analyse énergétique, auteur cette même année d’un ouvrage intitulé Ecological Economics : Energy and Environment and Society. Il ouvre cette réunion à son réseau de collègues européens, qui n’avaient pas été associés aux réunions précédentes et amènent un infléchissement des travaux vers la socio-économie, l’économie politique et des considérations plus épistémologiques. Un consensus émerge entre les participants quant à l’opportunité de se doter d’une revue pour échanger et diffuser leurs idées (Costanza, 2003). Une troisième réunion est enfin organisée à Malte en 1988 qui permet de réunir des soumissions pour le numéro inaugural de la future revue. Entre-temps, Robert Costanza et Herman Daly éditent en 1987 un numéro spécial du journal Ecological Modelling dans lequel ils livrent la première esquisse du programme de l’économie écologique (Costanza et Daly, 1987) et multiplient en parallèle les contacts en vue du projet de revue. Sous la pression de l’éditeur, ils préparent le lancement d’une association internationale en même temps que la revue, pour en favoriser la diffusion.

    27La International Society of Ecological Economics (ISEE) est créée en 1988, le premier numéro de la revue Ecological Economics paraît en 1989, et la première conférence est organisée en mai 1990 à Washington DC. Peu après le lancement de la revue, Herman Daly et Robert Costanza quittent tous deux la Louisiana State University, le premier pour la Banque mondiale, le second pour l’université du Maryland. C’est Robert Costanza qui deviendra l’éditeur en chef de la revue. AnnMari Jansson et Herman Daly comptent parmi les éditeurs associés, de même que des économistes de l’environnement standard (Ralph d’Arge, Anthony Fisher, Karl-Göran Mäler, Kerry Turner). La dénomination choisie pour l’association comme pour la revue est supposée dans l’esprit de ses créateurs refléter l’esprit de dialogue qu’ils souhaitent insuffler entre économie et écologie, la démarche systémique et le pluralisme méthodologique qu’ils engagent à adopter :

    [The name Ecological Economics] implies a broad ecological, interdisciplinary, and holistic view of the problem of studying and managing our world… [The journal] is intended to be a new approach to both ecology and economics that recognizes the need to make economics morecognizant of ecological impacts and dependencies ; the need to make ecology more sensitive to economic forces, incentives and constraints ; and the need to treat integrated economic-ecologic systems with a common (but diverse) set of conceptual and analytical tools (Costanza, 1989 : 1).

    28Véritable entrepreneur de la recherche, Robert Costanza s’attache au développement et à la reconnaissance de l’économie écologique en tant que nouveau champ. Il présidera à sa destinée à la tête à la fois de l’association et de la revue pendant plusieurs années35.

    Entre pluralisme méthodologique et dispersion

    29L’économie écologique est qualifiée dès son origine en creux par ce quelle n’est pas autant que par ce quelle entend être. Elle est également marquée par un pluralisme méthodologique revendiqué (Norgaard, 1989), qui reflète la diversité des origines disciplinaires des auteurs, mais aussi celle de leurs intérêts, des objectifs qu’ils s’assignent et de leurs rapports à l’engagement et à l’académisme. À son niveau le plus générique et le plus communément partagé, l’économie écologique est une tentative de rupture avec les représentations d’une économie autonome et de prise au sérieux des limites matérielles et énergétiques de la biosphère. Elle propose en outre une approche unifiée des problèmes de ressources naturelles et de pollution, traités auparavant de façon distincte. Elle s’impose au moment de l’émergence de la notion de développement durable et devient la théorie économique de ce dernier, et en partie le miroir de son flou sémantique.

    30L’économie écologique prend appui sur une critique de l’analyse économique standard de l’environnement, dont la plupart des catégories, méthodes et résultats sont réévalués pour mettre au jour leurs fondements jugés biaisés, avant d’esquisser une alternative. La caractérisation de la pollution et de la surexploitation des ressources comme externalités, qui tend à suggérer qu’elles seraient exceptionnelles et transitoires, est remise en question. Elles devraient au contraire être considérées comme une dimension à part entière, un effet structurel des modes de production et de consommation, et ne sauraient être résorbées par un ajustement marginal de la structure des incitations économiques. La crise environnementale devrait être considérée comme systémique. Herman Daly appelle ainsi à renoncer à la compulsion de croissance et à lui substituer un développement qualitatif, recherche d’accomplissement plutôt que d’accumulation, et compatible avec un état stationnaire (Daly, 1977 ; Daly et Cobb, 1989). Il insiste sur la nécessité de transmettre aux générations futures une quantité incompressible de capital naturel, jugée non remplaçable par du capital manufacturé. Il appelle à respecter des règles minimales en matière de gestion des ressources : ne pas exploiter les ressources renouvelables à un rythme compatible avec leur taux de renouvellement, ne pas exploiter les ressources épuisables à un rythme plus soutenu que celui auquel elles sont remplacées par des ressources renouvelables, respecter les capacités d’assimilation des milieux. Cette position est qualifiée de soutenabilité forte (strong sustainability), par opposition à la soutenabilité faible de l’économie standard (Pearce et Atkinson, 1993), qui fait l’hypothèse d’un progrès technique continu, assurant le développement de substituts pour les ressources qui s’épuisent. La seule prescription qui découle de cette dernière analyse est de laisser libre cours au marché, pour que l’évolution des prix signale aux agents la raréfaction des ressources et le dépassement prochain des capacités d’assimilation des milieux. L’économie écologique implique à l’inverse une réflexion sur les institutions requises pour encadrer l’activité économique et lui imposer des limites.

    31Dans une version minimaliste, ces questions se traduisent par des références à la bonne gouvernance, à la rationalité procédurale et à diverses démarches délibératives qui devraient offrir des gages en matière de démocratie et d’équité. Les auteurs qui, tels le Britannique Clive Spash ou le Suédois Peter Söderbaum, se réclament de la « socio-économie écologique » (Spash, 2011) ou de l’économie politique de l’environnement, voire de l’économie de la soutenabilité (Söderbaum, 2000), courant plus développé en Europe, proposent de les considérer sous un jour moins consensuel. Inspirés par l’institutionnalisme américain, ils soulignent que les politiques environnementales s’inscrivent dans des relations dominées par le pouvoir et appellent des arbitrages entre des intérêts conflictuels qui ne sauraient être tranchés par le recours au calcul économique. Ils s’attachent à démontrer que la prétendue neutralité de ce dernier est purement illusoire. Le calcul économique permet uniquement de comparer les impacts de décisions prises dans un contexte institutionnel donné mais pas de se prononcer sur ce contexte, ce qui revient à naturaliser les rapports de force existants et n’est guère propice à penser le changement radical nécessaire pour faire face à la crise écologique. La socio-économie écologique en appelle à des analyses empiriques détaillées plutôt qu’à l’application de préceptes découlant directement d’une théorie jugée inadaptée (Spash, 2011).

    32Réformer la vision jugée tronquée de l’économie de l’environnement standard implique une révision de ses instruments. Un volet important de l’économie écologique est la réflexion sur les métriques qu’il faudrait retenir pour exprimer les valeurs produites par l’économie et tirées de la nature en des termes comparables, sans réductionnisme, en évitant l’utilitarisme d’un recours systématique à la monnaie36, et le naturalisme d’une théorie objective de la valeur fondée exclusivement sur l’énergie ou la matière. Des indicateurs composites ou des systèmes d’indicateurs destinés à rendre compte des dimensions sociales aussi bien que biophysiques de la valeur sont élaborés. Le chantier de la définition de barèmes énergétiques et de méthodes pour établir des bilans matière amorcé par les économistes de l’environnement et en analyse éco-énergétique se poursuit, notamment à l’Institut de Wuppertal, présenté plus bas37.

    33La représentation de la richesse nationale par le produit intérieur brut (PIB) est considérée comme une source majeure de confusion qui masquerait la réalité des pressions économiques sur l’environnement et l’urgence de réforme. De nombreux travaux du début des années 1990 sont consacrés à la comptabilité nationale et aux types d’agrégat qu’il faudrait développer pour guider des politiques de développement durable. La critique a été depuis beaucoup reprise, mais elle est encore relativement novatrice à cette période. Le PIB ne rend pas compte de bon nombre d’activités qui contribuent au bien-être et à la cohésion sociale et présente les atteintes au capital naturel de la nation comme des contributions à son enrichissement pour autant qu’elles donnent heu à une production ou un échange marchand. Une augmentation du PIB peut ainsi masquer une dégradation importante du patrimoine naturel, en particulier dans des pays richement dotés en ressources forestières ou fossiles. Dans la perspective d’évaluation de la situation des pays au regard du nouveau référentiel que constitue le développement durable, des institutions internationales comme la Banque mondiale, diverses agences des Nations unies et des organisations constituées précisément autour de cet objectif, tel le World Resource Institute (WRI), s’attèlent à la définition de PIB « verts », dont sont déduites les atteintes portées au capital naturel et où les dépenses consenties pour protéger ou restaurer les écosystèmes dégradés sont intégrées (Repetto et al., 1989 ; Ahmad et al., 1989). Ces évaluations sont avant tout destinées à donner des ordres de grandeur. Des auteurs proposent aussi une réflexion plus systématique sur les corrections à apporter au sein de la comptabilité nationale (Hueting, 1992 ; van Dieren, 1995)38. D’autres proposent des mesures de bien-être national, tels l’Index for Sustainable Economic Welfare (ISEW) de Daly et Cobb (1989), ou sa variante, le Genuine Progress Indicator (GPI) de l’organisation Redefining Progress, qui intègrent tous deux des dimensions sociales.

    34Une des questions principales de l’économie écologique est de déterminer quel niveau d’activité économique la biosphère peut supporter, pour éventuellement fixer de façon objective des limites à la croissance. Dans cette perspective, il faut pouvoir déterminer l’intensité énergétique et matérielle de l’activité économique et évaluer les possibilités de découplage entre croissance et consommation de matière et d’énergie. L’Institut pour le climat, l’environnement et l’énergie, créé à Wuppertal en Allemagne en 1991 par Johannes Rau, alors ministre-président de Rhénanie du Nord-Westphalie, pour réfléchir à la transition énergétique d’une économie régionale dominée par l’industrie, joue un rôle pionnier dans cette recherche. L’objectif affiché par ses fondateurs – en particulier son premier président, Ernst Ulrich von Weizsäcker – de multiplier par deux le bien-être tout en divisant par deux l’intensité matérielle et énergétique des économies – améliorant la prospérité d’un « facteur 4 » (von Weizsäcker, 1989 ; von Weizsäcker et al., 1995) – est devenu un mot d’ordre des débats internationaux sur la réduction des émissions de gaz à effet de serre. Les travaux développés à la suite du chimiste et environnementaliste Friedrich Schmidt-Bleek39 sur l’intensité matérielle de la production – le « sac à dos écologique » et le Material Input per Unit of Service (MIPS) – à partir du milieu des années 1990, repris et systématisés dans le rapport The Weight of the Nations réalisé sous l’égide du WRI en 2000, ont fait beaucoup pour donner une visibilité et une envergure internationales à des recherches qui étaient jusqu’alors confinées à des niches (Schmidt-Bleek, 1993 ; Hinterberger et al., 1997). La difficulté majeure rencontrée avec ces indicateurs tient à la quantité considérable d’information à réunir ; ils devraient pouvoir s’appuyer sur une comptabilité ad hoc et, en l’absence de celle-ci, représentent des défis méthodologiques en matière d’extrapolation et de transfert de valeurs.

    35L’évaluation de l’environnement, indépendamment des échelles auxquelles elle est pratiquée et des unités utilisées, soulève enfin des questions épistémologiques, relatives notamment aux ontologies de la nature. Les débats sur les valeurs non instrumentales de la nature, l’anthropocentrisme et les questions d’éthique et d’équité notamment à l’égard des générations futures, très présents aux débuts de l’économie écologique dans les colonnes de la revue éponyme, se poursuivent aujourd’hui également dans Environmental Values40. La commensurabilité des valeurs, l’opportunité d’intégrer la nature au marché et les modes de délibération à promouvoir en relation avec l’environnement sont autant de thèmes abordés dans ce cadre.

    36En pratique, le travail de démarcation de l’économie écologique par rapport aux disciplines à partir desquelles elle s’est construite se fait donc essentiellement en direction de l’économie. Les travaux sur la modélisation intégrée des systèmes économiques et écologiques, amorcés dès le tout début des années 1980 en Suède et inspirés par l’approche odumienne des écosystèmes, reposent sur des choix méthodologiques particuliers, mais ne traduisent pas une rupture marquée par rapport à un paradigme dominant. Ils n’abordent pas frontalement les questions politiques liées à la soutenabilité ou à la transition énergétique, pas plus qu’ils ne souscrivent aux critiques radicales portées à l’évaluation monétaire de l’environnement. La démarche est technique, ancrée dans une théorie générale des systèmes, axée sur la modélisation et ses outils, et sur les méthodes et procédures à même de combiner informations et variables explicatives socio-économiques et écologiques. Une des sources d’inspiration majeures en est l’approche par écosystèmes développée par l’écologue canadien Crawford S. « Buzz » Holling (1973 ; 1986), directeur de l’IIASA de 1981 à 1984, récompensé par de nombreuses distinctions internationales pour ses travaux. Il met en avant la complexité des trajectoires évolutives des écosystèmes, leur caractère chaotique, l’importance des seuils et points de basculement et donc l’absence d’équilibre unique. Il appelle à une gestion adaptative et propose la notion de résilience pour définir l’objectif que celle-ci devrait s’assigner.

    37Un des premiers lieux de développement de ce programme est le Beijer Institute en Suède, créé en 1977 pour étudier les relations entre sociétés et environnement, puis restructuré et renommé Beijer Institute for Ecological Economics en 1991. À sa création, son comité de direction compte essentiellement des économistes des ressources et de l’environnement orthodoxes – Partha Dasgupta, Karl-Göran Mäler, David Pearce, Thomas Zylicz – et des écologues – Paul Ehrlich, Buzz Holling –, et un seul économiste hétérodoxe, Herman Daly. Bengt-Owe Jansson a insisté pour sa présence, car il a beaucoup d’estime pour ses travaux, reconnaît en lui un authentique désir d’ouverture à l’écologie, et souhaiterait qu’il influence les orientations du futur institut. Cette proposition rencontre toutefois une vive opposition de la part des économistes standard, qui considèrent ce dernier comme n’appartenant pas à leur monde et se souviennent de ses charges sur le thème des limites de la croissance dans les années 1970. Les orientations données par Partha Dasgupta poussent finalement Herman Daly à la démission.

    38Les écologues impliqués dès les origines du mouvement ne sont ainsi pas forcément réceptifs au programme critique et à l’agenda institutionnel des économistes hétérodoxes (Spash, 2011 : 352). Ils se composent parfois des argumentaires ad hoc puisant inspiration, outils et vocabulaire dans différents courants économiques, aux fondements théoriques incompatibles et ne comprennent pas toujours les objections des économistes hétérodoxes à cet égard (Krall et Klitgaard, 2011 : 187). L’invocation de la nécessité de convaincre les décideurs devrait selon eux faire taire ce qu’ils jugent être des débats de puristes41. Ils cherchent à s’allier pour des raisons stratégiques avec les économistes qui ont la plus grande visibilité académique, liée à des critères de conformité disciplinaire à l’aune desquels les chercheurs plus hétérodoxes n’offrent pas les mêmes garanties. Des analogies formelles indéniables et des outils de modélisation en commun facilitent en outre les rapprochements avec une économie standard globalement bien plus formalisée que les approches hétérodoxes. La Resilience Alliance, créée en 1999, et le Stockholm Resilience Centre établi en 2007 pour développer la recherche sur la résilience des socio-écosystèmes témoignent de cette stratégie d’ouverture sur l’économie de l’environnement standard plutôt que sur une économie écologique critique.

    39L’invocation sans cesse renouvelée du pluralisme méthodologique apparaît ainsi parfois comme une justification de bricolages théoriques et conceptuels à des fins de communication, d’une attitude ambiguë vis-à-vis de l’économie de l’environnement standard, tour à tour repoussoir et alliée, exclue et enrôlée.

    La montée de l’environnementalisme pragmatique

    40Les conditions favorables qui avaient permis l’émergence de l’économie écologique à la fin des années 1980 sont révolues une décennie plus tard. Sans que l’intérêt pour les questions environnementales soit jamais vraiment retombé, une fois passé l’élan du Sommet de la Terre de 1992, les conventions internationales sur le climat et la biodiversité piétinent. En réaction, se développe ce que Clive Spash appelle un « nouvel environnementalisme pragmatique42 » (Spash, 2009). La priorité affichée par certains auteurs au sein de l’économie écologique est désormais avant tout de frapper les esprits, de proposer des résultats qui soient parlants pour le grand public et les décideurs. Cette tendance d’abord développée aux États-Unis se diffuse peu à peu en Europe à la faveur des grandes évaluations de l’environnement menées sous l’égide des Nations unies et en relation avec les conventions internationales sur le climat et sur la biodiversité.

    41Ainsi, Robert Costanza fait paraître avec des collègues un article dans Nature en 1997 qui fait couler beaucoup d’encre et suscite de vives réactions au sein de l’économie écologique. Les auteurs y proposent une évaluation monétaire à l’échelle planétaire du capital naturel et des services rendus par les écosystèmes, flux annuels issus de ce capital. L’argument majeur invoqué n’est pas théorique : il ne s’agit pas de donner un prix avec en vue l’intégration généralisée des services écosystémiques dans le marché, mais de donner de la visibilité et de l’intelligibilité à la crise écologique43. L’ambition de l’exercice est d’indiquer l’ordre de grandeur de la contribution gratuite de la nature à l’économie en des termes qui permettront de la comparer au PIB. Il est réalisé à partir d’une compilation de données existantes. Les typologies d’écosystèmes et de services sur lesquelles s’appuient l’exercice ainsi que les méthodes d’extrapolation et d’interpolation utilisées pour produire des valeurs globales à partir d’estimations locales et ponctuelles sont pour le moins contestables44. Les auteurs eux-mêmes relèvent douze limites dont chacune suffit amplement à invalider les résultats. Leur caractère approximatif est ainsi assumé, voire revendiqué, l’objectif étant avant tout de sensibiliser et de faire réagir. Les arguments avancés par les auteurs sont jugés non seulement spécieux, mais en désaccord profond avec les valeurs fondatrices de l’économie écologique. Les réactions sont si nombreuses qu’une section spéciale est consacrée aux critiques de l’article de Nature dans le premier numéro d’Ecological Economics paru en 1998. Il leur est reproché de grandement sous-estimer l’infini (Toman, 1998 : 57), puisque leur projet est tout simplement d’exprimer monétairement les conditions de la vie humaine sur Terre, dont on peut douter qu’elles puissent faire l’objet d’un échange marchand, et qu’on puisse faire une hypothèse de continuité permettant de transposer l’estimation de changements marginaux dans des écosystèmes locaux à la biosphère toute entière. Les travers de l’évaluation monétaire de la nature explorés depuis ses débuts par l’économie écologique deviennent dirimants à une échelle planétaire. En même temps qu’une trahison de l’esprit du programme économique initial de l’économie écologique45, une telle évaluation témoignerait d’une incompréhension fondamentale, voire d’une négation du rôle économique de la monnaie. Les auteurs réitèrent dans leurs réponses aux commentaires qui leur ont été adressés leur volonté d’utiliser la monnaie uniquement à des fins rhétoriques, indépendamment de tout projet de développement d’un marché, et suggèrent quelle est une métrique comme une autre, avec l’avantage cependant d’une familiarité, qui la rendrait immédiatement accessible au plus grand nombre (Costanza et al., 1998).

    42Le même type d’arguments est utilisé pour défendre l’empreinte écologique. Cet indicateur a été proposé initialement par William Rees et Mathis Wackernagel en 1994, puis dans une version plus élaborée en 1996. L’empreinte écologique est l’expression en hectares théoriques de la consommation d’espace par l’activité économique à travers les prélèvements de ressources, l’utilisation de capacités d’assimilation et l’exploitation de divers services écosystémiques. Il s’agit finalement d’une capacité de charge inversée : au lieu de s’interroger sur le niveau d’activité que peut supporter la planète, elle rend compte de la taille de planète requise pour permettre le niveau d’activité mondial. À l’échelle globale, elle se traduit en nombre de planètes qui seraient nécessaires pour soutenir l’activité, si l’humanité entière avait le niveau de vie d’un Nord-Américain ou d’un Européen. Étant donné le mode de calcul de l’empreinte, il est possible d’utiliser plus d’une planète, autrement dit d’exploiter chaque année davantage que les flux de services rendus par le stock de capital naturel, ce qui revient à entamer ce dernier. Les hectares théoriques ne sont pas des hectares réels : ils ne correspondent pas à la consommation effective d’espace imputable à un certain type d’activité, mais à sa consommation hypothétique, calculée à partir de moyennes et d’estimations partielles, portant sur des techniques données et reposant sur des hypothèses restrictives. Sous couvert de simplification, l’interprétation de cet indicateur est pour le moins malaisée en l’absence d’informations complémentaires (Boisvert, 2005).

    43La métaphore de services écosystémiques, pour désigner les contributions des écosystèmes au bien-être (Costanza et al. 1997 ; Daily, 1997) soulève le même genre de problème. De même qu’un capital produit chaque année des flux de revenus, le capital naturel est réputé produire des flux de services écosystémiques, catégorie globale qui recouvre la production de biens matériels, un rôle de régulation des grands cycles biogéochimiques mais aussi du climat local par exemple, ou encore des valeurs spirituelles attachées à des sites naturels ou des espèces. Fondre des éléments disparates dans la même catégorie opacifie les relations qu’ils entretiennent entre eux et évite d’avoir à les penser.

    44L’analogie entre environnement et capital à faire fructifier permet de présenter les politiques environnementales sous un jour positif ; elles ne sauraient reposer sur la sanction, l’interdiction, la restriction, mais sur des intérêts économiques bien compris. Elles font appel à l’incitation. Les dégradations causées à l’environnement sont présentées comme un manque à gagner plutôt que comme une perte46. Le développement d’une telle rhétorique est parfois interprété comme un témoignage de la néolibéralisation de la nature en cours, notamment par les géographes radicaux. Les économistes au sein de l’économie écologique y voient surtout un dévoiement des catégories économiques, vidées de leur contenu et exploitées sur un mode métaphorique, comme si l’on pouvait parler d’argent sans se référer à la monnaie et éviter de parler du capitalisme quand on parle de capital. Comme si le besoin impérieux d’alerter face à la crise écologique justifiait tous les sophismes et les arrangements avec les mots. Progressivement et surtout depuis le tournant des années 2000, la communication aurait ainsi pris le pas sur la rigueur scientifique, et la volonté de prévenir sur le désir d’informer. La puissance explicative des métaphores de l’empreinte écologique et des services écosystémiques et le pouvoir évocateur de la monnaie souvent évoqués n’ont pas été démontrés selon Norgaard (2010). Leur illusoire simplicité et les messages imprécis qu’ils délivrent rendent ce pseudo-pragmatisme particulièrement dommageable aux yeux de ses détracteurs, dont Clive Spash (2009). Les premières contributions qui se sont appuyées sur ces notions problématiques, comme l’article de 1997 dans Nature mentionné plus haut, ont provoqué des tensions au sein de l’économie écologique, les économistes réagissant mal au fait de voir leur catégories analytiques détournées et malmenées. S’agit-il pour autant d’une dérive qui aurait progressivement gagné ce champ ?

    45Comme nous l’avons vu, les tensions existaient à l’état latent depuis les origines et, sous couvert de pluralisme et de respect de la diversité, aucune position commune claire n’avait été arrêtée quant au rapport à l’économie de l’environnement standard. Au cours des années 1990, l’intégration des facteurs anthropiques dans l’étude des écosystèmes ou des espèces se banalise peu à peu. Le champ de l’écologie se recompose, avec une redéfinition des frontières entre écologie fonctionnelle et biologie des populations et le développement de la biologie de la conservation, ouvertement militante47. Les écosystèmes fortement anthropisés et les politiques de conservation sont devenus des objets légitimes et les chercheurs qui s’y consacrent n’ont pas à craindre l’ostracisme. Le besoin d’une arène comme l’économie écologique et l’attrait quelle représente pour les écologues est probablement bien moindre que ce qu’il est pour les économistes. Les représentants des sciences de l’environnement au sein de l’économie écologique cherchent avant tout à avoir une influence directe sur les agendas politiques. Ils préfèrent donc se concentrer sur quelques messages clés simples, avancer des chiffres, et former des alliances avec les chercheurs qui ont le plus d’audience et la réputation la mieux établie d’un point de vue académique. L’économie offre avant tout à leurs yeux des ressources discursives dans lesquelles ils viennent puiser un mode d’expression de leurs arguments et non des concepts qui structureraient leur propre approche. Les modèles de l’économie standard présentent des analogies formelles rassurantes avec ceux de l’approche écosystémique en écologie. Il leur paraît enfin contre-productif d’afficher des positions trop radicales, qui risqueraient d’enfermer l’économie écologique dans la marginalité, et d’aliéner plutôt que d’attirer d’éventuels soutiens politiques.

    46Un telle position se généralise à la faveur des grands exercices d’évaluation qui ponctuent le début des années 2000 : l’évaluation des écosystèmes pour le Millénaire réalisée à la demande du Secrétaire général des Nations unies et dont les résultats paraissent en 2005, le rapport Stern48 sur l’économie du changement climatique publié en 2006, et en 2010 le rapport TEEB sur l’économie des écosystèmes et de la biodiversité dont la supervision est confiée à Pavan Sukhdev49. Les économistes qui s’intéressent à l’environnement toutes tendances confondues peuvent prendre part à ces exercices, ceux qui choisissent de rester en dehors perdant d’une certaine façon leur légitimité à porter des jugements sur les résultats. L’objet de ces évaluations est de produire des estimations robustes, validées par consensus en s’appuyant sur une forme d’ingénierie et de processus inspirée des revues systématiques développées dans le domaine biomédical. Un état de l’art aussi large que possible est dressé, puis des questions prioritaires sont identifiées, ce qui est l’occasion d’évacuer celles qui sont les plus incertaines ou controversées. Les participants sont invités à s’aligner sur des positions dominantes, au nom du pragmatisme et de l’urgence écologique. Ils subissent des injonctions répétées à être constructifs et à dépasser leurs différends. Les critiques radicales sont disqualifiées et traitées comme des manifestations de l’ego et du refus de respecter l’issue de procédures transparentes et démocratiques. La production d’expertises qui obéit à des règles différentes de celles de la recherche académique occupe une place croissante dans le champ de l’économie écologique. L’enrôlement pratiquement général des économistes dans ces exercices a contribué à une relative acceptation d’évaluations monétaires qui auraient été jugées déplacées une dizaine d’années auparavant. Ainsi, en substance, le rapport TEEB ne propose rien de très différent de l’article de Costanza et ses collègues en 1997, mais les voix discordantes sont beaucoup moins nombreuses.

    47Cette banalisation est aussi favorisée par l’évolution de la ligne éditoriale de la revue Ecological Economics. Sous l’impulsion de Cutler Cleveland, spécialiste d’analyse énergétique au département de géographie de l’université de Boston, puis de Richard Howarth, qui dirige les études environnementales à Darmouth College dans le New Hampshire, la revue s’est engagée dans une démarche visant à l’excellence scientifique et à l’indexation qui a incité à augmenter la fréquence de publication50 et à favoriser le style de l’économie dominante (Cleveland, 2002). Ces évolutions se font au détriment de l’unité de contenu. Le nombre d’études de cas sans prétention théorique marquée, dont les enjeux sont essentiellement illustratifs ou méthodologiques, est très élevé. On peut noter qu’aucun des trois rédacteurs en chef qui se sont succédé à la tête de la revue Ecological Economics n’est économiste de formation51, ce qui peut expliquer une sensibilité peu marquée aux enjeux épistémologiques de la mobilisation des concepts économiques. La diversité manifeste dans les publications est aussi le reflet de l’évolution de la composition de l’ISEE, dont les membres des pays émergents, en particulier l’Inde et le Brésil et plus récemment la Chine sont désormais les plus nombreux, alors que le nombre d’adhérents aux États-Unis et en Europe aurait stagné, voire régressé. Inge Røpke (2005 : 273) avance l’hypothèse d’une concurrence institutionnelle avec d’autres courants transdisciplinaires émergents telles l’étude des commons et l’écologie industrielle, la multiplication de conférences internationales portant sur le changement climatique, la gestion des forêts ou encore la valorisation des services écosystémiques. Les traditions intellectuelles dans lesquelles s’ancraient les premiers travaux sont aujourd’hui moins perceptibles. Sans pour autant faire figure de combat d’arrière-garde, l’enjeu initial de prise de distance vis-à-vis de l’économie standard est moins sensible pour des communautés scientifiques dont l’objectif est avant tout d’accéder à une reconnaissance internationale en affichant des gages de sérieux à travers leur maîtrise des théories et des outils plutôt qu’en choisissant la voie d’une radicalisation. Les conférences de l’ISEE sont donc relativement consensuelles, au moins dans leurs intitulés globaux et par le choix des orateurs invités, les sessions parallèles reflétant par ailleurs la diversité de l’association. On y retrouve en général les mots clés du moment52. En 2004, le prix décerné par l’ISEE en mémoire de Kenneth Boulding a été attribué conjointement à Karl-Göran Mäler et Partha Dasgupta, des économistes dont l’orthodoxie est sans ambiguïté53, ce qui a été perçu comme un rapprochement avec la ligne défendue par le Beijer Institute, très diversement accueilli selon les auteurs et les sensibilités au sein de l’économie écologique54. Les éditions suivantes sont cependant venues récompenser des personnalités hétérodoxes, de sorte qu’il est malaisé de tirer des conclusions de ce qui apparaît comme un mouvement de balancier d’une tendance à l’autre pour les ménager toutes. Les foyers de l’économie écologique critique et les auteurs les plus engagés dans cette perspective se trouvent en Europe continentale (exception faite de la Suède, où dominent des institutions incarnant l’« environnementalisme pragmatique », tels le Beijer Institute ou le Stockholm Resilience Centre), sans doute parce que l’économie écologique s’y est développée en lien avec des écoles et traditions hétérodoxes et quelle y est plus explicitement ancrée dans l’économie qu’aux États-Unis, par exemple55. L’Université autonome de Barcelone constitue probablement le pôle le plus actif en la matière. Les conférences organisées par la société européenne laissent donc toujours une place à des questions d’épistémologie et d’histoire de la pensée, mais aussi de pouvoir et de politique ; les termes de décroissance, de post-croissance et de postdéveloppement se retrouvent dans les titres des sessions. L’agenda des réseaux d’économistes hétérodoxes pour un enseignement de l’économie et un recrutement pluralistes dans les institutions de recherche, y est perceptible. D’autres sciences sociales – sciences politiques, géographie radicale, sciences de gestion – y sont aussi représentées.

    48La montée du pragmatisme ou d’une approche néolibérale décomplexée de la question environnementale, pour employer les termes de ses détracteurs (Spash et Ryan, 2012), s’accompagne ainsi du développement de nouvelles critiques radicales de l’économie standard. Une partie de ces critiques convergent avec la political ecology et le post-structuralisme. Elles soulignent que le rapport au monde et l’inspiration libérale de l’économie de l’environnement standard sont très marquées d’un point de vue culturel et que ses prétentions universalistes posent donc problème. Déclinant les théories critiques du développement dans une veine environnementale, les auteurs, au premier rang desquels Joan Martínez-Alier, s’intéressent à l’environnementalisme des pauvres et des mouvements sociaux (Martínez-Alier, 2003) et à l’échange inégal redéfini en termes de dette écologique. Ils s’appuient sur des emprunts à la géographie radicale de David Harvey56, en reprenant sa terminologie d’accumulation par dépossession en relation avec les dynamiques d’accaparement des ressources au sud. La revue Ecological Economics a aussi ouvert récemment ses colonnes à des articles sur la décroissance, l’acroissance et l’objection de croissance et l’écoféminisme et permet donc l’expression d’idées qui ne participent absolument pas de la tendance au « pragmatisme » et à l’alignement sur une version athéorique de l’économie standard évoqués plus haut.

    49L’économie écologique s’est constituée autour d’un accord limité sur la dépendance des économies à l’égard de la biosphère et l’importance de réformer les politiques environnementales en accordant plus de place à des considérations écologiques. Il est probablement réducteur de ne considérer l’économie écologique qu’en regard de l’économie standard de l’environnement et d’en faire une hétérodoxie, un courant s’opposant au paradigme dominant mais qui resterait explicitement ancré dans l’économie. Sa constitution et peut-être plus encore ses évolutions récentes témoignent du fait qu’il s’agit avant tout d’un projet inter-voire transdisciplinaire, postmoderne, d’appréhension des relations entre économie et environnement.

    50À ses origines comme aujourd’hui, elle est portée aussi par des auteurs issus des sciences de la vie, acculturés à l’économie en partie par opportunisme, parfois aussi fondamentalement convaincus par l’économie, ses métaphores et son raisonnement. Par ailleurs, assurés de la puissance des chiffres et du pouvoir d’évocation de la monnaie, de nombreux auteurs n’hésitent pas aujourd’hui à mobiliser les ressources discursives de l’économie standard pour se prévaloir de sa légitimité.

    51L’économie de l’environnement standard a toujours été représentée dans les instances de l’économie écologique, qu’il s’agisse de l’association internationale ou de la revue. Il est donc malaisé d’en mettre en évidence la percée récente. Elle a en outre connu des évolutions notables au cours des dernières décennies et s’est approprié certains des thèmes fondateurs de l’économie écologique. Les différentes études bibliométriques qui ont été réalisées récemment sur la revue Ecological Economics font apparaître une faible spécificité de son contenu au regard de publications supposées s’inscrire dans une économie de l’environnement plus traditionnelle (Ma et Stern, 2006 ; Hoepner et al., 2012 ; Plumecocq, 2014). Une étude plus complète du champ actuel de l’économie écologique nécessiterait toutefois probablement d’élargir de telles analyses aux ouvrages et aux nombreuses revues dans lesquelles publient les auteurs qui se réclament de ce domaine (Spash et Ryan, 2012)57. Parallèlement, certains des aspects les plus novateurs du programme de recherche initial ont connu des éclipses plus ou moins durables, sans pour autant qu’il faille y déceler le résultat d’une marginalisation intentionnelle. Il est difficile de faire la part de ce qui relève du processus d’institutionnalisation normal d’un champ académique en quête de respectabilité et de reconnaissance et d’un cycle somme toute habituel d’intérêt pour les idées, un temps délaissées pour être redécouvertes quelques années plus tard, et de ce qui pourrait être qualifié de récupération.

    52Par ailleurs, des approches radicales se sont développées au cœur de l’économie écologique et des préoccupations écologiques ont émergé et se sont consolidées au sein de courants économiques hétérodoxes – marxistes, post-keynésiens, institutionnalistes, régulationnistes58, qui font rétrospectivement apparaître les écrits fondateurs sous un jour bien moins réformateur. Ainsi, la pensée de l’état stationnaire appelle à tenir compte des limites biophysiques extérieures au système économique et qui s’imposent à lui. Elle s’avère en revanche comparativement décevante quand il s’agit d’analyser la dynamique interne du capitalisme contemporain et les limites ontologiques et structurelles à un changement de paradigme économique. De ce point de vue, les économies politiques de la nature en cours d’articulation ouvrent des perspectives plus prometteuses.

    Notes de bas de page

    1 À la suite de l’ouvrage de René Passet, L’économique et le vivant (1979), source majeure de référence de l’économie écologique en France, s’est installée une tradition de présentation des rapports entre économie et nature. S’attachant à mettre au jour les paradigmes scientifiques qui constituent le substrat parfois inconscient des théories économiques, elle s’appuie sur le récit de l’éviction de la nature puis de l’émergence de la question environnementale dans la pensée économique, des physiocrates à la période contemporaine (Passet, 1979 ; 2000 ; 2010 ; Vivien, 1994). Les ouvrages consacrés à l’économie de l’environnement associent quant à eux étroitement les développements théoriques, et plus encore les propositions d’instruments de politique environnementale, à l’apparition du développement durable et des problèmes écologiques globaux, décrits dans leurs dimensions scientifiques (Faucheux et Noël, 1990 ; 1995 ; Bontems et Rotillon, 1998 ; Vallée, 2002). Tel n’est pas l’objet du présent texte, qui s’attache à retracer l’émergence d’un courant, largement anglo-saxon, plutôt que de contribuer à une histoire des idées ou des politiques environnementales.

    2 Le premier département d’économie agricole est fondé en 1909 à l’université du Wisconsin à Madison. Richard T. Ely y donne un cours intitulé « Landed property and the rent of land » dès 1914-1915. Des articles traitant d’économie des ressources paraissent dans les revues dédiées à l’économie agricole ou foncière dès les premières années de publication de ces dernières. Le Journal of Farm Economics (devenu l’American Journal of Agricultural Economics en 1968) est fondé en 1919, le Journal of Land and Public Utility Economics (renommé Land Economics en 1948) est lancé en 1925.

    3 Le développement de la formalisation mathématique accompagne dans l’après-Seconde Guerre mondiale celui de l’économétrie, de la théorie des jeux par von Neuman et Morgenstern, de la modélisation macroéconomique, notamment des travaux de Debreu. Il faut enfin noter l’importance de la parution de l’ouvrage de Paul Samuelson Foundations of Economic Analysis de 1947 qui fixe en quelque sorte le style et les canons de l’analyse économique standard pour les décennies qui suivent.

    4 Richard T. Ely, un des fondateurs de l’économie foncière, est aussi avec Clarence Ayres, Wesley Mitchell, Thorstein Veblen et surtout John R. Gommons qui lui a succédé à l’université du Wisconsin, une figure majeure de l’institutionnalisme américain, courant influent dans les sphères tant académique que politique dans les années 1920-1930 aux Etats-Unis (Samuels 1992a ; 1992b).

    5 Cet article, intitulé « The Economics of Resources or the Resources of Economics », est en outre paru dans l’American Economic Review, véritable institution de l’orthodoxie économique, ce qui témoigne de la reconnaissance par cette dernière de la question environnementale comme étant digne d’intérêt à partir des années 1970.

    6 Partha Dasgupta et Geoffrey Heal ont fait leurs études à Cambridge, où le premier enseigne pendant la plus grande partie de sa carrière, alors que le second a un poste à Columbia (au début des années 1970, ils enseignent toutefois respectivement à la London School of Economics et à Stanford [Dasgupta] et à l’université du Sussex [Heal]) ; Robert Solow, formé à Harvard, passe la plus grande partie de sa carrière au MIT, tandis que William Nordhaus et James Tobin sont à Yale.

    7 Dans la perspective d’évaluation de ces différents éléments, je m’appuie très largement sur les deux articles consacrés par l’économiste danoise Inge Røpke à la fondation puis à l’histoire récente de l’économie écologique, parus en 2004 et 2005 dans la revue Ecological Economics, et sur ma propre expérience de ce champ (lecture régulière de la revue et exhaustive des manuels, participation à des conférences de l’association internationale et l’association européenne d’économie écologique…) depuis le milieu des années 1990. L’économie écologique s’ancre dans des traditions académiques et intellectuelles différentes en fonction des pays. Les thèses peuvent en être développées également sous d’autres appellations, comme celle de bioéconomie en France. Retracer ces histoires singulières serait un tout autre projet, qui n’est pas celui de ce texte.

    8 Un commentateur note ainsi à sa sortie : The Paley Commission has injected a stream of fresh air into a public policy atmosphere that had become stuffy from the constant recycling of the ideas of the early New Deal and those usually associated with the names of Theodore Roosevelt, Gifford Pinchot and Robert Malthus (Maass, 1953 : 206).

    9 La plupart des économistes cités dans cette section et dans la suivante comme ayant contribué à la constitution de l’économie de l’environnement ont fait la totalité ou une grande partie de leur carrière à Resources for the Future ou ont été associés à cette organisation (Allen Kneese, John Krutilla, Marion Clawson, Ralph d’Arge, Wallace Oates, Maureen Cropper…).

    10 L’association européenne comparable, European Association of Environmental and Resource Economists, ne verra le jour qu’en 1990, ce qui témoigne bien de l’ancrage états-unien de la nouvelle discipline.

    11 L’ouvrage de Barry Commoner The Closing circle. Nature, Man, and Technology (1971), paru en français en 1972 sous le titre L’encerclement, est une référence majeure des premiers écrits d’économie écologique, notamment ceux de Herman Daly.

    12 Pour paraphraser le titre de l’ouvrage DDT Wars dans lequel Charles Wurster, un des fondateurs de l’organisation, raconte son combat.

    13 Les législations environnementales du début des années 1970 sont emblématiques de ce que leurs opposants appellent command-and-control : la mise en place de normes environnementales uniformes contraignantes (le plus souvent des normes de procédé n’offrant aucune souplesse d’application), sans aucune considération pour leur impact économique.

    14 Fred Krupp, le président de EDF, a été l’artisan majeur de l’application par l’administration Bush des marchés de droits pour lutter contre les pluies acides. Sous l’influence de son conseiller, C. Boyden Gray, George H. W. Bush souhaitait alors rompre avec le bilan environnemental désastreux de l’ère Reagan, en adoptant des instruments de marché.

    15 Aux États-Unis, les amendements du Clean Air Act de 1970 et du Clean Water Act de 1972 interdisent explicitement le recours à l’analyse coût-avantage pour la détermination des normes environnementales. Ils affichent des objectifs de santé publique et d’élimination totale des polluants en se défendant d’en considérer le coût (Cropper et Oates 1992 : 675).

    16 Dans le domaine des politiques de l’environnement, on peut citer Bohm et Kneese (1971), Baumol et Oates (1975) et en ce qui concerne l’économie des ressources Barnett et Morse (1963), Krutilla et Fisher (1975), Dasgupta et Heal (1979), Howe (1979) et Smith (1979).

    17 Tel est d’ailleurs le principe qui fonde les paiements pour services environnementaux développés depuis le milieu des années 2000.

    18 Économiste britannique, formé au King’s College à Cambridge, Arthur Cecil Pigou (1877-1959) a repris la chaire d’économie d’Alfred Marshall, une des figures majeures de l’école néoclassique. Il est connu pour sa contribution à l’économie du bien-être, principalement à travers son ouvrage de The Economics of Welfare (1920), et pour avoir défini la notion d’externalités.

    19 Ronald Coase (1910-2013) est un économiste britannique formé à la London School of Economics avant d’émigrer aux États-Unis où il fait toute sa carrière, au département de droit de l’université de Chicago. Fondateur de l’économie du droit, et longtemps rédacteur en chef du Journal of Law and Economics, il a introduit en économie la notion de coûts de transaction, qui conduit à relativiser l’hypothèse d’efficience du marché et à considérer la possibilité d’alternatives en matière de régulation – intervention modérée de l’État, constitution de firmes.

    20 Dans son article de 1960, il évoque tout d’abord un conflit entre un éleveur et un cultivateur dont les champs sont dévastés par le bétail de son voisin. Il commente ensuite des arrêts rendus par des tribunaux britanniques, concernant respectivement l’ombre projetée par un bâtiment sur la piscine et la terrasse de l’hôtel adjacent ; le bruit et les vibrations occasionnées par la machine d’un confiseur empêchant le médecin occupant un local mitoyen d’ausculter ses patients ; les fumées d’une usine produisant une réaction chimique avec la teinture utilisée par la manufacture de tapis voisine ; une cheminée dont le tirage est affecté après que le voisin ait surélevé sa maison ; l’obstruction d’un puits qui compromet la circulation de l’air et la possibilité de brasser de la bière dans la cave d’un établissement voisin.

    21 On doit cette appellation à George Stigler, collègue de Ronald Coase à Chicago. Elle va en fait à l’encontre de ce que Coase lui-même entendait démontrer, à savoir que dans la plupart des cas, avoir recours à la régulation marchande a un coût, qu’il convient de comparer avec d’autres formes de régulation pour mettre en place les institutions appropriées, en particulier les droits des parties impliquées (Samuels et Medema, 1997).

    22 Son idée de définir comme objectif de conservation un seuil d’exploitation des ressources à ne pas dépasser, qualifié de safe minimum standard, trouve ainsi un écho dans l’ambition de préserver un « capital naturel critique », affichée comme horizon normatif des politiques de développement durable au milieu des années 1990.

    23 En outre, même si rétrospectivement c’est toute l’œuvre de Kapp qui est réinterprétée comme contribution précoce à l’économie écologique, il n’écrit vraiment sur l’environnement qu’à partir de 1970 (1970a ; 1970b ; 1977).

    24 Il faut également souligner que la question linguistique joue évidemment un rôle clé dans une genèse retracée depuis le monde anglophone. Les auteurs, dont les écrits considérés comme fondateurs dans leur pays d’origine n’auraient pas été traduits ou présentés, sont de toute façon complètement ignorés. Une histoire de l’économie de l’environnement en Europe continentale (sans même parler de l’Inde ou de l’Amérique latine) aurait une tonalité différente.

    25 Ces auteurs peuvent pourtant difficilement être qualifiés d’hétérodoxes, Daniel Kahneman a reçu en 2002 le prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel, signe d’intégration et de reconnaissance institutionnelle s’il en est. Inge Røpke rapporte une anecdote du même type à propos d’un article d’Allen Kneese (Røpke, 2004 : 302).

    26 D’origine britannique, devenu américain en 1948, Kenneth Boulding (1910-1993) est un penseur inclassable, économiste formé à Oxford (il a présidé l’American Economic Association), mais aussi philosophe, mystique, avant tout spécialiste de la théorie des systèmes et pacifiste convaincu (très engagé notamment contre la guerre du Vietnam). Il a passé une grande partie de sa carrière à l’université du Colorado.

    27 Économiste d’origine roumaine, mathématicien et statisticien de formation, ayant étudié à Bucarest, à Paris et à Harvard, Nicholas Georgescu-Roegen (1906-1994) quitte définitivement la Roumanie pour les États-Unis en 1948, où il devient professeur à l’université Vanderbilt à Nashville, Tennessee. Il est l’inventeur du terme bioéconomie pour désigner une approche de l’économie fondée sur la thermodynamique.

    28 Fils du sociologue américain Howard W. Odum, les écologues Eugen et Howard T. Odum ont été influencés par ses représentations systémique et holistique. Après une formation en zoologie à l’université d’Illinois, Eugen Odum (1913-2002) a passé l’essentiel de sa carrière à l’université de Géorgie qu’il avait rejointe en 1940. Howard T. Odum (1924-2002) a fait des études de biologie à l’université de Caroline du Nord à Chapel Hill puis un doctorat de zoologie à Yale. Il fonde en 1973 le Center for Wetlands à l’université de Floride en 1973 qui sera un des foyers de l’ecological economics.

    29 Ces influences sont très directement perceptibles dans l’ouvrage de René Passet, L’économique et le vivant (1979).

    30 Clive Spash (2011) préfère imputer cette réception peu favorable au caractère trop révolutionnaire et novateur des idées défendues.

    31 Cette conférence donne lieu à une parution en 1979, sous le titre de Scarcity and Growth Reconsidered, en écho au titre de l’ouvrage de Barnett et Morse (1963) dans lequel ils affirmaient que la raréfaction des ressources ne saurait limiter la croissance.

    32 AnnMari Jansson (1934-2007) et son étudiant Cari Folke sont parmi les instigateurs en 1984 de l’« éco-eco group », séminaire et groupe de lecture interdisciplinaire qui rassemble entre autres des écologues et des économistes et qui adopte pour emblème un Clypéastéroïde (oursin plat ou sand dollar) qui deviendra par la suite le logo de la société internationale d’économie écologique. AnnMari Jansson fonde également en 1990 le Centre de recherche sur les ressources naturelles et l’environnement de l’université de Stockholm qu’elle dirige jusqu’en 2000.

    33 Il s’agit d’une des fondations de la famille Wallenberg, important mécène privé en Suède, qui finance des colloques liés aux domaines d’excellence des scientifiques suédois.

    34 Il est l’auteur d’un ouvrage d’économie de l’environnement salué par ses pairs en 1974 et, au fil d’une carrière consacrée à l’application de la théorie économique standard, a reçu de nombreuses distinctions liées à son engagement (Volvo Environment Prize 2002 et Boulding Award en 2004, conjointement avec Partha Dasgupta ; European Lifetime Achievement Award in Environmental Economics, 2005). Il a été professeur à la Stockholm School of Economics et directeur du Beijer Institute of Ecological Economics de 1991 à 2007.

    35 Richard Norgaard, John Proops, Charles Perrings, Joan Martinez-Alier, Peter May, John Gowdy, Bina Agarwal et Marina Fischer-Kowalski se sont succédé depuis comme présidents de l’ISEE. À la tête de la revue, Robert Costanza est remplacé en 2002 par Cutler Cleveland, lui-même remplacé en 2008 par Richard Howarth.

    36 Voir par exemple Vatn et Bromley (1994).

    37 Il s’agit d’évaluer les flux d’énergie entrant dans un système (une industrie/l’ensemble des industries d’un pays) et les flux sortant (énergie utile contenue dans les produits + énergie dégradée et rejetée dans l’environnement), pour mettre en évidence la dépendance énergétique d’industries et l’efficacité des transformations qu’elles opèrent. Plusieurs métriques peuvent être utilisées : le pouvoir calorifique de l’énergie (barème enthalpique), la capacité de l’énergie qui traverse le système à produire du travail mécanique (barème exergique), la quantité d’énergie solaire incorporée dans les produits (barème éMergétique) (Pillet et Odum, 1987).

    38 L’économiste Roefie Hueting, fondateur du département de statistiques environnementales à l’agence nationale de statistiques des Pays-Bas en 1970, a été l’origine de nombreux travaux et propositions dans ce sens dont celle d’un « revenu soutenable national ».

    39 Chimiste de formation, Friedrich Schmidt-Bleek rejoint l’Institut de Wuppertal en qualité de vice-président et de directeur de la Division du changement structurel et des flux de matière de 1994 à 1997, après un passage par l’International Institute for Applied System Analysis (IIASA) à Laxenburg en Autriche, haut lieu de la modélisation systémique des problèmes globaux dans les années 1980.

    40 La revue Environmental Values a été créée en 1992 à l’initiative d’Alan Holland, philosophe, de l’université de Lancaster, qui l’a dirigée jusqu’à ce que Clive Spash en devienne l’éditeur en chef en 2007.

    41 Voir par exemple Costanza (2008 : 1).

    42 Dans ce contexte, le qualificatif « nouve[au] » renvoie à la « nouvelle économie des ressources », qui est la dénomination de l’économie standard des ressources dans ses développements contemporains, c’est-à-dire depuis qu’elle a repris, reformulé et intégré dans son cadre un certain nombre de thématiques qui avaient été originellement proposées par l’économie écologique.

    43 Because ecosystem services are not fully “captured” in commercial markets or adequately quantified, they are often given too little weight in policy decisions (Costanza et al., 1997 : 253).

    44 Bon nombre des critiques adressées à cet article le sont d’ailleurs sur des aspects purement techniques, relatifs aux données ou aux méthodes de calcul.

    45 C’est en substance le sens de la plupart des critiques adressées à cet article dans le forum qui lui est consacré dans la revue Ecological Economics peu après sa parution (25-1 « Forum on Valuation of Ecosystem Services : Why not Calculate the Value of the World’s Ecosystem Services and Natural Capital ? », 1998), notamment Rees (1998), Toman (1998), Turner et al. (1998).

    46 Dans la synthèse du rapport TEEB sur l’économie des écosystèmes et de la biodiversité, par exemple, il est ainsi question de « sous-performance des pêcheries mondiales » (TEEB, 2010 : 11).

    47 Les premiers textes de biologie de la conservation insistent sur le fait qu’il s’agit d’une discipline engagée, orientée par une mission (mission-driven discipline) (Soulé et Wilcox, 1980 ; Soulé, 1985).

    48 Gordon Brown, ministre des Finances du Royaume-Uni, a commandé en 2006 ce rapport à Nicholas Stern, qui était alors son bras droit, après avoir été chef économiste et conseiller spécial du président de la Banque européenne de reconstruction et de développement, puis vice-président de la Banque mondiale entre 2000 et 2003.

    49 Pavan Sukhdev, économiste à la Deutsche Bank, avait été en charge de la Division Global Markets en Inde puis à Londres et avait été à l’origine d’un projet de comptabilité verte en Inde. Proche des milieux économiques et financiers et considéré comme sensible aux réalités du monde en développement du fait de son origine et de son expérience en Asie, Pavan Sukhdev est également sollicité en 2008 pour diriger l’initiative sur l’économie verte du Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE). Il a depuis été chercheur invité à l’université de Yale, a été convié à plusieurs reprises au Forum économique mondial de Davos. Il a fondé une entreprise de conseil spécialisée dans la gestion des impacts des entreprises et des gouvernements sur le capital humain et le capital naturel. Il a enfin été nommé ambassadeur de bonne volonté du PNUE par Achim Steiner, son directeur exécutif, en 2012.

    50 Il y avait quatre numéros par an au début des années 1990 contre environ un par mois aujourd’hui.

    51 Selon leurs pages personnelles sur les sites de leurs universités respectives, Richard Howarth est titulaire d’un Bachelor en Biologie et société de Cornell University, d’un master en Ressources foncières de l’université du Wisconsin à Madison et d’un doctorat en Énergie et ressources de l’université de Californie à Berkeley. Cutler Cleveland est titulaire d’un Bachelor en biologie de Cornell University, d’un master en Sciences marines de la Louisiana State University et d’un doctorat en géographie de l’université d’Illinois à Urbana-Champaign. Robert Costanza a quant à lui commencé par des études d’ingénieur en aérospatiale, avant de se tourner vers l’architecture, pour son Bachelor à l’université de Floride, suivi d’un master en architecture et aménagement urbain et enfin d’un doctorat en écologie systémique et génie environnemental (avec une mineure en économie) à l’université de Floride.

    52 À titre d’exemple la conférence de 2014 en Islande était intitulée « Well-being and Equity within Planetary Boundaries », faisant écho aux « limites planétaires », neuf types de pressions anthropiques sur l’environnement, pour lesquelles il convient de ne pas excéder certains seuils afin que les sociétés humaines puissent vivre en sécurité. Un des conférenciers invités était Johan Rockström, promoteur du concept de « limites planétaires ».

    53 Les réactions d’étonnement et de désapprobation étaient palpables parmi les participants à la conférence 2004 de l’ISEE, concernant non seulement ce choix, mais aussi plus globalement à propos de certains des conférenciers invités : Partha Dasgupta, à nouveau, Buzz Holling sur la résilience, Joan Roughgarden, biologiste de l’évolution aux thèses sur la sélection sexuelle pour le moins contestées, le physicien sri-lankais Mohan Munasinghe, membre du Giec (observation personnelle).

    54 Les premiers prix décernés l’avaient été aux fondateurs de l’économie écologique : Robert Goodland et Herman Daly en 1994, AnnMari Jansson en 1996, Robert Costanza en 1998, Crawford Stanley (Buzz) Holling en 2000 et Robert Ayres en 2002. Les éditions suivantes ont aussi célébré des personnalités plus consensuelles, Richard Norgaard en 2004, pour ses travaux sur la co-évolution des systèmes économique et écologique, et Charles Perrings en 2008, mais aussi, toujours en 2008, Manfred Max-Neef, économiste chilien récipiendaire du prix Nobel alternatif, spécialiste du développement, connu pour son « économie aux pieds nus ». En 2010, ce sont aussi deux auteurs préoccupés de justice environnementale, de développement et d’économie politique de l’environnement qui sont mis à l’honneur : Joan Martínez-Alier et Ignacy Sachs, à l’origine du concept d’éco-développement. Les deux dernières éditions saluent des auteurs qui ont apporté des contributions plus techniques à l’économie écologique : William Rees et Mathis Wackernagel, les « inventeurs » de l’empreinte écologique, en 2012, et Peter Victor en 2014, spécialiste de l’analyse input-output ayant fait une partie de sa carrière dans l’administration publique et comme consultant au Canada.

    55 Les formations universitaires par grand champ interdisciplinaire (environmental studies, sustainability studies) y sont comparativement moins développées.

    56 David Harvey est un des représentants majeurs de la géographie radicale. Britannique, il a fait ses études à Oxford, puis enseigné à l’université de Bristol avant de partir pour les États-Unis et l’université Johns Hopkins. Il est depuis 2001 professeur émérite à l’université de New York et est l’auteur de nombreux ouvrages, notamment The Limits to Capital en 1982.

    57 Costanza et al. (2004) et Ma et Stern (2006) ont cherché à estimer l’influence des auteurs, des ouvrages, et des idées en économie écologique telle qu’elle se manifeste à travers les références bibliographiques citées : ils notent une plus grande diversité thématique et disciplinaire et une importance plus grande des ouvrages qu’en économie de l’environnement standard.

    58 Voir, par exemple, les travaux de Paul Burkett (2006), portant sur le marxisme et l’économie écologique, les approches régulationnistes de l’environnement (Lipietz, 1995 ; Becker et Raza, 2000 ; Zuindeau, 2007), et les travaux en sciences politiques d’Ulrich Brand, de l’université de Vienne.

    Auteur

    • Valérie Boisvert

      Docteure en sciences économiques, elle travaille sur les politiques et les pratiques de conservation et de valorisation économique de la biodiversité et enseigne l’économie écologique à l’université de Lausanne.

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    1 À la suite de l’ouvrage de René Passet, L’économique et le vivant (1979), source majeure de référence de l’économie écologique en France, s’est installée une tradition de présentation des rapports entre économie et nature. S’attachant à mettre au jour les paradigmes scientifiques qui constituent le substrat parfois inconscient des théories économiques, elle s’appuie sur le récit de l’éviction de la nature puis de l’émergence de la question environnementale dans la pensée économique, des physiocrates à la période contemporaine (Passet, 1979 ; 2000 ; 2010 ; Vivien, 1994). Les ouvrages consacrés à l’économie de l’environnement associent quant à eux étroitement les développements théoriques, et plus encore les propositions d’instruments de politique environnementale, à l’apparition du développement durable et des problèmes écologiques globaux, décrits dans leurs dimensions scientifiques (Faucheux et Noël, 1990 ; 1995 ; Bontems et Rotillon, 1998 ; Vallée, 2002). Tel n’est pas l’objet du présent texte, qui s’attache à retracer l’émergence d’un courant, largement anglo-saxon, plutôt que de contribuer à une histoire des idées ou des politiques environnementales.

    2 Le premier département d’économie agricole est fondé en 1909 à l’université du Wisconsin à Madison. Richard T. Ely y donne un cours intitulé « Landed property and the rent of land » dès 1914-1915. Des articles traitant d’économie des ressources paraissent dans les revues dédiées à l’économie agricole ou foncière dès les premières années de publication de ces dernières. Le Journal of Farm Economics (devenu l’American Journal of Agricultural Economics en 1968) est fondé en 1919, le Journal of Land and Public Utility Economics (renommé Land Economics en 1948) est lancé en 1925.

    3 Le développement de la formalisation mathématique accompagne dans l’après-Seconde Guerre mondiale celui de l’économétrie, de la théorie des jeux par von Neuman et Morgenstern, de la modélisation macroéconomique, notamment des travaux de Debreu. Il faut enfin noter l’importance de la parution de l’ouvrage de Paul Samuelson Foundations of Economic Analysis de 1947 qui fixe en quelque sorte le style et les canons de l’analyse économique standard pour les décennies qui suivent.

    4 Richard T. Ely, un des fondateurs de l’économie foncière, est aussi avec Clarence Ayres, Wesley Mitchell, Thorstein Veblen et surtout John R. Gommons qui lui a succédé à l’université du Wisconsin, une figure majeure de l’institutionnalisme américain, courant influent dans les sphères tant académique que politique dans les années 1920-1930 aux Etats-Unis (Samuels 1992a ; 1992b).

    5 Cet article, intitulé « The Economics of Resources or the Resources of Economics », est en outre paru dans l’American Economic Review, véritable institution de l’orthodoxie économique, ce qui témoigne de la reconnaissance par cette dernière de la question environnementale comme étant digne d’intérêt à partir des années 1970.

    6 Partha Dasgupta et Geoffrey Heal ont fait leurs études à Cambridge, où le premier enseigne pendant la plus grande partie de sa carrière, alors que le second a un poste à Columbia (au début des années 1970, ils enseignent toutefois respectivement à la London School of Economics et à Stanford [Dasgupta] et à l’université du Sussex [Heal]) ; Robert Solow, formé à Harvard, passe la plus grande partie de sa carrière au MIT, tandis que William Nordhaus et James Tobin sont à Yale.

    7 Dans la perspective d’évaluation de ces différents éléments, je m’appuie très largement sur les deux articles consacrés par l’économiste danoise Inge Røpke à la fondation puis à l’histoire récente de l’économie écologique, parus en 2004 et 2005 dans la revue Ecological Economics, et sur ma propre expérience de ce champ (lecture régulière de la revue et exhaustive des manuels, participation à des conférences de l’association internationale et l’association européenne d’économie écologique…) depuis le milieu des années 1990. L’économie écologique s’ancre dans des traditions académiques et intellectuelles différentes en fonction des pays. Les thèses peuvent en être développées également sous d’autres appellations, comme celle de bioéconomie en France. Retracer ces histoires singulières serait un tout autre projet, qui n’est pas celui de ce texte.

    8 Un commentateur note ainsi à sa sortie : The Paley Commission has injected a stream of fresh air into a public policy atmosphere that had become stuffy from the constant recycling of the ideas of the early New Deal and those usually associated with the names of Theodore Roosevelt, Gifford Pinchot and Robert Malthus (Maass, 1953 : 206).

    9 La plupart des économistes cités dans cette section et dans la suivante comme ayant contribué à la constitution de l’économie de l’environnement ont fait la totalité ou une grande partie de leur carrière à Resources for the Future ou ont été associés à cette organisation (Allen Kneese, John Krutilla, Marion Clawson, Ralph d’Arge, Wallace Oates, Maureen Cropper…).

    10 L’association européenne comparable, European Association of Environmental and Resource Economists, ne verra le jour qu’en 1990, ce qui témoigne bien de l’ancrage états-unien de la nouvelle discipline.

    11 L’ouvrage de Barry Commoner The Closing circle. Nature, Man, and Technology (1971), paru en français en 1972 sous le titre L’encerclement, est une référence majeure des premiers écrits d’économie écologique, notamment ceux de Herman Daly.

    12 Pour paraphraser le titre de l’ouvrage DDT Wars dans lequel Charles Wurster, un des fondateurs de l’organisation, raconte son combat.

    13 Les législations environnementales du début des années 1970 sont emblématiques de ce que leurs opposants appellent command-and-control : la mise en place de normes environnementales uniformes contraignantes (le plus souvent des normes de procédé n’offrant aucune souplesse d’application), sans aucune considération pour leur impact économique.

    14 Fred Krupp, le président de EDF, a été l’artisan majeur de l’application par l’administration Bush des marchés de droits pour lutter contre les pluies acides. Sous l’influence de son conseiller, C. Boyden Gray, George H. W. Bush souhaitait alors rompre avec le bilan environnemental désastreux de l’ère Reagan, en adoptant des instruments de marché.

    15 Aux États-Unis, les amendements du Clean Air Act de 1970 et du Clean Water Act de 1972 interdisent explicitement le recours à l’analyse coût-avantage pour la détermination des normes environnementales. Ils affichent des objectifs de santé publique et d’élimination totale des polluants en se défendant d’en considérer le coût (Cropper et Oates 1992 : 675).

    16 Dans le domaine des politiques de l’environnement, on peut citer Bohm et Kneese (1971), Baumol et Oates (1975) et en ce qui concerne l’économie des ressources Barnett et Morse (1963), Krutilla et Fisher (1975), Dasgupta et Heal (1979), Howe (1979) et Smith (1979).

    17 Tel est d’ailleurs le principe qui fonde les paiements pour services environnementaux développés depuis le milieu des années 2000.

    18 Économiste britannique, formé au King’s College à Cambridge, Arthur Cecil Pigou (1877-1959) a repris la chaire d’économie d’Alfred Marshall, une des figures majeures de l’école néoclassique. Il est connu pour sa contribution à l’économie du bien-être, principalement à travers son ouvrage de The Economics of Welfare (1920), et pour avoir défini la notion d’externalités.

    19 Ronald Coase (1910-2013) est un économiste britannique formé à la London School of Economics avant d’émigrer aux États-Unis où il fait toute sa carrière, au département de droit de l’université de Chicago. Fondateur de l’économie du droit, et longtemps rédacteur en chef du Journal of Law and Economics, il a introduit en économie la notion de coûts de transaction, qui conduit à relativiser l’hypothèse d’efficience du marché et à considérer la possibilité d’alternatives en matière de régulation – intervention modérée de l’État, constitution de firmes.

    20 Dans son article de 1960, il évoque tout d’abord un conflit entre un éleveur et un cultivateur dont les champs sont dévastés par le bétail de son voisin. Il commente ensuite des arrêts rendus par des tribunaux britanniques, concernant respectivement l’ombre projetée par un bâtiment sur la piscine et la terrasse de l’hôtel adjacent ; le bruit et les vibrations occasionnées par la machine d’un confiseur empêchant le médecin occupant un local mitoyen d’ausculter ses patients ; les fumées d’une usine produisant une réaction chimique avec la teinture utilisée par la manufacture de tapis voisine ; une cheminée dont le tirage est affecté après que le voisin ait surélevé sa maison ; l’obstruction d’un puits qui compromet la circulation de l’air et la possibilité de brasser de la bière dans la cave d’un établissement voisin.

    21 On doit cette appellation à George Stigler, collègue de Ronald Coase à Chicago. Elle va en fait à l’encontre de ce que Coase lui-même entendait démontrer, à savoir que dans la plupart des cas, avoir recours à la régulation marchande a un coût, qu’il convient de comparer avec d’autres formes de régulation pour mettre en place les institutions appropriées, en particulier les droits des parties impliquées (Samuels et Medema, 1997).

    22 Son idée de définir comme objectif de conservation un seuil d’exploitation des ressources à ne pas dépasser, qualifié de safe minimum standard, trouve ainsi un écho dans l’ambition de préserver un « capital naturel critique », affichée comme horizon normatif des politiques de développement durable au milieu des années 1990.

    23 En outre, même si rétrospectivement c’est toute l’œuvre de Kapp qui est réinterprétée comme contribution précoce à l’économie écologique, il n’écrit vraiment sur l’environnement qu’à partir de 1970 (1970a ; 1970b ; 1977).

    24 Il faut également souligner que la question linguistique joue évidemment un rôle clé dans une genèse retracée depuis le monde anglophone. Les auteurs, dont les écrits considérés comme fondateurs dans leur pays d’origine n’auraient pas été traduits ou présentés, sont de toute façon complètement ignorés. Une histoire de l’économie de l’environnement en Europe continentale (sans même parler de l’Inde ou de l’Amérique latine) aurait une tonalité différente.

    25 Ces auteurs peuvent pourtant difficilement être qualifiés d’hétérodoxes, Daniel Kahneman a reçu en 2002 le prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel, signe d’intégration et de reconnaissance institutionnelle s’il en est. Inge Røpke rapporte une anecdote du même type à propos d’un article d’Allen Kneese (Røpke, 2004 : 302).

    26 D’origine britannique, devenu américain en 1948, Kenneth Boulding (1910-1993) est un penseur inclassable, économiste formé à Oxford (il a présidé l’American Economic Association), mais aussi philosophe, mystique, avant tout spécialiste de la théorie des systèmes et pacifiste convaincu (très engagé notamment contre la guerre du Vietnam). Il a passé une grande partie de sa carrière à l’université du Colorado.

    27 Économiste d’origine roumaine, mathématicien et statisticien de formation, ayant étudié à Bucarest, à Paris et à Harvard, Nicholas Georgescu-Roegen (1906-1994) quitte définitivement la Roumanie pour les États-Unis en 1948, où il devient professeur à l’université Vanderbilt à Nashville, Tennessee. Il est l’inventeur du terme bioéconomie pour désigner une approche de l’économie fondée sur la thermodynamique.

    28 Fils du sociologue américain Howard W. Odum, les écologues Eugen et Howard T. Odum ont été influencés par ses représentations systémique et holistique. Après une formation en zoologie à l’université d’Illinois, Eugen Odum (1913-2002) a passé l’essentiel de sa carrière à l’université de Géorgie qu’il avait rejointe en 1940. Howard T. Odum (1924-2002) a fait des études de biologie à l’université de Caroline du Nord à Chapel Hill puis un doctorat de zoologie à Yale. Il fonde en 1973 le Center for Wetlands à l’université de Floride en 1973 qui sera un des foyers de l’ecological economics.

    29 Ces influences sont très directement perceptibles dans l’ouvrage de René Passet, L’économique et le vivant (1979).

    30 Clive Spash (2011) préfère imputer cette réception peu favorable au caractère trop révolutionnaire et novateur des idées défendues.

    31 Cette conférence donne lieu à une parution en 1979, sous le titre de Scarcity and Growth Reconsidered, en écho au titre de l’ouvrage de Barnett et Morse (1963) dans lequel ils affirmaient que la raréfaction des ressources ne saurait limiter la croissance.

    32 AnnMari Jansson (1934-2007) et son étudiant Cari Folke sont parmi les instigateurs en 1984 de l’« éco-eco group », séminaire et groupe de lecture interdisciplinaire qui rassemble entre autres des écologues et des économistes et qui adopte pour emblème un Clypéastéroïde (oursin plat ou sand dollar) qui deviendra par la suite le logo de la société internationale d’économie écologique. AnnMari Jansson fonde également en 1990 le Centre de recherche sur les ressources naturelles et l’environnement de l’université de Stockholm qu’elle dirige jusqu’en 2000.

    33 Il s’agit d’une des fondations de la famille Wallenberg, important mécène privé en Suède, qui finance des colloques liés aux domaines d’excellence des scientifiques suédois.

    34 Il est l’auteur d’un ouvrage d’économie de l’environnement salué par ses pairs en 1974 et, au fil d’une carrière consacrée à l’application de la théorie économique standard, a reçu de nombreuses distinctions liées à son engagement (Volvo Environment Prize 2002 et Boulding Award en 2004, conjointement avec Partha Dasgupta ; European Lifetime Achievement Award in Environmental Economics, 2005). Il a été professeur à la Stockholm School of Economics et directeur du Beijer Institute of Ecological Economics de 1991 à 2007.

    35 Richard Norgaard, John Proops, Charles Perrings, Joan Martinez-Alier, Peter May, John Gowdy, Bina Agarwal et Marina Fischer-Kowalski se sont succédé depuis comme présidents de l’ISEE. À la tête de la revue, Robert Costanza est remplacé en 2002 par Cutler Cleveland, lui-même remplacé en 2008 par Richard Howarth.

    36 Voir par exemple Vatn et Bromley (1994).

    37 Il s’agit d’évaluer les flux d’énergie entrant dans un système (une industrie/l’ensemble des industries d’un pays) et les flux sortant (énergie utile contenue dans les produits + énergie dégradée et rejetée dans l’environnement), pour mettre en évidence la dépendance énergétique d’industries et l’efficacité des transformations qu’elles opèrent. Plusieurs métriques peuvent être utilisées : le pouvoir calorifique de l’énergie (barème enthalpique), la capacité de l’énergie qui traverse le système à produire du travail mécanique (barème exergique), la quantité d’énergie solaire incorporée dans les produits (barème éMergétique) (Pillet et Odum, 1987).

    38 L’économiste Roefie Hueting, fondateur du département de statistiques environnementales à l’agence nationale de statistiques des Pays-Bas en 1970, a été l’origine de nombreux travaux et propositions dans ce sens dont celle d’un « revenu soutenable national ».

    39 Chimiste de formation, Friedrich Schmidt-Bleek rejoint l’Institut de Wuppertal en qualité de vice-président et de directeur de la Division du changement structurel et des flux de matière de 1994 à 1997, après un passage par l’International Institute for Applied System Analysis (IIASA) à Laxenburg en Autriche, haut lieu de la modélisation systémique des problèmes globaux dans les années 1980.

    40 La revue Environmental Values a été créée en 1992 à l’initiative d’Alan Holland, philosophe, de l’université de Lancaster, qui l’a dirigée jusqu’à ce que Clive Spash en devienne l’éditeur en chef en 2007.

    41 Voir par exemple Costanza (2008 : 1).

    42 Dans ce contexte, le qualificatif « nouve[au] » renvoie à la « nouvelle économie des ressources », qui est la dénomination de l’économie standard des ressources dans ses développements contemporains, c’est-à-dire depuis qu’elle a repris, reformulé et intégré dans son cadre un certain nombre de thématiques qui avaient été originellement proposées par l’économie écologique.

    43 Because ecosystem services are not fully “captured” in commercial markets or adequately quantified, they are often given too little weight in policy decisions (Costanza et al., 1997 : 253).

    44 Bon nombre des critiques adressées à cet article le sont d’ailleurs sur des aspects purement techniques, relatifs aux données ou aux méthodes de calcul.

    45 C’est en substance le sens de la plupart des critiques adressées à cet article dans le forum qui lui est consacré dans la revue Ecological Economics peu après sa parution (25-1 « Forum on Valuation of Ecosystem Services : Why not Calculate the Value of the World’s Ecosystem Services and Natural Capital ? », 1998), notamment Rees (1998), Toman (1998), Turner et al. (1998).

    46 Dans la synthèse du rapport TEEB sur l’économie des écosystèmes et de la biodiversité, par exemple, il est ainsi question de « sous-performance des pêcheries mondiales » (TEEB, 2010 : 11).

    47 Les premiers textes de biologie de la conservation insistent sur le fait qu’il s’agit d’une discipline engagée, orientée par une mission (mission-driven discipline) (Soulé et Wilcox, 1980 ; Soulé, 1985).

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    49 Pavan Sukhdev, économiste à la Deutsche Bank, avait été en charge de la Division Global Markets en Inde puis à Londres et avait été à l’origine d’un projet de comptabilité verte en Inde. Proche des milieux économiques et financiers et considéré comme sensible aux réalités du monde en développement du fait de son origine et de son expérience en Asie, Pavan Sukhdev est également sollicité en 2008 pour diriger l’initiative sur l’économie verte du Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE). Il a depuis été chercheur invité à l’université de Yale, a été convié à plusieurs reprises au Forum économique mondial de Davos. Il a fondé une entreprise de conseil spécialisée dans la gestion des impacts des entreprises et des gouvernements sur le capital humain et le capital naturel. Il a enfin été nommé ambassadeur de bonne volonté du PNUE par Achim Steiner, son directeur exécutif, en 2012.

    50 Il y avait quatre numéros par an au début des années 1990 contre environ un par mois aujourd’hui.

    51 Selon leurs pages personnelles sur les sites de leurs universités respectives, Richard Howarth est titulaire d’un Bachelor en Biologie et société de Cornell University, d’un master en Ressources foncières de l’université du Wisconsin à Madison et d’un doctorat en Énergie et ressources de l’université de Californie à Berkeley. Cutler Cleveland est titulaire d’un Bachelor en biologie de Cornell University, d’un master en Sciences marines de la Louisiana State University et d’un doctorat en géographie de l’université d’Illinois à Urbana-Champaign. Robert Costanza a quant à lui commencé par des études d’ingénieur en aérospatiale, avant de se tourner vers l’architecture, pour son Bachelor à l’université de Floride, suivi d’un master en architecture et aménagement urbain et enfin d’un doctorat en écologie systémique et génie environnemental (avec une mineure en économie) à l’université de Floride.

    52 À titre d’exemple la conférence de 2014 en Islande était intitulée « Well-being and Equity within Planetary Boundaries », faisant écho aux « limites planétaires », neuf types de pressions anthropiques sur l’environnement, pour lesquelles il convient de ne pas excéder certains seuils afin que les sociétés humaines puissent vivre en sécurité. Un des conférenciers invités était Johan Rockström, promoteur du concept de « limites planétaires ».

    53 Les réactions d’étonnement et de désapprobation étaient palpables parmi les participants à la conférence 2004 de l’ISEE, concernant non seulement ce choix, mais aussi plus globalement à propos de certains des conférenciers invités : Partha Dasgupta, à nouveau, Buzz Holling sur la résilience, Joan Roughgarden, biologiste de l’évolution aux thèses sur la sélection sexuelle pour le moins contestées, le physicien sri-lankais Mohan Munasinghe, membre du Giec (observation personnelle).

    54 Les premiers prix décernés l’avaient été aux fondateurs de l’économie écologique : Robert Goodland et Herman Daly en 1994, AnnMari Jansson en 1996, Robert Costanza en 1998, Crawford Stanley (Buzz) Holling en 2000 et Robert Ayres en 2002. Les éditions suivantes ont aussi célébré des personnalités plus consensuelles, Richard Norgaard en 2004, pour ses travaux sur la co-évolution des systèmes économique et écologique, et Charles Perrings en 2008, mais aussi, toujours en 2008, Manfred Max-Neef, économiste chilien récipiendaire du prix Nobel alternatif, spécialiste du développement, connu pour son « économie aux pieds nus ». En 2010, ce sont aussi deux auteurs préoccupés de justice environnementale, de développement et d’économie politique de l’environnement qui sont mis à l’honneur : Joan Martínez-Alier et Ignacy Sachs, à l’origine du concept d’éco-développement. Les deux dernières éditions saluent des auteurs qui ont apporté des contributions plus techniques à l’économie écologique : William Rees et Mathis Wackernagel, les « inventeurs » de l’empreinte écologique, en 2012, et Peter Victor en 2014, spécialiste de l’analyse input-output ayant fait une partie de sa carrière dans l’administration publique et comme consultant au Canada.

    55 Les formations universitaires par grand champ interdisciplinaire (environmental studies, sustainability studies) y sont comparativement moins développées.

    56 David Harvey est un des représentants majeurs de la géographie radicale. Britannique, il a fait ses études à Oxford, puis enseigné à l’université de Bristol avant de partir pour les États-Unis et l’université Johns Hopkins. Il est depuis 2001 professeur émérite à l’université de New York et est l’auteur de nombreux ouvrages, notamment The Limits to Capital en 1982.

    57 Costanza et al. (2004) et Ma et Stern (2006) ont cherché à estimer l’influence des auteurs, des ouvrages, et des idées en économie écologique telle qu’elle se manifeste à travers les références bibliographiques citées : ils notent une plus grande diversité thématique et disciplinaire et une importance plus grande des ouvrages qu’en économie de l’environnement standard.

    58 Voir, par exemple, les travaux de Paul Burkett (2006), portant sur le marxisme et l’économie écologique, les approches régulationnistes de l’environnement (Lipietz, 1995 ; Becker et Raza, 2000 ; Zuindeau, 2007), et les travaux en sciences politiques d’Ulrich Brand, de l’université de Vienne.

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    Boisvert, V. (2017). Chapitre 9. Économie de l’environnement ou économie écologique ?. In G. Blanc, Élise Demeulenaere, & W. Feuerhahn (éds.), Humanités environnementales. Paris: Éditions de la Sorbonne. https://doi.org/10.4000/books.psorbonne.84400
    Boisvert, Valérie. « Chapitre 9. Économie de l’environnement ou économie écologique ? ». In Humanités environnementales, édité par Guillaume Blanc, Élise Demeulenaere, et Wolf Feuerhahn. Paris: Éditions de la Sorbonne, 2017. doi:10.4000/books.psorbonne.84400.
    Boisvert, Valérie. « Chapitre 9. Économie de l’environnement ou économie écologique ? ». Humanités environnementales, édité par Guillaume Blanc et al., Éditions de la Sorbonne, 2017, https://doi.org/10.4000/books.psorbonne.84400.

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    Blanc, G., Demeulenaere, Élise, & Feuerhahn, W. (éds.). (2017). Humanités environnementales. Paris: Éditions de la Sorbonne. https://doi.org/10.4000/books.psorbonne.84270
    Blanc, Guillaume, Élise Demeulenaere, et Wolf Feuerhahn, éd. Humanités environnementales. Paris: Éditions de la Sorbonne, 2017. doi:10.4000/books.psorbonne.84270.
    Blanc, Guillaume, et al., éditeurs. Humanités environnementales. Éditions de la Sorbonne, 2017, https://doi.org/10.4000/books.psorbonne.84270.
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