Le plan Cruzado, les intellectuels et l’échec de l’État développementiste au Brésil
p. 47-54
Texte intégral
1Parmi l’ensemble d’événements qui marquent l’expérience brésilienne de retour à la vie démocratique au long de la décennie quatre-vingts, il faut accorder un rôle particulier à la tentative échouée de réforme économique de 1986. Superficiellement, le « plan Cruzado », (cruzado désignant la nouvelle monnaie créée pour remplacer le cruzeiro), désigne l’ensemble des mesures de politique économique adoptées, sans succès, par le gouvernement brésilien cette année-là. Son attrait idéologique fort tenait au fait qu’il s’agissait d’un plan de réformes pensé et mis en œuvre par les économistes de la « gauche » brésilienne, avec le sceau du front politique de l’opposition. Il était considéré théoriquement comme l’axe central de la reconstruction démocratique du Brésil après les années de dictature militaire.
2D’un point de vue plutôt sociologique, le « plan Cruzado » nous apparaît comme le moment majeur d’une rupture dans l’imaginaire politique brésilien traditionnel, qui était centré depuis des décennies sur la promotion planifiée d’une certaine modernité sous l’impulsion de l’Etat. L’échec de ce plan a signifié, en effet, l’insuccès d’une stratégie de modernisation à caractère totalisant et il a constitué le point d’orgue de la rupture avec un imaginaire développementiste de nature nationale-étatique. Cette discontinuité historique de 1986 a dépassé et surmonté les différences idéologiques existantes entre la gauche et la droite au Brésil, dont les positions s’étaient figées dès les années cinquante pendant la phase initiale du « développementisme ». Ce n’est donc pas une simple coïncidence si cette rupture a été précisément portée par la gauche et contre ses propres objectifs à court et à moyen terme, à la suite d’une grande mobilisation de l’opinion publique autour de la reprise démocratique. L’échec du plan cruzado a discrédité intellectuels et politiciens de droite comme de gauche et a créé un climat sociopolitique dangereux pour l’unité du tissu social. Ceci est la marque principale des mouvements politiques de la fin de la décennie quatre-vingts et peut-être jusqu’à la fin du siècle.
3 L’idée de la création d’une société moderne à partir d’une présence étatique planificatrice du social se présente comme un trait commun à la plupart des politiques de modernisation dans le tiers-monde depuis les années cinquante sous l’inspiration, surtout, des thèses « structuralistes ». Au Brésil, où les conceptions industrialistes remontent déjà au siècle antérieur, l’idée d’une intervention de l’Etat sur le social a toujours exercé une influence remarquable sur les intellectuels et les hommes politiques. La force du mythe étatique tenait à ce qu’il apparaissait comme la voie « naturelle » d’une modernisation qui se heurtait à une bourgeoisie peu autonome et incapable de mener toute seule la tâche de l’industrialisation. Cette force s’appuyait, d’autre part, sur la présence d’une bureaucratie d’Etat dont la mémoire politique tirait son origine de l’institution de la nation dès les premiers moments de l’indépendance nationale, au début du XIXe siècle.
4Dans la version plus moderne du projet national-étatique tel qu’il se présente dès les années cinquante et se précise dans les années quatre-vingts, cette bureaucratie développementiste est incarnée par les intellectuels économistes, dont la théorie s’est imposée aux cadres moyens. Dans les pages suivantes nous allons nous consacrer à réfléchir sur la portée théorique et politique de cet événement critique dans la vie politique brésilienne actuelle. Tout d’abord, on doit mieux évaluer les implications politiques de l’intervention des intellectuels économistes dans l’évolution qui précède le plan Cruzado, de manière à mettre en évidence la dimension contemporaine de l’idéologie et de la pratique bureaucratiques. Cela est particulièrement important car, jusqu’à ce jour, ces économistes continuent à refuser d’admettre que leurs actions à l’époque du plan étaient porteuses d’un sens politique et éthique équivoque.
Les économistes de « gauche » et les idées « hétérodoxes »
5Les années quatre-vingts ont été inaugurées par un grand débat relatif à la libéralisation et à la démocratisation politique du pays à la suite des mobilisations de l’ensemble de forces sociales et politiques hostiles au régime militaire.
6A l’origine de certains thèmes centraux qui ont orienté l’évolution du débat, on trouve un fort mouvement intellectuel animé par des économistes de « gauche » des grandes universités de São Paulo et de Rio de Janeiro, autour d’un projet socio-économique alternatif pour le Brésil futur. L’attrait principal des idées de ces économistes dits « hétérodoxes » tenait à ce qu’ils arguaient de la compatibilité théorique entre croissance économique et démocratie sociale. C’était un projet ambitieux car il suggérait la mise en œuvre d’une stratégie à la fois réformatrice et pacifique, du point de vue politique, mais révolutionnaire au niveau de ses répercussions sur la distribution des revenus. La possibilité de reprise du développement économique et de participation démocratique élargie dans un climat de paix sociale a été une formule conciliatrice qui a servi tactiquement à l’élargissement de l’opposition démocratique pendant le crépuscule de la dictature. « Hétérodoxie » est devenue synonyme d’une certaine opposition intellectuelle, dont les fondements théoriques, apparemment inédits et pionniers, étaient supposés avoir la force d’une bombe prête à exploser et à bouleverser de fond en comble l’ensemble des politiques économiques orthodoxes. D’une façon générale, celles-ci étaient considérées comme importées, impropres à la mise en œuvre d’un « développement » authentiquement « national » et, dans une perspective manichéenne, supposées favoriser les intérêts non populaires et non nationaux.
7Une analyse plus attentive des différences entre positions « orthodoxes » et « hétérodoxes » montre, cependant, que l’on est en face de problèmes dont la complexité dépasse le dualisme supposé par l’antinomie « droite » / « gauche ». Car, du point de vue strictement théorique, il est impossible d’établir une différence tranchée entre les uns et les autres : des deux côtés, on oscille entre les idées de Smith, de Keynes et de Marx.
8Cela est vrai surtout chez les économistes latino-américains et brésiliens, dont l’expérience pratique ne leur permet pas d’objectiver, au-delà du discours rhétorique, une différenciation théorique entre une voie économique libérale et une voie économique non libérale. Il suffit d’évoquer à ce sujet l’importance de la fusion entre les thèses de Keynes et celles de Marx dans la conception de la formule magique du structuralisme cépalien des années cinquante, lorsque l’absence d’un marché de biens et de services structuré vidait le « libéralisme » de tout contenu et obligeait à l’adaptation des thèses importées. Cette formule « structuraliste » répondait à une certaine exigence politique d’élaboration d’une solution théorique capable de mettre en compatibilité l’idée de « démocratie de marché » - ce qui était une exigence radicale de la politique économique du gouvernement des Etats-Unis- et l’idée de « l’élargissement de la présence de l’Etat planificateur », exigence pratique de la réalité sociale latino-américaine. Du point de vue politique, cette formule structuraliste, qui a été nourrie idéologiquement par des mots d’ordre « anti-impérialistes », a surtout servi à la légitimation d’une pensée bureaucratique économique modernisatrice, dont l’existence pratique était limitée par la présence de puissantes forces politiques traditionnelles. Cette pensée bureaucratique « hétérodoxe », en conséquence, n’a guère pu que justifier une stratégie de modernisation toujours ambiguë : moderne dans ses propos industrialistes et conservatrice au niveau de son soutien politique, celui-ci restant profondément marqué par des options patrimonialistes, agrariennes et oligarchiques, c’est-à-dire des options qui peuvent être à la limite populistes et favorables à l’intervention de l’Etat, sans être véritablement populaires.
9A notre avis, la vraie nature de ce débat apparemment « théorique » entre les « hétérodoxes » et les « orthodoxes » peut être mieux saisie, si l’on comprend la nature de l’idéologie politique qui donne cohérence à la pensée de gauche pendant la période de la libéralisation politique, récente au Brésil. On peut constater que l’idéologie hétérodoxe accentue l’imaginaire développementiste et étatiste porté par les thèses structuralistes prédominantes depuis les années cinquante, quoique cela ne soit pas reconnu par les économistes hétérodoxes, préoccupés d’affirmer « l’originalité » de leurs thèses.
10Grosso modo, la prise de position idéologique centrale, pour quiconque visait à être reconnu en tant qu’économiste hétérodoxe, était de prendre le contre-pied de tout ce qui pouvait symboliser, directement ou indirectement, un parti pris anti-populaire, anti-étatique et anti-national : le FMI, la politique économique gouvernementale, les grandes sociétés étrangères installées au Brésil etc. C’était l’appel à un rejet politique radical au nom d’une scientificité censée donner cohérence à la pensée économique de gauche, mais qui masquait au fond l’absence d’un projet réformateur pertinent ou bien la présence déguisée d’un projet autoritaire-bureaucratique esquissé entre les lignes de ce discours d’opposition.
Les postulats naïfs du plan Cruzado
11Le dispositif des mesures adoptées par le gouvernement fédéral au début de 1986 a été accompagné d’une importante campagne publicitaire dans les médias afin de susciter l’appui de l’opinion publique à l’action officielle contre les spéculateurs, au niveau interne, et contre le FMI et les banques créancières au niveau international. Pendant les premiers mois, on a même eu l’impression d’assister au développement d’un consensus entre l’Etat et la société civile comme si, tout à coup, les tentacules de l’appareil étatique avaient soumis toutes les instances de la vie privée et éliminé les espaces d’autonomie sociale. Cela provenait bien sûr de l’impact politique du programme et de l’appui initial d’une opinion publique attirée par l’idée de l’élimination rapide de l’inflation.
12Tout cela n’a été qu’une illusion. Une illusion qui dominait clairement l’imaginaire de l’un des principaux auteurs des postulats de base du plan Cruzado : F. LOPES. Il soutenait l’idée naïve – fruit d’une recherche qu’il menait déjà depuis plusieurs années – que, dans un pays comme le Brésil, pourtant marqué par un passé inflationniste important, les individus n’anticipaient pas sur l’inflation future, comme on l’observait dans les pays avancés. On ne comprend pas pourquoi l’auteur arrive à cette conclusion mais, à son avis, la préoccupation des Brésiliens était simplement de « se défendre de l’inflation passée ». Ainsi, prétendait-il, ces idées « orthodoxes » des « économistes du nord »– les idées de réduction rapide du déficit public et d’élimination du contrôle du prix –, étaient inutiles dans des économies comme la brésilienne, soumises depuis longtemps à une « inflation d’inertie » qui obligeait les individus à développer une certaine « technique d’indexation des prix » inexistante dans les pays du Premier Monde (F. LOPES, Choque heterodoxe : combate a inflaçao e reforma monetaria, Editora Campos, Rio de Janeiro, 1986, p. 149). La conclusion pratique de Lopes était donc que la cause première de l’inflation au Brésil ne tenait pas au niveau de « l’endettement de l’Etat », mais à « l’évolution des prix hors du contrôle public ». Selon ce point de vue, le traitement de l’inflation devait passer par un traitement de choc économique, qui a été mis en œuvre plus tard par le plan Cruzado : une « réforme monétaire » nécessaire à la conversion des valeurs (des prix et des rémunérations) existantes au moment du choc par d’autres valeurs compatibles avec le fonctionnement de l’économie dans une situation de stabilisation des prix. Cela a été réalisé par l’introduction d’une nouvelle monnaie : le cruzado, et parallèlement, par un « blocage des prix », à travers le gel des avoirs et une fiscalisation rigoureuse, pour éliminer la méfiance des gens à l’égard des variations des prix sur le marché, car « il s’agit d’un problème typique de coordination qui peut être seulement réglé par une décision collective imposée à tous, ce qui peut être fait à travers le blocage temporaire des prix » (F. LOPES, op. cit., pp. 175, 176, 181).
13La première naïveté de Lopes – et de la plupart des économistes qui ont partagé avec lui la paternité du plan Cruzado –, était de penser fallacieusement que, au Brésil, tous les « agents économiques » agissaient selon la « rationalité » imposée par le « marché capitaliste » : « dans un monde d’agents économiques rationnels, les décisions ne doivent pas se baser sur les valeurs instantanées des prix relatifs à chaque moment, mais sur les valeurs moyennes de ces prix pour chaque intervalle de temps ». La deuxième naïveté a été de croire qu’aucun « agent économique » ne s’intéressait à l’inflation : « tous préfèreraient avoir une situation de stabilité de prix, mais personne ne peut prendre l’initiative. C’est ce que les économistes appellent un jeu non coopératif... Il y a une situation insatisfaisante pour tout le monde que personne n’arrive à rompre. Pour en finir avec l’inflation, il faut rompre avec cette inertie : le choc hétérodoxe bloque les prix et les salaires. Si cela est maintenu aussi longtemps, l’inflation passée est réduite à zéro » (F. LOPES, op. cit., p. 150). Or, tout le monde sait que chez les élites « patrimonialistes » au Brésil dominent la spéculation foncière et financière et le pillage systématique des sources de production et de consommation. La préoccupation de la productivité économique ou de la rentabilité financière est souvent méprisée au profit d’un gain rapide qui se réalise par l’anticipation d’un coup de main spéculatif et prémédité sur les transactions du marché. Lopes, cependant, semble méconnaître absolument ces caractéristiques socio-anthropologiques de l’histoire du pays.
14Mais l’aspect le plus inquiétant de cette pensée hétérodoxe est qu’elle implique, au-delà de sa perception naïve de l’imaginaire historique brésilien, une pratique bureaucratico-autoritaire qui met l’accent sur le rôle de l’Etat en tant qu’instituteur de la société. Cette glorification de la puissance étatique, Lopes l’exprime de façon nette quand il explique que, pour éradiquer l’inflation, « il suffit de placer des gendarmes aux feux rouges pendant un certain temps : tous auront la garantie que tous vont obéir et tous obéissent » (F. LOPES, op. cit., p. 150).
Les défis socio-politiques engendrés par la crise du projet national-bureaucratique
15Tout d’abord, il faut souligner la principale conséquence inédite du plan Cruzado : le changement radical des attentes populaires par rapport au rôle de l’Etat, traditionnellement identifié comme une entité mythique apparemment infaillible. Au long des premiers mois de l’implantation du programme, l’Etat est certes devenu le héros de la nation, l’incarnation du Bien contre tout ce qui pouvait représenter le Mal : les spéculateurs du marché, les créanciers, le FMI, les banquiers, tous ceux qui étaient supposés bloquer le « développement brésilien ». En effet, au début, la chute spectaculaire de l’inflation et la mise en place d’une série de politiques d’aide sociale, comme la distribution gratuite de lait aux plus pauvres, ont suscité une énorme sympathie populaire.
16Pourtant, un an plus tard, tout a changé : héros d’hier, l’Etat est devenu aujourd’hui un cauchemar pour tous, riches et pauvres. Ce sentiment de frustration fut aggravé, lorsqu’il a été confirmé que les statistiques officielles sur l’évolution des prix étaient manipulées pour cacher les mauvais résultats économiques afin de favoriser les candidatures présentées par le PMDB (Parti du Mouvement Démocratique Brésilien) aux élections de novembre 1986 ; ce qui a assuré, en effet, l’élection d’une majorité de nouveaux gouverneurs PMDB dans tout le pays. De plus, ces élections n’ont pas contribué à faire avancer les forces sociales et politiques les plus progressistes, contrairement à ce que l’on avait pensé à la suite de la diffusion des premiers résultats favorables au PMDB. Au contraire, la manipulation officielle du processus électoral et les accords politiques pragmatiques passés par les dirigeants politiques du PMDB avec les groupes politiques conservateurs locaux ont réanimé le clientélisme traditionnel et ont causé de considérables préjudices à la redémocratisation.
17Au Nord-Est, principal bastion des forces politiques conservatrices, la réussite des nouveaux gouverneurs liés au PMDB a été le signe le plus net de ces alliances politiques pragmatiques avec les oligarchies locales. Une recherche menée à l’époque dans tous les Etats fédérés du Nord-Est a révélé le déclin progressif des positions critiques du PMDB, parallèlement au renforcement des liens clientélistes entre l’Etat et le pouvoir politique local, entre les nouvelles et les anciennes forces politiques. Un des premiers effets du renforcement de cette tendance conservatrice fut la non-élection des candidats des partis politiques plus à gauche, marginalisés par la stratégie monopoliste du PMDB, stratégie légitimée par la propagande optimiste du plan Cruzado (P.H.N., MARTINS, R., ALMEIDA et L., MENDOCA, A Sudene e os governos do Nordeste : subsidios para novas bases de relacionamento institucional, mimeo, Recife, Janeiro 1987).
De la crise de l’État à l’autonomisation des pratiques sociales
18La déception éprouvée par la majorité de la population après l’échec du plan Cruzado et, surtout, après les révélations sur la manipulation de l’opinion publique par le gouvernement pendant la période électorale, a provoqué une rupture politique entre les mouvements populaires et l’Etat. D’abord, cette rupture a exprimé le découragement et la perte de confiance politique des masses par rapport au gouvernement. Ensuite, cette rupture a pris la forme du rejet explicite de l’Etat et de l’ordre politique institutionnalisé.
19Si les incertitudes politiques provoquées par la faillite du plan sont considérables, l’échec le plus important tient cependant à la dimension symbolique de l’événement. L’aspect décisif ici est la fracture du système symbolique qui reproduisait l’ancien modèle social par la construction mythique de l’Etat en tant que promoteur de la société. Ce mythe était nourri à chaque élection par la réquisition clientéliste qui contribuait à assurer la domination de cet imaginaire étatique. En effet, la distribution des postes publics et la distribution d’aides matérielles ou financières entretenaient un système de réseaux clientélistes assurant la loyauté politique d’une grande partie de la population envers le gouvernement. L’échec du plan Cruzado a révélé les limites de ce vieux mécanisme institutionnel de régulation face aux nouvelles exigences sociales et politiques posées par les mouvements populaires des années quatre-vingts. Cette rupture « non déclarée » a produit à partir de l’année 1987 certains résultats irréversibles qui peuvent ainsi être résumés :
- La perte de légitimité du gouvernement central et des partis politiques, principalement le PMDB. Dans quelques centres urbains importants, cela a favorisé la croissance relative de certains petits partis de gauche comme le Parti des Travailleurs (PT) et le Parti Démocratique Travailliste (PDT).
- A un niveau plus politico-symbolique, la crise du vieux mythe de l’Etat architecte de la Nation avec le concours des élites intellectuelles. Depuis les années cinquante, cette fonction avait été monopolisée par les économistes, principaux concepteurs de la stratégie développementiste et de la modernisation accélérée sous l’impulsion de l’Etat. L’épuisement de ce modèle dans un Brésil submergé par une dette extérieure de plusieurs milliards de dollars, et immobilisé par l’inefficience d’un appareil d’Etat, lui-même paralysé par mille liens corporatistes et clientélistes, contribue actuellement à briser la force du mythe. Cette crise de l’ancien modèle remet ouvertement en cause le monopole traditionnel de l’Etat en tant qu’agent exclusif de la construction et du développement de la Nation ; par conséquent, cela remet en cause également les intellectuels habitués à penser au nom de la Nation et à toujours prétendre déterminer théoriquement l’axiologie du développement national. Ce qui donne raison à D. Pecaut quand il conclut son livre sur les intellectuels au Brésil en remarquant que « leur propre identité ne peut qu’être marquée du sceau de l’incertitude » (D. PECAUT, Entre le peuple et la Nation : les intellectuels et la politique au Brésil, Editions Maison des Sciences de l’Homme, Paris, 1989, p. 291).
- L’autonomisation d’un nombre croissant de pratiques sociales populaires, révélatrices de la recherche d’autres stratégies politiques et d’autres repères symboliques. Cette recherche est menée hors de l’Etat (ou, parfois, contre lui) et elle refuse en même temps le sceau des intellectuels. Les élections présidentielles de 1989 sont révélatrices à cet égard de la perte de prestige politique du monde intellectuel. Cette autonomisation des pratiques sociales populaires met en cause les bases politiques et idéologiques de la société patrimonialiste hiérarchique et du système clientéliste qui lui correspond.
20Elle révèle aussi la montée, surtout dans les grandes villes, d’un front de luttes diversifiées qui semblent avoir pour objectif commun de mettre en cause la légitimité d’un certain type de pouvoir étatique centralisé qui, non seulement a interdit jusqu’ici toute participation véritable des mouvements populaires à l’action politique mais a toujours limité le droit imprescriptible de tout citoyen, qui est de pouvoir contribuer, en toute liberté d’expression, à l’institution imaginaire d’autres formes de production de la vie sociale, y compris dans ses dimensions économiques.
Auteur
-
Paulo Henrique N. Martins
CIELA (Recife) et CECOD-IEDES, Université de Paris I.
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