Introduction
p. 7-9
Texte intégral
1 L’étude des îles de l’Empire byzantin s’inscrit dans le large cadre que constitue la Géographie historique. Cette spécialité m’a particulièrement attirée par les deux concepts mêlés de géographie et d’histoire. J’ai voulu traiter d’une région de l’Empire byzantin comme l’on traiterait d’une région de la Grèce ou de la Turquie ou de la Yougoslavie modernes ou de bien d’autres pays issus de l’Empire byzantin. Ce projet satisfaisait mon désir d’inscrire l’histoire dans un cadre concret et mon intérêt pour la géographie humaine. L’étude régionale de l’Empire byzantin comporte de grandes lacunes et il me semblait important d’en combler une part, si minime fût-elle.
2 Le choix plus spécifique que je fis d’étudier les Iles de l’Empire byzantin répondait là encore à des critères personnels. On peut invoquer le contraste entre la mer et la terre, l’horizon fini de l’île dans l’horizon illimité de mer. Je ressentais une proximité spatiale et culturelle avec les îles grecques qui n’avaient pas encore inspiré d’historien byzantiniste comme elles avaient inspiré tant d’autres jusqu’au grand écrivain L. Durrell en mal de tourisme antique : « Il y a une sorte de présence toute particulière dans cette contrée, dans cette lumière, et il n’est pas rare que des voyageurs sensibles aient le sentiment presque déconcertant que le monde antique y vit encore, qu’on le coudoie, à peine caché » (L. Durrell, Les Iles grecques, Paris 1978 p. 41). Enfin, il me semblait que le « monde de la mer » méritait une attention particulière en dehors de l’œuvre primordiale qui avait été consacrée à la marine de guerre byzantine par Hélène Ahrweiler (Byzance et la Mer. La Marine de Guerre, la Politique et les Institutions maritimes de Byzance aux VIIe-XVe siècles, Paris, 1966). Il s’agissait dès lors de comprendre et d’analyser ce qu’avait été la vie humaine dans les terres émergées de la Mer Ionienne, du Bassin Egéen et de la Mer de Pamphylie, ce que l’on appelle les Iles de l’Empire au Moyen Age. Il s’agissait également d’interpréter convenablement leur rôle historique au sein de l’Empire. L’île, loin d’être une terre inutile pour les Etats, apparaît aujourd’hui à l’égal d’hier, comme une terre éminemment stratégique : citons Cuba, exemple récent d’affrontement des puissances mondiales dont nous avons vécu avec angoisse le dénouement. Et l’île peut être aussi, aujourd’hui comme hier, la préoccupation incessante du continent : faut-il rappeler les problèmes que pose la Corse au gouvernement français ? Ainsi l’entité insulaire nous apparaît aujour d’hui comme une entité humaine et politique. Il me semblait intéressant à moi, médiéviste, d’établir son entité historique.
3 Je saisis néanmoins la difficulté du sujet choisi « les Iles de l’Empire byzantin », qui en faisait également l’intérêt et qui posait d’emblée la question : qu’est-ce qui liait une île à l’autre dans le cadre géopolitique donné ? Il y a quelques années un géographe s’était posé la même question en traitant de la population des îles grecques (E. Kolodny, La Population des Iles de la Grèce. Essai de Géographie insulaire en Méditerranée orientale, 2 vol. Aix-en-Provence, 1973), et avait conclu à la pertinence de la question pour l’époque contemporaine. Pourquoi alors existerait-il une limite historique au sujet ? Les Byzantins d’hier vivaient dans les mêmes îles que les Grecs d’aujourd’hui, à la différence près qu’il faut y ajouter l’île de Chypre qui faisait partie de l’Empire (si l’on entend par « Grecs » les habitants de la Grèce, bien entendu). Si l’on refusait de traiter le sujet dans son extension la plus large (les Iles de l’Empire byzantin), on en serait réduit à une succession de monographies. En effet si l’on imagine traiter facilement Corfou avec l’Epire et l’Eubée avec l’Hellade, il est plus difficile, sinon impossible, de savoir à priori à quelle région continentale il faut relier telle Cyclade (à la Grèce ou à l’Asie Mineure ?) ou telle île micrasiatique (à Constantinople ou à l’Asie Mineure, et à quelle région d’Asie Mineure ?). Et s’agissant de Chypre, les liens étaient-ils plus étroits avec la Cilicie ou avec la Syrie-Palestine ? Ainsi la définition d’une région « continentale et insulaire » ne peut être posée de prime abord : les liens entre telle île et telle terre du continent découlent d’une étude d’ensemble, celle des Iles et de leurs multiples relations. Reste donc la solution monographique qui n’est certes pas dénuée d’intérêt, surtout si elle débute à l’Antiquité : l’historien est en effet toujours tenté de remonter le temps le plus haut possible. Pourtant une telle étude perdrait, me semble-t-il, une dimension fondamentale, celle des relations, et serait de ce fait limitée. De plus une monographie insulaire, quelqu’intérêt qu’elle présente, ne permet pas une large appréhension du milieu humain, et surtout pourra-t-elle, sans étude d’ensemble, définir le milieu insulaire et son impact sur la vie humaine ? Les îles en effet m’apparaissaient réunir un ensemble d’éléments constants qui en faisaient une région spécifique, et me venaient à l’esprit tous les points de comparaison possibles : configuration, situation, géomorphologie, peuplement, événements, patrimoine, mise en valeur du sol, prosopographie, etc…
4 A l’historien géographe que je voulais être, s’imposait alors une délimitation chronologique. J’ai choisi dans un premier temps de me limiter à une étude des îles de l’Empire de la fin du 10e siècle aux années 1203-1210. Je pensais en effet tenir là une cohérence géopolitique dans l’étude des îles byzantines depuis la reconquête par Byzance de la Crète et de Chypre jusqu’à l’occupation latine de l’ensemble des îles ou leur sécession de l’Empire. De plus cette époque offrait à l’étude un foisonnement de sources depuis les archives de Chios ou de Patmos, les documents notariés vénitiens, les nombreux monuments archéologiques recensés jusqu’aux correspondances importantes d’un Psellos ou d’un Michel Choniatès et aux chroniques. L’époque antérieure me paraissait moins bien répondre à des critères géopolitiques clairs : une partie du monde insulaire qui serait byzantine à la fin du 10e siècle était sous mainmise arabe, tandis que la Sicile était encore et pour peu de temps byzantine. Par ailleurs les sources documentaires de cette époque sont beaucoup moins nombreuses et d’origine très différente de celles que nous avons citées (les Vies de Saints palliant le manque d’archives). Pourtant si la date choisie pour la fin de mon étude s’imposait naturellement, l’occupation latine amenant des bouleversements politiques et socio-économiques d’envergure, je me suis heurtée en revanche très vite au côté factice de la date choisie pour son début. En même temps l’histoire insulaire limitée à deux siècles m’empêchait d’avoir une bonne compréhension des événements et des transformations qui marquèrent cette époque. Finalement j’étais, par le choix d’une chronologie trop courte, aussi enfermée dans mon sujet que je l’aurais été par un choix monographique : il manquait l’espace temporel. L’étude que je menais me conduisit donc à me rapprocher le plus possible de la coupure du 7 e siècle que l’on sait aujourd’hui être une réelle coupure dans l’histoire de l’Empire. L’extension géographique du sujet me permit d’y trouver une entité chronologique. Certes il n’aurait pas été inintéressant de remonter encore plus haut et une étude comparée avec les îles de l’Empire à l’époque paléochrétienne aurait été très riche d’enseignements. Il appartient néanmoins à l’historien de savoir choisir les bonnes coupures chronologiques, sinon, il n’en finirait pas de remonter le temps : la coupure du 7e siècle est une coupure historique qui donne la cohérence à cette étude. Toutefois je n’ai pas hésité à donner quelques références de l’époque paléochrétienne quand elles me paraissaient s’imposer.
5 J’ai donc choisi d’étudier les Iles de l’Empire à partir du 7e-8e siècle et de m’en tenir au cadre géopolitique des 11e-12e : j’ai ainsi traité l’histoire de la Crète et de Chypre depuis cette époque, en négligeant la politique de la Crète arabe, même si j’en ai retenu les éléments qui ont pu avoir une influence quelconque sur l’époque postérieure. J’ai tenté une étude plus approfondie de Chypre sous « condominium » dans la mesure où la neutralité de l’île en faisait une région plus marginale qu’extérieure à l’Empire. En revanche j’ai exclu de mon étude la Sicile qui fut conquise par les Arabes au cours du 9e siècle et ne fut plus désormais une province byzantine : il ne m’a pas paru intéressant de tenter une histoire « éclipse » de cette île à l’époque concernée. Mon but était de comprendre l’évolution du peuplement, de l’habitat, des structures administratives, économiques et sociales de ces îles au long de la période dite byzantine.
6 Ce volume, consacré à l’histoire des îles de l’Empire, traite successivement du cadre géographique et politique, de la population, du peuplement et de l’administration. Il est suivi d’un second volume portant sur l’économie, la société et les relations des îles avec le monde méditerranéen.
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