Conclusion
p. 485-490
Texte intégral
1Si étroites que soient leurs relations intellectuelles, proposer à un groupe d’historiens de réfléchir ensemble sur le thème du « Partage du Monde », au moment où venait de se commémorer le traité de Tordesillas et où commençait à s’amorcer la kyrielle de conférences, colloques et congrès dont la croisade vient d’être la cible, c’était à l’évidence prendre de nombreux risques, dont la plupart nous étaient prévisibles et même souhaitables, dont certains sautent aux yeux une fois l’expérience faite.
2Quel qu’en fût le thème, le colloque dont on vient de lire les travaux se voulait d’abord l’expression d’un groupe de recherche, dont le promoteur fut Michel Balard, à qui j’apportai, presque aussitôt, le concours d’une véritable complicité, et dont les membres les plus anciens n’ont cessé de réfléchir ensemble, à l’occasion de nos séminaires réguliers, aux multiples problèmes que pose le phénomène de la colonisation médiévale. Trop restreint ou trop amical, le groupe eût couru le danger de s’endormir dans la routine de ceux qui se connaissent trop bien, mais notre ambition était de progresser et, si le lecteur partage mes sentiments, il semble bien que le pari ait été tenu une nouvelle fois. Mais il n’a pu l’être que grâce au réseau plus fourni de compétences qui, en France et parfois très loin de notre pays, s’est tissé autour d’un projet dont nous sommes fermement persuadés qu’il est porteur d’avenir. Après Reims et Toulouse, Conques administre en effet une double preuve de sa validité : l’objet d’étude n’a pas été perdu de vue, et les déplacements spatiaux qui l’affectent clairement ne font que confirmer sa pertinence.
3Est-ce seulement parce que nos travaux se sont tenus à Conques, au contact intime du Moyen Age occidental dans une de ses plus riches expressions, que l’Ouest l’emporte aujourd’hui sur l’Est dans les études ici réunies ? Vision romantique, mais fausse sans aucun doute. En réalité, comme l’histoire elle-même qui, si elle ne donne jamais de leçons, propose des schémas sur lesquels nos contemporains pourraient utilement méditer, notre groupe a manifestement focalisé l’attention sur un secteur qu’il ne touchait jusqu’ici qu’incidemment, l’Occident méditerranéen, sans pour autant jamais oublier ce qui, aux origines de ses travaux, avait été sa principale raison d’être, l’étude des grands empires coloniaux méditerranéens, ceux de Venise et de Gênes, et leurs contacts multiples avec les pouvoirs traditionnels qui dominaient la mer médiane au moins jusqu’au XIe siècle, au premier rang desquels, Byzance et le monde musulman.
4Comment ne pas évoquer les mythes persistants qui, sans tenir compte ni des lieux ni des temps, campent une Méditerranée où les ressemblances l’emportent sur les contrastes, ou, au contraire, un espace maritime chaotique d’affrontements militaires, religieux et culturels, mythes auxquels sont affrontés nos collègues de l’enseignement secondaire qui doivent, en quelques leçons, dresser le tableau de la « Méditerranée au XIIe siècle » ? Sans l’avoir voulu et parfois dans l’ignorance de ce fait, je crois que nous apportons ici beaucoup de réponses à leurs questions, puisque la plupart des reclassements qui s’opèrent à cette époque se précisent ensuite, tout au long des derniers siècles du Moyen Age.
5Sans doute aura-t-on d’abord été déçu par le peu d’attention que nos débats, au moins en apparence, ont accordé au thème même de la rencontre, le partage du monde. A lire les pages qu’y consacrent G. Jehel et G. Martinez-Gros, on en saisit clairement les raisons : il n’y a pas de véritable partage en Méditerranée, du moins jusqu’au XVIe siècle, parce que la tradition l’emporte et que le partage est déjà fait : tandis que l’Islam maintient à son bénéfice la fiction d’une centralité musulmane, les commerçants latins, et surtout les Génois, s’en tiennent à la souplesse de leurs dominations aux contours flous, et d’autant plus pénétrantes, celle de la colonisation économique, qu’on ne saurait confondre avec les véritables répartitions issues de la quatrième Croisade, et dont Venise avait été longtemps l’unique bénéficiaire : et encore D. Jacoby nous invite-t-il à revenir sur les conceptions trop « militaristes » de la colonisation vénitienne en Crète pour mieux apprécier l’apport d’une immigration très individuelle dans l’île, et par conséquent souligner la souplesse réelle avec laquelle la République a su y gérer son installation.
6Notre thème central, la colonisation latine, n’est donc pas oublié. Sa principale cible ayant été l’empire de Constantinople, non seulement territoire, mais peut-être surtout sanctuaire d’une doctrine universaliste, on ne pouvait y déboucher, comme le montre A. Laiou, que sur une interprétation négative de toute expansion en son sein, fût-elle seulement économique, cette attaque en règle, dont le prototype reste longtemps, à Byzance, l’hostilité normande, et qui mènera, jusqu’à la fin de l’Empire, les milieux les plus traditionalistes à toujours confondre présence occidentale et complot contre son existence.
7 A ces pesanteurs idéologiques, beaucoup d’éléments viennent en réponse, insistant sur l’aspect économique ou politico-économique du phénomène colonial : même à Venise, il s’agit avant tout de marchands, généralement issus des plus hauts lignages, qui commercent sur le vin de Grèce, comme le rappelle V. Tchentsova, tandis que L. Balletto, à la lumière des Annales de Giorgio Stella, illustre le recentrage de l’empire génois sur Chio et ses parages, un effet parmi d’autres du pragmatisme qui caractérise les colonisateurs médiévaux. P. Racine souscrirait aisément à ce statut de précarité dont est dotée la colonisation, en soulignant à quel point les problèmes démographiques et sociaux italiens empêchaient d’imaginer une expansion qui eût abouti à créer, en Orient, des espaces majoritairement ou simplement largement latins. A son tour, D. Stöckly sait d’ailleurs rappeler ce facteur humain, en soulignant les effets de mobilité sociale, et même transsociale, qu’implique, au XIVe siècle, le commerce d’État vénitien.
8Mais l’économie ne va jamais sans politique. Comme P. Racine démontre qu’une puissance comme Gênes dépendait étroitement des ressources en hommes de l’Italie du Nord, E. Basso sait rappeler à quel point les aléas politiques italiens et même français, de Boucicault à Francesco Sforza, ont pu conditionner ou infléchir la présence génoise en Orient, en introduisant en Méditerranée des traditions ou des savoirs diplomatiques venus d’ailleurs. Cette implication de la politique avec les intérêts économiques est, dans un bien autre espace, illustrée par A. Niculescu, qui en rend sensibles les effets dans les bouches du Danube, tant pour les Génois que pour les Vénitiens qui en sont les vecteurs.
9Et comment concevoir une présence politique en Orient sans saisir l’importance de la religion ? Cl. Delacroix-Besnier le démontre en campant ses frères pérégrinants qui, sur les traces des Génois et des Angevins, posent leurs balises dans le domaine colonial de la Superbe et pénètrent dans les espaces continentaux de l’Europe orientale. Dans un milieu où le Latin est volontiers l’ennemi, une telle expansion missionnaire ne pouvait que provoquer un choc que P. Bâdenas illustre pour l’île de Chypre, montrant que ce traumatisme se situe bien plus au niveau mental qu’à celui de la seule religion.
10Très certainement, la date de 1995 a incité, et fort justement, nombre de nos amis à se pencher à nouveau sur les croisades et leurs conséquences territoriales et religieuses. Les contributions de C. Mutafian et de G. Dédéyan n’en sont pas moins liées aux préoccupations de tous ceux que nous avons déjà cités : tandis que le premier souligne le dynamisme de la principauté arménienne de Cilicie et l’importance de son homogénéité, qui lui permettent d’accéder, face aux Grecs comme aux Latins, au statut de royaume, le second nous remet en présence d’un problème aux facettes multiples, dont l’aspect le plus apparent est, encore ici, humain, puisqu’il traite d’un projet de colonisation arménienne dans le royaume de Jérusalem, qui illustre à la fois la précarité démographique de ce dernier et l’énergie d’un peuple qui reconstitue ses bases traditionnelles. Au reste, Jérusalem est ici présentée sous ses deux aspects contradictoires, spirituel mais aussi bien terrestre. E. Weber nous avait déjà utilement rappelé que le risque de méconnaître l’esprit même de croisade est très grand pour quiconque ne cherche pas à se débarrasser des structures mentales de notre temps, et J. France nous en livre un excellent exemple : un raccourci frappant de la mutation spirituelle dont la ville et la Terre sainte sont l’objet du fait de la première Croisade, et dont le trait saillant est l’ancrage en terre d’une dévotion qui restait, jusque-là, désincarnée sous les espèces de la Jérusalem céleste. S. Loutchitskaia montre que l’un des objectifs des croisés, la conversion des musulmans au christianisme, d’abord nourri des fantasmes d’un Autre inconnu puisés dans la littérature du temps, s’infléchit modestement au contact des réalités qui imposent la coexistence. Mais, nous rappelle P. Edbury, le royaume latin est aussi une réalité administrative, que notre littérature historique a posée en modèle absolu de la féodalité occidentale, et dont il montre au contraire l’immaturité, au moins jusqu’aux désastres de 1187, ce qui incite à poser la question de sa désorganisation politico-sociale comme élément de sa fragilité. Et pourtant, V. Hrochova contribue à illustrer, une fois de plus, l’effet d’entraînement considérable qu’eut l’entreprise croisée, en reprenant les pièces éparses qui permettent d’en savoir plus sur la participation des troupes tchèques de Vladislav II aux deuxième et troisième Croisades, tant il est vrai que, de si loin, les chances réelles de la Palestine franque pouvaient être méconnues.
11C’est en fait B. Dansette qui introduit ce que, au tout début, nous indiquions comme une mutation ou une amplification de nos recherches : elle montre comment les partages du monde de 1493-1501, qui dépassent évidemment la Méditerranée, y ont eu au moins une influence non négligeable, et en particulier de par un déplacement des intérêts politiques qui entraîne un affaiblissement des flux de pèlerins vers la Terre sainte, tandis que d’autres flux s’amorcent vers un Nouveau Monde. Jérusalem redeviendrait-elle alors plus céleste ? Articulation certaine vers les considérations de G. Pistarino qui, partant du Memorial de la Mejorada de Christophe Colomb, montre comment, à la suite de Tordesillas, sont battues en brèche toutes les conceptions anciennes du monde, que partage Colomb, et qui se nourrissent encore de tant d’imaginaires, tandis que s’impose la réalité matérielle des expansions portugaise et castillane, sur lesquelles Rome perd définitivement prise.
12Nous sommes déjà en péninsule ibérique, vers laquelle D. Coulon jette un autre pont, en nous rappelant que Barcelone est, elle aussi, une de ces cités qui sillonnent l’Orient depuis longtemps : pour la courte période des années 1402-1416, outre l’abondance des matériaux livrés par un seul notaire sur les relations catalano-syriennes et égyptiennes, il a le mérite de nous inciter à mieux remettre à sa place le commerce barcelonais d’Orient par rapport aux exemples mieux connus de Gênes et de Venise.
13Ici apparaît l’Afrique, qui n’avait eu jusqu’ici qu’une place assez modeste dans nos recherches. H. Bresc nous y introduit par l’entremise de la Sicile normande, de l’existence éphémère d’un royaume d’Afrique issu de Palerme, et sans doute surtout de l’archevêché de Mahdiyya, qui nous rappelle heureusement la persistance tenace d’une chrétienté africaine que l’on a trop tendance à oublier, tout comme l’axe Sicile-Afrique, éclipsé trop souvent par l’évidente proximité du Maghreb et des pays ibériques. Celle-ci est évidemment l’affaire de C. Picard qui, pour la haute époque des Xe-XIe siècles, nous fait percevoir l’existence d’un flux de marchands d’Andalus vers le Maghreb al-Aqsâ, inappréciable en nombre, mais dont restent les traces, y compris archéologiques, et dont l’importance historique est grande, puisqu’il a sans doute contribué à tisser, entre les deux rives, un réseau économique et culturel qui n’est pas sans importance pour expliquer la durée étonnante des futures dominations berbères en terres ibériques.
14Mais au total, et significativement, l’Islam est vu bien plus comme vaincu que comme vainqueur, d’où l’étude de M.T. Ferrer i Maillol, qui insiste fortement sur la dégradation du statut de la minorité musulmane dans les pays de la couronne catalano-aragonaise, une dégradation dont l’origine est certainement, plus qu’idéologique, d’ordre économique, le souci de ne pas voir disparaître une main d’oeuvre précieuse, d’où la contrepartie d’un traitement à coup sûr bien meilleur que dans les autres terres chrétiennes. Cependant, P. Gourdin aborde l’aspect agressif des royaumes ibériques, leurs clairs projets de conquête et de partage du Maghreb post-almohade, ainsi que l’illustre le traité de Monteagudo entre Castille et Aragon, mais aussi le caractère un peu dérisoire des résultats sur le terrain, une constante, depuis le XIIIe siècle, des politiques conquérantes ibériques en Afrique du Nord. Moins stériles sont sans doute les entreprises économiques : B. Doumerc illustre pourtant au mieux le choc de deux conceptions antagonistes de l’expansion : celle de Venise et de ses mude de Barbarie, celle de l’Espagne et de ses presidios d’où elle compte partir un jour à la conquête du Maghreb, tout en contribuant au sabordage du commerce vénitien. Au reste, J. Paviot nous donne un autre exemple d’une politique archaïque, aux parfums de croisade : la prise de Ceuta par les Portugais en 1415 ; mais il souligne bien que, si la ville n’a joué aucun rôle direct dans la Découverte, c’est pourtant d’elle que celle-ci procède, par ricochet, de par les entreprises de l’infant Enrique. Derrière tous ces types d’expansion, que se cache-t-il ? J. Guiral-Hadziiossif vient heureusement effacer l’idée, sans doute fausse, que les gouvernements, monarchiques ou oligarchiques, qui mènent ostensiblement telle ou telle politique d’expansion, sont toujours entièrement maîtres de leurs buts et moyens : l’exemple des puissants financiers que sont les Sanchez, qui inspirent probablement nombre d’entreprises des Rois catholiques, y compris l’expédition de Colomb, puis se jouent des limites fixées à Tordesillas pour répartir leur réseau des îles Britanniques au Maroc, éclaire d’un jour nouveau la répartition sociale complexe des responsables d’initiatives « coloniales ».
15Mohamed Cherif, lui-même auteur d’une belle thèse sur Ceuta-Sabta, vient pourtant rétablir un certain équilibre dans un ensemble qui nous imposerait l’image d’un Islam constamment mis à mal : en étudiant les prétentions califales du sultan sa’dien Ahmad al-Mansûr, dont la fonction essentielle est de justifier sa conquête de l’empire noir du Songhay en 1590, il nous montre que, très probablement, nulle puissance dite conquérante n’est jamais vraiment autonome dans un monde méditerranéen toujours complexe.
16Non seulement donc les politiques menées peuvent procéder d’intérêts privés que nous ne faisons qu’entrevoir, mais tel espace qu’on tient d’emblée pour attaqué peut, dans le même temps s’en revancher ailleurs en utilisant des procédés souvent très ressemblants. Ces ricochets de la colonisation nous étaient déjà sensibles, mais, au terme de cette nouvelle épreuve de nos recherches, comment ne pas insister à nouveau sur un fait essentiel : l’interdépendance très forte des espaces maritimes et continentaux dans l’ensemble du bassin méditerranéen, qui saute probablement mieux aux yeux parce que le déplacement relatif de nos centres d’intérêts, à la fois dans l’espace et dans le temps, nous rapproche d’une disposition « moderne » des forces en présence, qui annonce l’éclipse de la Méditerranée comme réel centre de décision ?
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