Aspects de la « colonisation vénitienne » : Commerce d’État et mobilité sociale au xive siècle
p. 49-61
Texte intégral
1 L’intérêt de Venise pour les pays du pourtour méditerranéen se concentrait avant tout sur le commerce. La possession, voire la colonisation d’un territoire, ne présentait qu’un intérêt secondaire. Pour échanger des biens et des informations commerciales, discuter des prix ou contracter des assurances, il suffisait de posséder un comptoir et quelques boutiques sur un territoire limité, de préférence près du port d’une ville commerçante, quelques maisons et une église pour le confort et la sécurité des hommes d’affaires et des quelques représentants officiels. L’expansion vénitienne visait avant tout à approvisionner le marché du Rialto.
2Le commerce international à grande échelle demandait des investissements énormes dans l’infrastructure et des capitaux importants qui – aux XIIIe et XIVe siècles – dépassaient souvent les possibilités d’un seul homme d’affaires. Les Vénitiens trouvèrent une solution originale : le système des galées du marché qui voyageaient sur des routes fixes à travers toute la Méditerranée. Des galées, mais parfois aussi des grands navires ronds, possession de l’État, étaient mis aux enchères et ainsi à la disposition des hommes d’affaires qui n’avaient à s’occuper ni de la construction ni de l’entretien de leur instrument de travail. Ils devaient par contre pourvoir à l’équipement des galées et payer les salaires et les vivres de l’équipage, ce qui requérait toujours des sommes considérables1. Pour alléger le poids financier, la galée était répartie en 24 carats loués en moyenne à 12 participants formant une association qui gérait l’entreprise.
3L’État, assumant une grande part du coût fixe et du risque de l’entreprise, permettait à un grand nombre d’hommes d’affaires modestes de participer au commerce maritime et de se constituer ainsi une certaine fortune2. Etaient intéressés au commerce sur une galée du marché outre le patron, les participants – qui ne voyagèrent bientôt plus en personne – ainsi que les officiers et pratiquement tous les membres de l’équipage, car il leur était permis de transporter une quantité définie de marchandises pour leur propre profit. Seul le capitaine était interdit de négoce afin de garantir son impartialité quant aux décisions nautiques. Si les enchères et le poste de patron et de capitaine étaient réservés aux vénitiens nobles3, les roturiers pouvaient investir en tant que participants aux associations de galées4 et ils occupaient les postes de technicien de bord et une partie des postes d’arbalétriers. Comme les registres du Sénat relèvent dès les années 1330 les actes des enchères, notre information sur les patrons et les capitaines de la navigation d’État dépasse de loin celle concernant les armateurs et les hommes d’affaires privés dont le nombre et l’importance ne sont néanmoins pas négligeables. Nous connaissons encore moins l’équipage roturier. L’aristocratie marchande se prête donc tout d’abord à nos études. Sous cet angle particulier, nous essaierons de répondre aux questions suivantes : 1) quelles familles ont participé au commerce d’État et s’agit-il toujours des mêmes au début et à la fin du XIVe siècle ? ; 2) Le commerce maritime a-t-il eu une influence sur la société de la Sérénissime, notamment en ce qui concerne la mobilité sociale ?
4Aux XIIIe et XIVe siècles, la noblesse vénitienne n’est pas encore un groupe restreint ou fermé. Dès le XIe siècle et parallèlement à l’augmentation du commerce, les case nuove s’assimilent aux très anciennes familles puissantes, les case vecchie, déjà implantées dans la lagune avant 8005. A la fin du XIIIe siècle, nous assistons à la première définition officielle du groupe des membres du Grand Conseil, c’est-à-dire des nobles. Ce que l’on appelle la serrata de 1297 inclut dans la nobiltà toutes les personnes ayant siégé au Grand Conseil lors des quatre dernières années. Cela ne signifie pas une clôture de ce groupe social, mais plutôt l’intégration officielle d’un nombre de familles s’étant assimilées en richesse, en style de vie et en importance politique. Au fur et à mesure du XIVe siècle, diverses familles trouvent entrée dans le Grand Conseil, c’est-à-dire dans la noblesse, avant qu’il ne se ferme définitivement jusqu’au XVIIe siècle6 : en 1303 par exemple, plusieurs personnes rentrées de Syrie sont intégrées. Il s’agit de membres de familles de conseillers qui n’ont pas été présents à Venise lors de la serrata 7. Lors des malheurs de la guerre de Chioggia, la Commune qui a besoin d’argent, effectue un recensement qui fait figurer tous les Vénitiens disposant d’une fortune immobilière de 300 livres minimum8. Par la suite, en 1381, 30 familles trouvent entrée dans la noblesse, dont 13 sont des branches roturières de familles nobles9. Nous les examinerons de plus près dans cette étude. Si aux XIIIe et XIVe siècles, le fait d’être riche – et le commerce y contribue – permet de gravir l’échelle sociale, l’engagement personnel pour la Commune semble être au moins aussi important10.
5Depuis l’étude de Stanley Chojnacki, la noblesse vénitienne peut être définie par le fait d’avoir un siège héréditaire dans le Grand Conseil. Dans son étude diachronique, il met en relation le nombre de mâles dans le Grand Conseil – donc l’importance numérique d’une famille – avec le nombre de fonctions publiques occupées par une même famille au milieu du XIVe siècle et la fortune en biens immobiliers relevée dans le recensement de 1379. Il définit ainsi la position d’une famille à l’intérieur de l’aristocratie. Tout en constatant une certaine mobilité, il trouve un groupe stable de 14 familles à la tête de la Commune entre la fin du XIIIe et le milieu du XIVe siècle11.
6 On a remarqué qu’il manque à cette étude la dimension de la fortune mobilière12 Elle est en effet importante, car au XIVe siècle l’investissement en biens immobiliers n’est pas le premier but de tous les nobles vénitiens13 – et elle peut aider à gravir l’échelle sociale. Le commerce est le moyen par excellence d’accès à la fortune. Voilà établie la relation entre le commerce maritime et les nobles. Nous essaierons de montrer dans quelle mesure l’engagement dans le commerce maritime d’État peut être intégré dans l’étude de la noblesse vénitienne.
7Deux moments définis dans l’évolution du patriciat pour lesquels nous disposons de documents – la serrata de 1297 et le recensement de 1379 – nous amènent à distinguer les phases suivantes : a) les années précédant et suivant la serrata – la fin du XIIIe et le début du XIVe siècle – allant de pair avec la mise en place du système des galées du marché, b) les années autour de la guerre de Chioggia et l’anoblissement de 30 familles en 1381 – en gros la deuxième moitié du XIVe siècle. A titre comparatif nous examinerons également le début du XVe siècle.
Les protagonistes nobles du commerce d’État
8Nous utilisons le terme de « famille » pour désigner toutes les personnes portant le même nom de famille, car il n’est souvent pas possible de distinguer les différents ménages. Les Vénitiens eux-mêmes, conscients du problème que pouvaient poser les homonymes, ajoutaient souvent des éléments spécifiques tel le nom du père ou la paroisse d’origine. Il est en outre évident que les différentes branches d’une famille ne sont pas forcément toujours solidaires. Dans l’attente d’études plus poussées il faut toujours rester prudent quant aux chiffres qui ne peuvent indiquer que des tendances14.
9Chojnacki relève 216 familles parmi les membres du Grand Conseil à la fin du XIIIe siècle et figurant dans le recensement de 1379. Pour toute la période de 1301 à 1450, les actes du Sénat révèlent environ 1720 patrons de galées issus de 135 familles. Presque deux tiers (62,5 %) du total de 216 familles ont exercé une fonction élevée dans le commerce maritime d’État. Si l’on regarde les individus identifiés, le résultat est à peu près le même : deux tiers des nobles participent d’une façon ou d’une autre au grand commerce maritime où ils occupent souvent les postes les plus élevés, ce qui permet de penser qu’il y a une relation entre les différents critères sociaux choisis15.
10En moyenne, les patrons ont occupé ce poste seulement une fois et demie dans leur carrière. Parallèlement, ils ont occupé d’autres postes dans le commerce. L’accès à des positions privilégiées dans le commerce d’État n’indique donc que dans une mesure restreinte l’engagement dans le commerce en général. Si nous avions la possibilité de répertorier davantage de gens à des postes subalternes, les investisseurs-participants par exemple, mais aussi les personnes participant au commerce libre, le chiffre montrant l’engagement dans le commerce serait bien plus élevé16. Ceci se trouve confirmé par l’étude du XVe siècle qui nous fournit plus de données. Quelles familles s’engagent dans le commerce d’État ? Y a-t-il des changements au cours des siècles ?
Première phase – début du XIVe siècle.
11Les années autour de la serrata voient la mise en route de voyages commerciaux organisés par l’État. Les sources ne nous fournissent encore que peu de noms précis, mais ce sont les case vecchie que nous connaissons comme les premiers participants au commerce d’État : les Cornaro, Gradenigo, Michiel, Contarini, Bembo, Loredan17.
12Juste avant la serrata, dans les années 1290, ce sont avant tout les familles de noblesse ancienne, les case vecchie et les case nuove, qui sont assez riches pour armer sur leur fortune privée des galères de guerre pour la Commune. Les neuf familles armant deux ou trois galées appartiennent toutes à cette ancienne noblesse. Or plus de la moitié des familles qui sont en mesure d’armer une galée sont de nouvelles familles qui font visiblement déjà partie de l’aristocratie sans discrimination18. Les mêmes case vecchie sont aussi les plus nombreuses dans le Grand Conseil19. Mais là aussi de nouvelles familles comme les Da Molin, Da Canal, Boldù ou les Da Mosto apparaissent déjà. Il en va de même pour le commerce d’État : à côté des anciennes familles honorées et disposant de grosses fortunes, de nouvelles familles commencent à s’engager.
13Le tableau suivant (I), rassemblant des données issues des archives de Venise et les résultats de l’étude de Stanley Chojnacki, montre systématiquement le rang des familles selon les différents critères. Les chiffres dans les diverses colonnes montrent le rang des familles en ce qui concerne le nombre de parents au Grand Conseil vers 1290 (colonne 1), le nombre d’offices au milieu du XIVe siècle (col. 3) et lors du recensement en 1379 (col. 5) et le nombre de patrons de galées entre 1290 et 1349 (col. 2), entre 1350 et 1399 (col. 4) et entre 1400 et 1450 (col. 6) :
I Le rang des nobles dans la société (fin XIIIe-milieu XVe siècle)

a) rang d’après S. Chojnacki, « In search », 74 s.
b) rang calculé d’après le nombre de mentions comme patrons de galées d’Etat.
(–) entre parenthèses le nombre de mentions qui ne donne plus droit à un rang.
n/v/– casa numa ou casa vecchia, la plus ancienne noblesse vénitienne ; – famille de noblesse plus récente (toujours avant la fin du XIIIe siècle).
14Les familles qui se distinguent dans le commerce dans la première moitié du XIVe siècle ont tendance à envoyer davantage de membres dans les fonctions publiques, neuf des 15 premières familles au Grand Conseil (colonne 1) figurent également parmi les 15 premières dans d’autres fonctions publiques au milieu du XIVe siècle (col. 3)20. Neuf des quinze premières dans les fonctions publiques (col. 3) figurent parmi les 15 premières dans le commerce au cours de la première moitié du siècle (col. 2). Dans la première moitié du XIVe siècle, il y a donc une grande convergence entre les familles engagées dans le commerce, leur taille exprimée par la présence numérique au Grand Conseil et l’occupation de fonctions publiques. Mais il y a aussi des exceptions : les Capello participent bien plus au commerce qu’aux fonctions publiques. Ils occupent les rangs 123, 72 et 36 pour les offices politiques, tandis qu’ils sont septième et sixième dans le commerce d’État. Sans entrer dans les détails, cela peut être aussi bien dû à la taille de la famille qu’à leurs intérêts particuliers. Le contraire est valable pour les Cornaro et les Falier : ils sont beaucoup moins engagés dans le commerce d’État que dans les fonctions publiques. Les Cornaro par exemple sont 13e, 8e et 3e pour les postes politiques et seulement 19e et 24e dans le commerce.
Deuxième phase : milieu du XIVe siècle
15La comparaison de l’engagement dans le commerce et la fortune immobilière recensée en 1379 (col. 5), donne un résultat semblable : dix des 15 premières familles dans le recensement figurent également parmi les premières dans le commerce lors de la deuxième moitié du XIVe siècle (col. 4). Huit des 15 premières de l’estima sont elles aussi parmi les premières dans le commerce au début du XVe siècle (col. 6). Il s’agit, à une exception près, des mêmes21. Ce sont toujours les mêmes familles qui détiennent le plus grand nombre de fonctions au milieu du XIVe siècle (col. 3). Malgré une mobilité apparente, il se distingue un petit groupe stable de dix familles figurant sur cinq des six colonnes dans les quinze premières : les Contarini, Morosini, Soranzo, Loredan, Dandolo, Michiel, Giustinian, Da Molin, Querini et Dolfin.
16A l’intérieur, quatre familles dominent tous les secteurs examinés : les Morosini, Contarini, Loredan, Soranzo. Il s’agit de la plus ancienne aristocratie vénitienne : trois case vecchie et une nuova. Mais il y a aussi des nouvelles familles comme les Da Molin, Barbarigo, Duodo, Geno, Da Canal qui gagnent en importance au cours du XIVe siècle.
17Biens immobiliers et commerce ne sont pas forcément liés : les Querini et les Dandolo, riches en biens immobiliers, n’apparaissent guère dans le commerce d’État. De façon générale on peut dire que les familles sont moins bien placées dans l’estimo que dans le commerce. C’est-à-dire que ce sont plutôt les moins riches en biens immobiliers qui investissent leur capital dans le commerce : ainsi les Da Canal, les Marcello ou les Barbarigo22 La coïncidence entre les colonnes répertoriant le commerce de la première moitié et les offices du milieu du XIVe siècle (col. 2 et 3) est plus évidente que celle entre le nombre de membres du Grand Conseil et le commerce au début du XIVe siècle, (col.1 et 2). Malgré les critères pas tout à fait uniformes, il semble que l’engagement dans le commerce ait mené à une certaine influence politique plutôt que l’inverse : que l’engagement officiel ait favorisé celui dans le commerce d’État. Pour affirmer cette hypothèse, il faudrait cependant comparer dans une étude future la position dans le commerce avec celle dans les offices publics quelques années plus tard, en occurrence à la fin du XIVe, voire au début du XVe siècle. Ainsi serait-il possible de voir si l’engagement dans le commerce d’État se traduit effectivement par une croissance de l’importance sociale à plus long terme.
18On constate quelques oscillations pour certaines familles. Des nouveaux venus comme les Duodo et les Capello gravissent l’échelle sociale au cours du siècle, mais il n’y a pas de chute dramatique. En général, les mêmes familles sont engagées à la tête des fonctions publiques et du commerce d’État tout au long du XIVe siècle. Il se présente un groupe stable et assez large de familles avec un noyau restreint.
L’influence du commerce maritime sur la société vénitienne
19Il paraît évident que le grand commerce maritime – et donc l’expansion – a influencé la société vénitienne. Des personnalités ayant acquis une fortune et s’étant engagées pour la Commune trouvaient entrée dans l’oligarchie. Le doge Domenico Flabianico lui-même (élu en 1032) est représentatif de ces « hommes nouveaux ». Il ne se distingue que par sa richesse énorme gagnée dans le commerce de la soie23. Les événements de 1204 déjà, la conquête de Constantinople par les croisés, témoignent clairement de l’impact économique sur Venise. L’afflux soudain de richesses – résultat du butin réparti entre les Vénitiens – accroît d’une façon spectaculaire la fortune d’un grand nombre de particuliers24. Au XIIIe siècle, le commerce s’intensifie et fait augmenter la richesse. L’expansion croissante dans tous les pays méditerranéens exige un nombre élevé de fonctionnaires administrateurs. Pietro Gradenigo ouvre les portes à toutes les personnes ayant été membres du Grand Conseil durant les quatre dernières années, et inclut les nouveaux venus qui ont désormais qualité pour occuper des fonctions officielles25. Pour la première fois ce n’est plus le style de vie qui distingue les nobles des roturiers, mais la naissance, le droit d’être membre du Grand Conseil. Comme précédemment montré, les restrictions n’ont pas été très rigoureuses au XIVe siècle, le style de vie résultant de la profession, de la fortune et de l’environnement personnel tend toujours à égaliser la différence de naissance26.
20En 1381, 30 hommes, dont 20 ont contribué financièrement à la guerre de Chioggia, ont été anoblis. Pour savoir comment ils ont acquis la fortune suffisante pour être recensés, nous avons comparé leurs noms à ceux des hommes d’affaires que nous connaissons avant 1379. Il est quasiment impossible de les trouver parmi les patrons de galées, car n’appartenant pas encore au groupe de nobles, ils n’ont pas eu le droit de participer aux enchères avant leur anoblissement en 1381. Ils ont pourtant pu faire des investissements dans des carats de galées, mais des listes des investisseurs (participants) n’existent pas pour le XIVe siècle. Nous ne sommes donc pas en mesure de le prouver, mais il reste tout à fait possible, même vraisemblable, qu’ils aient déjà été actifs dans le commerce avant 1379, d’autant plus que celui-ci était l’occupation par excellence des Vénitiens.
21Nous pouvons par contre vérifier s’ils ont profité de leur nouveau statut pour occuper la fonction de patron. Si c’est bien le cas, il est à supposer qu’ils ont déjà été engagés dans le commerce maritime avant leur anoblissement, car il semble invraisemblable qu’un nouveau venu sans expérience assume ou obtienne tout de suite le poste de patron sur une galée du marché. La fonction de patron indique non seulement un engagement personnel, mais celui de toute sa famille, puisque le patron et ses parents les plus proches ont normalement été les premiers investisseurs dans la galée27.
22Nous pouvons effectivement identifier quelques nouveaux nobles de 1381 s’engageant immédiatement dans le grand commerce d’État. Ils sont sept au total (voir tab. II) : Marco Pasqualigo de Creta, ayant déclaré des biens immobiliers de 2000 livres en 1379 a été patron d’un navire allant en Crète en 1378. Nicolò Polo et Giovanni Negro, imposés respectivement pour 4000 et 1000 livres, sont patrons de coques d’État dans les années 1380 et 1390. Giacobello Trevisan, imposé pour 500 livres, est patron d’une coque de Syrie en 1385 et 1386 et d’une galée de la rata qui ramenait les marchandises restées à Alexandrie, en 1389. Marco Cicogna et un certain Paolo Nani sont patrons de galées en 1392 et 1387 et 1389. (Le personnage de Paolo Nani ne peut être identifié avec certitude, car le recensement relève deux personnes du même nom !).
II Personnages anoblis en 1381 et leur participation au commerce28*
| Nom | Estimo 1379 livres a gros | Engagement dans le commerce |
| Cicogna Marco, San Severo Darduino Antonio | 1500 | patron de galée de Romanie en 1392 Patron de coque en 1386, 1390 (Alexandrie), 1402 (Tana) |
| *Nani Paolo q Pietro, S. Vidal / S. Angelo | 7000/4000 | patron de galée de Flandre en 1387, de Beyrouth 1389 |
| Negro Giovanni | 1000 | Patron de coque de Syrie en 1384 |
| Pasqualigo Marco de Crète, S. Julian | 2000 | navire de Crète 1387 |
| Polo Nicolò, S. Geremia | 4000 | Patron d’une coque d Alexandrie en 1384, 1385, 1386, 1393 |
| Trevisan Jacobello fils de Giovanni, S. Giovanni Nuovo | 500 | patron de navire de Syrie 1385, 1386 et de galée supplémentaire d’Alexandrie 1389 |
| Caresini Raphain, S. Moysè | 400 | |
| Condulmier Giacomo, S. Thomà | 4000 | |
| Da Portu (Ca de) Domenico, S. Cassian | 1000 | |
| Darduin Giovanni, S. Pietro | 1000 | |
| Fornase Délia Alvise, S. Severo | 6000 | |
| Girardo Francesco, S. Bartolomeo | 600 | |
| Lipomano Pietro, S. Fosca | 3000 | |
| Longo Nicolô, S. Moysè | 10000 | |
| Paruta Bartolomeo, S. Giovanni Chrisostomo | 10000 | |
| Penzino Pietro | 500 | |
| Renier De Nicolô, S. Mateo | 4500 | |
| Taiapietra Nicolô, S. Marcuola ? | 5000 | |
| Zaccaria Marco, S. Pantalon | 1000 | |
| Zaccaria Pietro, S. Giovanni di Rialto | 5000 | |
| Calergi Giorgio de Creta | ||
| Garzoni De Giovanni | ||
| Garzoni Nicolò. miles | ||
| Mezzo/Medio De Francesco, nepos Luca | ||
| Stomado Marco | ||
| Urso Marco | ||
| Trevisan Paolo | ||
| Vendramin De Andrea | ||
| Vicemano/Pizamano Giacomo |
* Le recensement contient deux homonymes, il n’est pas possible de savoir lequel a été patron de galée
23Bien que nous ne puissions pas chiffrer l’influence du commerce sur l’anoblissement de nouvelles familles, il paraît évident qu’il y joue un rôle. Vu le fait que notre recherche est limitée aux positions les plus élevées du commerce d’État, ce résultat doit suffire pour montrer que l’intérêt pour le commerce d’État existait bel et bien. Le nombre de simples participants aux galées était sans doute plus élevé. Comme il apparaît dans le tableau I, les familles des individus anoblis en 1381 n’ont pas joué de rôle particulier dans le commerce dans cette période, ni occupé un rang élevé dans le recensement. Les deux Trevisan anoblis, dont la famille occupe le 6e rang en fortune, ne figurent pas eux-mêmes dans l’estimo. Ce n’est donc pas leur position éminente qui aurait mené à l’intégration dans la noblesse des membres de leur branches roturières, mais plutôt leur position et le mérite individuel.
24La seule fortune ne suffisait pas pour une intégration dans la noblesse. Parmi les personnes anoblies, certaines ne disposent que d’une fortune modeste, et dix sont même trop pauvres pour figurer sur le recensement. La fortune personnelle des nouveaux nobles varie entre 500 et 10000 livres29. La fortune de leurs familles montre les mêmes disparités30. A côté de la fortune, l’engagement pour la Commune autre que financier joue un rôle lors de l’anoblissement. Une liste des offres de services personnels et financiers autres que l’emprunt obligatoire pour la guerre de Chioggia contient quinze des personnes anoblies par la suite, plus que nous n’en trouvons dans l’eytimo 31. Le commerce et la fortune qui en résulte est donc un facteur parmi d’autres qui peut mener à l’anoblissement.
25Pour essayer de définir les relations entre commerce maritime et noblesse, nous devions donc dans un premier temps répertorier les hommes d’affaires nobles dans la société vénitienne. Sur toute la période ici observée, un nombre limité et stable de familles anciennes (entre 10 et 14) occupe toujours des postes élevés. Il s’agit des Contarini, Morosini. Soranzo, Loredan, Dandolo, Michiel, Giustinian, Da Molin, Querim et Dolfin. Les grandes familles anciennes comme les Contarini, Morosini, Loredan et Soranzo y forment un noyau dominant le commerce et les offices, et ils figurent également parmi les plus riches en biens immobiliers. Mais leur nombre restreint témoigne d’une mobilité assez importante dans la noblesse vénitienne qui permet aussi à de nouvelles familles de gravir l’échelle sociale. Nous voyons donc une société en formation avec une élite stable, formée de quelques grandes familles nombreuses, riches et engagées dans le commerce. Neuf des dix familles à la tête du commerce des galées se trouvent parmi les 14 familles dominantes trouvées par Chojnacki. La participation au commerce d’État à Venise au XIVe siècle est donc un facteur pour la position sociale tout comme la richesse en biens immobiliers, la taille de la famille, et l’engagement politique32.
26Il y a cependant des familles qui montrent des disparités, étant plus fortement engagées dans le commerce que leur nombre de postes officiels ou leur fortune ne le laisserait supposer. Les Capello, par exemple, sont 72e pour les fonctions et 36e en richesse, mais 7e et 6e pour l’engagement dans le commerce. Les Duodo apparaissent comme de vrais « hommes nouveaux » : aucune fonction au milieu du XIVe siècle, une seule mention sur une galée du marché en 136733 et parmi les moins riches de l’estimo en 1379. Ils arrivent en troisième position au début du XVe siècle. Il serait intéressant de voir si ce phénomène se traduira par la suite par davantage de postes officiels et l’acquisition de biens immobiliers.
27La fortune accumulée et le rang dans les fonctions publiques des Cornaro, malgré l’engagement réduit dans le commerce d’État, montre que celui-ci n’a pas été le seul moyen pour acquérir ou garder une position importante dans la Commune. Les Cornaro possédaient leurs propres grands navires, notamment après l’acquisition des territoires à Chypre. Les Querini, Gradenigo, Da Molin ou les Zorzi ont également acquis leur position sociale sans grand engagement dans le commerce d’État. Ce dernier peut donc permettre de gravir l’échelle sociale, mais ce n’est pas le seul facteur34.
28Au XIVe siècle, la noblesse vénitienne ne se présente pas comme un groupe fermé, mais elle est plutôt dynamique et adaptable. Elle forme un groupe assez stable sans différences politiques ni factions intérieures. Une étude sur la formation de groupes d’intérêts, lors des élections dans les années 1380 prouve la même chose : les alliances se forment à court terme. Toutes les autres familles sont des partenaires potentiels. Les hommes d’affaires s’organisent de la même façon : mis à part les associations familiales, les contrats pour le commerce ne durent que rarement au-delà d’un seul voyage. Chacun préfère garder sa liberté de décision.
29Noblesse et marchands n’ont pas été à Venise des pôles contraires. Les hommes d’affaires ne sont pas un groupe distinctif dans la société vénitienne, mais l’esprit marchand traverse toute la société. Cela se manifeste aussi dans la politique de mariage des nobles qui marient leurs enfants aussi bien à des nobles riches et pauvres qu’à des roturiers35. L’économie et la politique sont étroitement liése dans la Sérénissime. Le système du commerce d’État, permettant à des hommes d’affaires modestes d’investir et d’acquérir une fortune, a offert à un grand nombre de personnes l’accès à une relative aisance et a ainsi contribué à aplanir des différences sociales. Globalement, le commerce a permis à la Sérénissime de se relever assez rapidement des crises du XIVe siècle. Aux individus, il a offert l’accès à un mode de vie assez élevé et à une aisance matérielle qui permet de gravir l’échelle sociale. Jusqu’au XVe siècle, il n’y a guère eu de raison de mécontentement susceptible de donner lieu à des rébellions, la société s’est donc montrée assez stable. L’intégration des pays d’outre-mer dans la perspective de la Sérénissime et le commerce constituent la base de toute la société vénitienne noble et roturière.
30Seule une étude plus étendue dans le temps, incluant les officiers et la propriété en biens immobiliers dans la deuxième moitié du XIVe et au XVe siècle permettrait de décrire plus précisément le rôle du commerce d’outre-mer pour la mobilité sociale. L’analyse de carrières individuelles ainsi que l’histoire des familles devraient confirmer nos résultats.
Notes de bas de page
1 U. Tucci, « Costi e ricavi di una galera veneziana ai primi del Cinquecento », Studi Veneziani. 16 (1974), p. 109-175 ; S. Stockly. Le système des galées du marché à Venise (fin XIIIe- milieu du XVe siècle). Leyde. 1995 (The Médiéval Mediterranean, 4), chap. 4.
2 F.C. Lane, Andrea Barbarigo, merchant of Venice 1418-1449, Baltimore, 1944.
3 Les documents vénitiens se servant du terme nobiles viri, nous utilisons également ce terme. Pour la terminologie, voir aussi G. Rösch. Der venezianische Adel bis zur Schliessung des Grossen Rats, Sigmaringen, 1989, 11.
4 Pour une période limitée (1444-1452) nous connaissons les noms des participants qui s’avèrent être surtout des nobles.
5 D. Queller, « Family, Faction, and Politics in Early Renaissance Venice », Studies in Médiéval and Renaissance History, 14 (1993), p. 7. Les divergences n’apparaissent qu’au XVIe siècle ; S. Chojnacki, « In Search of the Venetian Patriciate : Families and Factions in the Fourteenth Century », dans J.R. Haie (sous la direction de), Renaissance Venice, Londres, 1973, p. 49 et suiv. ; J.C. Hocquet, « Oligarchie et Patriciat à Venise ». Studi Veneziani, 17-18 (1975-76), p. 401-410.
6 En 1664 seulement, de nouvelles familles trouvent entrée dans la noblesse, J.C. Davis, The Décliné of the Venetian Nohility as a Ruling Class. Baltimore, 1962, p. 18 et 106.
7 G. Rôsch, Der venezianische Adel. 12 ; J.C. Hocquet. « Oligarchie », p. 402 ; S. Chojnacki. « In Search », op. cit., p. 57.
8 G. Luzzatto dans F. Besta. Document ! finanziari délia Repubhlica di Venezia. vol. 1, t. 1. ser. 2, Venise 1912, p. 138-195 ; M. Merores, « Der venezianische Steuerkataster von 1379 », Vierteljahresschrift für Sozial- und Wirtschaftsgeschichte, 16 (1922), p. 415-419 ; D. Queller, Il patriziato veneziano. La realtà contro il mito, Rome 1987, p. 64 et suiv. ; G. Luzzatto, Il débita pubblico délia Repubhlica di Venezia dagli ultimi decenni del XII secolo alla fine del XV, Milan, 1963, p. 143-150.
9 Raphainus Caresini, Chronica aa. 1343-1388, éd. E Pastorello. Bologne, 1928 (Rerum Italicarum Scriptores, 12.2) ; S. Chojnacki. « In Search ». op. cit., p. 55.
10 S. Chojnacki, « In Search ». op. cit., p. 57 ; J.C. Hocquet « Oligarchie », op. cit., p. 403 et suiv. Plus tard, au xviie siècle, la seule richesse suffira.
11 Contarini, Morosini, Soranzo. Loredan. Venier. Dandolo, Michiel, Giustinian, Da Molin, Querini. Dolfin. Cornaro, Gradenigo, Falier. cf. S. Chojnacki. « In Search ». op. cit.. p. 67.
12 J.C. Hocquet, « Oligarchie », op. cit., p. 409.
13 F.C. Lane, Andrea Barharitfo, op.cit. ; D. Stockly. Le système, op. cit.. chap. 6.
14 Des chercheurs renommés se sont orientés eux-mêmes d’après ce critère considérant que la solidarité familiale jouait un grand rôle dans la société vénitienne, cf. D. Queller. « Family, Faction... ». op. cit., p. 6 et 24 note 35 ; S. Chojnacky, « In Search », op. cit., p. 60 note 2.
15 S. Chojnacki, « In Search ». op. cit., p. 55 ; D. Stöckly, Le système, op. cit., chap. 1, 2, et 5. Nous excluons les capitaines car ils n’ont pas fait de commerce.
16 Un tiers environ des familles a fourni un capitaine de convoi (élu par le Sénat). Les noms de capitaines n’entrent pas dans ce calcul, car le commerce leur était strictement interdit. S’ils n’ont pas pu directement tirer profit de leur poste, ils ont pu participer à des sociétés autres que sur leur convoi. Au cours du XIVe siècle, le poste de capitaine est devenu une charge honorifique.
17 Trois autres personnes voyagent avec les premières galées que nous ne rencontrons plus par la suite : Opicino, Nicolosi et Tartaro.
18 33 par rapport à 42. G. Rösch. Der veneztanische Adel, op. cit., p. 165.
19 Contarini 1, Dandolo 2, Querini 3, Morosini 4, Gradenigo 5. Michel 6, Venier 9, Soranzo 16, cf. S. Chojnacki. « In Search », op. cit., p. 72 et suiv.
20 Cela peut être un signe pour le grand nombre de mâles, cf. S. Chojnacki, « In Search », op. cit., p. 69.
21 Contarini, Morosini. Soranzo. Michiel, Giustinian. Querini, Dolfin et Dandolo/Da Molin.
22 D. Stöckly, Le système, op. cit., chap. 3, 4 et 5.
23 F.C. Lane, Venise une république maritime, Paris, Flammarion. 1985 (1ère éd. Baltimore. 1973), p. 140.
24 G. Rösch, Der venezianische Adel. op. cit., p. 161.
25 F.C. Lane, Venise, op. cit.. p. 167-169 : G. Rôsch. Der venezianische Adel, op. cit.. p. 168 et suiv. ; J.C. Hocquet, « Oligarchie ». op. cit.. p. 402 et suiv.
26 S. Chojnacki. « In Search ». op. cit.. p. 56. La serrata n’a pourtant pas exclu les pauvres. Les nobles pauvres font partie de la société vénitienne depuis toujours. R. Mueller, « Espressioni di status sociale a Venezia dopo la serrata del Maggior Consiglio », Studi Veneti. 1922. p. 53-61.
27 Le patron détient en moyenne 8 carats, associé avec sa famille souvent 12 ou plus, cf. D. Stôckly. Le système, op. cit.. tab. 4.1.s.
28 L’identification de ces personnes peut poser problème puisque les actes n’utilisent pas toujours le même système d’identification. L’Estimo distingue les hommes selon la paroisse d’origine, tandis que les actes des enchères indiquent bien plus souvent le nom du père. Les conclusions auront donc toujours besoin de confirmation.
29 Il ne s’agit pas de personnes engagées fortement dans le commerce dont on pourrait supposer que la fortune mobilière soit particulièrement importante.
30 La fortune moyenne par personne varie entre 650 et 10150 livres. Seulement les Trevisan (6e) les Medio (37e) et les Polo (45ee. ont un rang sur la liste de Chojnacki. Ce sont plutôt les familles moins riches qui participent au commerce d’Etat, cf. D. Stöckly, Le système. op. cit., chap. 1, 4. 5 ; D. Queller. Il patriziato, op. cit.. p. 65.
31 V. Lazzarini, « Le offerte per la guerra di Chioggia e un falsario del Quattrocento ». Nuovo Archiviez Veneto, 4/1 (1902), p. 202-213.
32 Une étude des patrons et des capitaines jusqu’au milieu du XVe siècle montre une stabilité semblable des familles, ibid.. chap. 1,4, et 5.
33 Associé à un Grimani. sur une galée supplémentaire d’Alexandrie.
34 Soulignons encore le rôle du commerce privé que nous ne pouvons pas intégrer ici.
35 D. Romano, Patricians and Popolani. The Social Foundation of the Venetian Renaissance State, Baltimore-Londres. 1987, p. 39 et suiv.
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