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    Plan détaillé Texte intégral 1945-1947 : des socialistes divisés et offensifs sur le plan social La crise de mai 1947 Novembre 1947 : les grèves changent de nature Notes de bas de page Auteur

    Le parti socialiste entre Résistance et République

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    La SFIO et les grèves

    Éric Mechoulan

    p. 205-222

    Texte intégral 1945-1947 : des socialistes divisés et offensifs sur le plan social La crise de mai 1947 Novembre 1947 : les grèves changent de nature Notes de bas de page Auteur

    Texte intégral

    1L’ébranlement causé dans l’esprit public par les grèves dites « insurrectionnelles » de 1947 et 1948 a occulté les troubles sociaux qui ont agité moins violemment la France à partir de 1945. Il est vrai qu’on préfère garder en mémoire l’image du pays uni qui retrousse ses manches.

    2Pourtant, des ministres socialistes se sont trouvés pris en tenaille, de 1945 à 1947, entre le devoir de lutter contre l’inflation et de sauver les finances publiques d’une part, et d’autre part l’impératif de fidélité à leur vocation de combattre la misère, une vocation hardiment aiguisée par la concurrence communiste... A l’inconfort de cette position s’ajoutent des difficultés internes : le Comité directeur du parti, et, en deçà, les militants, ne jugent pas l’actualité à l’aune des mêmes exigences. Et la base qui souffre du rationnement ne se prive pas de penser que les besoins de la nation ont souvent tendance à s’estomper aux yeux des décideurs pour laisser place aux soucis électoraux. Enfin, l’attitude socialiste face aux grèves est indissociable de la politique du parti vis-à-vis des organisations syndicales.

    3Soutenir les grèves, les condamner, choisir entre les bonnes et les mauvaises ? Pour déterminer l’attitude à adopter, la SFIO va devoir se livrer à un équilibrisme périlleux entre des intérêts contradictoires. Maîtresse de l’heure au lendemain de la Libération, sa participation aux responsabilités des cabinets successifs la prive lentement de sa capacité d’initiative face aux grèves à partir d’avril 1947, pour finalement l’opposer, non sans réserves, au parti communiste lors des violences de novembre 1947 et d’octobre 1948.

    1945-1947 : des socialistes divisés et offensifs sur le plan social

    4Avant l’automne 1945, pas question de grève. Tout est à reconstruire et chacun en est conscient. Mais un an après la Libération, les restrictions ne s’allégeant pas, les Français commencent à perdre patience. Les communistes participent pleinement à l’effort de reconstruction, décidés à ne pas cautionner la moindre perturbation du redressement national. Il n’en est pas de même des socialistes. Le clivage s’établit au sein de la SFIO entre ceux qui privilégient la participation au gouvernement, parce que le parti s’est identifié au nouvel ordre républicain, et ceux qui mettent l’accent sur ses devoirs sociaux. En théorie l’opposition n’a pas de sens car l’ordre républicain est un ordre social.

    5Mais les faits ne se plient pas à la théorie. Ainsi, lors de la « grève d’avertissement » des fonctionnaires du 12 décembre 1945, la SFIO prend la mesure de son écartèlement. CGT et CFTC soutiennent les revendications d’augmentation exprimées par les grévistes ; les socialistes ne peuvent donc adopter la position conservatrice de Charles de Gaulle et de Robert Schuman ; ils déposent une demande d’interpellation à l’Assemblée nationale. Le gouvernement choisissant le compromis en accordant l’augmentation de certaines indemnités, Naegelen retire la demande. Mais le député socialiste Peteers persiste à soutenir les fonctionnaires et Gazier réitère l’interpellation, en souhaitant une augmentation des traitements. Tous veulent mettre un terme à la course entre les prix et les salaires, mais il ne saurait être question pour eux de laisser appliquer deux politiques de rémunérations, l’une à l’usage du secteur public, l’autre du privé1. Duclos peut alors se permettre d’approuver les socialistes, qui font confiance au gouvernement luttant contre l’inflation tout en l’incitant à une revalorisation de la fonction publique provoquant l’inflation..., en d’autres termes se réjouit de l’embarrassante situation de ses alliés qui viennent de mettre fin, au milieu de 1945, aux projets d’unité organique2.

    6Ce sont des socialistes qui vont occuper le terrain social et soutenir les premiers grévistes, contre le PC. Le ton est donné lors de la grève des mines de Lens, lorsque les communistes de la CGT déclarent les socialistes responsables de la grève, alors qu’ils donnent l’ordre de reprendre le travail3. Le groupe socialiste n’a-t-il pas publié un communiqué de solidarité avec les grévistes, en même temps que son intention de tout mettre en œuvre pour que satisfaction leur soit accordée le plus rapidement ? Le Populaire n’a-t-il pas proposé à ses lecteurs un éloge de la « grandiose manifestation » du Vel d’Hiv et de la « magnifique unanimité » des grévistes4 ? La rupture avec la classe ouvrière semble plutôt le fait du PC, comme si sa supériorité numérique devait lui donner le droit à l’intransigeance.

    7Comment ne pas voir aussi lors de la grève des postiers une collusion entre les grévistes et les socialistes ? Blum ne manque pas de répéter l’attachement de son parti à la liberté syndicale en dénonçant « la mainmise du parti communiste français sur la direction du mouvement syndical ». En fait, derrière cette grève de l’été 1946 s’affirme la tendance FO, au nom de l’intérêt des syndiqués, tandis que la ligne majoritaire de la CGT a pour consigne de ne pas contrarier un gouvernement où siègent des ministres communistes. Lorsque les postiers obtiennent satisfaction, Le Populaire peut conclure :

    « Nous avons arraché en quelques heures ce que la fédération postale n’a pu obtenir en deux ans. Le comité national de grève, émanation directe de la masse, a enfin été reconnu par les pouvoirs publics. Cette reconnaissance est due en grande partie à l’action des élus socialistes »5

    8L’accusation de duplicité de la part des communistes est néanmoins pertinente. A preuve, l’attitude du groupe socialiste lors de la grève des fonctionnaires des Finances, qui réclament le 17 septembre 1946 des indemnités et des avantages existant dans d’autres administrations. Le Populaire soutient les grévistes, aux revendications légitimes, et la grève n’ayant aucun caractère politique, marque de sa pureté syndicale. L’Humanité, elle, « a déformé les faits et calomnié les fonctionnaires », en attaquant leur manque de sens civique. Peteers demande l’attribution d’une indemnité provisoire à ces fonctionnaires. La proposition est votée, au dam du gouvernement et du PC qui le soutient toujours de son mieux6. Lorsque commence la grève de la presse parisienne, le 26 janvier 1947, le ministre communiste du Travail, Croizat, non content de refuser toute augmentation des salaires, interprète le mouvement comme une attaque contre le gouvernement ; et la CGT de désavouer des grévistes qu’elle présente noyautés par des trotskistes.

    9A la fermeté tranchée des communistes s’opposent les hésitations des socialistes. On discute au Comité directeur de la SFIO, le 19 février, pour savoir s’il faut ou non recevoir une délégation de socialistes grévistes. Daniel Mayer, devant ces « revendications injustifiées de la classe ouvrière », soutenu par Philip et Mollet, refuse catégoriquement. En revanche Suzanne Charpy, responsable nationale des Groupes socialistes d’entreprise (GSE) voudrait éviter de s’aliéner les mécontents. Et Jean Rous, partisan du rapprochement avec le PC, reconnaît leurs revendications « inopportunes actuellement ». Tous sont d’accord : un camarade doit les recevoir sans impliquer le Comité directeur. L’inflexible secrétaire général cède donc, à condition que le Comité directeur condamne la grève7. A cette dénonciation par l’exécutif socialiste fait pendant un soutien accordé par Le Populaire aux grévistes. On pourrait ainsi multiplier les exemples. En matière de double jeu, les communistes ne sont certes pas en reste, mais le leur se développe sur le terrain plus sûr de la démagogie8.

    10Cette rapide présentation permet de faire apparaître une nette tendance. Les socialistes soutiennent presque systématiquement les revendications des grévistes, et souvent les grèves elles-mêmes aux dépens de ce qui semble l’intérêt national, composé d’équilibres macro-économiques abstraits9. A cet égard, le groupe parlementaire fait presque figure, à l’Assemblée nationale, d’un opposant au gouvernement.

    11Les socialistes de gouvernement ne sauraient adopter semblable attitude. Lors de la grève des fonctionnaires du 18 février 1947, le socialiste Ramadier, chef du gouvernement, demande conseil à son ministre de la Justice, André Marie, afin d’élaborer « un projet interdisant aux fonctionnaires de la sécurité et de la santé publique de cesser leurs fonctions sans assurer en tout cas leur service ». Alors que Marie demande des sanctions, Thorez, vice-président du Conseil et ministre d’État, fait remarquer l’émotion que causerait le projet et se refuse à tout conflit ouvert entre l’État et les fonctionnaires. Celui-ci existe pourtant déjà et le président de la République, le socialiste Auriol, ne se prive pas de sermonner les représentants de la fédération de fonctionnaires CGT, tout en reconnaissant le bien fondé de leurs revendications.

    12En fait, les socialistes qui sont aux affaires ne comprennent pas le sens de ces grèves même si les causes en sont claires. Les revendications ont beau être légitimes, comment les grévistes peuvent-ils compromettre l’effort de redressement national et mettre en si mauvaise posture le gouvernement, donc l’Etat, défenseur des intérêts de la collectivité ? Auriol qui voit là un « état d’esprit très désagréable »10 est particulièrement représentatif de ce socialisme attaché à une certaine idée de la grève, néfaste à la classe ouvrière elle-même sans le recours à un arbitrage préalable.

    13L’occasion n’en est pas moins bonne pour attirer à la SFIO une fraction du monde du travail que la sévérité communiste peut aigrir. Les socialistes songent toujours à entretenir la dynamique d’adhésions au parti. Or le monde du travail n’a pas encore donné tous les adhérents qu’il peut fournir, et la victoire de Mollet au congrès de 1946 n’est pas pour éloigner le parti de telles préoccupations, tandis que s’amorce pourtant un recul en termes d’effectifs. Au fil des mois, les espoirs de société nouvelle s’évanouissent et la grève, loin de pousser à l’élaboration d’un modèle de gestion ouvrière dans une vraie économie socialiste, retrouve son caractère revendicatif.

    14Jusqu’au printemps, les socialistes sont donc pris entre l’idéal de la grève démocratique et républicaine qu’ils ont élaboré eux-mêmes depuis l’accord Matignon de 1936, les exigences de la cohérence de l’action gouvernementale et les impératifs militants de soutien à des mouvements spontanés où les syndicalistes socialistes ne sont pas les derniers, tant s’en faut, à pousser à l’arrêt de travail.

    La crise de mai 1947

    15La crise de mai 1947 est liée à ces contradictions. Entre mai et novembre, la SFIO est contrainte de choisir hélas entre le devoir politique et la classe ouvrière, la responsabilité et l’identité.

    16Tout commence avec la grève aux usines Renault, le 25 avril. Un mouvement comme les précédents, serait-on tenté de dire. 1500 ouvriers, à l’instigation d’éléments trotskistes, réclament une hausse des salaires. Les délégués syndicaux ne sont pas suivis, les représentants de la CGT souhaitant convaincre les grévistes de reprendre le travail ne sont pas davantage écoutés. Encore une fois, Le Populaire s’en félicite tandis que Ramadier s’inquiète devant le Comité directeur de voir, le 30 avril, 50 % du personnel cesser le travail. Tous sont très embarrassés de constater le soutien accordé aux grévistes par leur journal qui défie ainsi le gouvernement et son chef socialiste. Tandis que Le Populaire se réjouit après l’accord obtenu sur la base d’une augmentation de 3 francs horaire, Ramadier, lui, compte 82 millions de déficit pour l’entreprise nationalisée. Le double langage devient intolérable. Avant de corriger la dérive, il faut comprendre les causes de cette dysharmonie. Blum en donne une première explication en signalant que Le Populaire a recueilli ses informations auprès des GSE. Constitués précisément en vue de concurrencer l’influence communiste au sein de la classe ouvrière, construits sur le modèle des cellules communistes d’entreprise destinées à rassembler les militants non géographiquement mais professionnellement, ils ont fini, peut-être à force de surenchère, par aller contre les intérêts du parti, tout comme les Jeunesses socialistes, tentées par le trotskisme et le gauchisme, et accusées d’avoir joué un rôle dans le déclenchement de la grève chez Renault11. Encore une fois, c’est Suzanne Charpy qui défend les grévistes et Daniel Mayer qui prend le ton de la sévérité. Quant à Mollet, soucieux de préserver l’identité ouvrière de la SFIO, il balance entre la nécessaire condamnation de la grève et la fidélité à « la vieille tradition du Parti ».

    17Les propositions de Daniel Mayer reflètent son sens de l’État : prendre contact avec la fédération socialiste de la Seine et s’expliquer ; rappeler aux GSE qu’ils n’ont pas à s’immiscer dans la vie syndicale ; sévir contre les Jeunesses socialistes ; exprimer sa confiance au cabinet Ramadier, « peut-être le dernier gouvernement républicain ». En fait, plusieurs tendances socialistes s’opposent déjà à la politique de ce cabinet. Elles seront éliminées de fait. L’Action socialiste de Déchezelles rompt avec la SFIO à la fin de l’année, la Bataille socialiste trop critique sera exclue en janvier 1948, et six mois plus tard, le 40e congrès imposera ses vues à ceux qui voulaient tenter l’expérience du Rassemblement démocratique révolutionnaire. Le 30 avril, les socialistes mesurent donc l’ampleur de l’aporie qu’ils ont refusé d’affronter depuis deux ans et des dissensions internes qu’ils n’avaient pas voulu évaluer. S’affrontent les règles de l’économie, l’insensibilité des statistiques, les exigences de survie parlementaire, les attentes militantes, le besoin identitaire. S’opposent les trois issues : se maintenir au ministère pour défendre le franc, le quitter à tout prix, y demeurer sous condition de l’application d’un programme défini12.

    18Aussi étonnant que cela puisse paraître, ce sont les communistes qui vont apporter la solution du problème et rendre à la SFIO la cohérence de son discours face à la grève, puisque ce même jour le PC décide de soutenir les revendications des grévistes tout en retirant son appui à la politique de blocage des salaires qu’il avait défendu jusqu’alors. Socialistes et communistes échangent ainsi leurs rôles devant la grève, les premiers choisissant enfin de la condamner, quitte à sévir contre ceux qui continueraient à plaider pour elle, les communistes jouant pour la première fois contre la politique économique du gouvernement auquel ils participent. Le lendemain, spontanées ou orchestrées, des « émeutes de la faim » éclatent dans la Haute-Vienne, l’Aveyron, la Côte-d’Or...

    19Fidèle à son principe d’honnêteté scrupuleuse dans ses relations avec les communistes, le Comité directeur refuse de voir la crise qui s’annonce, lors de sa réunion du 2 mai. On ne croit pas à la fin du tripartisme qui aboutirait à la démission de Ramadier, pourtant demandée par le Comité directeur, le 4 mai, après que les communistes ont voté contre le gouvernement à l’Assemblée nationale, ministres compris. Ramadier ne plie pas et, deux jours plus tard, met fin aux fonctions des ministres communistes. Le tripartisme a vécu.

    20De son côté, Le Populaire fait comme si de rien n’était en matière syndicale, en titrant le 13 mai « Gouvernement et CGT travaillent ensemble ». Reste que le journal socialiste a fait volte-face lorsqu’il s’agit de rendre compte des grèves qui se poursuivent :

    « Daniel Mayer a déclaré que ces ouvriers faisaient preuve, en vérité, d’une certaine inconséquence, puisqu’après avoir réclamé et obtenu le vote à bulletin secret, ils n’ont pas accepté le résultat du scrutin ».

    21L’heure est à l’euphémisme et à la confiance à l’égard d’une classe ouvrière consciente de ses responsabilités. On louera donc la sagesse des ouvriers et la bonne volonté de Daniel Mayer, devenu ministre du Travail le 9 mai et qui apporte des solutions attendues aux questions de salaires13.

    22Le discours de Blum conjure la réalité en recourant à une peinture idéale :

    « il n’y a pas de conflit du travail insoluble quand, du côté syndical, règne la conscience de l’intérêt national et du devoir civique, quand, du côté gouvernemental, règne l’esprit de solidarité et d’affection vis-à-vis de la classe ouvrière »14

    23Reste que si le gouvernement s’oppose maintes fois à des accords conclus entre partenaires sociaux qui aboutissent à des augmentations de salaires en contradiction avec sa politique de lutte contre l’inflation, il est entré dans les mœurs de voir traiter syndicats et ministère pardessus la tête des directeurs d’entreprises nationalisées. On ne saurait voir là la preuve d’un grand respect de la part des socialistes envers les structures existantes. Il est vrai qu’un parti ouvrier peut se permettre ces familiarités pour aller dans le sens de l’histoire...

    24Les socialistes font de la grève l’instrument par excellence de l’opposition à la politique économique de Ramadier dès la seconde quinzaine de mai 1947. Il n’y a guère que La Pensée socialiste, à la gauche de la SFIO, pour vouloir conserver d’étroits contacts avec la CGT. Dès lors, il n’y a plus qu’une politique possible face à la grève : satisfaire les revendications légitimes, dénoncer les manœuvres communistes, détacher les grévistes du PC.

    25Lorsque les petits commerçants, qui s’attendaient à la libération des prix avec le départ des communistes du gouvernement, interrompent leurs services pour manifester contre le dirigisme du pouvoir, Le Populaire dénonce violemment cette « grève » comme une « révolte contre la légalité républicaine ». Quelle aubaine de voir des petits patrons détruire des bureaux du Contrôle économique et de la Direction du ravitaillement ! Les ouvriers, eux, fidèles à l’esprit de 36, savent respecter le bien d’autrui et faire preuve d’une haute conscience politique. En juillet, lors des grèves spontanées du gaz et de l’électricité, à Lyon et Rueil, puis dans les Grands moulins de Paris et Corbeil, le gouvernement impose l’arbitrage obligatoire, réactivant les espoirs de résolution pacifique des conflits sociaux datant du Front populaire. Mais en cas d’échec, Mollet n’exclut pas l’hypothèse d’un recours à la réquisition, véritable « mesure de salut public », à condition qu’on l’étende aux paysans qui réservent leur production pour le marché noir15.

    26En se ralliant aux ouvriers grévistes, le PC attaque donc de front la politique de blocage des salaires. La dénonciation par la SFIO des conflits de mai scelle définitivement l’alliance entre les socialistes et le pouvoir. Parallèlement, la CGT emboîtant à son tour le pas des grévistes, redevient l’interlocuteur officiel du gouvernement en tant que représentant de la classe ouvrière, tout comme Léon Gingembre est celui de la confédération des PME qu’il préside.

    27Ramadier ne cache pas le nouvel enjeu politique des grèves : saboter les efforts de production et de lutte contre l’inflation. Devant les députés, il l’exprime sans ambages :

    « La grève est un droit inscrit dans la constitution, à laquelle nous n’avons pas porté et nous ne porterons pas atteinte, [mais] La République doit être défendue. Elle le sera. Et nous savons bien que la classe ouvrière entendra notre appel, qu’elle comprendra que ces mouvements, suscités ici, là ou ailleurs, ont, en vérité, sous une apparence professionnelle, je ne sais quel but caché et sournois »

    28La grève des usines Renault a donc redistribué les cartes. C’est avec elles que vont se jouer les parties serrées de juin 1947 : les grèves des cheminots et des mineurs16.

    29La grève des cheminots débute dans la région parisienne le 2 juin. Le 4, une délégation dépose un ultimatum auprès du gouvernement afin que la fédération des cheminots soit reçue aussitôt. Ramadier dénonce alors, derrière tous les mouvements sociaux en cours, et celui-ci tout particulièrement, un « chef d’orchestre clandestin ». Le 5, la fédération annonce ne pas vouloir négocier les sommes – pourtant encore imprécises, un peu plus de quatre milliards – qu’elle souhaite voir débloquées en faveur des cheminots. Blum écrit ce jour-là dans Le Populaire :

    « Je ne recherche pas à quels mobiles obéirait le Parti communiste en mobilisant contre le cabinet Paul Ramadier la guérilla des revendications ouvrières »

    30Au cours des négociations, dans la nuit du 5 au 6, la grève prend un tournant brutal. Le 7, elle est totale. Pour pallier l’absence de transports parisiens, Moch fait appel aux compagnies privées et à l’armée. L’esplanade des Invalides se transforme en une gigantesque gare routière. Le 11, un accord est finalement obtenu et la fédération des cheminots donne l’ordre de reprendre un travail qu’elle n’a jamais demandé d’arrêter.

    31Tous s’accordent à faire en sorte que ce type d’agression économique ne puisse se reproduire. Certes, la Constitution garantit l’exercice du droit de grève dans le cadre des lois existantes, mais ces lois ne sont pas satisfaisantes. Queuille, président du groupe parlementaire radical et de l’intergroupe RGR, et Claudius-Petit, de l’UDSR, déposent alors un projet de loi exigeant que les votes pour ou contre la grève soient effectués à bulletin secret, leurs résultats déterminés par la majorité absolue, la responsabilité des syndicats, enfin l’annonce de la grève par lettre recommandée avec un préavis de huit jours. Le 12 juin, la commission du Travail refuse la discussion d’urgence sur le sujet. Le 18, Pleven en appelle à l’Assemblée nationale pour la demander. Mais la SFIO ne saurait se rallier à une procédure si contraignante sans une longue réflexion qui l’assure de ne pas rompre avec ce qu’elle perçoit comme son électorat. Avec le MRP, la SFIO refuse l’urgence.

    32De son côté, Blum doit faire appel à sa pédagogie traditionnelle. Il rappelle l’identité profondément socialiste de Ramadier qui n’a pas recouru à la mobilisation comme Briand en 1910, et s’efforce de ne jamais marginaliser les grévistes :

    « Les travailleurs en grève ont raison, l’État qui s’efforce d’assurer la continuité de la vie nationale a raison »

    33Il ne doit pas moins reconnaître que la contradiction est « insoluble logiquement » dans les structures de production actuelles. Il faut donc la dépasser pour comprendre à quel point le devoir de travailler s’assimile à un devoir civique et le refus de travailler devient une atteinte portée au pacte social, puisque force de l’État et force ouvrière se confondent. Seul à blâmer : le système capitaliste17. Une conclusion dialectiquement satisfaisante, mais qui ne résout pas les difficultés du cabinet face aux grèves.

    34L’attitude de Blum est pourtant loin d’être une intellectualisation gratuite des problèmes : il s’adresse aux militants. Quoique les communistes se soient engagés dans l’offensive contre le gouvernement depuis l’éviction de leurs ministres, certains socialistes n’ont pas rompu avec les habitudes des années passées et ont commencé par participer à la grève. En fait, la situation des socialistes est extrêmement délicate car, loin de se réduire, l’incompréhension s’accroît entre la direction du parti et son groupe parlementaire d’une part, et d’autre part une proportion non négligeable de grévistes socialistes.

    35Dans la brochure qui rend compte de son action aux Travaux publics et des Transports, La Vérité sur la grève des cheminots, Moch reconnaît que leur situation « était inférieure en moyenne à celle des autres industries nationalisées ». D’où son intention de concentrer ses efforts sur les traitements les plus bas, et non d’ouvrir globalement l’éventail des traitements, ainsi que le demandait la fédération des cheminots18. La négociation s’est finalement conclue par cette ouverture globale satisfaisant les intérêts syndicaux plutôt que ceux des plus défavorisés, pour une enveloppe de 1,9 milliard de plus que le projet ministériel soit trois ou quatre milliards de moins que les exigences originelles des grévistes. Moch pose donc deux questions : pourquoi une grève alors qu’un résultat aussi mince aurait pu être obtenu par la seule négociation, et pourquoi la fédération des cheminots et le bureau confédéral de la CGT ont-ils mis fin si rapidement à la grève dans la nuit du Il au 12 ? C’est bien parce que les intérêts des cheminots sont devenus secondaires.

    36On peut en dire autant de la grève des mineurs du Nord et du Pas-de-Calais qui commence le 22 juin 1947. La légitimité de leurs revendications n’est pas contestée par les socialistes et leur presse nordiste prend garde à ne pas attaquer de front le PC qui soutient les grévistes. En fait, Lacoste, ministre socialiste du Commerce et de l’Industrie, et les syndicats parviennent rapidement à un accord sur une augmentation de salaire. Mais Ramadier refuse, soutenu par ses ministres MRP et Philip, qui n’accepte pas de céder au chantage de la grève, alors que Daniel Mayer est pour la conciliation. Le cabinet finit par céder, mais la presse socialiste insiste sur le fait que les avantages accordés aux mineurs ne sont pas consécutifs à leur mouvement19. Le Populaire et L’Espoir du Pas-de-Calais s’efforcent de convaincre leurs lecteurs que ces grèves n’ont pas été spontanées, n’ont pas même répondu à un mot d’ordre syndical, mais furent l’œuvre d’un PC décidé à saboter les efforts économiques de la nation20. De telles grèves ne sauraient payer. En privé, les dirigeants du Parti doivent pourtant reconnaître le contraire, comme Mollet :

    « nos camarades mineurs, ceux qui pensent comme nous, sont à l’heure actuelle dans une situation catastrophique pour défendre la propagande du Parti. C’est quelque chose d’invraisemblable. [...] La politique actuelle mène à ceci : nous, les socialistes, nous jouons perdant sur tous les tableaux. Nous avions dit, pas d’augmentation des salaires. Mais, ayons le courage de le dire, nous perdrions l’audience d’une partie des travailleurs. »

    37Refuser pour finir par céder, « c’est encourager les hommes à faire la grève, puisqu’ils savent qu’en fin de compte, ils obtiennent satisfaction »21.

    38Le seul moyen de contrer cette tendance consiste à sauver la grève de son utilisation. C’est le discours de Mollet :

    « La grève perlée [est l’arme] la plus redoutable dont la classe ouvrière se sert [...] contre l’économie française tout entière, et, vous me permettrez de le dire, contre la classe ouvrière elle-même »

    39Galvauder la grève, c’est affaiblir le monde du travail. Propos auxquels fait écho l’amertume de Naegelen : « Elle n’a plus le caractère d’autrefois. Elle n’a plus ce caractère héroïque ». Mais il y a pire : le secrétaire général du parti reconnaît que les primes à la production, véritable salaire déguisé, poussent à la grève pour les faire augmenter à défaut des salaires eux-mêmes. Mollet conclut donc que cette prime à la grève, « élément le plus injuste » qui pénalise les non-grévistes par civisme ou manque d’organisation syndicale, se transforme en prime aux troubles sociaux... Trop payer les ouvriers, c’est donc mettre non seulement l’économie mais encore la société françaises en danger. Pour le socialiste mais aussi syndicaliste Capocci, le seul moyen d’échapper à cette situation est d’oser faire la différence entre grève légitime et illégitime, bref entre grève économique et politique, en donnant satisfaction aux ouvriers dans le premier cas et en tenant ferme dans le second – une façon d’attaquer le PC de front22.

    40Après avoir concouru pour le titre de champion de la classe ouvrière, la SFIO, désormais seul parti marxiste au pouvoir, doit choisir la cohérence de sa politique économique envers et contre tout : la grève va provisoirement contre l’intérêt national. Pourquoi les communistes se sont-ils mis dans une situation qui impliquait leur rupture avec Ramadier ? Pour prendre en main les grèves. C’est une des conclusions que tire Mollet, en août 1947, de ces mois de troubles23.

    Novembre 1947 : les grèves changent de nature

    41Si l’histoire des grèves dites « insurrectionnelles » est connue, il reste à montrer comment les socialistes ont perçu et fait percevoir ces événements. Ils seront ici analysés parallèlement et non chronologiquement, pour mettre en lumière l’unité de ce troisième moment24.

    42Au lendemain des incidents de Marseille liés à l’augmentation du tarif des tramways par la nouvelle municipalité gaulliste, au début de novembre 1947, la CGT saisit le prétexte de la révocation d’un de ses adhérents au conseil d’administration des Charbonnages de France pour appeler à une grève qui réponde enfin à sa dénonciation des conditions de vie et de travail des mineurs, conditions dégradées dit-elle, par l’application du plan Marshall. Cette référence, en plus des revendications exorbitantes énoncées, donne d’emblée le ton de la grève politique. Après le 19 novembre, et pour la première fois depuis la Libération, la CGT assume pleinement la responsabilité du mouvement, ce qui facilite l’accusation de préméditation communiste. La grève change donc de nature.

    43Presque un an plus tard, le 4 octobre 1948, une grève éclate dans les Houillères à la suite des décrets de Lacoste y réorganisant le personnel. La CGT met sur pied une procédure de référendum où le principe de la grève est très largement adopté. Dès lors elle s’étend, accompagnée de menaces puis de violences à l’encontre de ceux qui refusent de cesser le travail. Le conflit se durcit sans qu’apparaisse clairement un mobile autre que politique. Pour la première fois dans l’histoire de la grève, la sécurité est abandonnée dans les puits de mines par les grévistes CGT ; on risque l’inondation. Moch fait alors occuper les puits par les forces de l’ordre et remettre au travail les ouvriers après réquisition. Le 25, le dégagement des puits est achevé par l’armée25.

    44On constate une grande homogénéité dans les réactions socialistes. Le Populaire change de ton à partir de la mi-novembre 1947 : « Républicains et ouvriers défendent la démocratie contre les fauteurs de troubles », « Le PC mobilise ses troupes contre le régime républicain », « La classe ouvrière fait les frais de la grève communiste »..., des manchettes qui s’efforcent de dresser face à face le camp républicain de classe ouvrière, et celui de Moscou. Ce manichéisme ne pouvait satisfaire que des lecteurs convaincus. Or, si la grève s’est trouvé à ce point suivie, c’est bien parce qu’aux yeux d’une masse d’ouvriers, le PC incarne les intérêts de leur classe, voire de la nation, contre un gouvernement qui ne sait plus les écouter26.

    45L’année suivante, les communistes sont toujours capables de décider de l’action. Dès mars 1948, Le Populaire stigmatise les agissements du Kominform : tentatives de déclenchement de grève et voies de fait. En septembre, la CGTK – K pour Kominform – est dénoncée comme responsable de la « grève forcée chez les métallos » de Renault. Il n’est pas concevable de la comparer avec la légitime grève de septembre organisée par FO, et accessoirement la CFTC et les cadres, pour demander une baisse du prix de la viande, une réforme de la fiscalité et une diminution des marges commerciales27.

    46La crainte d’une surenchère communiste sur le terrain de la défense des intérêts voire de l’identité ouvrière demeure obsédante. Lorsque la CGT annonce sa grève des mineurs pour le 4 octobre, le quotidien socialiste choisit plutôt d’attaquer les méthodes utilisées. Recours à la fraude dans le décompte des grévistes, aux travailleurs étrangers en première ligne, à la violence... ou à l’alliance avec les syndicats chrétiens, tous les moyens sont bons pour saborder les nationalisations. La meilleure façon de faire apparaître la nature criminelle de ces grèves n’est-elle pas de montrer qu’elles mettent en cause finalement un modèle de société socialiste ?

    47En tant que parti ouvrier la SFIO peut donc lancer une adresse aux travailleurs de France, lorsque les communistes donnent, le 18 octobre 1948 « l’ordre criminel et sans précédent de suppression des services de sécurité dans les mines, qui réduit la capacité de production du pays et condamne pour de longs mois des milliers de mineurs au chômage et leurs familles à la misère ».

    48Les socialistes doivent montrer que seule la SFIO se comporte en parti ouvrier responsable et que son action au gouvernement s’inscrit toujours dans le cadre de la défense des intérêts ouvriers, en l’occurrence, la liberté du travail. Daniel Mayer, sans doute le ministre le moins disposé à pénaliser ceux qui souffrent des restrictions, mesure pleinement l’épreuve de force au plus fort des premières grèves :

    « Avons-nous la puissance morale et matérielle suffisante pour permettre la liberté du travail ? Il faut que nos camarades ne se laissent pas influencer par le bluff communiste »28

    49La question formulée en termes de puissance traduit bien la prise de conscience de l’affaiblissement du Parti dans la vie politique. Si la puissance matérielle relève de l’exercice de la force publique sous la responsabilité d’un ministre socialiste, si la puissance morale est comme toujours au bout de la plume de Blum, la puissance d’influencer de l’intérieur le monde ouvrier est absente, précisément en raison de ce hiatus structurel entre parti et syndicat que les socialistes ont toujours voulu entretenir. Si la grève communiste est devenue politique, on peut néanmoins se demander s’il n’y a pas risque de se couper des aspirations ouvrières à ne voir que cet aspect des choses. Ainsi, lorsque Lacoste juge la grève des mineurs, le 6 octobre 1948, il passe sous silence la réalité du mécontentement ouvrier et le bien-fondé de nombreuses revendications dont les communistes, eux, savent si bien tirer parti29.

    50La SFIO a cependant trop peur de basculer dans le camp de la répression anti-ouvrière. Marceau Pivert, inquiet à cette idée dès les premiers troubles de 1947, mais qui n’ose pas critiquer sur le fond les lois de protection de la République, ne peut que déplorer le temps « perdu » à les discuter. Robert Verdier ne veut pas voir alors le journal du Parti devenir un « journal de jaunes ». Il est indispensable d’associer les méfaits de la droite à ceux de l’« Agitprof »– c’est-à-dire les agitateurs communistes qui noyautent les syndicats – pour faire ressortir la spécificité de la SFIO face à la grève, seul parti à la fois ouvrier et démocratique. Le discours d’Augustin Laurent à l’Assemblée nationale, le 23 novembre 1948, est représentatif de cette tendance qui exige d’alterner les condamnations d’une répression voulue par les réactionnaires, les dénonciations de la vilenie léniniste et les réclamations de baisse autoritaire des prix30.

    51Tandis que Moch prépare ses troupes à l’affrontement, Daniel Mayer entretient la négociation avec Frachon et Jouhaux. Il leur propose le 30 novembre 1947 que des conversations tripartites entre gouvernement, patronat et CGT fixent le nouveau salaire minimum pour les six mois à venir au premier décembre. Ils acceptent, mais la majorité du bureau de la CGT veut un blocage qui ne dépasse pas trois mois avec une rétroactivité à compter du 1er novembre. C’est inadmissible, mais qu’importe puisque chacun sait que l’enjeu est politique ? A preuve, le revirement de Frachon qui change d’avis aussitôt et refuse les avantages concédés par le ministre du Travail31.

    52Or c’est précisément pour des raisons politiques que Daniel Mayer justifie devant le Comité directeur la poursuite de ses efforts pour mettre fin à la grève :

    « Je continue les négociations parce que la reprise du travail constituera la véritable victoire du gouvernement. Mais je veux éviter que cette victoire soit celle de la réaction contre la classe ouvrière. »

    53De même lorsque Lacoste est prêt à négocier avec la CGT en octobre 1948.

    54En fait, seule FO, dénonçant l’agitation stérile et les buts politiques de la grève sous le couvert des revendications, s’avère le partenaire du gouvernement dans la négociation. Mais il est clair qu’en 1947, a fortiori en 1948, la stratégie consistant à satisfaire les revendications matérielles pour isoler les « politiques » d’entre les grévistes ne saurait plus suffire désormais puisque la grève est ouvertement politique. Il faut trouver mieux, même si le Conseil national du 9 octobre 1948 réclame encore plus de justice sociale pour couper l’herbe sous le pied du PC et conserver le contact avec les masses32.

    55La première interprétation des grèves d’octobre-novembre 1947 sous la plume de Blum va dans ce sens. Les revirements du comité de grève et du bureau confédéral, maximaliste un jour, acceptant les propositions du gouvernement le lendemain, prouvent à l’envi qu’ils ne défendaient pas la classe ouvrière. La défaite des grévistes n’est donc pas celle de la classe ouvrière mais celle de la CGT sur le point d’éclater. Sur le moment, le discours convenu de Blum est venu modérer le communiqué triomphant de Moch. Ce dernier estime avoir remporté un succès décisif face à une tentative de répétition générale de prise du pouvoir. Mollet, pour sa part, se contente de regretter « une excessive énergie dans certains mots » de la part du ministre de l’intérieur, preuve s’il en est qu’il ne regrette pas cette énergie dans certains actes, nécessaires, mais qu’il vaut mieux désormais oublier33.

    56Après les déclarations d’intention, il faut se justifier. D’abord en dénonçant les conséquences économiques des grèves pénalisant les travailleurs et la nation, ensuite en expliquant que les lois répressives ne portent atteinte ni au droit syndical, ni au droit de grève et ne visent que les saboteurs. C’est l’objet de deux fiches Arguments et ripostes. Mieux, la loi dite « scélérate » de 1947 permet de faire un pas sur le chemin de l’élaboration d’un statut démocratique de la grève, qui implique la paix sociale par le respect des sentences arbitrales votées au scrutin secret par les grévistes. C’est en y songeant, en octobre 1948, que Lacoste peut dire : « On tuera ainsi la grève politique »34.

    57De plus, les dirigeants de la SFIO insistent sur le caractère international des événements qui touchent aussi bien la Belgique et l’Italie. Moch apporte les preuves irréfutables de l’implication du Kominform, au moins pour faire échouer l’aide Marshall. Verdier développe alors l’idée fort répandue chez les socialistes selon laquelle à défaut de prendre le pouvoir, les communistes se servent des grèves pour pousser le pays à faire du général de Gaulle le sauveur du pays face à la grève générale, par définition prodrome d’une tentative de révolution. Philip voit même dans les troubles de 1948, « la première manifestation de guerre froide, engagée par la Russie contre la France [donc] une victoire nationale contre une intervention étrangère qu’on vient d’obtenir »35.

    58Telle est l’analyse proposée par Moch qui refuse néanmoins de parler de « grève générale » pour caractériser les troubles de 1947. Il sera plus inquiet en 1948, estimant que si le PC se livre à des répétitions générales, c’est bien pour tenter un jour le renversement du pouvoir, ou au moins le discréditer. C’est le sens de son discours prononcé à l’Assemblée nationale, le 16 novembre 1948, et diffusé gratuitement par le gouvernement à un million et demi d’exemplaires sous le titre le Communisme et la France36.

    59Les déclarations socialistes articulent donc la condamnation de la grève contre l’État, grève pervertie dans son essence par les communistes, et la revendication d’un vrai statut démocratique pour la grève, aux fondements posés lors du Front populaire. Il est vrai que la situation a changé depuis 1936, et ce n’est pas un hasard si Blum conclut son jugement sur les événements de 1948 en évoquant la nécessité de repenser l’arbitrage obligatoire dans un système d’exploitation nationalisée. Il faut que les salaires soient fixés par des contrats collectifs et surtout que l’État cède la place dans l’usine à une « autorité collective de gestion, suffisamment autonome et responsable »37. A la lecture de tels espoirs, les dirigeants socialistes peuvent se ressourcer, ce qui ne les empêche pas d’affronter encore les doutes de la base et ses méfiances à l’égard des ministres et des parlementaires de la SFIO, toujours soupçonnés de défendre leurs intérêts personnels...

    60Les socialistes découvrent surtout que l’utilisation politique de la grève, qu’ils ont toujours dénoncée, peut porter atteinte à la grève, en son principe, certes, mais également parce qu’un socialiste a prouvé comment un pouvoir démocratique décidé pouvait briser une grève d’apparence insurrectionnelle qui semblait prendre un tour de grève générale, l’arme formidable de la classe ouvrière.

    *

    61Il faut reconnaître que malgré ses moments de doutes, la SFIO a su faire front commun. L’unité affichée face aux grèves n’a donc peut-être pas été toujours aussi solide qu’il y paraît, mais les dissensions n’ont pas transpiré.

    62Entre 1944 et 1948, le Parti a dû faire un long chemin. Il choisit d’abord de soutenir les revendications des grévistes, d’où les tensions entre la base et ses représentants d’une part, et d’autre part députés et ministres. Cette politique avait au moins le mérite de conserver à la SFIO son étiquette ouvrière. Lorsque les communistes, s’alignant sur Moscou, optent pour l’opposition à la politique du gouvernement, les socialistes sont ensuite contraints de défendre la politique de lutte contre l’inflation, un changement de cap qui n’a pas eu lieu sans quelques houleuses mises au pas. Enfin, dès novembre 1947, ce n’est plus une politique économique qu’il faut sauvegarder, mais la pérennité de la République, menacée par un ennemi aux ordres de l’étranger. Dès lors, les dernières réticences s’évanouissent.

    63Parallèlement à cette évolution, les militants ont dû céder aux responsables nationaux. Le cas de la grève illustre donc parfaitement cette mutation de la SFIO en parti de gouvernement, d’autant plus douloureuse qu’il ne s’agit pas d’un choix. En effet, les socialistes ont réagi aux changements de stratégie communiste, désespérant de reprendre l’initiative sur le terrain social. Ces événements ne sont pas étrangers à l’effacement progressif de l’identité ouvrière d’un Parti, bien décidé, après 1948, à effacer des mémoires que la répression anti-ouvrière avait été menée par un des siens.

    64Si la grève devient dangereuse pour le gouvernement, puis pour l’État, à partir de 1947, est-ce uniquement à cause de son organisation par le PC ? La grève en soi n’était-elle pas un mauvais choix auquel les socialistes avaient été contraints avant mai 1947, par fidélité à leur identité et surenchère face aux communistes ? Une réponse positive à cette question ferait apparaître une certaine irresponsabilité en attendant que l’événement ne les poussât à un plus grand réalisme. Quoi qu’il en soit, les socialistes ont appris au lendemain de la Libération, que la grève est une arme de la classe ouvrière à deux tranchants qui ne sont désormais peut-être plus aussi dissociables que par le passé : tranchant social qu’il revendiquent, et tranchant politique qu’ils condamnent. La grève, arme défensive de la classe ouvrière peut se transformer, voire se dénaturer en une arme offensive contre la collectivité qu’on devra à l’avenir manipuler avec précaution.

    Notes de bas de page

    1 Le Populaire, 19 décembre 1945.

    2 Voir l’ Année politique, 1945, p. 373sq.

    3 OURS, dossier Camille Delabre, « Les paroles et écrits de Lecœur, Martel et Cie », septembre 1945.

    4 Le Populaire, 13 décembre 1945 ; voir aussi Journal officiel, Annales (JO, A), 2 août 1946, p. 2944-2945.

    5 Le Populaire, 4-5 et 6 août 1946.

    6 Ibid., 19, 22-23 et 24 septembre 1946, et JO, A, 19 septembre 1946, p. 3850-3851.

    7 OURS, Comité directeur (CD), 19 février 1947, p. 235sq.

    8 Roger Quilliot, La SFIO et l’exercice du pouvoir, 1944-1958, Paris, Fayard, 1972, p. 160.

    9 On trouvera naturellement des contre-exemples, comme la grève communiste au ministère des Anciens combattants que les socialistes dénoncent.

    10 Vincent Auriol, Journal du septennat, P. Nora et J. Ozouf (ed), Paris, Armand Colin, 1970, p. 86-95.

    11 Roger Quilliot, op. cit., p. 241.

    12 Françoise Saliou, La SFIO et les grèves des mineurs dans le Nord et le Pas-de-Calais, 1947-1948, Maîtrise sous la direction de J. Droz, Université de Paris 1,1973, chap. V ; – Roger Quilliot, op. cit., p. 245.

    13 Le Populaire, 13 et 16 mai 1947.

    14 Le Populaire, 29 mai 1947.

    15 Le Populaire, 20 et 22 mai 1947, et Conseil national du Parti socialiste SFIO (CN), 5 juillet 1947, p. 27.

    16 JO, A, 3 juin 1947, p. 1876-1877 ; – voir également Marie-Renée Courty-Valentin, « Les grèves des cheminots français au cours de l’année 1947 », Le Mouvement social, 130, 1985, p. 55-80.

    17 Le Populaire, 14 et 15-16 juin 1947.

    18 Cet argument est critiqué par Georges Ribeill, « Autour des grèves de 1947 : les scissions au sein de la CGT », Revue d’histoire du chemin de fer, 3,1990, p. 90-93.

    19 Le Populaire, 27 juin 1947.

    20 Des accusations qui tranchent avec la modération dans les propos des dirigeants socialistes ; – voir Françoise Saliou, La SFIO et les grèves des mineurs.op. cit., p. 21 sq.

    21 CN, 5 juillet 1947, p. 26-30.

    22 Ibid., p. 20, 47sq, et 6 juillet 1947, p. 129.

    23 39e Congrès national, 16 août 1947, p. 575.

    24 Il est un peu hâtif d’associer le changement d’attitude du pouvoir vis-à-vis des grévistes à l’arrivée de Moch à l’Intérieur, cf. Marie-Renée Courty-Valentin, Les Grèves de 1947 en France. Recherche centrée sur le secteur public et nationalisé, Thèse de 3e cycle, IEP Paris, 1981.

    25 Voir Denis Lefebvre, « Les socialistes et les grèves minières de 1948 », Communisme, nos 35-37, 1994, p. 43-66.

    26 Il faut naturellement nuancer ce jugement région par région.

    27 Le Populaire, 21 et 25 septembre 1948. On peut y lire le 15 mars 1948 :
    « Les permanents appointés du Kominform sillonnent le " pays noir " pour semer l’agitation. Dans la région parisienne ils tentent en vain de déclencher une grève du gaz et de l’électricité. [...] Ne laissons plus saboter la production ».
    Et le 28 mars :
    « Les troupes de choc du PC cherchent à semer la terreur dans le Nord. A Bruay, quatre cents communistes jettent par la fenêtre quatre militants FO ».

    28 Revue et cahier de l’OURS, 177, 1987, p. 4, et OURS, CD, 26 novembre 1947, p. 141.

    29 Vincent Auriol, Journal du septennat, 1948, op. cit., p. 466-467.

    30 CD, 26 novembre 1947, archives de l’OURS, p. 141 ; – Robert Verdier, « Les autres grèves », Le Populaire, 13 déc. 1947 ; – JO, A, 23 novembre 1948, p. 7151-7152.

    31 Roger Quilliot, op. cit., p. 277.

    32 Le Populaire, 4, 5 et 14 novembre 1948.

    33 CD, 10 décembre 1947, archives de l’ours, p. 165.

    34 Voir « Les conséquences économiques des grèves » et « La loi de protection de la liberté du travail », fiches « Arguments et ripostes », décembre 1947, et Vincent Auriol, Journal du septennat, 1948, op. cit., p. 466-467.

    35 Le Populaire, Il octobre 1948, et CN, 13-14 novembre 1948, cité ibid.

    36 AN, 484 AP. 14, « Synthèse des rapports des préfets sur les grèves de novembre-décembre 1947 », et Jules Moch, Le Communisme et la France, Paris, s.d. [1948], passim, et Bulletin intérieur, 37, 1948, p. 29.

    37 Léon Blum, « La grève des mineurs. L’arbitrage », Le Populaire, 29 octobre 1947.

    Auteur

    • Éric Mechoulan

      Ancien élève de l’École normale supérieure, agrégé, docteur en histoire.

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    Table des matières

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    1 Le Populaire, 19 décembre 1945.

    2 Voir l’ Année politique, 1945, p. 373sq.

    3 OURS, dossier Camille Delabre, « Les paroles et écrits de Lecœur, Martel et Cie », septembre 1945.

    4 Le Populaire, 13 décembre 1945 ; voir aussi Journal officiel, Annales (JO, A), 2 août 1946, p. 2944-2945.

    5 Le Populaire, 4-5 et 6 août 1946.

    6 Ibid., 19, 22-23 et 24 septembre 1946, et JO, A, 19 septembre 1946, p. 3850-3851.

    7 OURS, Comité directeur (CD), 19 février 1947, p. 235sq.

    8 Roger Quilliot, La SFIO et l’exercice du pouvoir, 1944-1958, Paris, Fayard, 1972, p. 160.

    9 On trouvera naturellement des contre-exemples, comme la grève communiste au ministère des Anciens combattants que les socialistes dénoncent.

    10 Vincent Auriol, Journal du septennat, P. Nora et J. Ozouf (ed), Paris, Armand Colin, 1970, p. 86-95.

    11 Roger Quilliot, op. cit., p. 241.

    12 Françoise Saliou, La SFIO et les grèves des mineurs dans le Nord et le Pas-de-Calais, 1947-1948, Maîtrise sous la direction de J. Droz, Université de Paris 1,1973, chap. V ; – Roger Quilliot, op. cit., p. 245.

    13 Le Populaire, 13 et 16 mai 1947.

    14 Le Populaire, 29 mai 1947.

    15 Le Populaire, 20 et 22 mai 1947, et Conseil national du Parti socialiste SFIO (CN), 5 juillet 1947, p. 27.

    16 JO, A, 3 juin 1947, p. 1876-1877 ; – voir également Marie-Renée Courty-Valentin, « Les grèves des cheminots français au cours de l’année 1947 », Le Mouvement social, 130, 1985, p. 55-80.

    17 Le Populaire, 14 et 15-16 juin 1947.

    18 Cet argument est critiqué par Georges Ribeill, « Autour des grèves de 1947 : les scissions au sein de la CGT », Revue d’histoire du chemin de fer, 3,1990, p. 90-93.

    19 Le Populaire, 27 juin 1947.

    20 Des accusations qui tranchent avec la modération dans les propos des dirigeants socialistes ; – voir Françoise Saliou, La SFIO et les grèves des mineurs.op. cit., p. 21 sq.

    21 CN, 5 juillet 1947, p. 26-30.

    22 Ibid., p. 20, 47sq, et 6 juillet 1947, p. 129.

    23 39e Congrès national, 16 août 1947, p. 575.

    24 Il est un peu hâtif d’associer le changement d’attitude du pouvoir vis-à-vis des grévistes à l’arrivée de Moch à l’Intérieur, cf. Marie-Renée Courty-Valentin, Les Grèves de 1947 en France. Recherche centrée sur le secteur public et nationalisé, Thèse de 3e cycle, IEP Paris, 1981.

    25 Voir Denis Lefebvre, « Les socialistes et les grèves minières de 1948 », Communisme, nos 35-37, 1994, p. 43-66.

    26 Il faut naturellement nuancer ce jugement région par région.

    27 Le Populaire, 21 et 25 septembre 1948. On peut y lire le 15 mars 1948 :
    « Les permanents appointés du Kominform sillonnent le " pays noir " pour semer l’agitation. Dans la région parisienne ils tentent en vain de déclencher une grève du gaz et de l’électricité. [...] Ne laissons plus saboter la production ».
    Et le 28 mars :
    « Les troupes de choc du PC cherchent à semer la terreur dans le Nord. A Bruay, quatre cents communistes jettent par la fenêtre quatre militants FO ».

    28 Revue et cahier de l’OURS, 177, 1987, p. 4, et OURS, CD, 26 novembre 1947, p. 141.

    29 Vincent Auriol, Journal du septennat, 1948, op. cit., p. 466-467.

    30 CD, 26 novembre 1947, archives de l’OURS, p. 141 ; – Robert Verdier, « Les autres grèves », Le Populaire, 13 déc. 1947 ; – JO, A, 23 novembre 1948, p. 7151-7152.

    31 Roger Quilliot, op. cit., p. 277.

    32 Le Populaire, 4, 5 et 14 novembre 1948.

    33 CD, 10 décembre 1947, archives de l’ours, p. 165.

    34 Voir « Les conséquences économiques des grèves » et « La loi de protection de la liberté du travail », fiches « Arguments et ripostes », décembre 1947, et Vincent Auriol, Journal du septennat, 1948, op. cit., p. 466-467.

    35 Le Populaire, Il octobre 1948, et CN, 13-14 novembre 1948, cité ibid.

    36 AN, 484 AP. 14, « Synthèse des rapports des préfets sur les grèves de novembre-décembre 1947 », et Jules Moch, Le Communisme et la France, Paris, s.d. [1948], passim, et Bulletin intérieur, 37, 1948, p. 29.

    37 Léon Blum, « La grève des mineurs. L’arbitrage », Le Populaire, 29 octobre 1947.

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    Mechoulan, Éric. (2001). La SFIO et les grèves. In S. Berstein, F. Cépède, G. Morin, & A. Prost (éds.), Le parti socialiste entre Résistance et République. Paris: Éditions de la Sorbonne. https://doi.org/10.4000/books.psorbonne.80952
    Mechoulan, Éric. « La SFIO et les grèves ». In Le parti socialiste entre Résistance et République, édité par Serge Berstein, Frédéric Cépède, Gilles Morin, et Antoine Prost. Paris: Éditions de la Sorbonne, 2001. doi:10.4000/books.psorbonne.80952.
    Mechoulan, Éric. « La SFIO et les grèves ». Le parti socialiste entre Résistance et République, édité par Serge Berstein et al., Éditions de la Sorbonne, 2001, https://doi.org/10.4000/books.psorbonne.80952.

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    Berstein, S., Cépède, F., Morin, G., & Prost, A. (éds.). (2001). Le parti socialiste entre Résistance et République. Paris: Éditions de la Sorbonne. https://doi.org/10.4000/books.psorbonne.80767
    Berstein, Serge, Frédéric Cépède, Gilles Morin, et Antoine Prost, éd. Le parti socialiste entre Résistance et République. Paris: Éditions de la Sorbonne, 2001. doi:10.4000/books.psorbonne.80767.
    Berstein, Serge, et al., éditeurs. Le parti socialiste entre Résistance et République. Éditions de la Sorbonne, 2001, https://doi.org/10.4000/books.psorbonne.80767.
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